Chapitre 4
La nuit est courte, le réveil serein. Meg ouvre les yeux d'un coup dans le clair-obscur de son baldaquin. L'épaisse tenture de velours opaque qui l'entoure n'est troublée qu'aux interstices par de fins rayons bleutés. C'est l'un d'eux, qui venant caresser ses paupières, l'a réveillée. Megann tend l'oreille, attentive au moindre son. A son grand soulagement, seuls quelques léger ronflements résonnent faiblement dans la pièce : elles dorment encore. Il doit être très tôt.
Alors Meg se redresse, entrebâillant légèrement le rideau afin de mieux y voir. Dans la valise encore posée au bord du matelas, elle prend de quoi s'habiller ainsi que son sac d'école puis elle descend le plus silencieusement possible de son lit. Dehors, le soleil n'est probablement pas encore tout à fait levé, si l'on en croit la lumière encore sombre aux reflets bleutés qui traverse le ver dépoli des fenêtres.
La brune, détendue pas le calme ambiant, sort doucement de la chambre. Elle jette au passage un coup d'œil à ses deux camarades de dortoir. De la première, elle ne distingue que l'épaisse chevelure rousse complètement emmêlée. L'autre par contre est allongée sur le dos, ainsi ses cheveux coupés court laissent entrevoir un visage aux traits fins et à la bouche naturellement rouge, gâché par un menton un peu trop fuyant.
Elle sort donc, sans autre pensée pour les deux filles et se met à chercher la salle de bain. Il y a trois portes sur son pallier, dont celle de sa chambre. Elle hésite un peu entre les deux, car si l'une doit forcement être celle qu'elle cherche, l'autre ouvrira sur une seconde chambre*. Megann hésite, parce qu'elle a peur en l'ouvrant de réveiller des gens qu'elle n'aimerait pas voir. La quiétude de ce matin calme ne doit en aucun cas être troublée.
C'est souvent à cette heure là, où le monde est silencieux, enfin serein, que Megann se réveille et elle aime ça. C'est comme si enfin, loin du regard et de la présence des autres, elle comprend enfin où se trouve le plaisir de vivre. La beauté d'un monde débarrassé pour un bref instant des hommes.
Porte gauche, porte droite. En observant bien, elle voit comme une sorte de gravure sur celle de gauche. Un "V" maladroit, sûrement fait un jour par une élève désœuvrée. C'est le signe. Megann pose donc sa main sur la poignée et l'ouvre. Bonne pioche.
C'est une salle de bain de dortoir sans prétention. Un grand miroir cour le long du mur de gauche, séparé d'une fine cloison d'une série de cabines de douche et de toilettes sur la droite. Le tout est recouvert de carreaux de faïence d'un blanc éclatant sans la moindre fissure ni défaut de fabrication, et décoré dans le goût le plus anglais par des frises aux motifs floraux.
Megann, après avoir verrouillé magiquement la porte - sait-on jamais -, se dirige vers la première des cabines où elle trouve une large serviette de bain et de quoi se laver en quantité nécessaire. Elle dépose ses habits dans un coin de la pièce, sur un banc prévu à cet effet et ouvre l'eau. Délibérément, elle choisit de la garder froide. Presque immédiatement, ses sens émoustillés par le flot glacial se mettent en ébullition. Son cœur commence à battre à toute vitesse, tentant désespérément de réchauffer son corps qui s'agite de lui-même. Mais Meg se fait violence pour rester immobile. Sans bouger, droite comme un piquet sous le pommeau de douche, les yeux fermés jusqu'à la limite du supportable. Alors, elle ferme le robinet avant d'entreprendre de se laver, réprimant autant qu'elle le peut les tremblements de ses membres et le claquement de ses dents. A nouveau l'eau froide. Elle reste moins longtemps cette fois-ci, mais résiste tout de même à la tentation d'augmenter la température.
Ce serait être faible. Ce serait céder à la moiteur et à ce confort qui vous engourdit l'esprit. Celui de la chaleur. Mais Megann ne peut plus se le permettre. Non. Plus jamais elle ne doit laisser baisser sa garde. Et rien ne vaut le froid pour vous rendre attentif, sur les nerfs.
Elle empoigne la serviette qu'elle se passe négligemment sur le corps, sans vraiment s'essuyer. C'est dégoulinant d'eau qu'elle arrive devant ce grand miroir. Et Megann se regarde. Longtemps. Elle observe ligne par ligne, formes, courbes, creux, chaque parcelle de son corps, le découvrant comme si ce n'était pas le sien.
Il n'y a pas grand chose à dire au fond. Elle, c'est une fille, une jeune femme plutôt. Ses formes commencent à s'affirmer, à se définir. Mais il n'a rien de véritablement attirant ou sensuel chez elle. Rien d'harmonieux, comme le corps d'une femme devrait l'être. Rien de beau, ni de vraiment laid. Rien qu'elle n'aime, rien qu'elle n'arrive à vraiment détester. Non, tout ce qu'elle voit, ce qu'elle comprend de ce drôle de corps rendu brillant par l'eau, de cette peau blanche couverte de rougeurs à cause du froid, c'est sa fragilité. Car oui, malgré sa grande taille, ses traits marqués ou son regard hostile, tout ce qu'elle arrive à voir c'est cette insupportable faiblesse.
Si elle pouvait, elle hurlerait, de rage, de colère, d'impuissance, de désespoir. De peur.
Mais Megann ne le fera pas. A la place, elle se détourne juste de cet horrible reflet, se contentant de s'essuyer consciencieusement, avant de s'habiller lentement et d'empoigner fermement sa baguette au fond de sa poche. Elle sort, descend les escaliers, pour arriver dans la Salle commune. Elle se dirige ainsi vers la sortie à pas rapides, lorsque...
"Tiens, c'est elle."
Megann est parcourue d'un frisson d'horreur au son de cette voix neutre et claire qu'elle reconnaît immédiatement. Sara se tient debout derrière elle, sur la dernière marche de l'escalier.
"Toi."
Ce petit mot qui sonne comme une accusation fuse depuis la bouche entrouverte de Meg.
"Oui, c'est moi, confirme Sara."
Chez Meg, la colère à nouveau monte. Un sentiment mêlée d'une horrible frustration. Celle de s'être vue briser ce moment de paix, sans même avoir eu le temps de s'y préparer. Mais le pire, c'est qu'elle sait pertinemment que même si Sara disparaissait dans l'instant, il lui faudrait des heures pour retrouver la tranquillité détachée qui l'habitait une seconde plus tôt. Ses sourcils se froncent, et ses doigts se crispent encore un peu plus autour de sa baguette.
"Qu'est-ce que tu fous ici ? crache soudainement Megann, pour reprendre un peu contenance.
- Je me suis réveillée, alors je suis descendue pour aller prendre mon petit déjeuner, répond doucement la blonde toujours aussi imperméable à l'agressivité de Megann."
Cette dernière sent l'agacement poindre se retenant de toutes ses forces de jeter un sort à l'autre. Au lieu de cela, elle décide de l'ignorer et se détourne donc, avant de se diriger à nouveau vers le trou du portrait qu'elle pousse d'un mouvement brusque.
Elle arrive dans le couloir claquant violemment le tableau sur son passage. La Grosse Dame proteste mais Meg est déjà loin. Elle avance rapidement sans porter la moindre attention au chemin qu'elle suit, n'ayant de toute façon pas de destination précise. Alors, la solitude de cette fuite progressivement la happe, rythmée par le claquement de ses chaussures sur la pierre au sol, ou par le murmure des tableaux autour d'elle. Les secondes et les minutes passent. La frustration recule peu à peu, tandis que le soulagement ainsi que la quiétude reviennent.
"Trouvée."
Megann finirait presque par s'habituer à sursauter au son de cette voix fluette. Elle ne prend d'ailleurs même pas la peine de se retourner pour répondre à Sara, d'une voix lasse :
"Lâche-moi."
La petite blonde observe quelques instant de silence, avant de répliquer :
"Ce n'est pas toujours bien d'être perdue.
- Je ne le suis pas.
- Si, rétorque Sara, avant d'ajouter une pointe d'autorité dans la voix, maintenant, suis-moi."
Megann se sent curieusement troublée à ces mots. Il y a quelque chose de nouveau dans le regard de cette fille. Une lueur d'assurance tranquille, un quelque chose qui lui donne affreusement envie de se laisser aller à croire au moins une petite seconde, qu'elle peut la suivre. Au fond de sa poche, sa baguette se laisse oublier un court instant et Megann emboîte de le pas de Sara alors que cette dernière s'en va déjà. Tout simplement.
Elles arrivent rapidement à la Grande Salle, encore assez vide vu l'heure. Il y a environ une vingtaine d'élèves ainsi que quelques professeurs qui mangent dans le calme. Megann se laisse tomber devant la première place venue une fois arrivée au niveau de la table des Gryffondors. A son grand damne, Sara vient s'installer juste en face d'elle, l'air de rien.
Une demi-heure passe ainsi : Meg grignotant une tartine, essayant à tout prix d'ignorer Sara, et cette dernière sans vraiment faire attention à ce manque d'intérêt, parlant d'un ton neutre de sujets plus loufoques ou incongrus les uns que les autres. La Grande Salle commence à se remplir petit à petit, et bientôt toutes les tables sont au moins à moitié occupées. Megann, toujours dans le but d'éviter le regard de la blonde, a braqué le sien vers les portes de la pièces, observant le défilé des élèves avec une sorte d'indifférence tranquille.
Jusqu'à elle.
Elle arrive mêlée à un groupe de filles de sa maison. Souriante, inconsciente de la douleur de Megann en cet instant. Comme une déchirure fulgurante, un cruel rappel à la réalité : elle est seule maintenant. Sue discute joyeusement avec une fille, une jolie rousse aux grands yeux bruns coiffée selon la dernière mode, qui éclate soudainement de rire après un mot de sa nouvelle camarade. Megann observe avec attention chaque détail de sa tenue, de sa posture, et se demande qui est cette fille. Sera-t-elle une amie pour Sue ? Saura-t-elle La soutenir ? La rendre heureuse ? La protéger au prix de sa vie, comme Megann le ferait !
Non, bien sur que non. De tout ça, Sue ne veut plus. Ni protection, ni amour inconditionnel. Elle veut vivre, mais surtout, elle veut que Megann vive aussi. Si seulement elle avait compris que c'était déjà trop tard.
Megann est déjà trop loin. Elle…
"Salut Sara, alors comme ça tu as décidé de faire du baby-sitting ?"
Comme un tremblement à côté d'elle, une voix chaude au timbre profond retentit non loin de ses oreilles. Coupée dans sa réflexion, Megann se tourne vivement comme un serpent en colère, et darde ses yeux troublés sur le nouvel arrivant : Kesy Lander. Il ne lui porte pas immédiatement attention, trop occupé à échanger quelques phrases absurdes avec Sara qui est apparemment son amie. Il s'est assis à côté de Meg (la seule place libre de ce côté de la table) qui fait tout son possible pour éviter le moindre contact physique avec lui. Il finit par s'en rendre compte. Il lui lance alors, l'air de rien :
"Tu sais, je n'ai pas la galle.
- Ta gueule, siffle-t-elle pour toute réponse."
Il semble surpris par la véhémence de cette réplique, mais ne commente pas, se contentant d'un regard appuyé vers la blonde, qui hausse les épaules en retour.
Megann se refuse à lui accorder le moindre regard. Ignorant son existence du mieux qu'elle peut, elle tourne ostensiblement son visage vers la porte de la Grande Salle. Elle l'entend qui pousse un long soupir d'agacement, avant de reprendre sa discussion avec Sara, comme si de rien n'était. Alors Megann n'en peut plus.
Elle se lève d'un bond, allant frapper durement le haut de ses mollets contre le bois de la banquette au passage. Elle étouffe le glapissement de douleur qui menace de sortir de sa bouche, et le plus dignement possible, s'éloigne de la table des Gryffondor, sans un regard pour Kesy qui semble quant à lui trouver la situation très drôle. Une fois dans le hall à l'abri des regards, Meg abandonne son allure hautaine pour accélérer le pas tout en se massant discrètement le jambe en grommelant.
Ce n'est qu'arrivée aux pieds des escaliers que Meg s'arrête brusquement, songeuse. Elle ne veut pas être à nouveau retrouvée, surtout pas par Sara. La solution vient d'elle-même, alors qu'elle se retourne pour observer les alentours : les cachots. Enfin, ce qu'elle suppose être l'entrée des cachots.
