Tordu
-Première partie-
Carrousel
Chapitre 3
Il se faisait tard, mais une silhouette parcourait encore les corridors du manoir Wayne. Elle traversait les sombres couloirs, vides et silencieux. Avec une main dans une poche, l'autre tenant un verre d'eau, l'imposante carrure entra dans une grande pièce dont les murs étaient, dans leur quasi-totalité, remplacés par de larges baies vitrées donnant sur les lumières de Gotham. L'homme s'assit lentement sur l'un des fauteuils de cuir noir. Il apprécia la chaleur de la cheminé flamboyante qui était encrée dans le mur, donnant un aspect réconfortant à la pièce. Mais une voix vint briser ce calme :
-Maitre Wayne ?
Apparue dans l'embrasure de la porte un homme. Bien plus âgé que l'interpellé, son allure avait pourtant en elle quelque chose d'imposant et d'élégant. Il se tenait parfaitement droit pour un vieil homme, le temps ne semblant pas l'avoir encore totalement atteint. Ses cheveux blancs, minutieusement coiffés en arrière, et son visage aux traits déjà marqué par la vie trahissaient cette impression. Il s'avança silencieusement vers son maitre, esquissant un sourire :
-Déjà éveillé ?
-Comme la plupart des nuits, oui, répondit doucement l'ancien justicier.
Cela faisait si longtemps à présent, peut être une éternité pour lui, qu'il s'était retiré de son rôle de chevalier de Gotham. Depuis la descente aux enfers de Harvey Dent, la mort des policiers, il n'était à présent vu que comme un souvenir planant encore sur la ville. Certains continuaient à espérer son retour, certains au contraire ne voyaient en lui qu'une menace de plus dans leur cité ou le crime se faisait grandissant. Et pourtant il avait essayé. Il avait voulu revenir à maintes reprises. Mais il les voyait, tous ces visages effrayés par sa simple présence. Que pensaient-ils ? En tout cas ils préféraient à présent se rabattre sur la seule présence de la police, patrouillant jour et nuit dans les larges couloirs de la ville. Il n'était plus rien, et ne croyait plus en lui-même. Il était Bruce, l'héritier, le millionnaire. Celui qui organisait des galas de charités en faveur des plus démunis et qui pourtant n'apparaissait que rarement en publique. Il semblait aujourd'hui bien plus âgé qu'il ne l'était, ses cheveux trop longs s'éparpillaient négligemment sur son front. Ses yeux étaient cernés, signe d'une fatigue aussi bien mentale que physique, comme si toute la souffrance du monde s'était abattue sur lui. Il ne se soignait que lors de ses courtes apparitions. Lorsqu'il y repensait, il se disait que Batman et Bruce Wayne étaient bien plus proches qu'il ne le souhaitait. Ils étaient des protecteurs dans l'ombre. Les gens comptaient sur eux et ils tentaient d'apaiser leurs souffrances sans pour autant se laisser approcher de tout près, ils n'étaient que des figures.
Chaque nuit, son dos le faisait atrocement souffrir. Il avait alors pris pour habitude de venir dans cette pièce, et ruminer encore et encore le passé, comme s'il y vivait encore. Revoyant Rachel, Harvey, le Joker… Ce clown avait fait deux séjours à Arkham depuis qu'il l'avait abandonné en haut du gratte-ciel, au-dessus du vide, riant à s'en décrocher la mâchoire. Il détestait repenser à cette soirée, ça lui faisait mal, plus qu'autre chose, mais jamais il ne put s'enlever cette image de la tête. Et cette pensée qui lui revenait toujours : « Pourquoi ne l'as-tu pas laissé s'écraser au sol cette nuit-là ? Il est libre maintenant. » Il en était convaincu, il aurait été heureux de le voir disparaitre définitivement.
D'une traite, il avala une petite pilule blanche et ingurgita un peu de l'eau du verre qu'il tenait, grimaçant légèrement.
-Vous devriez arrêter maintenant. Si je puis me permettre, ces médicament ne vous servent plus à rien à présent…Pourquoi ne laissez-vous pas faire les choses ? Demanda Alfred, le majordome, ayant parfois peine à contenir son inquiétude. Il savait bien que ces cachets n'agissaient plus comme de simples antis-douleurs pours son jeune maitre.
-Ils me soulagent. Avec eux au moins je peux dormir un peu.
-Hm…Aujourd'hui m'est venue une idée. Cela fait longtemps à présent que vous n'êtes pas sorti. Pourquoi ne partiriez-vous pas quelques temps ? Loin de Gotham.
-Il y a une soirée en l'honneur d'Harvey Dent le mois prochain Alfred…
-Je pensais qu'une semaine vous ferait le plus grand bien.
-Et pourquoi ne prendriez-vous pas du temps pour vous, Alfred ? Cela fait des années que vous n'avez pas pris de vacances. Et vous le méritez amplement.
Le majordome sembla au départ surpris par cette proposition, mais il ria doucement et regarda le jeune homme :
-Ce n'est pas encore le moment pour moi, répondit le vieil homme en traversant la pièce. Il regarda par la fenêtre : -Et puis…La vie n'est pas si terrible ici. Elle suit tranquillement son cours. Et lorsque ça ne va pas, il suffit de se contenter de petit plaisirs quotidien. Ce matin en me rendant à la banque, un groupe d'enfants est passé devant moi à toute allure. Ils allaient à une fête ou je ne sais-ou…Et ils riaient, se bousculaient, et sautillaient. Un vrai bonheur à voir et entendre, lorsque l'on sait que l'on peut se contenter de pas grand-chose pour ressentir une profonde joie. Hm, les enfants ont cette innocence que nous n'avons pas.
Bruce sourit en écoutant son majordome. C'est vrai, il est triste de perdre son innocence. Et de ne pas pouvoir se raccrocher à de court moment de joie. Il aurait aimé la retrouver, cette innocence. Redevenir un petit garçon, s'émerveillant à chaque découverte du monde qui l'entourait. Mais il l'avait perdue trop tôt. Et ce jour, il s'en souvenait précisément. Ce jour où il est devenue un adulte à part entière, et décider à son tour de préserver les citoyens du mal.
Soudain, une certaine agitation le coupa de ses pensées. Il releva légèrement la tête et remarqua que de nombreuses lumières aux alentours, dans les maisons, les immeubles qui l'entouraient s'étaient allumées. A une heure pareille dans ce quartier cela l'étonnait.
-Allumez la télé, Alfred, s'il vous plait.
L'homme s'exécuta sans poser plus de questions. A l'écran tout d'abord, des images floues, brouillées. Puis des voix, des cris. Bruce se rapprocha de l'écran, suivi de près par Alfred. Les sourcils froncés, il tenta de se concentrer sur les voix, puis enfin, il l'entend. Cette voix aiguë, moqueuse, une voix lui donnant des frissons. Il senti son souffle s'accélérer lorsqu'il vit enfin le visage du Joker. Il se tenait à la place du présentateur tv, Harley Quinn sur ses genoux, et son visage marqué par son éternel sourire lui tordant les traits. « Qu'est-ce que… »
« -Bonsoir Gotham ! Longtemps qu'on ne s'était vu non ? Mais je sais que vous ne m'avez pas oublié… Hihi, mais ne paniquez pas ! Ce soir est un soir spécial, hein poussin ?
-Oui ! On a une grande et heureuse nouvelle à annoncer à tout le monde !
-Bientôt, on ne sera plus deux, mais trois ! Et oui, dans quelques temps vous pourrez admirer le fruit d'une longue histoire. L'arrivée d'un enfant n'est-il pas le plus heureux des évènements ? Je vois que Gotham est triste en ce moment…Plus personne ne sourit…Mais bientôt ça changera. On va recommencer à s'amuser… »
L'ex-justicier sentit son sang se glacer sous ses paroles. Il ne croyait pas ce qu'il entendait. Il fixait le Joker, son visage un peu enfoui dans le cou de sa compagne, comme un gamin timide, la main posé sur son ventre. Derrière lui, le mur faisant habituellement face à la caméra pour le fond de l'émission était tagué de traces rouges formant des sourires rappelant sans nul doute celui du Joker, entouré de ''Hahaha !'' dans les moindres recoins pouvant être vu à l'écran. Mais pas la moindre trace de prisonnier. De présentateur corrompu, ou même attaché quelque part, blessé…Rien que le Joker et Harley Quinn.
« -Ca n'a pas été si simple d'emprunter quelques minutes au Journal de Gotham pour cette annonce…J'ai dut quelque peu négocier…
Le Joker libéra un de ses bras et attira vers lui une chaise sur roue normalement utilisée par les techniciens se trouvant derrière la caméra. Un homme y était assis, la tête penchant vers l'avant, inerte. Le Joker le saisie par les cheveux et la lui releva. Son visage était lacéré de deux grandes entailles s'étendant des coins des lèvres jusqu'aux oreilles. –J'ai pu grâce à l'aide de ce monsieur refaire quelque peu la ''déco''. On y pensera pour la chambre du bébé !
-Ce serait vraiment beau Puddin' ! »
Il l'avait tué. Il avait tué ce pauvre homme et avait peinturluré la pièce de son propre sang. Ne pouvant bouger, il continua de regarder la scène. Puis Harley s'empara d'un révolver, ou plutôt d'un jouet. Ce genre de gros pistolet que l'on voit dans les cartoons et qui tire des bouchons reliés à une corde. « -Bye bye ! Bisous ! » Elle fit un clin d'œil à l'écran en penchant la tête sur le côté, puis tira. Et tout redevint noir à l'écran.
Bruce resta face à la télé, silencieux, son cœur cognant contre sa poitrine, des sueurs froides traversant son corps. Pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Ça ne pouvait pas être vrai. Le Joker est un menteur, il torture les gens avec ses belles paroles, veut juste leur faire peur. Et si c'était vrai ? Si un héritier au Prince du Crime allait venir au monde, que se passerait-il pour Gotham ? Que serait un enfant élevé par deux des plus puissants criminels ? Il se releva rapidement et passa une main dans ses longs cheveux.
-Je ne peux pas…Je ne peux plus, Alfred.
Son ainé se contenta de le regarder, croyant comprendre ce qui se passait actuellement dans l'esprit de son maitre.
-Il va aller trop loin…Il veut détruire cette ville, et régner dessus. Et tout bon roi se doit d'avoir une descendance, qui deviendra comme lui. Je ne peux pas le laisser faire ! Il faut que je sache…
Ce fut comme un coup de massue. La réalité lui revenait brutalement. Le Joker n'avait pas donné signe de vie depuis des mois, et là il revenait avec un futur enfant. Rien que l'idée que le Joker puisse ''éduquer'' un être vivant et le façonner à son image le dégoutait. Il avait transformé sa jeune psychiatre en tueuse. Alors qu'en serait-il avec un nouveau-né ? Un enfant qui aura perdu son innocence à peine son premier souffle expiré. Non. Pour le moment il devait savoir si tout cela était vrai…Et en finir avec ce clown. De nouveau cette image du Joker, s'écrasant au sol et disparaissant…
Le jeune millionnaire traversa les couloirs du manoir, et sans même réfléchir, il se retrouve un fois de plus dans les sous-sols de l'immense demeure. Depuis toutes ces années, ce fut pourtant si naturel de s'y retrouver. Bien que la pièce fût humide et crasseuse, tout y était resté intacte. La Batcave était telle qu'il l'avait quitté. Un étrange sentiment de nostalgie l'envahi en longeant les murs. Face à un grand écran, il fit courir ses doigts le long du clavier de control. Faisant diverse manipulations, la pièce s'illumina, obligeant Bruce à fermer les yeux pendant quelques secondes, s'habituant à la lumière aveuglante pour lui. Il se retourna et admira, s'étant révélé à la lumière le costume du Chevalier noir, minutieusement installé derrière une large vitre. Il ravala sa salive, posant sa main sur la vitre. Suivi de près par Alfred, le vieil homme se rapprocha de lui :
-Etes-vous sûr, Maitre Wayne ? N'était-ce pas vous qui me disiez que le Batman n'était plus qu'un souvenir ?
-Je pense que…On a besoin de ses souvenirs pour sauver son futur, Alfred. Et empêcher les erreurs du passé de resurgir. Je ne veux plus me cacher. Tout cela est ma faute. Si le crime se répand à travers des générations, que restera-t-il à ces habitants ? L'exil ?
Alfred regarda le costume à son tour, puis reporta son attention sur son maitre.
-Bien, je pense que les vacances ne seront donc pas pour tout de suite ?
Bruce lui sourit, puis entendit alors des battements d'ailes. C'étaient celles d'une chauve-souris…
Gros blockout sur ce chapitre…Il est simple, court et pourtant il m'a fallu plusieurs semaines tant que je n'arrivais pas à l'écrire…J'ai par contre commencé à écrire le futur chapitre pour prendre de l'avance. Vos commentaires me font toujours autant plaisir, et j'espère que vous avez apprécié !
