Un jour, nous sommes allées en haut du grand taxivier, Bluebell et moi. Ce n'est pas le plus grand arbre de la forêt, mais c'est celui d'où on a la plus belle vue. J'ai écouté mon ami(e) me parler de sa voix de cloche pendant un moment, puis quand il/elle s'est lassé(e), c'est moi qui ai pris mon pipeau et qui ai joué. J'ai pensé que les garçons étaient peut-être rentrés, les genoux pleins de terre, et qu'ils s'attendaient à trouver le dîner tout chaud. Qu'ils cuisinent eux-mêmes, ça leur apprendra ! Ce que je voulais, c'était rester là et profiter du paysage.

Je me suis endormie à moitié, Bluebell au creux de mon bras. Au réveil, il était tard mais je n'avais toujours pas envie de rentrer. Je suis partie à pieds, au hasard, dans la forêt, avec mon ami la fée qui dormait toujours sur mon bras…

Soudain, j'ai ressenti au choc violent et l'instant d'après, je me balançais dans un filet, à trois mètres du sol ! Le choc a réveillé Bluebell, qui s'est mis(e) à tinter des protestations véhémentes. Je lui ai dit de se taire et j'ai cherché à desserrer les mailles du filet, pour qu'il/elle puisse s'échapper et aller chercher de l'aide.

C'est là que les pirates sont sortis des buissons. Ils étaient une vingtaine. J'ai hurlé au secours en espérant que les Indiens m'entendent, ou alors les fées. Rien ne s'est passé. J'étais leur prisonnière.

Une ou deux heures plus tard, je me trouvais enfermée dans une cabine du Jolly Roger, les mains et les pieds attachés. Deux gaillards débraillés, mal rasés, aux yeux injectés de sang, me fixaient d'un air mauvais. Enfermé(e) dans une petite cage, Bluebell les insultait copieusement en langage codé, ce qui avait l'air de ne leur faire ni chaud, ni froid. On m'avait annoncé que Crochet viendrait me voir, et cette idée me terrorisait.

Mais la porte s'est ouverte et Crochet est entré. Je l'ai reconnu au premier coup d'œil, sans jamais l'avoir vu. Grand, fier, froid, plein de morgue et d'élégance. Impossible de ne pas le voir. Il a fait signe aux deux autres pirates de me détacher.

« Sortez » leur a-t-il dit avant de se tourner vers moi. « Mademoiselle, j'espère que vous pardonnerez le manque de manières de ces messieurs. Ce ne sont pas là des façons de traiter une dame. Je puis vous assurer que cela ne se reproduira plus. »

« Merci… » ai-je murmuré malgré moi. « Monsieur, vous allez me libérer ? »

« Je ne crois pas, non » a-t-il énoncé lentement en caressant mes cheveux du bout de son crochet. Mes yeux étaient tout près de sa pointe assassine et j'ai eu peur qu'il les crève. « Il me faut avant tout m'assurer de quelques points. Etes-vous, comme tout semble le faire croire, la maman des Garçons Perdus ? »

« Non ! » me suis-je écriée. « Je m'appelle Jane Bell et pas Wendy Darling ! Je suis une petite fille, pas une maman. J'ai neuf ans et je veux rentrer chez moi. C'est ce que je veux dire à mon père mais il ne veut pas m'écouter. »

« Ton père ? » s'est-il étonné. « Comment veux-tu vouloir parler à un adulte au pays de Jamais-Jamais ? »

« Il y a des adultes ici. Vous, par exemple… »

Il m'a fait asseoir sur un siège d'une causeuse et a occupé l'autre siège. Je pouvais voir ses yeux d'un bleu intense. Le même bleu que ceux de mon père. J'avais peur et en même temps, j'étais fascinée.

« Donc, ton père est ici. »

« Oui » ai-je expliqué avant de continuer sans pouvoir m'arrêter. « Il se prend pour un enfant, et ça, c'est grave. On appelle ça le syndrome de Peter Pan, je crois. Laissez-moi partir d'ici et je le ramènerai chez nous. »

« Non, j'ai besoin de ton père ici » a-t-il rétorqué. « Peter Pan est parti il y a longtemps et je n'ai plus d'adversaire mais je crois que ton cher papa fera l'affaire. »

« Non ! » ai-je protesté. « Attendez… qu'est-ce que voulez lui faire ? »

Il a rit et m'a regardé avec un sourire atroce. La pointe de son crochet s'est remise à errer dans mes cheveux. Je n'ai pas osé bouger. Au bout d'un moment il s'est remis à parler.

« La question, chère demoiselle, est : que voudra-t-il faire ? Pourquoi crois-tu qu'il soit venu ici ? »

Je connaissais la réponse : pour se battre contre des pirates et tuer le Capitaine Crochet. Mon père allait venir se battre en duel sur le Jolly Roger. Mais il avait toutes les chances de se faire massacrer. Et, têtu comme il est, il n'y aurait pas moyen de l'amener à refuser le combat. Je n'ai rien dit. J'ai réalisé que des larmes me coulaient sur les joues. Bluebell criait comme un(e) fou/folle, en martelant les murs de sa prison, mais je l'entendais à peine.

A ma grande surprise, Crochet m'a essuyé les yeux avec un mouchoir de soie, très doucement, et m'a souri en découvrant ses dents en or. « Pauvre enfant… » a-t-il murmuré. Qui s'occupera de toi une fois que j'aurai tué ton père ? »

« Laissez-moi partir avec lui » ai-je murmuré. « Je l'emmène loin du Jamais-Jamais et on n'en parle plus. »

« Non, ma pauvre enfant. Tu crois qu'il écoutera tes conseils avisés ? Il se rend à peine compte que tu existes ! »

« Ce n'est pas vrai ! » Je commençais à avoir peur et en même temps, j'étais hypnotisée par la douceur fascinante du Capitaine Crochet. « Je suis sa fille, il tient à moi, forcément ! »

« Un Peter Pan, se conduire en père ? » Il a eu l'air méprisant. « Non, impossible. Il t'a appelée maman ces derniers temps, non ? »

C'était vrai. Je n'avais pas relevé, pensant qu'il plaisantait. J'ai protesté. « Il se trompe de mots, ça arrive à tout le monde. »

« Il ne tient pas à toi comme le ferait un père. Il donne uniquement pour recevoir. Détache-toi de lui, on ne peut pas être aimé en retour quand on aime un Peter Pan. »

C'était peut-être vrai. Peut-être que jele savais au fond de moi. Mais je voulais croire le contraire. « Ne dites pas ça. Il… on dirait qu'il est sans cœur mais en fait il en a un, c'est juste qu'il ne sait pas s'en servir. » D'accord, mon père avait souvent été maladroit avec moi, insouciant, j'avais parfois eu l'impression de ne pas vraiment compter pour lui. Mais je l'aimais. Sans conditions. Je savais qu'il tenait à moi, au moins un petit peu. Et j'avais peur car par-dessus tout, il y avait cette certitude que dans quelques heures, quelques jours, James allait se faire tuer. Je ne pouvais pas laisser faire ça.

James… Le Capitaine aussi portait ce prénom. Il avait ses yeux bleus, on aurait dit mon père avec une perruque noire et un crochet à la place de la main droite. J'ai pensé que c'était lui, mon père. Non, c'était impossible, le livre de Barrie avait été écrit bien avant sa naissance ! Je rêvais. Je faisais un cauchemar.

Crochet m'a tapoté la tête familièrement et est sorti en emportant la cage dans laquelle Bluebell l'insultait copieusement. Je n'ai pas osé faire un geste de peur qu'il le/la tue sur-le-champ. Je me suis rappelée des passages du livre que j'avais lus ici quand j'en avais le temps. Peter Pan se mettant à se comporter comme un pirate après avoir tué Crochet… Peter Pan larguant Clochette et l'oubliant complètement, rejetant Wendy avec horreur quand il se rend compte qu'elle a grandi normalement… Cruel et égoïste. Mais mon père n'est pas comme ça. Je le sais.

Je prie pour qu'il ne soit pas comme ça…

A suivre…