Note : Scène de combat avec sang et violence dans ce chapitre.
Imaginez. Quelqu'un vous laisse dans une petite pièce étroite. Et met de la musique effrayante, le style avec des violons qui se coincent et des contrebasses au son lointain. Le volume augmente. Une deuxième musique effrayante se superpose à la première. Puis une troisième, une quatrième, et ainsi de suite. Cela devient une cacophonie assourdissante. Votre cage thoracique vibre et le sang pulse dans vos oreilles. Vous ne pouvez vous échapper de la pièce, il n'y a ni porte, ni fenêtres. Et le volume augmente inlassablement.
Vous allez devenir fou.
Quelqu'un pose sa main sur votre épaule, mais vous ne pouvez distinguer son visage, uniquement sa silhouette.
Et soudain, le volume baisse progressivement.
Jusqu'à devenir supportable.
Deux autres mains vous touchent, deux autres silhouettes se dessinent sous vos yeux. Le volume baisse encore plus. D'autres personnes arrivent, et le volume baisse, baisse.
Vous comprenez que le brouhaha se partage- chacun a une part égale de souffrance.
Ceci est le principe même du Bruit.
Gumi avançait à petits pas calculés.
Elle se faisait l'effet d'un moine bouddhiste, qui réfléchit à chacune de ses actions. Le sol était très intéressant. Ci et là, des petites fourmis rouges portaient des choses plus grosses qu'elles, comme des miettes- ou même des clous. Elle eut envie de pouffer de rire à l'idée que les fourmis se construisaient une usine ou quelque chose de ce genre.
Les fourmis de la surface lui plaisaient plus que celles des souterrains. Elles étaient minuscules- si Gumi avait été une brute, elle aurait pu les écraser. Mais elle se rappelait très bien des créatures à exosquelette dans ses tunnels : les fourmis, par exemple, arrivait à la hanche d'un grand homme. Elles servaient de transports- c'était très utile. Les plus petites bêtes avaient la taille de petits caniches. Gumi se rappelait que le gardien de son école avait une blatte qui courait étonnamment vite sur ses minuscules pattes. Elle s'était faite embarquée trois fois par la blatte lorsqu'elle avait été en retard et avait couru pour échapper au gardien.
La jeune fille aux cheveux désormais verts avançait, tête baissée, le regard rivé au sol et la capuche abattue sur le crâne. Elle tentait de ne pas attirer l'attention parmi les habitants des bidonvilles… mais c'était peine perdue. Miku et Luka la suivait derrière- Miku, les mains derrière la tête, Luka, un bras croisé sous sa poitrine et serrant son autre coude- l'une d'un pas nonchalant, tandis que l'autre se contentait de marcher gracieusement, les yeux rivés vers l'immense nuage phosphorescent.
Les allées jonchées d'ordures plastiques étaient éclairées par des lanternes d'eau fluorescente. Probablement provenant du lac. Oui, oui, l'eau était fluo ! Mais toujours aussi saine.
Gumi se décida à lever le nez. Des enfants couraient devant elle et s'écartaient sur son passage en chuchotant. Tous étaient bronzés et bien bâtis, minces et effilés comme des lames de rasoir. Rien à voir avec ses camarades des souterrains qui étaient fluets et pâles.
Les habitants des bidonvilles s'appelaient les Slumdogs.
« Les chiens des bidonvilles ».
Honnêtement, même si ces personnes étaient en haillons et semblaient crasseux, ils n'avaient pas l'air d'êtres des chiens. Tout leur corps respirait une rébellion, une violence à peine contenue. Les muscles des plus grands étaient saillants et durs. Les cheveux bruns crasseux tombaient sur des yeux méfiants et scrutateurs.
Au loin se formait un immense cumulonimbus fluorescent.
- Rappelle-moi pourquoi on doit passer par les bidonvilles déjà ? marmonna Gumi.
Miku ricana.
- Faire le détour nous ramènerait inévitablement vers le désert. Or, il y a une sorte de tempête de sable là maintenant. A moins que tu veuilles affronter les éléments… ?
- Non merci.
Elle rentra la tête plus profondément dans les épaules, lui donnant cet aspect de tortue. Une nouvelle question naquit sur ses lèvres.
- Mais… Je croyais que vous faisiez régner la terreur dans les bidonvilles… pourquoi les Slumdogs ne s'éloignent pas ?
Ce fut au tour de Luka de glousser. Elle accéléra le pas et s'arrêta à hauteur de Gumi.
- On ne fait pas régner la terreur, sauf quand nous sommes en mode Fureur… On remet de l'ordre. Ce n'est pas pareil.
- D'autant plus que c'est pas une partie de plaisir, intervint Miku. Et ceux-là sont pas exactement des Slumdogs. Plus des guérilléros. Je s'rai toi, j'cacherai mes jolies mimines dans mes poches. Fais pareil si tu veux les garder.
Gumi fronça les sourcils. Le terme de guérilléros ne lui plaisait pas trop. Quoi, ça voulait dire que c'étaient des rebelles ? Elle décida de ne pas en interroger ses compagnons, inquiète de comment réagiraient lesdits combattants s'ils entendaient leur conversation.
- Te fous pas de moi, Hatsune, siffla-t-elle. Mes mains vont là où elles veulent, ajouta Gumi en indiquant ses mains qui pendaient à ses côtés.
- Tu crois ? rigola Miku. D'ici une dizaine de minutes, t'en seras pas si sûre.
Et ses lèvres s'étirèrent en un sourire féroce. Gumi réprima un autre frisson.
Son estomac faisait le grand-huit à l'idée qu'elle allait replonger dans le lac Libera. Sa dernière escapade l'avait marquée.
Soudain, Miku se mit à courir.
Gumi n'eut que quelques secondes pour observer la manière dont courait le chef : les mains volant librement derrière elle et les jambes basses. Singulier. L'instant d'après, elle se faisait entraîner par Luka- et atterrissait sur son dos alors que Luka courait également. Surprise, elle gigota un instant, mais la ferme poigne de Luka l'en empêcha.
Elle ferma les yeux- l'air des bidonvilles était plus piquant, plus salé que dans la décharge. Ses yeux larmoyaient tandis qu'elle respirait fugacement l'air épicé d'un fumet au curry de poisson.
Une minute plus tard, Luka se stoppa abruptement, et Gumi manqua de se faire propulser en avant, si elle n'avait pas enroulé ses jambes autour des hanches de la plus grande femme.
Elle descendit précautionneusement. Ses chaussures touchèrent du sable et de la cellophane. Des papiers de journaux voletaient ici et là dans la pénombre. Des braises fumaient au sol, créant une épaisse atmosphère feutrée.
Un groupe d'hommes encerclèrent les trois filles. Ils étaient une vingtaine et tous avaient le regard fixé vers Miku, accroupie au sol, qui balayait le sable de ses mains gantées.
Les hommes étaient sans aucun doute des Slumdogs : bronzés, costauds et cheveux bruns.
Mais elle constatait quelque chose de très… étrange…
Ses narines palpitèrent et elle sentit un immense flux d'énergie bouillonner dans son ventre.
C'est alors qu'elle remarqua ce trait caractéristique qui identifiait tous les…
…
…
…
…
…
cannibales !
Les hommes étaient légèrement affaissés sur eux-mêmes. Leur langue glissait de leurs lèvres- noire, couverte de salive et piercée. Leurs dents étaient plus aiguisées et comportait présentement des taches de sang.
Gumi sentit ses cheveux se dresser sur la tête- et elle frémit d'excitation. La plupart des autres hommes étaient couverts de sang, du sang qui avait coulé de leur bouche.
- Ils ont mangé quelqu'un, murmura Luka.
- On dirait, oui, fit Miku. Va falloir qu'on les écrase.
Dans un éclair fulgurant, Miku fonça sur l'homme le plus près d'elle. Elle se mit à le frapper de toutes ses forces, sans jamais utiliser ses mains- seules ses jambes frappaient, dans un style proche du taekwondo. Ses couettes dansaient furieusement derrière elle.
En vingt secondes, elle s'était attiré sept hommes sur elle. Luka resserra la distance entre elle et Gumi, et lui chuchota à l'oreille, très vite :
- N'utilise pas tes mains.
- Qu-quoi ?! Je dois me battre ?
Mais Luka s'était ruée sur la mêlée autour de Miku et avait assommé un homme. Le malheureux gisait à terre, la langue pendante.
Gumi écarquilla les yeux alors qu'un adversaire fonça vers elle.
La fille aux cheveux verts recula de quelques pas- Gumi avait déjà eu l'expérience de bagarres, mais elle s'était toujours battue avec sa batte de base-ball. Briser les os, c'était son truc. Elle n'était pas habituée aux frappes chirurgicales de Miku- qui n'était plus qu'un grand flou, les deux mains sur la tête dans un ridicule salut de lapin.
Sans hésiter, elle sortit ses mains et aller abattre son poing sur l'estomac de l'homme quand elle s'aperçut de la métamorphose de sa peau.
Elle n'eut le loisir de contempler ses griffes argentées et ses veines violettes qu'une demi-seconde, quand, mue par un étrange instinct, elle frappa de toutes ses forces dans la jugulaire de son adversaire. Elle sentit quelque chose craquer dans la nuque de son opposant. Il tomba à la renverse, les bras en croix. Réjouie, Gumi fit volte-face et se campa devant un homme qui courait vers elle, la bouche ouverte et salivante, comme s'il voulait utiliser ses crocs pour la mordre. Elle éclata de rire et, de sa main griffue, lui agrippa la gorge pour l'écraser entre ses doigts.
L'odeur du sang l'enivrait. Ravie, Gumi se pencha en avant en se pourléchant les babines, prête à le mordre de ses dents qu'elle sentait aiguisées-
- ABRUTIE ! gueula Miku au loin. DERRIERE TOI !
Gumi lâcha l'homme après l'avoir envoyé valsé d'un coup de pied, trop puissant pour être naturel. Son opposant atterrit quatre mètres plus loin. Elle se retourna. De ses longues griffes, elle déchira le ventre d'un homme qui se ruait vers elle.
Un dernier homme accourut. De la démence se lisait sur ses traits, la ravissant plus que n'importe quel autre spectacle; si elle avait pu, elle lui aurait sauté à la gorge et aurait dévoré cette chair ferme qui le constituait. Mais elle sentait qu'il était fort- et dans son regard, elle savait qu'il la considérait comme son égale.
Les deux adversaires se tournèrent autour comme deux fauves, sans jamais se lâcher du regard. Il siffla : sa langue hideuse lâcha d'horribles paquets de salive sur la terre poussiéreuse. Il chargea de l'épaule. Gumi le désarçonna d'un croc-en-jambe.
La jeune fille était grisée. Elle sentait la puissance affluer dans ses veines. Une nouvelle puissance effrayante. Les autres n'étaient que des proies.
Mais les Matryoshka étaient ses alliés, sa meute.
Miku bondit sur l'homme par-derrière et lui asséna un coup de pied dans le dos. Il trébucha en avant : Gumi lui offrit un coup de genou dans le menton, puis, sans qu'il ne puisse réagir, traça cinq sillons de sang sur son visage avant de l'égorger avec la griffe sur son pouce.
Il s'effondra au sol en crachotant, des spasmes parcourant son corps, puis il s'arrêta de bouger. Gumi ricana et s'accroupit, quand Miku l'empoigna par le collet avec rudesse, et la fixa dans les yeux. La turquoise fixa leur jeune recrue : entourée de rouge et de vert, ses pupilles n'étaient que deux petits points dilatés. Des tatouages ornaient ses pommettes, juste sous ses yeux, et sur le centre de son nez. Sa peau était aussi pâle d'un cadavre.
La chef des Matryoshka émit un rire moqueur, ses traits déformés par une grimace de dégoût. Elle rejeta Gumi au loin et tourna les talons. La jeune fille aux cheveux verts savait qu'il y avait quelque chose de différent sur son visage et était curieuse de voir sa transformation du mode en Fureur.
- Qu'est-ce qu'on fait des corps ? articula Gumi.
Luka haussa les épaules.
- On les laisse sur le chemin. C'est un avertissement. Une manière de dire aux autres qu'ils subiront le même sort si jamais ils essayent de se frotter à nous.
Gumi hocha la tête, se releva péniblement. Le retour à la normale était très étrange- elle avait l'impression de porter un poids énorme sur ses épaules; mais elle se demandait si ce n'était la culpabilité plutôt que le contrecoup de la Fureur. Après tout, Gumi venait de tuer…à nouveau.
- T'es cannibale, Gumi ?
Gumi sursauta. La question horrible revenait. Et entendre les syllabes qui composaient son nom glisser sur la langue de Miku lui donnait des sueurs froides. Elle se racla la gorge, et comme pour se donner une contenance, un masque, elle afficha un sourire craquelé.
- Oui, s'entendit-elle dire.
Luka se figea.
Miku tourna la tête doucement. Sonda Gumi de son regard devenu insondable.
Puis elle haussa les épaules.
- Tu peux en manger un.
Gumi écarquilla les yeux.
- Tu as besoin de forces pour 't'à l'heure, et puis…
Miku plissa les lèvres et les yeux.
- Dépêche-toi de le faire avant que je ne regrette de t'avoir transformée.
- Miku ! s'écria Luka. Qu'est-ce que tu racontes, c'est n'importe quoi !
Miku se contenta de craquer son cou d'une manière très peu féminine et de s'échauffer les bras. Gumi restait tendue, les yeux exorbités et les narines palpitantes.
- Tu penses que j'ai fait le mauvais choix, Luka ? demanda Miku. D'avoir transformée une cannibale ?
- J…j'ai pas dit ça, c'est juste qu'on a jamais vu ce que ça pouvait faire… le pouvoir Matryoshka plus le syndrome...
Miku fit volte-face et fixa Luka, le visage dur.
- J'en sais rien du tout non plus… De toute façon, il peut rien arriver…
- Et il va rien arriver, intervint Gumi en souriant.
Luka et Miku tournèrent simultanément la tête vers Gumi. Elle les fixait de son regard très semblable à celui de Miku et se mordait la lèvre si fort que deux filets de sang roulaient le long de son menton.
Miku attendait qu'elle développe, mais apparemment, Gumi restait silencieuse. Elle voulut ouvrir la bouche à nouveau mais Gumi la coupa.
- Y va rien arriver, j'te dis, Hatsune.
Sans un mot de plus, Gumi reprit la route vers le lac et son nuage fluorescent, écartant les cadavres sur son passage en évitant de les regarder.
A/N : Un chapitre un peu plus court, parce qu'avec l'école qu'a repris je me suis un peu dépêchée de l'écrire. On va enfin arriver au Lac Libera dans l'prochain chapitre, vous inquiétez pas.
L'appelation Slumdog est seulement dûe à un souvenir d'enfance et un chien errant qui venait quémander à côté de chez moi à l'Ile Maurice.
Merci pour les commentaires ! Et les anonymes aussi, j'aimerais bien que vous m'en laissiez ! Je mors pas hein :D
*Paru Café
