Baisser la tête ? La garder droite et bien digne ? Jeter un œil au bon moment pour voir comment ça s'annonçait ? Que faire...?

Le groupe s'étirait sur plusieurs mètres et entre ces têtes dodelinant au rythme du pas de course, je l'ai brièvement entraperçu – il était en fin de peloton. Mais lui, m'avait-il vue ? Et s'il m'avait vue, m'avait-il reconnue ? Pour l'intérêt qu'on s'était toujours porté l'un pour l'autre...

Moi bien sûr, entre les photos parues dans les journaux et les retransmissions de matches à la télé où l'on pouvait le voir transpirer sur un terrain, il m'aurait été difficile de ne pas le reconnaître. Mais lui...? En tout cas, s'il ne s'apprêtait pas à montrer un intérêt particulier pour ma petite personne, ses partenaires, eux, me gratifièrent – en bons comiques dragueurs qu'ils étaient – de quelques sourires, regards ou petits mots doucettement entreprenants.

J'ai alors préféré m'arrêter de marcher pour les laisser passer (et mieux amortir la vague). Mais dans la mesure où j'avais tourné mon regard vers eux quand ils m'ont saluée...fatalement, j'ai aussi croisé celui de Karl. Karl qui marqua un temps d'arrêt, et ce, dans tous les sens du terme, puisqu'il a immédiatement ralenti sa course, pour s'arrêter à mon niveau, où il m'a regardée d'abord intrigué (on aurait pu dessiner un rouage de réflexion au-dessus de sa tête dans une bande dessinée) avant d'afficher un air indéniablement content.

- Anja ? m'interrogea-t-il perplexe.

Ooooh...il se rappelait de moi ! et même de mon prénom ! Aller, il fallait dire quelque chose maintenant.

- Salut Karl. T'as l'air en forme...

Le garçon m'a furtivement détaillée d'un rapide coup d'œil, pour afficher ensuite un plus grand sourire.

- Ouais, ça va. Ça a l'air d'aller toi aussi.

Il s'est passé une main derrière la nuque (ce qui généralement trahi un certain malaise chez les garçons – les filles ne font jamais de trucs pareils, elles). Droit devant moi, dans son maillot de footeux – tenue dans laquelle je l'ai quasiment toujours vu – les joues rosées par sa course, il était toujours aussi...attachant. Je n'avais pas trouvé bon de répondre à son compliment. Ce n'était pas la peine, ça se voyait que j'allais bien.

- Comment ça se fait...que...? dit-il ensuite.

Plutôt que des rouages, maintenant, ce sont des points d'interrogation que je voyais apparaître au-dessus de ses cheveux, toujours aussi blonds. Véritable question ou astuce pour savoir si j'étais venue lui demander la faveur d'un autographe ?

- Je suis venue voir mon père, répondis-je, soulagée d'aborder un sujet que je maîtrisais.
- Ah oui ! dit-il en se mettant à rire mais...en se frottant encore plus derrière la nuque. C'est vrai...j'avais oublié...

Ben non, je n'étais « vraiment » pas une groupie attitrée.

Heu...ceci-dit, la conversation tournait un tantinet court. Il faut dire aussi que nous n'étions absolument pas habitués à blagouiller durant des heures, et n'avions donc pas de temps à rattraper.

- Karl !

Tiens ? Schneider père : « Le retour ».

- Tu compteras fleurette plus tard ! Ramène-toi !

Ah ça, c'était pas sympa ! C'était même très gênant comme remarque. Du coup, Karl et moi nous sommes regardés en se demandant un peu ce qu'on faisait là et avons préféré aller là où on devait plus logiquement être. On se tournait déjà le dos, chacun partant de son côté, quand,

- Hé Anja !...Qu'est-ce que tu fais après l'entraînement ? me demanda-t-il soudain - alors que je ne pensais plus entendre sa voix.
- Heu...rien de particulier, lui avouai-je après m'être retournée. Je crois que mon père reste toujours un peu plus tard pour tout ranger, alors...
- Ça te dit qu'on se voit ? On pourra discuter plus tranquillement.

Il m'avait dit ça en lançant un regard sarcastique vers son groupe. Je suis restée un peu bête. De quoi voulait-il qu'on parle ? Après, avec tous les souvenirs communs qu'on avait, il y aurait bien de quoi meubler la conversation.

- Oui...oui, si tu veux, dis-je un peu prise au dépourvu. Alors, bon entraînement...
- Merci !


Il est ensuite parti sur la droite rejoindre son équipe, tandis que j'ai enfin pu atteindre le bureau tant convoité. À ce propos, plutôt que de bureau, j'aurais davantage qualifié le lieu de local technique. Mais bon, je ne dirai rien. Je n'allais pas me braquer mon père avant même de lui avoir dit « bonjour » (il devenait tellement susceptible sur ses vieux jours). Et en parlant du loup, mes yeux sont ensuite tombés sur lui. Il était attablé, l'air apparemment concentré, devant un catalogue d'outillage.

- Hello ! me suis-je exclamée avec bonne humeur.
- Anja ! fit-il en même temps qu'il se leva. Te voilà enfin ! Comment vas-tu ma grande ?
- Et ben ça va.

On s'était parlé au téléphone seulement quelques jours plus tôt, mais ça faisait de longues semaines qu'il ne m'avait pas vue.

Il m'a montrée un peu tout son bazar (autant dire, pas grand chose) : un petit bureau agrémenté de deux chaises (sans prétention) supportant un ordinateur et une armoire métallique pleine de tiroirs, puis s'est replongé dans son problème du jour : trouver une nouvelle tondeuse auto-portée car la dernière en date venait de rendre l'âme.


La séance touchait à sa fin, mais je ne m'étais guère montrée durant tout son temps. Je ne sais pas...j'avais dans l'idée que lorsque Karl m'avait proposée de bavarder avec lui après l'entraînement, il l'avait certes pensé sur le coup, mais seulement sur le coup. Peut-être avait-il déjà oublié ma présence ici, ou plus simplement avait-il autre chose de prévu en cette fin d'après-midi. Alors afin de ne pas m'imposer si sa première idée se trouvait être maintenant gênante pour lui, je m'étais cantonnée aux abords du bureau paternel.

C'est sans doute pour cette raison que je fus aussi surprise que ravie de le voir apparaître dans l'encadrement de la porte de la petite pièce, une bonne dizaine de minutes après que tous les joueurs aient déserté le terrain. Il salua alors amicalement mon père - sans doute pour la seconde fois de la journée (les deux se suivant finalement depuis quelques années, il s'était établi un lien un peu particulier entre eux), puis m'invita à le suivre.


- Alors..., tu as envie qu'on aille prendre un verre en ville, ou au Club House...? me proposa-t-il aimablement.

Je n'avais rien prévu de tel et préférais rester ici pour le moment.

- Et si tu me faisais plutôt faire le tour du propriétaire...? lui proposais-je avec un grand sourire.

Il parut d'abord surpris de ma réponse, mais l'accepta sans rechigner.

- Ok, c'est parti.
- Anja ? Qu'est-ce que tu fais ?

Ah ah ! Mon papounet en pleine action – même Karl eut un petit rictus éloquent.

- Karl va me faire visiter...
- Je ne tarde pas à partir moi après, ronchonna-t-il en regardant sa montre.
- Ben, c'est pas grave ça. Je prendrais le bus s'il le faut...

Échange de regards et nouveau ronchonnement.

- ...et je ne rentrerai pas tard, promis, dis-je en levant ma main droite avec un grand sourire.