La violence de la sonnerie suffit à me tirer hors de mes songes dans un brusque sursaut. À mes côtés, Sasha éclata de rire, et Connie, alertée par ce bruit familier, se retourna dans notre direction. Elle était assise deux rangs devant nous, à côté d'un garçon qui ne disait jamais rien, et j'ignorais son nom.

"C'est ta punition pour t'être endormie durant le cours," se moqua Sasha en se levant de son siège.

Je finis par grimacer, l'imiter et sans rien dire, rassembler mes affaires. Le professeur de littérature était déjà parti, trop heureux de voir la classe prendre fin, et il ne restait plus que les retardataires dans la salle. En somme, Connie, Sasha et moi, et quelques autres têtes que je ne pris pas la peine d'identifier. C'était l'heure de la pause déjeuner et mon ventre criait à ma place. Sasha ne disait rien, mais je voyais dans ses yeux toute la joie du monde. Inutile de dire que ça me donnait davantage faim.

"Allez," pressa Connie en arrivant près de nous, sac sur l'épaule.

Sasha fourra son dernier cahier dans sa besace et attrapa la lanière. Moi, je fermai mon sac à dos et le flanqua sur mon épaule, lâchant un lourd soupir d'ennui. J'avais mal dormi cette nuit, changeant de côté, de position à chaque minute, alternant des dizaines de minutes sous et en dehors de la couette, sans jamais parvenir à me décider de si j'avais trop froid ou trop chaud. Au final, j'avais transpiré une bonne partie de la nuit, et mes rêves étaient trop troubles pour être agréables, ponctués régulièrement par mes mouvements incessants. Le réveil avait été difficile, et passer les portes de la salle de classe l'avait été plus encore. J'avais gribouillé sur mon bloc notes durant toute la première heure, et au bout de la deuxième, j'avais abandonné tout effort, laissant mon imagination me porter là où elle voulait me porter. Pendant un bref instant, je m'étais perdue à penser à l'incident de la veille, mais bien vite, la faim m'avait fait tourner la tête.

L'ennui était tel que j'avais même perdu le fil de la réalité durant quelques minutes – assez pour sursauter quand la sonnerie sonna. L'après-midi, nous n'avions que deux heures de cours, mais comme presque toujours, j'allais aller à Shinganshina pour travailler après les cours. Comme je commençais plus tôt le lundi, je finissais plus tôt aussi, et l'idée de rentrer chez moi avant la tombée de la nuit était presque désagréable. Mais au fond, je savais que je n'avais envie que d'une chose – m'affaler sur mon lit et oublier que j'existais.

"Jeanne nous attend devant la cafétéria," informa Connie.

Je grimaçai de plus belle, et Sasha m'observa du coin de l'oeil, souriant. On finit par sortir de la salle de classe, et à mon plus grand bonheur, le couloir était presque vide. Aux sonneries, ils ressemblaient à des enclos pleins de bétail dans lesquels il fallait se débattre pour avancer, jouer des bras, des coudes et des pieds pour se frayer un chemin, même moindre, et repousser ceux qui arrivaient en sens contraire. Je n'aimais pas tout ce contact humain et j'étais plutôt de celles à attendre que le traffic se calme pour oser sortir la tête de ma carapace, mais je pense qu'en cet instant, je n'aurais pas hésité à foncer dans le tas ; la faim était trop présente. Quant à Sasha, à partir du moment où la nourriture était en jeu, il se transformait en gladiateur. Connie, elle, suivait toujours distraitement, prête à faire des remarques immatures à chaque instant, qui garantissaient toujours des rires de notre part. Nous trois étions le trio type du lycée, immature et jeune, insouciant.

"Franchement, je trouve que Sanes a abusé cette fois," finit par dire Sasha alors que nous avancions en direction de l'escalier qui menait au rez-de-chaussée.

Sanes, c'était notre professeur de mathématiques. Un tyran comme on en voyait plus. Enfin, ce n'était pas pire que Mr. Shadis, notre proviseur : lui était la définition même du mot. Pour être plus véridiques, les dictionnaires auraient dû inscrire son nom à la place de la définition actuelle du mot 'tyran'. Et avec la chance que j'avais – combinée avec mon attitude bagarreuse et la formule du "mauvais endroit, mauvais moment" –, j'avais souvent poussé la porte de son bureau, gentiment accueillie par deux billes sombres et un visage démoniaque. Normalement, ça aurait suffi à dissuader n'importe quel délinquant de recommencer, mais comme j'étais tout à fait illogique, comme fille, comme adolescente, comme être humain tout court, je me contentai de faire mes conneries et d'ensuite redouter le moment où je pousserais la porte de son bureau à nouveau.

"Oui, je suis d'accord."

"Pourquoi ?" demanda Connie, sourcil froncé. Encore perdue, celle-là.

"Ben," commença Sasha, "tu sais, le test qu'il nous a donné ? Il savait pertinemment que personne n'allait le réussir. Ma main à couper qu'une fois les tests corrigés il nous dira combien il a été déçu de notre stupidité."

Connie éclata de rire alors que Sasha partait dans une grimace profonde à l'idée du discours à venir de Sanes. Il n'avait pas tort. Ce professeur ne manquait pas une occasion de nous mettre en tête qu'on ne valait rien, mais fort heureusement, je n'avais pas besoin de lui pour le savoir. Plusieurs indices m'avaient mise sur la voie : le fait que, dans la douche, je n'aie de cesse de me casser la figure, ou que je n'aie toujours pas appris, après toutes ces années, à poser les bouteilles de shampoing dans le sens inverse quand le liquide venait à manquer (ainsi il serait plus facile d'en prendre) ; ou m'être étouffée avec un bout de salade le jour où Thomas Wagner, mon coup de coeur de ma première année de collège, me jeta un regard ; toujours arriver en retard les premiers jours de cours de l'année ; sortit tout ce qu'il faut pour me faire un sandwich et remarquer au dernier moment que je n'ai pas de pain dans mes placards ; me fracasser la figure dans la douche avant même que l'eau n'y coule ; me tromper de toilettes à chaque fois, allant dans ceux des garçons au lieu de ceux des filles ; ou encore m'appuyer si fort sur mon plateau au moment de choisir les plats que celui-là part en avant et l'assiette fraîchement posée finit -enfin, plutôt son contenu- sa vie sur ma poitrine. Il y avait tellement d'exemples pour me prouver raison. Et là, ce n'étaient que les plus basiques. J'étais capable de tellement pire.

Mais ce qui était rassurant – enfin, pas tant que ça en fait – c'était que Sasha et Connie étaient pareils. Tous les trois réunis, les risques de faire une maladresse étaient donc triplés.

Finalement, en bas des escaliers, la cafétéria se dessina et je sentis sans le moindre mal Sasha saliver à ma gauche. Lui qui patientait toujours toute la matinée pour ce qu'il appelait "le meilleur moment de la journée" n'avait pas l'intention de ralentir l'allure, et Connie et moi nous retrouvâmes côte à côte, laissées derrière par un garçon affamé qui déjà nous montrait son dos. Ses épaules se dessinaient derrière son t-shirt à chacun de ses mouvements, et j'imaginais aisément son visage s'éclairer à la vue des stands de nourriture au centre de la salle. Quelques têtes ennuyées se tournèrent vers nous ; d'autres continuèrent de manger en parlant à voix basse, sans nous montrer le moindre intérêt. Il ne me fallut qu'une seconde pour distinguer, parmi ceux-là, la silhouette élancée de Jeanne.

Et il ne fallut qu'une deuxième seconde pour que mon visage neutre se transforme en un ciel orageux, sourcils baissés d'agacement et le regard vague. Comme d'habitude. "Enfin," lâcha la tête de cheval, et je dus prendre sur moi pour réprimer un sourire provocant. S'il y avait bien une personne sur Terre capable de me pousser aux limites de ma patience, de ma tolérance et de tout ce qui faisait de moi l'être humain lambda, c'était bien Jeanne et son air constamment fier. Elle n'était pas méchante, dans le fond, et puis, si c'était vraiment terrible, il aurait été clair qu'on ne l'aurait pas acceptée dans la bande, autant pour traîner que notre musique, sans mon consentement. J'avais des amis loyaux et même si ça me tuait de l'avouer, Jeanne en faisait partie. Notre amitié était simplement un peu moins conventionnelle.

Un coup de coude m'arriva dans les côtes quand j'approchai du stand à fruits au milieu de la pièce, plateau dans les mains. Inutile de me retourner pour savoir que c'était Jeanne. Et presque aussitôt, sa voix musicale s'éleva près de mes oreilles. "Hey, Jaëger, désolée, je ne t'avais pas vue. Tu es tellement petite…" taquina-t-elle, et instantanément, l'image du Caporal me revint en mémoire. Elle était petite. Mes joues prirent une teinte un peu trop rosée et elle s'en amusa. "Allez, je te laisse passer devant, j'ai pitié." Ah, Jeanne. Jeanne et ses piques, Jeanne et sa bonne humeur moqueuse, Jeanne et son incroyable manière de créer des liens sociaux. On comprenait pourquoi elle avait fini avec nous. Aussi populaire que Jeanne pouvait être, il était rare de la voir avec de 'vrais' amis. Non qu'elle en ait eu des faux, simplement, il n'y avait pas ce degré d'intimité qu'elle avait avec nous. Et même si c'était hyper inattendu, avec moi aussi.

"Hey, Kirschtein, désolée, je ne t'avais pas vue venir, tu es tellement imperceptible." Ce fut dit de ma voix habituelle, lente, lasse, dénuée de motivation ; mais elle eut l'effet escompté. Jeanne n'était pas une fille avec énormément de confiance en elle, malgré ce qu'elle laissait paraître. Et même si nous aimions nous taquiner, nous savions exactement quels étaient les défauts et les points faibles de l'autre – c'était d'ailleurs l'essence de nos piques. Et si Jeanne aimait être au centre de l'attention, d'une manière pourtant modérée, elle détestait l'idée d'être passée à la trappe, oubliée, invisible. Inaperçue.

Son visage se décomposa devant moi mais je la connaissais assez bien pour savoir que les conséquences de mes paroles étaient moindres. Elle n'avait pas pleurer ni mordre, simplement se retirer de la bataille durant les quelques restantes, grognant dans son coin en attendant de trouver quelque chose d'autre à m'envoyer à la figure. C'était toujours comme ça, de toute façon. J'attrapai une pomme, appuyai légèrement mon pouce et mon index aux extrémités pour vérifier si elle était encore bonne, et la posai sur mon plateau avec un sourire satisfait. Je prenais une pomme, tous les midis, sans exception. J'avais mes petites habitudes. J'étais purement et simplement prévisible.

Je passai devant Jeanne, qui s'était arrêtée alors qu'elle tentait d'atteindre le point d'eau, juste à côté du stand à fruits. Elle me jeta un regard acide mais j'en étais habituée, et je savais que malgré toutes ces choses pénibles qu'on se balançait, on ne se détestait pas. Si je la détestais, ça n'aurait sans doute pas cet aspect-là, et même si Jeanne et moi nous battions souvent – son côté trop fille n'empêchait pas sa fierté d'agir pour elle ; alors que moi j'étais bagarreuse de nature – il restait une familiarité présente entre nous qui, je le savais, nous pousserait à nous unir si l'on se trouvait un ennemi commun. Le proverbe n'était pas faux.

Je n'eus pas besoin de me retourner pour sentir qu'elle me suivait de près, les yeux baissés et la bouche crispée, comme si elle retenait les dizaines d'insultes qui traversaient, à l'instant même, toutes les ruelles sombres de son esprit. La porte du réfectoire qui donnait sur le parc était ouverte, et dès que mes pieds se posèrent hors du bâtiment, dans l'herbe ensoleillée, un sentiment de quiétude m'envahit. Le lycée était vraiment un endroit détestable, mais parfois, vraiment parfois, il avait ses bons côtés. Il y avait énormément d'élèves et même si certains préféraient l'ombre paisible de l'intérieur, un bon tiers s'était installé sur la pelouse. Mais Sasha et Connie avaient vite posé leurs fesses sous l'arbre, au fond du parc, place qui nous assurait tranquilité, visibilité, et ombre/soleil à souhait. Sur le chemin, une fille s'arrêta de parler à son amie et me suivit du regard, incrédule. Instantanément, je sentis mes nerfs bouillir et je ne pus m'empêcher de lui renvoyer un regard noir, signe que me fixer n'était pas ce que je préférais le plus. D'ailleurs, quel besoin avait-elle de le faire, et si peu discrètement ? À moins que Jeanne n'ait collé quelque chose sur mon visage sans que je m'en sois rendu compte, rien ne clochait chez moi. J'étais de taille, de poids, de couleur de cheveux et d'yeux basiques, j'étais la fille parfaitement balancée entre la normalité des filles et celle des garçons. Et si c'était mon allure belliqueuse et mes t-shirt rebelles qui me valait ce regard, alors cette fille n'avait vraiment rien compris.

Jeanne ne réagit pas, mais je savais qu'elle avait suivi l'échange de près. Elle n'avait pas l'évoquer, bien sûr, mais quelque chose me disait qu'elle n'avait pas l'intention d'en faire un sujet de moquerie. Elle aussi, avait du mal, du côté social. Se faire des amis, être sociable, accepter tout le monde sans exception – c'était presque aussi dur que d'obtenir un A en biologie (et avec notre binôme). Presque.

"Eh, vous êtes enfin là," fit Connie en souriant quand elle nous vit nous asseoir en face d'eux.

Sasha commençait déjà à manger, plus à l'aise assis dans l'herbe avec de la nourriture qu'un poisson en liberté dans l'océan. Il ne nous accorda même pas un regard, semblant décider lequel de ses plats il allait manger en premier, tout en arrachant une petite bouchée de pain d'un geste distrait. Sasha, vraiment, était un garçon mignon et tendre, plein de surprises. Mais il n'était pas vraiment au point question savoir vivre à table. Même si, techniquement, c'était loin d'être une table.

"Oui, on a pris plus de temps que prévu," lâchai-je en laissant un regard traîner vers Jeanne, qui l'ignora superbement.

Il ne passa pas inaperçu auprès de Sasha qui, finalement, avait levé la tête – mais il se contenta d'hausser les épaules pour lui-même, renonçant à demander l'énième cause de notre énième dispute. Connie commença à parler de la qualité des repas dans les lycées, et combien c'était infect dans la plupart des cas. Sasha ne semblait pas partager son avis, avalant avidemment les tristes survivants de son plateau, et ne laissant aucun mot traverser ses lèvres. Jeanne hochait la tête de temps en temps, ou faisait exprès, à mes côtés, d'écarter ses coudes pour me gêner au moment fatidique où je portais mon gobelet à mes lèvres, mais dans l'ensemble, Connie faisait la conversation toute seule. Puis, au loin, les haut-parleurs du lycée attirèrent notre attention.

"…mais c'est-"

"Votre attention, élèves du lycée de Trost!" fit la voix du proviseur, que je ne connaissais que trop bien. "Les auditions pour le concert du bal de fin d'année auront lieu lundi prochain à 18h. Tout participant doit s'inscrire au préalable auprès de l'administration. Merci!" et sa voix, comme si elle n'avait jamais existé, se fondit dans le silence.

Un 'tchink' sonore marqua la fin de son discours et la mise hors ligne des haut-parleurs. Les quelques élèves du parc avaient levé la tête – ou du moins, s'étaient tus – à l'entente de la nouvelle, et commencèrent à peine à reprendre leurs conversations là où ils les avaient laissées. Connie haussa ses sourcils, mais il était évident qu'elle retenait son hystérie. Nous attendions ce moment depuis tellement longtemps…

Finalement, je laissai la joie m'emporter et nos visages sérieux muèrent brusquement en des expressions qui transpiraient l'excitation. Jeanne gigotait à mes côtés, mais elle ne dit rien – Sasha, en revanche, secouait ses mains en l'air – et l'une d'elle tenait encore son sandwich, qui ne manqua pas de répondre une feuille de salade qu'il contenait, une seconde auparavant, sur la pelouse du parc. Quant à Connie et moi, nous nous regardions avec enthousiasme, partageant l'exacte même pensée. L'inscription, Jeanne s'en chargerait, nous l'avions convenu. Nous savions quelle chanson nous allions jouer à l'audition, aussi. Et Connie avait même acheté une robe spéciale pour l'incroyable possibilité d'être pris pour le concert. Ce n'était pas à proprement parler un "bal", c'était plutôt une fête qu'on organisait généralement dans le gymnase (et c'était grand il fallait le dire) niveau par niveau. Cette année-là, nous allions mêler les trois niveaux, et nous, Juniors, avions peu de chances de nous démarquer. De plus, si nous venions à être acceptés, le public aurait triplé d'ampleur et c'était quelque chose qu'on pouvait difficilement ignorer. Jouer dans le garage d'un des membres était une chose… mais se tenir debout sur une scène en était une autre, surtout quand on ne l'avait absolument jamais testé.

Vaguement, j'imaginai la sensation euphorique que cela devait procurer ; et l'adrénaline délicieuse qui devait parcourir le corps d'une rock star. En tant que batteuse, j'avais la chance de pouvoir rester assise et de me défouler sur tout ce qui m'entourait, Jeanne avait la possibilité de sauter partout et même, si elle était suicidaire, de se jeter dans le public, et quand à Connie et Sasha, ils pouvaient sautiller et jouer de leurs pieds pour bouger au rythme de la musique. Inutile de dire combien la vision de ce songe m'était agréable.

Jeanne me pinça l'épaule.

"Jaëger, ici la Terre. Redescends."

Je lui offris un regard noir avant de porter ma main à mon épaule, frottant péniblement la chair qu'elle avait attrapée à travers mon t-shirt marron. J'avais des manches courtes, mais juste assez longues pour qu'elle n'ait pas directement agressé ma peau ; mais la force de ses doigts me promettait un joli bleu.

"J'espère que personne n'a rien prévu pour lundi," souffla Jeanne, autoritaire.

Connie hocha la tête et Sasha posa ses yeux sur elle pour lui monter qu'il écoutait. Quant à moi, j'arrachai l'herbe devant moi, la sensation de faim soudainement évaporée. Je m'attendais à ce qu'ils s'attardent sur le sujet, et moi, à retomber dans mes rêveries, mais Sasha se pencha dans ma direction et ce fut suffisant pour attirer mon attention.

"Hey, Eren."

Nos yeux se croisèrent et il sourit. Un coup d'oeil à son plateau – il avait déjà tout fini, c'était sûrement pour ça qu'il s'autorisait à dire quelque chose.

"Hm?"

"Tu vas à Shinganshina ce soir?"

J'hochai la tête. Comme tous les soirs, non? Il hocha la tête à son tour pour acequiescer et je devinai d'avance ce qu'il allait dire, un sourire amical aux lèvres. De plus, j'étais presque certaine qu'il mourait d'envie de me dire quelque chose et qu'il venait à peine de s'en souvenir.

"Je t'accompagnerai."

Un sourire de ma part lui donna mon accord, même si de toute manière, je n'avais pas le choix. Et d'ailleurs, il avait très bien le droit de s'y rendre sans pour autant prendre avantage de ma présence, même si nous avions l'habitude de parler d'un bout à l'autre du comptoir, lui assis sur les tabourets des clients, accoudé sur le comptoir, et moi de l'autre côté, tablier et casquette de mise, en train de préparer des commandes ou de nettoyer le matériel. Il y venait souvent pour travailler après les cours, sachant pertinemment qu'une fois chez lui, il lui était difficile de se concentrer. Sasha n'était pas quelqu'un de très concentré de nature, et tous les facteurs de distraction qu'il y avait chez lui étaient ce qu'il manquait pour qu'il se dérobe. Et non seulement il pouvait travailler à Shinganshina, autour d'un milkshake ou d'une pizza, mais nous avions aussi l'intimité suffisante pour parler de choses que l'autre avait manqué dernièrement.

J'avais prévu de ne pas lui parler de mon drôle de job de la veille, mais tout à coup, j'en eus presque envie, comme si je devais lui rendre la pareille pour une quelconque nouvelle qu'il voudrait bien me raconter. Le laisser sans rien dire était injuste, surtout quand j'avais réellement fait quelque chose d'inhabituel qui méritait, ne serait-ce qu'une minute, d'être raconté. Ça n'avait pas grand intérêt mais c'était toujours mieux que de lui dire quel goût avait mon dîner de la veille – même si connaissant Sasha et son amour de la nourriture, il serait capable de s'en contenter.

Connie venait de faire une blague par rapport à lui, et visiblement, j'étais déconnectée, car Jeanne éclata de rire, moqueuse, à mes côtés, et Sasha se mit en position grognonne. J'attrapai ma pomme et croquai dedans, non sans ressentir un certain agacement en constatant que je n'avais véritablement plus faim. Elle s'était évaporée si vite que je n'avais même pas pu m'en rendre compte. Autour de moi, ils continuèrent de rire et quand Sasha, vengeur, fit remarquer la présence de Marco, de l'autre côté de la pelouse, Jeanne s'arrêta instantanément de se tordre en deux pour se muer dans un silence mi-gêné mi-agressif. Marco lui plaisait à un point qu'on pouvait difficilement imaginer, et amener le sujet sur le tapis était toujours quelque chose de risqué avec elle, mais les têtes qu'elle faisait en valaient toujours la peine. Connie lâcha un rire aiguë et joyeux sortir de sa gorge et Sasha sourit en plissant les yeux, satisfait de l'effet qu'il avait eu sur celle qui s'était moquée de lui une minute plus tôt.

Je regardai l'échange en souriant en coin, n'y prenant pas part, mais témoin attentive des moindres détails, ceux qui m'auraient échappé si j'avais réellement participé à l'hilarité générale. Sasha lança un bout de pain dans la figure de Jeanne, qui sursauta et s'énerva à la suite de son geste, pour finalement lui lancer une tranche de tomate qu'elle avait ôté de son sandwich – chacun des manies? Sasha la prit en pleine figure à son tour et après avoir examiné ce qui était gentiment venu lui dire bonjour, l'enfouit dans sa bouche. Jeanne lui jeta un regard horrifié et dégoûté tandis que Connie était perdue, hilare à un point que son visage pâle prenait des couleurs vives.

Ce n'est que lorsque je reçus, sans trop pouvoir m'expliquer comment, une feuille de salade sur la joue droite, que je décidai de finalement m'impliquer dans la bataille – et le peu de calme qui régnait encore fut bouleversé par des éclats de rire insoutenables.


La clochette retentit et Sasha et moi avancions à l'intérieur du café. Shinganshina était plutôt petit, mais avait l'espace nécessaire pour la tranquilité et le calme familier d'un endroit agréable. Mike était derrière le comptoir, sa casquette mise à l'envers pour lui donner un style rebelle. Sasha ne put réprimer un sourire, quant à moi, l'amusement était palpable dans ma voix.

"Hey, Mike, ça te va bien, ce nouveau look. Tu as été accepté dans un nouveau gang?"

Mon patron se tourna vers moi et son visage s'éclaira en nous reconnaissant. Sasha n'attendit pas plus longtemps pour s'asseoir sur un tabouret ; il n'y avait que trois clients dans la salle et aucun d'eux n'était assis au comptoir (de toute manière il y avait rarement des non-habitués).

"Oui, le gang le plus dangereux de Trost, ils m'ont même donné un flingue parce que j'ai le look qui va avec."

"Pffft," fit Sasha en riant.

Mike avait allumé la chaîne hi-fi et les enceintes de la cuisine pour se motiver en nettoyant l'évier. Je reconnus immédiatement Express Yourself de N.W.A, un titre de quoi, 1988? La combinaison de la casquette, de la chanson et de Mike en général était tout à fait amusante, et un nouveau rire naquit dans ma gorge alors que je posai mon sac à dos sous le comptoir, côté cuisine. J'ouvris le placard des affaires à employés pour en sortir un tablier, et le noua autour de ma taille avant de me pencher pour récupérer ma casquette de travail dans la poche avant de mon sac à dos.

Derrière moi, Mike dansait, bougeant exagérément ses fesses au rythme de la musique, tout en faisant quelque chose de parfaitement ignoble avec sa bouche – quoi? Je ne savais pas trop, en réalité. Mais c'était assez pour que Sasha éclate de rire. Un client leva vaguement la tête et en suivant la scène trois secondes à peine, esquissa un léger sourire avant de secouer la tête et de se reconcentrer sur ses mots croisés. Le moins qu'on puisse dire était que Shinganshina n'était pas une pizzeria comme les autres.

Mike s'apprêtait à dire quelque chose mais une cliente, en face d'un garçon que, de dos, je ne voyais pas bien, leva légèrement le bras pour nous interpeller et quand il la vit, se rua de l'autre côté de la salle. À travers l'espace du comptoir, Sasha et moi commencions déjà notre conversation promise.

"Alors," dis-je, l'impatience et la curiosité non dissimulées dans ma voix.

"Alors?" répliqua Sasha en faisant l'ignorant, mais il savait très bien de quoi je voulais parler.

En réalité, il faisait ça quand il avait peur d'aborder un sujet. Mais je le connaissais trop bien pour ne pas m'en douter – et d'une manière ou d'une autre, nous allions en parler. C'était lui, d'abord, qui avait voulu me le dire, alors…

Il soupira devant mon regard évident et fixa le comptoir, juste devant ses bras croisés. Je pouvais dire à son expression qu'il cherchait ses mots. Son sourire habituel avait disparu et la naïveté de ses traits s'était adoucie pour lui donner un air plus sérieux. Calme ainsi il ressemblait à n'importe quel garçon que je connaissais, et c'était un spectacle étrange.

"Bon…" entama-t-il avant de soupirer une deuxième fois.

Je l'observais sans rien dire, patiente. Je m'étais appuyée contre le comptoir pour me pencher vers lui, mais il fixait obstinément la surface. Une partie de moi savait ce qu'il allait me dire.

"J'y ai pensé, tu sais."

Dans le mille. J'avais vu juste.

"À Marco?"

Il hocha la tête, tout doucement, comme si dire 'oui' était trop pénible. Sa voix ne tremblait pas, Sasha de toute façon n'était pas du style à pleurer, plutôt à prendre les choses les plus graves dans l'humour. Mais cette fois-ci, même s'il était loin de la crise de larmes, il avait l'air particulièrement effondré. Mon coeur se serra à la vue de son visage déconfit.

"Et?" je l'encourageai, avide d'en savoir plus. Il ne pouvait pas s'arrêter maintenant…

"Je ne peux pas lui dire," lâcha-t-il finalement.

L'air enthousiaste qu'il avait eu au parc était un songe, alors? Finalement, la nouvelle n'était pas si 'bonne'. En fait, depuis deux bonnes années déjà, Sasha avait développé un horrible coup de coeur irrépressible pour l'un de nos amis, certes moins proche que Connie ou Amelia, mais un ami quand même – mais le pire de tout ça et qu'on savait tous pertinemment que Jeanne l'appréciait tout autant. Cet ami, c'était Marco, et j'étais la seule à être au courant de deux choses – la sexualité déviante qu'il s'était découverte avec stupeur, sans avoir jamais prévu le coup ; et ses sentiments pour le brun aux tâches de rousseur, qui riait avec tant de facilité que les imaginer ensemble était aussi facile que de s'imaginer deux oiseaux chanter en choeur à l'aube.

J'avais de la peine pour lui. Jeanne n'avait jamais avoué ses sentiments à Marco, même si c'était quelque chose qu'on pouvait difficilement rater – et celui-là était aussi aveugle qu'un enfant amoureux. Alors, s'il ne voyait pas les joues rouges de Jeanne, comment pourrait-il deviner la profonde affection de Sasha à son égard? De plus, même si Sasha était de nature joyeuse et enfantine, il avait ce fond timide qui le rendait vulnérable, et Marco l'était tout autant. Il n'avait d'autre choix que de le lui dire, à Marco, peu importe comment. Mais depuis des semaines, Sasha s'était posé la question et chaque fois que sa lutte prenait fin, décidait de le faire, pour finalement changer d'avis au dernier moment. Mais cette fois, il avait l'air abattu.

"Pourquoi tu ne pourrais pas?" J'avais déjà dû poser cette question un bon nombre de fois, mais il ne me sembla pas avoir autant pensé mes mots. Cette fois, ça me semblait être une évidence.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux. Ce sujet l'embarrassait mais il me faisait confiance.

"Je suis un garçon, Eren," observa-t-il, et je retins un rire réflexe comme s'il venait de me dire une blague ou d'être sarcastique. Je n'avais pas envie de rire, de plus, pas sur un sujet pareil.

"Et Marco l'est aussi, mais, et alors? Qu'est-ce que tu en sais?" Je m'étais redressée et j'avais posé le bout de mes doigts sur le bord du comptoir. "Peut-être qu'il est plus branché pâtes que fruits de mer."

A ces mots il releva presque violemment la tête vers moi comme si j'avais dit une bêtise. C'était peut-être proche de ça, de toute manière. En tout cas un sourire était né sur mes lèvres, positif, plein d'espoir, le genre de sourire que je le voulais voir apparaître sur les siennes – et c'est ce qui se passa. Quand ses yeux pétillèrent d'amusement face à ma réponse, je sus que j'avais déjà gagné d'avance. Je me lançai.

"Allez, regarde la vérité en face. Combien de garçons s'avouent, de nos jours? Et puis même s'il n'y en avait aucun, tu serais le premier à prouver que tu as des tripes, dans ce bide-à-peau-extensible dans lequel tu enfournes on ne sait combien de kilos de chips chaque jour."

Il éclata de rire et secoua la tête. Mon coeur se réchauffa à l'entente de ce son.

"Si tu ne veux pas lui dire, laisse-lui au moins le découvrir par lui-même. Écris-lui une lettre, ou, pose des indices ici et là pour qu'il s'en rende compte. Si tu n'agis pas, tu le regretteras."

On ne parla pas de Jeanne, bien sûr. C'était déjà assez problématique qu'on ignore si Marco aimait les filles pour qu'on se soucie en plus de ça du détail que posait la présence de Jeanne dans l'équation. Je n'éprouvais pas d'affection particulièrement dégoulinante à son égard mais ça aurait été injuste de banir ses sentiments – c'était quelque chose que même moi, sa rivale et éternelle victime/oppresseuse (et tant pis si ce mot n'existait pas), ne pouvait pas se permettre de faire. Désormais, c'était à celui qui ferait le premier pas le plus rapidement, et surtout, celui qui obtiendrait la bonne réponse.

Son visage semblait s'être adouci et un sourire trouva sa place sur mes lèvres rassurées. Il avait de toute évidence reprit confiance en lui – mais combien de temps avant que cela ne s'effondre à nouveau? Il fallait vraiment qu'il fasse quelque chose, peu importe quoi, ni quand, ni comment. Puis, peu à peu, une lueur de malice brilla dans ses yeux.

"Tu as raison." Une seconde de pause, presque hésitante, mais impatiente. "Et toi?"

"Et moi?" fis-je, l'imitant en faisant mine de ne pas voir d'où il venait en venir.

Je me servais de sa technique d'esquive que, de toute manière, il devinerait d'office, mais au fond de moi, je n'étais plus sûre d'avoir envie d'en parler. Des ongles et des lèvres noirs se firent une place dans mon esprit et alors que j'essayais d'oublier l'air d'I'm A Woman, dont la mélodie au piano, les percussions et les paroles aussi séductrices que rapides étaient restés ancrés dans ma tête, comme un souvenir repassant en boucle. C'était un peu ça. Surtout lorsqu'on ajoutait deux longues jambes fines et une chevelure noire à l'équation.

Je déglutis sans même m'en rendre compte.

"Raconte-moi tout," souffla Sasha.