Certaines subtilités de ce chapitre vous échapperont peut-être si vous n'avez pas lu "Zodiaque". Il n'est pas trop tard pour vous rattraper : lisez les chapitres 3 et 6 (et tout le reste tant que vous y êtes : il n'y a que 13 chapitres ^^).

Bonne lecture !

Nat'


C'est une très belle journée d'été. J'ai toujours cru voir une forme d'ironie, dans ce tour cruel que nous joue la nature : partout autour de nous, des gens disparaissent, des gens meurent. Pourtant, le Soleil brille à son zénith. Plus resplendissant que jamais. Le ciel bleu semble se jouer de nous, et les oiseaux qui s'ébattent dans les airs nous narguent de leur innocence.

J'aime regarder la vue depuis la fenêtre de ma chambre. Quand j'étais petite, je contemplais mes frères se disputer au Quidditch, trépignant pour pouvoir les rejoindre. A présent, plus personne ne joue au Quidditch à ma fenêtre. Mes parents vont et viennent, dressant les tables, fixant le chapiteau. Ils me font penser à ces oiseaux qui tourbillonnent dans le ciel : tentant désespérément de fuir la réalité…

Je crois qu'il n'y a pas plus absurde qu'un mariage en temps de guerre. J'admire Bill et Fleur pour leur idéalisme. Leur éclat, leur flamme, cette fougue qui les pousse à dire « Non » à la guerre, « Oui » à la vie, « Oui » à l'espoir…

Mais quelque chose s'est brisé en moi durant l'année écoulée. J'ai perdu cette lueur qui anime les oiseaux, et qui leur permet de voler… Je suis capable de la voir en Bill et Fleur, mais je ne la ressens plus. Je ne suis plus libre. Je dois cohabiter avec ces vestiges de moi, désormais : ces petits résidus flétris, amers et noirs, qui diffusent leur saveur cynique en moi…

Je contemple Bill et Fleur, afférés à tout préparer dans le jardin, et je suis incapable de nous voir, Harry et moi. Nous sommes la génération sacrifiée. Pas d'avenir, pour lui et moi… Pas d'avenir au-delà du lendemain.

Je me suis perdue dans bien des choses, l'année dernière. D'autres bras. D'autres souffrances. D'autres malheurs, pour nier ceux qui ne tarderaient pas à arriver… Pour nier celle que j'étais, avec toutes les conséquences que cela impliquait… Maintenant que j'y réfléchis, avec le recul, je pense que la plus grande blessure que je me suis infligée à moi-même a été d'espérer. Ce sont mes espoirs qui m'ont mordu le cœur, trainée dans la poussière, dans le lit de Dean et de tant d'autres hommes, l'espoir insensé, fou, que cette guerre ne viendrait pas, que nous n'aurions pas à nous battre, que je ne serais plus Ginny Weasley et que je n'aurais pas à perdre tout ce qui m'était cher, pas à le perdre lui…

A cause de cet espoir insensé, j'ai dressé une barrière entre Harry et moi. Lui voulait accepter son destin. Embrasser cette prophétie qui le condamnait à tuer ou être tué, mourir en martyr, ou vivre en assassin, même si cela le répugnait. Harry a changé. Il a fait face à cette guerre alors que je n'en étais pas encore capable. Cela nous a séparés. A cause de cela, je me suis perdue…

J'ai erré, de couche en couche, jusqu'à ce que Dean me capture et ne saisisse tout ce qu'il y avait de tordu en moi. Avec Dean, j'ai cru cessé d'exister. C'était ce que je voulais, pas vrai ? Je ne voulais plus être Ginny Weasley. Je ne voulais plus souffrir, je ne voulais plus ressentir. Cela me convenait d'être cette chose sans estime que Dean prenait, martyrisait et prêtait comme bon lui semblait. Et pourtant, cette liaison terrible avec Dean a pris fin…

Que s'est-il passé en moi ? Aujourd'hui, je regarde dans le miroir, et je vois une personne totalement différente de celle que j'étais à l'époque. Je contemple mon visage fin, ma peau pâle, le drapé délicat de mes cheveux qui s'enroulent sur mes épaules, la légère poudre de maquillage qui souligne mes cils… Il n'y a pas de peur, dans mes yeux. Je me vois tel que je voyais Harry à l'époque : sûr de lui, magnifique et terrible. Parce que j'ai accepté. Moi aussi, à mon tour, enfin, j'ai accepté cette guerre et toutes les horreurs qu'elle s'apprête à nous faire. C'est pour cela que je ne peux pas regarder Bill et Fleur sans moquerie. Harry et moi, nous nous aimons. Mais nous allons mourir. Tous ceux qui disent le contraire nous semblent naïfs, et en silence, nous sourions.

Je ressens une grande paix à l'intérieur de moi-même. Jusqu'à présent, je n'avais jamais réalisé à quel point il était reposant d'accepter son sort. J'ai l'impression d'être sortie d'un long combat, naïf et vain, un combat qui m'a torturée pendant une année entière. Aujourd'hui, je me retrouve enfin telle que j'aurais toujours dû être. Une Gryffondor. Une Weasley. Une Impératrice.

Harry m'a parlé de ce livre que Dumbledore a légué à Hermione : les Contes de Beedle le Barde. Dans ce livre, il y a un conte, le conte des trois frères, qui parle d'accueillir la mort comme une vieille amie.

J'ignore si la mort est mon amie. Mais, tout comme Harry, je l'ai acceptée, et je sens son aura descendue sur moi désormais : elle m'enveloppe telle une armure, insensible à toutes les agressions du monde. Plus rien ne peut m'atteindre, puisque j'ai déjà tout renoncé.

L'année dernière, j'étais une petite fille perdue, qui fermait les yeux à l'approche de la tempête. Cela m'a coûté l'homme que j'aimais. L'homme que j'aimais a fait face, il s'est plongé dans la tourmente, et il y est mort, pour devenir autre chose. Un guerrier. L'Elu qui pourra stopper la tempête, peut-être ? Probablement pas. Harry n'a jamais entretenu ce genre d'espoirs, et je ne les nourris plus non plus. Nous nous battons parce que nous devons le faire, c'est tout. Personne ne nous a donné le choix. C'est injuste. Et ça n'a pas le moindre sens…

Pourtant je me tiens là à mon tour aujourd'hui. J'ai accepté l'inévitable : la guerre, la vie, la mort, et leur éternelle vacuité. La petite fille perdue est morte à son tour dans la tempête. Elle aura mis du temps, mais enfin, elle est devenue autre chose. Elle aussi peut se battre et mourir, désormais. Elle est l'Impératrice.

Délaissant le miroir, je m'aventure hors de ma chambre. La maison bruisse des dizaines de vies qui l'animent : le mariage est pour ce soir. Pour une raison que je ne m'explique pas, j'ai l'impression de me tenir à la frontière du monde. Comme si nous allions basculer, très bientôt. Comme si ce mariage marquerait la fin de notre existence telle que nous l'avons connue. Et après…

Je repère Harry dans la cuisine. Il est seul. Est-ce qu'il sait, lui aussi ? Je lis dans son regard qu'il sait. Lentement, je tends la main vers lui et l'étreins :

- Viens avec moi, je lui murmure.

Il me suit, sans un bruit. Cela fait des semaines que nous avons rompu. Mais ce n'était pas une vraie rupture : lui et moi ne le savons que trop bien. La vraie rupture viendra lorsqu'un éclair vert frappera nos deux corps, et qu'il ne restera plus rien.

Silencieusement, je l'entraine dans ma chambre et referme la porte derrière nous. Harry me regarde faire, sans rien dire. Depuis que j'ai accepté notre sort, j'ai l'impression de pouvoir lire en lui comme dans mes propres pensées, et je lui suis ouverte, tout autant. Un seul esprit, un seul amour, un seul sort. Je l'embrasse sans la moindre parole, savourant le goût de sa langue dans ma bouche, ses bras autour de mon corps. A cet instant, je nous trouve immortels. Indestructibles, car rien ne peut nous atteindre, absolument rien : nous irons jusqu'au bout. Nous allons mourir, et nous avons appris à nous en foutre. Il y a quelque chose de beau, de terrible et de noble, dans ce sacrifice gâché…

Le baiser que nous échangeons en ce moment, c'est notre ultime pied de nez à ce monde. C'est notre façon de lui dire que toutes ces épreuves, toutes les impasses dans lesquelles il nous a jetées, nous indiffèrent. Nous vivrons et nous nous aimerons quand même. Avec l'insolence de ceux qui se savent condamnés. Nous volerons chaque étincelle d'intensité à la moindre seconde qui nous sera accordée.

Harry passe ses mains sous mon T-shirt léger. Ses paumes sont chaudes tout contre ma peau. Je le sens brûler auprès de moi, d'un brasier qui nous consume tous les deux : nous nous allongeons sur le lit, et nos corps se retrouvent comme s'ils ne faisaient plus qu'un.

Nous ne l'avons jamais fait dans ma chambre, encore moins au Terrier. A Poudlard, il n'y a encore pas si longtemps, Harry n'arrivait pas à coucher avec moi. Il me regardait dans les yeux, et voyait que je désirais un autre que lui : celui qu'il était avant, l'adolescent dont j'étais tombée amoureuse, et qui n'avait pas encore dit oui à son sort…

A partir de l'instant où j'ai accepté celui qu'il était devenu, le désir est revenu. Harry se sentait coupable de ne pouvoir m'offrir celui que j'aimais. Il se sentait coupable d'avoir changé, de ne pouvoir revenir en arrière. Mais j'ai changé aussi, à présent.

Nous nous déshabillons lentement, savourant à chaque vêtement retiré le contact de nos peaux l'une contre l'autre. J'aime l'atmosphère confinée du Terrier autour de nous, l'intimité chaude de nos baisers, et les bruits de la campagne au loin. Tout est si tranquille. L'espace d'une seconde, nous pourrions presque croire que nous sommes deux adolescents comme les autres, volant un péché à la vie.

Harry m'embrasse, sur les lèvres, les seins, au creux de moi. A chaque fois que je sens mon corps s'éveiller à ces sensations, je ne peux m'empêcher de penser à la mort qui viendra nous saisir très bientôt. Alors, je me sens plus vivante que jamais. Je ressens chaque caresse dans la moindre de mes fibres nerveuses. J'éprouve chaque plaisir comme une insulte au destin qui veut nous saisir.

Harry entre en moi, et pendant ces quelques instants, tout cesse d'exister, enfin. Nous sommes une particule d'éternité, dans le chaos du temps. Nous sommes la beauté décelable en toutes choses, et si difficile à saisir, parfois. Les larmes me viennent aux yeux lorsque je songe à ce que nous aurions pu être, si l'épée de Damoclès n'attendait pas de s'abattre sur nos têtes. Notre amour aurait-il été différent alors ?

Harry vient en moi, et comme à chaque fois, je reste fascinée par cette sensation que nos deux êtres se mélangent. Qu'il n'y a plus de frontière discernable entre lui et moi. L'Elu et l'Impératrice… Quel glorieux couple nous feront, lorsque nous frapperons tous les deux aux portes de l'au-delà. Bien sûr, après cela, il n'y aura plus rien…

Harry s'étend auprès de moi, et je le contemple, captivée par sa présence. Son odeur, son étreinte, son sperme en moi : tout me rappelle qu'il est en vie, que je suis en vie, que nous sommes là, tous les deux, à cet instant précis. Pour combien de temps encore ? Tout parait si fragile…

Il me vient à l'esprit que cet instant-là est parfait. Il n'y en aura pas d'autres, ce sera le tout dernier. On ne peut pas revivre deux fois une telle plénitude. Après avoir brillé d'un éclat corrosif au ciel des amants maudits, Harry et moi allons nous séparer. Si nous poursuivons notre destin, nous ne nous unirons plus jamais, et nous mourrons seuls, loin l'un de l'autre, entourés d'ennemis, de souffrance et de froid.

Il semble lire dans mes pensées :

- Tu sais, parfois, il m'est arrivé d'envisager… D'en finir maintenant, dit-il tout doucement.

On dirait que ses propres paroles l'effraient. Il continue quand même :

- Tu sais… Ne pas leur donner la satisfaction de faire ce que l'on attend de moi. Ne pas me laisser massacrer parce que c'est ce qui a été décidé par une étrangère, bien avant ma naissance. Punir tous ceux qui reposent leurs espoirs uniquement sur moi, sans se préoccuper de qui je suis ni de ce qui m'arrivera.

Ses paroles trouvent un écho en moi :

- Il m'est arrivé de le penser aussi, je lui avoue dans un murmure.

Il caresse mon visage, et sourit :

- Maintenant, ce serait un bon moment, pour le faire. Le meilleur moment.

Je l'embrasse. Je presse longtemps mon visage dans le refuge sucré de son cou. J'écoute nos deux corps battre, et respirer. L'adrénaline monte en flèche en moi, mais je sais ce que je dois lui dire :

- Ce n'est pas une bonne solution, je déclare en affrontant son regard.

Il me dévisage, ses merveilleux yeux verts empreints de curiosité. Alors, je poursuis :

- Nous sommes dans cette merde à cause d'eux. A cause d'une guerre que nous n'avons pas voulue, encore moins déclenchée. C'est uniquement à cause d'elle que nous sommes condamnés. Alors… Se tuer maintenant, ce serait trop facile, tu comprends ? S'ils veulent ma vie, je veux les forcer à venir la chercher. Je ne mourrai pas tranquillement dans mon lit, et je ne me laisserai pas faire quand le vrai moment viendra, tu peux me croire. Je ne veux pas mourir. Je veux être tuée. Les forcer à venir prendre ma vie, à contempler mon sacrifice, et à en ressentir l'impact, comme je le ressentirai.

J'appuie ma main contre sa poitrine, doucement :

- Ça devrait être la même chose pour toi. A dix-sept ans, le monde t'a élu sauveur et unique espoir du monde sorcier. Ils veulent que tu affrontes Voldemort, ils veulent que tu gagnes la guerre pour eux. Force-les à assumer ce choix. Et à vivre avec.

Harry caresse mes cheveux, avec une tendresse qui m'émeut soudain au-delà des mots :

- Tu n'as plus peur de mourir ? me demande-t-il.

J'entremêle mes doigts aux siens :

- Non, plus maintenant.

Il m'embrasse, et nous restons silencieux, dans la quiétude de l'autre. Arrive alors la fin de l'éternité. Il nous faut nous rhabiller, retourner au monde des vivants et prétendre que nous en faisons toujours partie. Avant de quitter ma chambre, Harry m'enlace et m'embrasse une dernière fois. Je sens mon odeur mêlée à la sienne sur sa peau, et je souhaite qu'elle l'accompagne, tel un talisman. Ron entre à cet instant.

C'est fini. La particule s'est brisée. Je crois que c'est ce jour-là, véritablement, que la guerre a commencé.