Si vous
doutez que j'ai piqué les persos à une autre,
ça
vous fait six bouquins à lire ! (Veinards)
Merci de votre patience, la vraie vie et une scène pas si longue que ça, mais rigolote, m'a pris des semaines à écrire !
IV - Tirer la première"Comment ça...je...je m'attache trop !"
Je voulais hurler mais le cri s'est coincé dans ma gorge. Le sanglot n'est pas très loin. Je le ravale rageusement. Je ne vais pas pleurer en plus et lui donner une raison de plus de croire qu'il me fait souffrir ou que je vis mal notre relation. Pathétique ma pauvre fille, je m'engueule. Où est donc passée ma carapace rose, celle qui savait si bien me protéger des béguins trop sérieux, des moqueries et des coups de griffe de la vie ? Pourquoi est-elle restée dans cette salle lugubre du département des Mystères ? Pourquoi ne revient-elle pas malgré la chaleur prévenante des bras d'un loup-garou ?
"Tonks", soupire ce dernier comme si je venais de confirmer ses pires soupçons. Et sa main quitte mon dos comme un avertissement de tout ce que je pourrais perdre. Je ferme les yeux pour repousser les larmes qui rôdent. C'est fou que j'en sois venue à détester qu'il utilise mon patronyme pour s'adresser à moi. Pourtant c'est la vérité. Je voudrais pouvoir lui interdire d'utiliser ce nom qui me semble trop banaliser notre relation. Je voudrais qu'on puisse même inventer une langue qui ne serait qu'à nous deux. J'aimerais affirmer de toutes les façons possibles que lui et moi ne formons plus qu'un. Et le faire fuir à tout jamais, murmure une petite voix apeurée dans ma tête.
"C'est tout ce que tu trouves à dire ?" je m'insurge, autant contre lui que contre cette petite voix pessimiste.
Il se lève carrément du lit et va à la fenêtre, les épaules rentrées, mais avec cet air de distance inflexible qu'il sait y mettre : Je fais le gros dos, pas pour me faire oublier mais pour ne pas céder, semble affirmer tout son corps.
"Tout ce que je pourrais dire ne te plairait pas", il constate chirurgical.
"Comme si la question était de me plaire !" Je me suis levée à mon tour ; je ne le laisserais pas fuir - me fuir. En tout cas, pas sans combattre.
"Non, tu as raison", il me fait face, parce qu'il n'est pas pleutre. "La question est de te protéger..."
"Me quoi !?" J'en trébuche dans les draps qui s'emmêlent sur le sol. "Me protéger ? Moi ?!"
Il me rattrape alors que je manque de m'affaler en travers du lit. Et ses mains sur moi me donnent envie de pleurer. Ne se rend-il pas compte que sans lui, tout ça n'a plus aucun sens ?
"Dora...Dora, je...", il chuchote contre mon oreille, et tout mon corps résonne. "C'est la guerre, Dora. Demain, je peux... tu peux... tout peut être perdu."
"Ne dis pas ça", je le supplie en détestant le son même de ma voix. Je voudrais tellement être aussi forte et rationnelle que lui. Trouver les arguments, construire un discours. Mais j'en suis réduite à mendier qu'il m'écoute. Désespérant.
"Je", il secoue la tête comme si j'étais une gamine déraisonnable qui faisait un caprice. "Dora, nous prenons tous les deux des risques qui interdisent de trop attendre de l'avenir..." J'ai ouvert la bouche pour protester et il y pose un doigt. "Ce n'est pas amer, Dora, c'est notre choix... Ne le rendons pas intenable," il me supplie presque, il me semble. Comme si c'était moi qui devais me rendre !
"Attends", j'articule péniblement. J'ai le cerveau en ébullition. Comment peut-il dire des choses pareilles ? Mes tripes hurlent qu'il se trompe. Ce n'est pas parce que les mots lui viennent facilement, parce que la logique semble lui obéir, parce que l'expérience, la raison et le courage se veulent de son côté qu'il a raison. "Tu es en train de dire que m'aimer te rend faible ?" Les mots s'entrechoquent mais j'espère qu'il va entendre.
"D'une certaine façon... je me mets à... à avoir des pensées déraisonnables", il avoue.
Mon coeur fait des bonds de joie à cette nouvelle. Parce que si la raison condamne notre relation, en quoi d'autre espérer que la folie ?
"Comme quoi ?" je le presse, brûlante d'envie d'entendre des serments, des rêves et des avenirs. Je me fiche bien qu'ils soient crédibles, réalisables, plausibles, ou raisonnables. Tout au contraire.
Il a un regard désolé.
"Dora, même sans la guerre, piéger une jeune fille, courageuse et belle de vingt ans à peine, c'est..." il se condamne sans pitié.
"Me piéger ? Tu te moques de qui ? Qui s'est jetée sur toi ?" je lui oppose. "Qui est allée jusqu'à prendre l'apparence de..."
De nouveau sa main me fait taire.
"Je t'ai déjà dit que je l'aurais... Tonks, par Merlin, tu es la plus belle chose qui ait traversé ma..."
"Traversé", je répète en hurlant. Et cette fois, aucun orgueil, aucune fierté peuvent retenir mes larmes. Je cache mon visage dans mes mains.
"Je suis un loup-garou, pauvre et vieux", il continue en détachant les syllabes.
Je sais combien ces mots résument sa pensée. Cette conversation revient trop régulièrement comme une mauvaise saison. Combien de fois suis-je encore capable de l'avoir ? De la supporter ? De feindre de ne pas l'entendre ? De lui opposer que baiser me suffit, que je n'attends aucun engagement de sa part ? Mes larmes montrent bien que je ne peux plus.
"Tu mérites mieux que ça, Tonks", il conclut tout près de mon oreille.
Mon sang bout dans mes veines, assez pour me redresser
"Merveilleux !" je m'exclame. "Parce que moi je suis quoi ? Hein ? Une métamorphe, une demi sang de bourbe, Auror traître au Ministère... On a tout pour s'entendre !"
Il me semble qu'il devrait rire. Je voudrais désespérément voir ses yeux dorés danser, les coins de sa bouche lutter contre le sourire, son visage s'illuminer. Mais il est sombre, dur et froid. Je me dégage, parce que je ne peux plus supporter qu'il me touche en me disant des choses aussi horribles.
"Tu crois que je ne t'aime pas ?" il demande douloureusement.
Je ravale ma rage parce que je sais que je n'aurais pas deux fois une telle ouverture. Dans cette conversation bien rodée, il navigue à son aise. Peut-être trop.
"Et c'est moi qui m'attache ?" je demande froidement.
Il se laisse lourdement tomber sur le lit, la tête dans les mains, les rôles brusquement inversés.
"Je ne supporterais pas qu'il t'arrive quelque chose à cause de moi", il murmure. "Je ne pourrais pas... Tu comprends ?"
"Je suis Auror, Lupin", je lui rappelle, et je suis relativement satisfaite de sentir que ma voix a repris une certaine fermeté. "Tu es loin de constituer le principal risque dans ma vie."
Il sourit cette fois, furtivement, comme à chaque fois que je marque un point. Comme si son sourire était un juge impartial qui m'accordait ce que sa raison me refuse toujours.
"Ne m'oblige pas à te dire que j'évite d'y penser", il finit par répondre et il a relevé la tête pour le dire.
"Et pourquoi pas ?" je crâne parce que je pourrais aussi fondre en larmes de bonheur en entendant ça.
"As-tu déjà fait la liste de tout ce que j'ai perdu dans ma vie, Dora ?" il demande, et l'émotion est au-dessus de son putain de contrôle habituel sur ses moindres émotions.
Le fait est que je sais combien la perte de Lily et James, et aussi celle de ce Peter en un sens, continuent de peser sur chacune de ses journées, quinze ans après. Je sais que la mort de ses parents n'a fait qu'approfondir cette solitude et je n'ai nul besoin de ressasser que la perte de Sirius, la deuxième perte de Sirius, a failli être le coup de grâce. J'ai dû être patiente, prévenante mais sans trop d'initiative, vigilante mais légère pour qu'il accepte même ma présence après ça. Comme s'il m'associait à mon cousin...
C'est seulement quand il s'est rendu compte de combien je me sentais coupable de ne pas avoir fait le poids face à Bellatrix qu'il a baissé la garde. Il a voulu m'aider et m'a laissée faire de même. Un peu à son insu au début, je crois, et puis les choses se sont installées avec la bénédiction de tous. Ça fait plusieurs mois maintenant, presque trois. Et c'est à la fois merveilleux et terrifiant. Merveilleux parce qu'entre ses bras je me sens femme, entière et importante. Terrifiant parce que chaque jour j'ai l'impression que ça va s'arrêter. Et, pour la première fois de ma vie, je n'ai aucune envie que ça s'arrête. Je ne devrais pas mais je perds mon calme à peine revenu :
"Alors pourquoi vouloir me perdre ?"
"Non, au contraire...", il m'assure, éperdu, " Je... tant que c'était un jeu, je... je pouvais prendre ce que tu me donnais... Je ne te mettais pas en danger... Mais là..."
"Tu mélanges tout", je soupire en m'asseyant à côté de lui.
Nos mains se glissent l'une dans l'autre pendant que nous reprenons des forces pour finir la conversation. Il récupère plus vite que moi, comme toujours.
"On ne va pas pouvoir se voir pendant plusieurs semaines", il annonce finalement.
Je sais que sa mission ne lui laisse que très peu de liberté et qu'il en prend encore moins, inquiet qu'il est de mettre l'Ordre en danger. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il pourrait trouver d'autres solutions, qu'il fait exprès de se cacher dans sa mission pour m'éviter et s'éloigner de moi. Et ce n'est même pas pour une autre. Ce n'est même pas vraiment pour la réussite de sa mission, mais parce qu'il croit que c'est le mieux pour moi. Y a-t-il plus désespérant ?
Je devrais peut-être argumenter mais je n'en ai plus la force. Je préfère faire glisser le peignoir qui couvre mes épaules et l'obliger à s'allonger sur le lit.
"Alors ne perdons plus de temps", je souffle. Et à son tour, il n'a pas le courage de me résister.
"Tu continues dans le genre sobre, je vois, Tonks", commente Dawlish alors que je passe devant lui dans les vestiaires.
Je me force à lui faire un clin d'oeil comme si je pouvais trouver ça drôle. La plupart des Aurors ont fini par accepter le fait que mes cheveux ne soient plus roses – mais pas Dawlish. Pas que le brun triste soit bien seyant - encore que Lupin ne semble pas y voir d'inconvénient – mais parce qu'il signale un changement en moi qu'un mec comme Dawlish ne peut pas concevoir. On n'aime pas le gris quand on a confortablement divisé le monde entre le noir et le blanc, entre les ténèbres et la lumière.
Et il n'y a pas que lui. Je sais que les paris sur la cause y sont allés bon train – déjà que les raisons de mon hospitalisation à Sainte-Mangouste ont fait gloser. Kingsley a fini par préférer faire courir le bruit que mon nouveau petit ami me préférait comme ça. Je crois que ça en a bouché un coin à plus d'un – sans totalement décourager quelques aventureux qui continuent toujours de penser que je pourrais avoir envie de passer une soirée pas compliquée avec eux. Du coup, "le nouveau petit ami de Tonks" est un vrai sujet de discussion dans les vestiaires masculins et féminins, je le sais. Avant j'avais la réputation d'être plutôt facile, maintenant j'ai celle de m'être mystérieusement transformée en bonnet de nuit. Toujours dans le flux, Tonks.
C'est la première fois que je reviens à l'entraînement depuis ma sortie de l'hôpital. Les médicomages de Sainte-Mangouste étaient d'ailleurs prêts à m'écrire toutes les lettres d'excuse du monde. Sauf que moi, je ne veux pas qu'on me mette dans le coton. Peut-être que je ne tiens plus mes transformations, que mon potentiel magique a rarement été aussi bas depuis mes onze ans, mais je ne crois pas que rester toute la journée chez moi – ou pire, chez mes parents - va changer quoique ce soit. Les journaux moldus s'interrogent sur les catastrophes qui frappent le pays du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest ; Kingsley et Arthur surveillent le ministère ; Remus infiltre les camps de Greyback. Même Molly espionne pour l'Ordre ! – Et moi, je passerais mes journées à remâcher que je ne vaux pas ma tante en duel ? Que je suis une pauvre gamine qui joue les Aurors affranchies ? Merci, une visite hebdomadaire à ma mère suffit !
Je referme mon casier et je sors ma baguette de ma poche. Mes doigts la reconnaîtraient les yeux fermés. Je la laisse rouler dans ma paume ouverte. La baguette magique est l'attribut principal du sorcier ; sans elle, il est faible et à la merci de beaucoup créatures ou de magie négative. Que dire alors des Aurors ? Maugrey n'a pas tort, on ne prend jamais assez soin de sa baguette. Je la frotte machinalement sur mon tee-shirt en sortant dans la grande salle d'entraînement de la Division. On se croirait pas au Ministère ; pas de dorures, pas de statues ; juste une discrète photo de notre cher Ministre dans un coin où elle ne peut pas se prendre de sorts perdus. Le plafond est assez haut et les murs nus. Un côté entrepôt moldu si le sol n'était pas couvert de tapis destinés à amortir les chocs.
L'entraîneur porte à ses lèvres un petit sifflet doré qui me fait penser à Mme Bibine - c'est bientôt la rentrée de Poudlard, je me rappelle. J'envie les gosses qui peuvent encore croire que Poudlard est leur refuge. Enfin peut-être même qu'ils ne s'en rendent pas compte – dans mes souvenirs à Poudlard, on oublie pas mal le reste du monde. Je les envie encore plus.
"Bien, bienvenus au groupe B. Notre entraînement aujourd'hui, suite à la directive ministérielle du 5 juillet, va avoir pour objectif de réviser des sortilèges finalement peu courant..." commence l'entraîneur.
Le 5 juillet, c'est le lendemain du jour où les Détraqueurs ont abandonné Azkaban, tout le monde le sait. On peut dire qu'avant le 5 juillet que certains doutes pouvaient encore être acceptables. Maintenant le sorcier qui ne se sent pas menacé directement par les évènements est soit un Mangemort, soit un imbécile. Quand Kingsley m'a dit ça, je lui ai demandé où il rangeait Fudge. Ça l'a même pas fait rire.
"Donc nous vous allez vous diviser en deux groupes..." Il lève sa baguette et un éclair bleuté marque le milieu du groupe. On fait tous un pas de côté, obéissants. D'autres fois, je me serais moquée. Mais faut croire que l'humour, c'est un truc qui a besoin d'innocence - tiens, je parle presque comme Lupin ! Et, je fais partie de ceux qui sont censés protéger cette innocence, je me rappelle opportunément. Instinctivement, je resserre mon emprise sur ma baguette et je me redresse. C'est fou comme je perds facilement toute concentration ces temps-ci ; comme mon esprit divague. Est-ce l'effet de l'amour ? Je veux sourire, mais en fait la question me serre la gorge. Est-ce que ce que je vis avec Lupin, c'est l'amour ? Est-ce que c'est comparable au sentiment qui a poussé ma mère à planter là le clan Black pour mon père ? Putain de question.
"Nous allons faire des combats de 5 minutes, deux choses nous intéressent et vous feront gagner des points. La première est l'engagement – ai-je besoin de vous rappeler que la victoire est le résultat de deux choses : l'engagement et l'endurance ?" explique l'entraîneur qui s'est mis à circuler le long de la ligne imaginaire qu'il a tracé parmi nous.
O Merlin, on se croirait revenu en formation. L'engagement et l'endurance... Et face à Bellatrix, qu'est-ce qui a fait la différence : l'engagement ? On avait l'effet de surprise pour nous pourtant ce soir-là. L'endurance ? Sa silhouette décharnée s'impose dans mon esprit, à peine plus épaisse qu'un fantôme... Rien qu'un mauvais sort ne pourrait achever, aurait dit ma mère si elle avait vu sa soeur - que Cerridwen nous en préserve ! Non, je ne crois pas que ce soit l'engagement ou l'endurance qui ait fait la différence. Ce ne serait pas plutôt sa putain d'expérience ? Ou le destin ? J'inspire nerveusement et Dawlish me lance un regard en biais.
"...le plus important n'est pas la nature du sort que l'on lance", continue notre formateur du jour, rabachant d'autres fondements de notre code de conduite, "c'est d'être celui qui tire le premier..."
Il y en a que ça fait rire, mais la plupart ont supporté stoïquement son discours d'enfonceur de portes ouvertes. On en a tous vu d'autres.
"Je noterai donc avant tout l'engagement mais aussi votre utilisation défensive du patronus puisque, tour à tour, vous devez faire apparaître un détraqueur auquel votre opposant devra répliquer. Je vous donnerai le signal et je noterai la rapidité et la solidité du patronus", il précise. "Donc, même si c'est une illusion, je vous conseille de prendre votre sortilège au sérieux si vous n'avez pas envie d'être inscrits d'office à la session de renforcement pratique de la semaine prochaine".
Il y a eu des grognements sourds dans les rangs, mais aucun de nous n'est pas arrivé là sans avoir un certain sens de la discipline : les deux groupes se sont faits face sans une question. Au coup de sifflet, les sortilèges fusent. Des flammes, des assommoirs, des éclairs aveuglants, même un tarentulla - sans doute créatif, mais qui sera pris pour une manque de sérieux par l'entraîneur, je veux bien le parier. Attaques et répliques se succèdent. Les plus inventifs font apparaître des objets qui les dissimulent de manière transitoire. Certains roulent à terre pour éviter des sorts particulièrement rapides mais personne n'est blessé. Jamais ça ne pourrait suffire à nous préparer à se battre à mort avec un ou plusieurs mangemorts qui n'attendront pas un coup de sifflet pour nous lancer des Impardonables. C'est sans doute mieux que rien. C'est le règlement.
Je me concentre. Je veux montrer – et me prouver - que mes réflexes et mon endurance sont revenus. Ça fait des semaines maintenant que je me répète chaque matin comme un mantra la promesse de Lupin : "avec de l'entraînement, tu aurais pu battre Bellatrix". C'est pas le moment de cracher sur une occasion. Le sifflet de l'entraîneur. Je ferme les yeux pour conjurer l'image d'un détraqueur – c'est finalement pas un exercice inutile, pas facile de le maintenir au ras du sol, comme s'il glissait. Mon partenaire produit en réponse un énorme cheval qui se cabre avec autorité devant mon faux détraqueur. Je le juge suffisant pour le faire disparaître - pas la peine de s'épuiser pour rien non plus. Le sifflet revient, juste après, presque par surprise mais je suppose que c'était l'effet voulu. Mon partenaire s'essuie le front d'une main et faire sortir de sa baguette une apparition qui tient plus du fantôme volant que du détraqueur, mais ce n'est pas à moi de donner les points. C'est avec en tête la première fois où j'ai réussi à faire rire Lupin après la mort de Sirius que je lance mon patronus.
Ça avait commencé tout bêtement par un quiproquo – un simple quiproquo comme il en arrive quand on va trop vite, qu'on est trop spontanée. OK, comme j'ai le génie d'en provoquer parce que je vais souvent vite et, qu'aussi souvent, je laisse ma spontanéité s'exprimer. Ce soir-là, j'avais réussi à m'extraire de ma tanière et à décider Remus à aller manger au restaurant. C'était un sacré exploit vu l'époque, un truc que tenait de la profession de foi – genre, la vie ne nous aura pas. Sans avoir besoin d'en débattre, on était sorti côté moldu : aucun lieu magique n'était réellement adapté à accueillir un membre de l'Ordre du Phénix en plongée chez les garous et une Auror en arrêt maladie obscure. On n'avait pas réellement intérêt à attirer l'attention de quiconque - ami ou ennemi - sur notre relation naissante. Et puis, les Moldus ignoraient en conscience la guerre, ça rendait leur commerce rafraîchissant.
On n'avait pas non plus discuté des heures avant de s'asseoir dans une petite pizzeria. L'ambiance – alcoves sombres, petite bougie, musique de violons – aurait peut-être abouti au même résultat. Mais tout était parti du stupide t-shirt du pizzaiolo qu'on voyait s'activer devant un four de briques rouges qui annonçait en blanc sur noir : « Italians Do It Better ». Je l'avais pointé à Remus, pour commenter pleine de dérision :
« Comme si on ne savait pas que les pizzas, c'est italien. »
Il s'était arrêté de manger et m'avait regardé l'air interdit.
« Tu plaisantes ? » il avait articulé.
« Les pizzas et les pâtes, c'est italien, Remus, t'arrivera pas à me faire croire le contraire ! » j'avais affirmé, agacée que lui aussi s'amuse à essayer de me faire prendre des lézards pour des dragons.
Lentement, un drôle de sourire s'était formé sur ses lèvres.
« Oui bien sûr ; mais pas seulement », il avait fini par dire en se redressant pour s'appuyer sur le dossier de la banquette.
« Quoi 'pas seulement' ? »
« Eh bien, comment dire... Il est certainement mérité de célébrer la cuisine italienne mais, et ce jeune homme semble souhaiter qu'on ne l'oublie pas, nos amis italiens sont réputés pour d'autres choses... »
« Quoi ? Les gondoles ? »
« Comment dire », il avait répété en se penchant doucement vers moi, l'ébauche de cette lueur qui m'avait impressionné la première fois que nous avions été plus loin que délirer ensemble dansait dans ses yeux. J'avais un peu le souffle court et la tête ailleurs quand il avait murmuré : « Disons que Roméo avait des arguments certains qui expliqueraient l'ampleur de la dévotion de Juliette... »
Ça m'avait pris un temps incommensurable pour que je connecte les idées entre elles. J'avais stupidement rougi quand j'avais finalement compris.
« Quels prétentieux ! » j'avais finalement commenté avec colère, et Remus n'avait pas pu retenir sa joie. J'avais été tellement heureuse d'entendre ce rire que je croyais disparu que j'ai pas pu m'en empêcher: Sur son vieux pull élimé, sans forme et sans couleur, j'avais fait apparaître cette vérité : « Wizards Do It Better ». On avait eu une bonne nuit ce soir-là.
Le souvenir est puissant et je ne m'étonne qu'à moitié de l'ampleur de masse argentée me surprend - trop fois plus importante que d'habitude. Mais la suite est encore plus étonnante. Quand la masse se transforme ce ne sont pas des ailes qui apparaissent mais quatre pattes, très hautes, très musclés, très canines. L'apparition se jette sur le faux détraqueur et en la voyant arriver droit sur elle, étonnamment, mon opposant hurle et recule pour heurter le tonneau qui est derrière lui. Il manque de tomber.
Jamais je n'ai été aussi contente d'entendre le sifflet de l'entraîneur.
Personne n'a pas fait de commentaires dans les vestiaires et moi non plus. Je continuais d'espérer confusément que les autres avaient été trop pris par leurs propres duels pour s'en rendre compte. Surtout des gens avec qui je travaillais souvent, comme Dawlish. L'entraîneur nous avait congédié en disant qu'il nous enverrait des rapports écrits, qu'on les recevrait dans deux jours. La routine quoi. Sauf que moi, je savais bien que ça n'allait pas en rester là. Comme je ne savais pas s'il aurait le courage de m'affronter, j'allais partir. Mais il m'a fait signe, et j'ai prié pour être moins blême que je ne l'imaginais.
"Nymphadora Tonks, c'est ça ?" il a demandé, en pointant mon nom sur sa liste.
"Elle même", j'ai répondu comme si je n'avais aucune idée de quoi il voulait me parler.
"C'est votre reprise d'activité", il a continué toujours les yeux sur sa liste.
"Exactement."
Est-ce qu'il allait continuer à tourner autour du pot. Dans mon dos, les derniers sortaient, et j'ai brutalement compris qu'il attendait peut-être cela. Une attention touchante sur la forme mais inquiétante sur le fond.
"C'est nouveau ce patronus ?" il a soufflé brusquement.
J'ai avalé ma salive, espérant trouver quelque chose à répondre mais j'ai réussi qu'à hausser les épaules.
"J'ai une chouette sur mon dossier", il a renchéri comme si c'était nécessaire.
J'ai confirmé d'un geste impuissant.
"C'est la première fois que... ce nouveau patronus apparaît ?" il s'est enquis.
"Oui, je n'avais pas rencontré de vrais ou de faux Détraqueurs depuis longtemps", je lui aimablement répondu.
"Donc vous ne pouvez pas situer le changement ?"
"Vous dites ça comme si ça changeait d'un coup !"
Il a haussé un sourcil.
"À peu près, oui. Ça correspond généralement à un changement profond dans la vie du sorcier", il m'a rappelé.
"Ah", j'ai soupiré. Je me souvenais brusquement avoir lu que les patronus pouvaient changer dans des cas très rares, indiquant des modifications radicales dans l'existence d'un sorcier. L'exemple le plus communément cité était la maternité. Il me semblait que c'était une preuve inutile et envahissante de ce que Lupin me reprochait : "Tu t'attaches trop". Jusque dans la forme prise... J'ai frissonné.
"Je lis dans votre dossier que vous avez été blessée en mission secrète", il a repris d'un ton prudent, " est-ce que ça pourrait être cela ?"
Est-ce qu'on change de patronus parce que son cousin meurt par votre faute ? J'aurais bien aimé lui demander mais j'étais à peu près sûre que non, en fait.
"Pas directement, non, je ne crois pas."
Il a eu l'air dubitatif.
"D'autres changements importants, récemment ?" il s'est enquis, toujours le modèle de l'entraîneur consciencieux et impartial.
Je me suis demandée s'il pouvait être au courant des rumeurs de Kingsley. J'ai décidé que non et j'ai secoué la tête. Je n'avais pas à lui raconter ma vie.
"Est-ce que... qu'est-ce que c'est d'après vous ?" il a demandé ensuite, avec l'air de quelqu'un qui aurait préféré faire autre chose.
"C'est que je ne l'ai qu'entraperçu", j'ai essayé de biaiser comme une gamine, mais la vie est assez peu gentille avec les gamines.
Il a fait un geste un peu exaspéré de la main et a dit : "Eh bien, recommencez."
J'avais très envie de l'envoyer au diable mais j'ai obtempéré. Cette fois, j'ai repensé à la fois où Remus avait jugé bon de mettre un peu d'ordre dans la reconstruction de ses fantasmes adolescent :
"Oui, j'ai sans doute eu un béguin pour Lily,
bien sûr. C'était une des seules filles qui ne me
terrorisaient pas, sans doute parce qu'elle ne faisait rien pour
essayer de me plaire", il avait raconté en riant quand
j'avais remis la question sur le tapis. "Maintenant, ça
n'a jamais été quelqu'un pour moi. Beaucoup trop
d'ambition en un sens, trop de revanche à prendre : James
était parfait pour elle, même si elle a eu du mal à
s'en rendre compte - à moins qu'elle n'ait préféré
attendre qu'il soit dans les mêmes dispositions. Bref..."
Il avait eu un geste vague de la main. "Lily n'a jamais rien eu
d'un fantasme inaccessible pour moi... Dora..."
"Alors,
l'autre fois...", j'avais demandé comme un enfant demande
qu'on lui affirme que le père Noël moldu existe."
"Alors
l'autre fois, j'avais envie de toi, tout simplement. Mais je voulais
aussi jouer avec tes règles..."
Ce
n'était peut-être pas le souvenir le plus heureux auquel
on pourrait penser, mais il m'apportait
une sécurité importante. Peu de gens finalement avaient
prétendu me désirer pour moi même.
Le canidé
a réapparu sur mon ordre - j'avais eu une fraction de
seconde le puéril espoir que ma vieille chouette argentée
allait faire cesser cette enquête interne. Il était
énorme, puissant. Lisse comme un miroir. Il me regardait avec
une certaine surprise comme s'il voulait me graver dans sa mémoire.
À moins que ce soit l'inverse.
"Alors", a demandé un peu nerveusement l'entraîneur que j'avais presque oublié.
J'ai haussé les épaules. Quitte à être mise à l'index autant avoir l'air stupide :
"Certains dalmates sont aussi gros, mais ils me semblent que la tête ne marche pas", j'ai même trouvé à répondre. J'ai cru entendre des rires derrière moi - Remus et Sirius auraient aimé je crois.
"Oui, je ne crois pas, moi non plus, que ce soit un dalmate", a affirmé l'entraîneur.
"Non ?"
"Je ne pense pas que ce soit un...animal ordinaire non plus", il a ajouté encore.
"Vous pensez à quoi ?" j'ai continué sur ma lancée. Mais bon, on n'était plus à Poudlard.
"Enfin Auror Tonks", il s'est énervé. "Vous...vous n'avez jamais vu de Loup-garou ?"
"Pas transformé", j'ai soupiré en me demandant comme mon patronus pouvait prendre une forme que je n'avais jamais vue. Faudrait que je fasse des recherches. J'allais sans doute avoir du temps pour cela selon à qui il allait transmettre son rapport.
L'entraîneur a réfléchi.
"C'est une forme excessivement curieuse... » il a admis. « Pour la plupart des gens, c'est une forme difficile à associer à de la sécurité », il a ajouté, avant de demander sur le ton de la conservation : « Des lycanthropes dans votre famille ? »
"Pas que je sache..." Comme il allait inscrire la question dans mon dossier, j'ai jugé bon d'être un peu coopérative. "Mon père est de famille moldue et ma mère est une Black", j'ai précisé, "Peu de chance, vous ne pensez pas ?"
"Effectivement", il a acquiescé, mais mon arbre généalogique avait plutôt l'air de l'embarrasser - Une des choses qui m'a toujours fait apprécier de porter le nom de mon père.
"Ecoutez", il a repris finalement, "il n'y a rien dans le règlement qui...vous empêche d'avoir un loup-garou pour patronus, mais... je pense qu'il vaut mieux vous demander de faire un test de lycanthropie et..."
"Vous croyez que je suis un loup-garou ?" je l'ai coupé, sans arriver à m'empêcher de frissonner de nouveau. N'était-ce pas un peu honteux qu'une telle perspective me fasse peur comme au commun des sorciers ?
"Non", il s'est empressé de dire, "mais si vous voulez que ce dossier soit rapidement classé... je pense souhaitable qu'on élimine les éventualités les plus...comment dire...embarrassantes."
Je l'aurais bien giflé de me rappeler combien la communauté que j'étais censée servir méprisait l'homme que j'aimais. Mais il me semblait pas que je pouvais faire ça. Est-ce que je pouvais me permettre de perdre mon boulot maintenant ? Est-ce que, plus que jamais, je n'avais pas besoin d'avoir des choses à faire, qui m'évitent de passer mes journées à me demander pourquoi je n'avais pas su me tirer la première au Ministère ?
