Chapitre n°4 : La blessure

Celle,
Qu'on prenait pour une fille de joie une fille de rien,
Semble soudain porter la croix du genre humain.

-Duncan


« Je ne peux rien faire de plus. »

« Ne t'en fais pas, c'est déjà extraordinaire. Je ne pourrais jamais assez te remercier. »

« J'avais une dette envers ton père. La soigner est une manière de la payer, en quelque sorte. Mais il me faut partir. N'oublie pas, donne lui cette concoction pendant trois jours. »

« Je n'y manquerai pas. Merci pour tout. »

Qui était ces deux hommes qui s'agitaient autour d'elle ? Sa tête était lourde, et son corps, brûlant. Mais l'odeur du sang s'était évanouie. Elle remua les paupières, qui refusèrent de s'ouvrir. Elle essaya avec d'autres parties de son corps, mais rien à faire. Elle ne pouvait pas bouger.

« Suldrun ? Tu te réveilles ? Dis-moi que tu es vivante. S'il te plaît. »

La voix qui l'appelait était douce, suppliante. Elle n'avait qu'une envie, répondre à cet appel désespéré et réconforter celui qui l'appelait ainsi, celui qui semblait souffrir pour elle.

Elle se sentait nauséeuse, mais étrangement, toute douleur avait disparu. Etait-ce une bonne chose ? Ou au contraire, le prélude de sa mort ?

Elle devait se réveiller.

« Allez Suldrun, encore un peu de courage. Je t'attends. »


Ses paupières s'ouvrirent.

Où était-elle ? Un lit, comme le sien, mais en plus luxueux. Mais pas excessivement non plus. Elle devait donc toujours être dans les Taudis.

Les appartements de Beraht ? Oui, c'était son coffre.

Sur une chaise, près du lit, Faren se reposait, d'un sommeil qui semblait agité. Il devait lui raconter ce qu'il s'était passé après son combat contre Beraht. Leur temps était compté avant que Jarvia l'apprenne. Ou pire, que les soldats du Roi l's'en mêlent.

« Faren ? Réveille-toi. »

La tête rousse tressaillit, se levant d'un bond de sa chaise.

« Suldrun ! Par la Pierre ! Tu es réveillée ! »

« Oui, et c'est grâce à toi. Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement, mais toutes mes blessures semblent avoir disparu. »

« Ce n'est pas exactement de mon fait mais… Ne m'en veux pas. »

« Qu'y a-t-il ? »

« Eh bien celui qui t'as soigné est un ami de mon père. Un surfacien. C'est un…Mage. »

Un surfacien. Un mage. Un surfacien mage. Les hommes hors castes les plus rejetés du monde des nains. Avoir un contact avec l'un d'eux pouvait être considérer comme une faute grave, et impardonnable. Mais Suldrun connaissait le sort des êtres rejetés par leurs différences, comme elle. Elle n'en voulait pas le moins du monde à son ami. Après tout, c'était grâce à lui qu'elle était toujours en vie.

« Ne t'en fais pas. Je n'ai aucun problème avec les mages, ou les surfaciens. Remercie-le de m'avoir sauvée. Mais l'heure n'est pas aux effusions de joie. Combien de temps est-ce que j'ai dormi ? »

« Cinq heures. »

« Seulement ? Jarvia a-t-elle eu le temps de se rendre compte de quelque chose ? »

« Je ne crois pas. Nous avons fermé le repère, et je ne suis sorti que quelques instants. Mais ça ne devrait pas durer. »

« Effectivement. Cette femme est plus sournoise qu'un serpent, il vaut mieux ne pas traîner. »

Leski.

« Dame. Ne me regardez pas comme ça. Je vous ai sauvé la vie, n'oubliez pas que vous avez une dette envers moi désormais. Et je sais à quel point l'honneur compte pour vous.»

Un duel de regard s'engagea entre eux, aucun ne voulant ciller fasse à la haine et le mépris que l'un et l'autre affichait sans pudeur.

« J'aurais votre peau, Leski. Dans des années peut être, mais je vous aurais. »

« Vous devez d'abord me sauver la vie. J'éviterai de vous en laisser l'occasion. »

« Leski, Suldrun, ce n'est pas le moment. Tu penses pouvoir marcher sans problèmes ? Je porterai tes armes et ton sac. »

Suldrun parcourut la pièce des yeux. Beraht avait caché tellement de choses dans cette pièce, ils ne pouvaient pas simplement laisser ça là, bientôt visible par toute la vermine de l'organisation, et surtout, par Jarvia. Contrarier cette dernière était une raison suffisante pour subtiliser quelques contrats qui lui manquerait sûrement à l'avenir.

Et l'or. Et les bijoux. Avare comme il l'était, son ancien mentor devait en avoir mis une bonne partie en sécurité dans ses coffres.

« Faren, donne-moi le trousseau de Beraht. Celui qu'il gardait toujours sur lui. »

Le jeune homme exprima clairement son désaccord, mais n'essaya pas de la retenir.

Elle ouvrit tous les coffres de la pièce, se chargeant le plus possible, sous les yeux dédaigneux de Leski et soucieux de Faren. Le plus grand coffre contenait du matériel utile, quelques poisons, trois souverains et une arbalète de bonne facture. Pourtant, Suldrun savait instinctivement que le pactole se cachait ailleurs.

« Suldrun, qu'est-ce que tu fais ? »

« Aide-moi à bouger le lit. Je suis persuadée que Beraht ne laisserait pas ses trésors autant en évidence. »

Le lit de pierre bougea lentement, mais bien vite, le visage de la jeune naine s'illumina.

« Un coffre-fort. Je le savais. »

Un sourire victorieux illumina son visage lorsqu'elle extirpa une petite boîte recouverte d'or de la cavité située à même le mur. Le bois peint brillait à la lumière des bougies, et autour de la serrure, des pierres précieuses d'un doux bleu, probablement du saphir, l'éblouirent pendant quelques instants. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi beau.

« C'est … Magnifique. »

« J'ose même pas imaginer le contenu. Alors, Dame, vous l'ouvrez ? »

La raison l'emporta alors sur l'émerveillement, et suivant le conseil de Leski, elle se saisit du large trousseau, à la recherche de la clé qui conviendrait. Son regard s'arrêta aussitôt sur une petite clé, d'une facture usagé et abîmé, comme si elle n'était que la refonte de l'original. Un léger rire lui échappa. Beraht… Son avarice n'avait donc aucune limite. Il avait sûrement créé une copie de la clé pour éviter tous les soupçons sur l'existence de ce coffre. C'est vrai qu'il était beau. Et l'intérieur se montrerait sûrement à la hauteur de ses espérances.

La clé se glissa sans mal dans la serrure, et tourna dans un grincement dérangeant. Lorsqu'elle ouvrit, tout s'arrêta. Elle ne pût dire un mot de plus.

« Suldrun ? Tout va bien ? »

« Alors, y a quoi dans ce coffre ? Hé ho ! »

Leski s'impatientait, mais Suldrun ne l'entendait plus. Dans la boîte, un collier, un bracelet, et un vieux morceau de papier, une lettre, sûrement. Mais le message ne l'intéressait pas. Le collier non plus, malgré le joyau de taille conséquente qui y pendait. Elle n'arrivait plus à détacher ses yeux de l'épaisse mais raffinée chaîne d'or, de la précision et la beauté des plus grands orfèvres. A la manière d'une gourmette, la chaîne s'interrompait en une fine plaque gravée, entouré par les mêmes saphirs que sur la boîte. L'inscription qui l'ornait représentait deux des symboles d'Orzammar : à droite, l'emblème des nobles de la famille royale, et plus particulièrement, celle d'Endrin. Quant à la gauche… Il ne faisait aucun doute que c'était la marque des parias, celle là même que Suldrun portait sur la joue. Les deux éléments se rejoignaient au centre pour ne former plus qu'un. Tremblante, Suldrun retourna le si beau bijou. Trois initiales étaient gravées dans le métal. Des lettres anciennes, mais pas indéchiffrables pour elle.

« S,A,D. »

« De quoi est-ce que tu parles ? »

« Rien Faren, rien. »

Alors sa mère n'avait pas menti. Endrin avait bien eu de l'affection pour elle, autrefois. Pour la petite Suldrun Aeducan Dwalin.

Que ce chien de Beraht pourrisse en enfer pour lui avoir caché cette boîte. Il l'avait sûrement volé à sa mère lors de sa convalescence, et la pauvre malade n'avait pu se rendre compte rien. Ce qui était sûrement mieux ainsi.

« Est-ce que je peux la garder ? »

« Bien sûr. Après tout, c'est toi qui l'as trouvée. »

Leski ne semblait pas de cet avis, mais les deux autres n'en avaient cure. Suldrun n'avait jamais plus apprécié son ami qu'en cet instant, alors qu'ils venaient de se comprendre d'un simple regard. La confiance et le respect que Faren plaçait en elle faisait l'effet d'un baume au cœur, après la blessure infligée par cette découverte. L'acte en soi n'avait pas été douloureux, mais il avait nourri les germes enfouis il ya bien longtemps dans son cœur : les germes du doute. La graine commençait à grande peine sa croissance, mais Suldrun savait que tôt ou tard elle ne pourrait plus échapper au passé de sa mère, et par conséquent, à son père. Mais l'éclosion de ce sentiment attendrait car pour l'heure, ils devaient s'échapper, et rester en vie. Elle fourra la boîte dans l'un des pans de son armure, qu'elle enfila avec peine, et rassembla ses affaires avec attention.

Son corps criait sa douleur à chacun de ses mouvements, et le manque de sommeil n'arrangeait rien. Elle se sentait horriblement faible, vulnérable. Mais son destin maudit lui collait à la peau, ne lui laissant pas le privilège de choisir. C'était la mort ou la fuite, et les deux s'achèveraient dans la douleur. La naine regarda solennellement ses compagnons, et remerciant Faren d'un signe de tête, prit son air le plus décidé.

« Partons, avant que Jarvia soit celle qui vienne nous déloger. »

« Il y a un passage, sur la gauche. Je n'ai pas osé ouvrir la porte, mais je crois qu'elle menait vers l'extérieur. »

« Alors allons-y. »


« Mais… Où sommes-nous ? »

« Qu'est-ce que… Hé mais je connais cet endroit ! C'est là que Beraht nous a convoqué, pas plus tard qu'hier. »

Une journée, seulement ? Tant de choses avaient eu lieu.

Le marchand était bien là, horrifié par cette visite impromptue dans son antre. Rien n'avait changé, du désordre général à l'atmosphère étouffante de chaleur causée par les cheminées tournant à plein régime. La nausée lui vint, et c'est d'une voix presque suppliante qu'elle pria son ami pour quitter cet enfer au plus vite. Le pauvre marchand n'attendait que ça.

Il n'y avait pas de vent à Orzammar. Il n'y en avait jamais, bien sûr. Les rares bourrasques qui arrivaient à s'engouffrer par le portail étaient bien vite réduites à néant par la fournaise magmatique de la cité, dont les effets étaient eux-mêmes atténués par la froideur de la pierre.

Orzammar était un paradoxe.

Un lieu à part, où l'on pouvait voir la chaleur du magma comme la froideur de la pierre, l'extrême pauvreté comme l'extrême richesse, l'insouciance heureuse comme la haine vengeresse : autant d'éléments disparates rassemblés en un même lieu sans jamais se toucher du bout des doigts. Pouvoir et convoitise : les deux faces d'une même pièce que l'on pouvait assimiler à la cité naine, fondue dans un moule ancestrale et immuable, qui ne tolérait aucune imperfection.

Car le paradoxe d'Orzammar n'avait pas lieu d'être sans règles. Sans elles, l'ordre naturel serait bousculé, et le chaos prendrait le contrôle. C'est pourquoi, personne ne bousculait l'équilibre d'Orzammar sans en assumer les conséquences. Qui mieux qu'un Façonneur pour le leur rappeler ?

« Posez vos armes, et avancez lentement. Nous n'hésiteront pas à utiliser la force si nécessaire. »


Les gardes n'étaient qu'en petit comité, bien que trop nombreux pour eux trois. Les rues, sans être désertes, restaient animées, et le regard dur du Maître de la Lice ne leur laissait aucune échappatoire. Après tout ce qu'ils avaient traversé en si peu de temps, après avoir gagné un semblant de liberté, il fallait déjà courber l'échine ? L'humiliation pesait sur tout son être, et la main de Faren dans la sienne n'y changeait rien. Elle ne daigna pas relever la tête lorsqu'il pressa sa main plus fort, dans un geste qu'elle croyait désespéré. Les pas des hommes en armures tintaient sur le sol comme le glas de leur mort à tous.

« Suldrun, lève la tête. Tout n'est pas encore terminé. »

Idiot.

Un nouvel élan de douleur lui paralysa le bras. Faren avait toujours été trop optimiste. Personne ne pouvait venir les sauver, il était bien trop tard.

« Je sais ce que tu penses. Premièrement, je ne suis pas un idiot trop optimiste. Deuxièmement, il y a bien quelqu'un pour nous donner une seconde chance. Et, troisièmement… Regarde, notre sauveur vient justement de faire son entrée. »

Lorsqu'elle leva enfin les yeux, et qu'elle aperçut le sourire furtif sur le visage de son ami, Suldrun eut envie, du plus profond de son âme, d'avoir confiance. Mais de nature pessimiste, elle avait perdu depuis longtemps cet espoir insensé des forcenés, et ne croyait plus au conte du preux chevalier monté sur son griffon blanc.

Et pourtant, il était là. Pas d'armure rutilante ou de fier destrier, simplement cette auréole d'assurance qui aurait rendu espoir à n'importe quel homme. Et Suldrun n'échappait pas à l'effet que produisait Duncan le garde des Ombres.

« Halte, Maître Façonneur. »

« Duncan… Je vous demanderai de ne pas interférer. Ces deux hommes, et peut être cette femme, qui doit être leur complice, doivent être punis pour leur crime. »

Faren serra plus fort encore la main de la jeune femme.

« Je regrette, mais je ne permettrai pas qu'on m'enlève une recrue aussi prometteuse dans les temps troublés qu'annoncent le prochain Enclin. »

« Un nouvel Enclin ? »

« En effet gente dame, je suis ici afin d'enrôler des gens comme votre ami dans la garde des Ombres. Il a su prouver son courage et mérite notre respect. »

Le jeune homme se gonfla de fierté à cette réplique, et il ne comprit pas le double sens que cette déclaration suggérait, contrairement à elle, qui ne voyait que trop bien la fin.

Comme votre ami. Pas vos amis, pas vous. Juste Faren, et personne d'autre.

« Laissez-moi faire une demande officielle. Moi, Duncan, de l'ordre des Gardes des Ombres, vous invite à joindre la garde sans plus de délai, si vous l'acceptez, Faren Brosca. »

La joie qu'éprouvât alors Suldrun fut immense. La seule chose pouvant ternir ce bonheur fut la pitié qu'elle ressentait à l'égard de Leski, laissé pour contre, ainsi que l'incertitude concernant leur sort à tous deux, condamnés à restés sous terre.

« Cet homme est un criminel ! Vous n'avez pas le droit ! »

« Veuillez m'excusez de mon impertinence, mais si, j'en ai justement le droit. J'invoque le droit de circonscription qui m'est dû, et requiert désormais uniquement l'avis de ce jeune homme. »

« J'accepte. »

La voix de Faren était assurée, et ne laissait planer aucun doute sur son choix.

« Fort bien. Je vous laisse parler à votre sœur et vos amis, faites moi signe quand vous serez prêt à partir. »

Rica et son grand sourire rayonna autour d'eux, se jetant dans les bras d'un frère qu'elle croyait perdu à jamais. Sa main pressa celle de Suldrun, heureuse de la voir revenir saine et sauve, et loin de Beraht. L'euphorie des retrouvailles gagna leur âme, et interrompit durant une courte trêve les interrogations sur leur avenir. Mais lorsque Duncan fit mine de s'éloigner, il fallut le retenir, aussi douloureux serait sa réponse.

« Un instant Sir Duncan ! Si Faren, vous suit, il sera banni, n'est-ce pas ? »

Le regard de Duncan s'assombrit, mais il y transparaissait une réelle compassion pour leur situation, et elle savait que l'homme ferait tout pour adoucir le départ de leur ami. Le concerné s'agita alors nerveusement, prenant enfin conscience de l'ampleur de sa décision sur leur destin à tous les trois.

« Vous connaissez vos propres lois mieux que moi mademoiselle, mais, oui, je le crains fort. »

« Cette offre… Ne concerne… »

« Que vous, oui, Faren. »

Suldrun lui adressa un vif signe de tête qui engagea les gardes à s'éloigner, laissant les jeunes nains seuls dans leurs réflexions.


Leski prit son compère à part, à l'abri des oreilles de Suldrun, qui même en usant toutes les ruses inimaginables ne parvint à entendre un seul son. L'échange fut cependant court, mais chargé d'émotions, aux vues du visage décomposé de Faren et du sourire mélancolique de Leski. L'amitié entre eux n'avait jamais semblé aussi réelle, et aussi puissant. Et malgré tous ses préjugés, Suldrun ne pouvait nier le lien qui s'était tissé entre les deux hommes, unis par la même rage de survie, pour un jour échapper à leur destin de criminels forcés. Dans la cité, les valeurs comme la loyauté ou la fidélité ne signifiaient que peu de choses, sinon rien, et pouvoir admirer de ses propres yeux des manifestations si rares ne pouvaient que réchauffer le cœur des parias d'Orzammar.

Puis vint le tour de Rica. Ce qui ressortait le plus dans ses yeux après la fierté, était un réel bonheur pour lui comme pour elle-même, et cette idée se confirma après le murmure d'une « bonne nouvelle ». Mais le dernier tour ne fut pas celui qui était escompté, par une substitution malheureusement non désirée.

« Avez-vous parlé à votre sœur et vos amis ? Nous ne devrions pas trop tarder. »

Si peu de temps… Aucun d'eux n'était prêt pour des adieux. Elle-même n'avait pas eu l'occasion de donner ses félicitations à Faren, et jamais elle ne se pardonnerait de le laisser partir sans un au revoir digne de ce nom. Et puis… Elle l'avait vu trembler lorsque la voix rauque de Duncan avait atteint ses oreilles.

« Un instant Sir, je suis la dernière. »

Si elle n'avait pas connu son ami depuis longtemps, elle n'aurait jamais vu la lueur reconnaissante dans ses yeux.

« Fort bien, je peux revenir dans… »

« Inutile. Je serai brève. »

Les mains de Faren se joignirent aux siennes. L'air décidé de Suldrun aurait pu surprendre à l'approche de cette séparation, mais elle savait très bien qu'elle ne pouvait s'accorder le droit de flancher devant son frère. Il comptait inconsciemment sur elle pour le conforter dans sa décision, et la dernière des idioties serait de montrer des larmes de plus, les lamentations n'avaient pas leur place dans son caractère.

« Faren. Je vois que tu hésites. Que tu as peur. Plus pour nous que pour toi d'ailleurs, ce qui est complètement absurde. Ne m'interromps pas. Tu ne nous abandonnes pas, tu suis ta destinée, ta réelle destinée. Fini, la vie minable de paria. Et devenir Garde des Ombres est le plus grand des honneurs dont tu pouvais rêver. Saisis ta chance. Fais le pour toi-même autant que pour nous, qui ne pouvons pas te suivre. »

« Tu pourrais venir tu sais. Ta valeur n'est plus à prouver pour personne. »

« Ma place est ici. Il faut bien que quelqu'un s'occupe du serpent, maintenant que le dresseur est mort. »

Rien ne pouvait plus lui faire plaisir que le sourire de son ami, qui avait profité de l'éloge pour se redresser avec orgueil, le visage brillant d'émotions. C'était la fin. Mais ils étaient prêts.

« Allez, vas-y. Je prendrai soin de Rica, et même de Leski s'il le faut. Et si un jour tu repasses par Orzammar, n'ait pas honte de venir nous voir, tous les trois. »

« Jamais. »

Tout ce qui devait être dit ayant été dit, Faren tourna les talons, suivi par tous les gardes excepté leur chef, sous l'air furibond du Maître de la Lice. La foule se dispersa, et Duncan adressa quelques mots à la jeune femme avant de rejoindre ses pairs.

« Votre jeune ami a raison. Vous feriez une candidate idéale en ces temps troublés. Vous avez l'étoffe d'un chef. »

« Je vous remercie, bien que je ne pense pas mériter ce compliment. De plus… »

« Vous avez votre propre combat à mener, ici. »

« En effet. »

« Nous avons une expression pour cela, en surface. « A chacun sa croix. » »

« Je connais. Mais l'histoire de cette Andrasté reste invraisemblable. Veillez m'excuser de ma franchise, je ne tiens pas à vous faire outrage. Mais nous nains, ne croyons pas à ces mythes. »

« Ne vous en faites pas, je comprends. Mais vous ressemblez plus à Andrasté que vous ne le pensez, chère dame. »

« Si vous le dîtes, Sir. La tâche sera ardue, mais je ferai mon possible pour sauver l'âme d'Orzammar. J'y arriverai. Et je n'ai besoin de l'aide d'aucun dieu. Nous n'aurons plus à rougir de notre condition, ou à fuir pour y échapper. J'en fais le serment devant vous, Sir Duncan. »

Un dernier salut, et les deux personnages se séparèrent. Mais Suldrun, après une pause, puis une larme, murmura lentement ces mots, que personne ne pût entendre.

« Mais pour l'heure, j'ai un frère perdu à pleurer. »