Fondations

Chapitre 4 – Les yeux de la méduse


Ayant droits : Le concept des chevaliers du zodiaque appartiennent à M. Kurumada. Les incarnations des différents chevaliers m'appartiennent. Athéna et le panthéon grec n'appartiennent qu'à eux-mêmes.

Relecture : Newgaïa

Résumé des chapitres précédents : Cassidy, descendante du peuple de Mü et originaire de l'Atlantide reçoit l'armure du Burin sous le nom d'Alastair, son frère disparu. Elle reprend alors la mission de son père, à savoir poser les fondations pour faire du Sanctuaire d'Athéna un refuge millénaire.

Elle est également chargée de trouver les derniers survivants de son peuple, pourchassés par les armées de Poséidon et Arès. Lors d'une de ses expéditions, Cassidy rencontre le général de Chrysaor qui n'est autre que son frère Alastair. Il la renvoie au Sanctuaire avec l'ordre d'éliminer Athéna et les derniers descendants de Mü.

Le chevalier du verseau Viris enferme Cassidy dans un cercueil de glace le temps qu'une mission de secours aille chercher les chaînes d'Andromède en Ethiopie.

Informations préliminaires :

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La chaleur d'Afrique était suffocante sous mon armure. Pourquoi ne l'avais-je pas rangée dans sa boite de Pandore et avais-je écouté Alix, me dépassait pour le moment. En fait non, j'avais écouté mon instinct. Une fois de plus. On ne portait pas un prénom comme le mien sans tenter le diable à chaque instant.

Félix… la fortune. Un nom hérité de mon père, bâtisseur troyen ayant fui la ville lors des premières batailles et trouvé refuge chez les celtes. Quelle ironie du sort que moi, fils de celte et de troyen, je sois à présent Chevalier d'Athéna. Et pourtant j'étais bien là, vêtu de mon armure dissimulée sous ma cape, en mission pour le Sanctuaire.

L'Ethiopie était ma destination, et cachée en son sein la cour d'Ethiopie rattachée à la Grèce par son culte à Héra, et demeure des descendants de Cassiopée et. Si je suivais le plan d'Alix, je devais demander audience à l'héritier de l'armure d'Andromède. Ce qui pouvait aussi bien se faire naturellement qu'avec violence. D'autant plus que je portais l'armure de Persée qui avait déjà eu à faire avec les Ethiopiens… Et plus encore parce que l'héritier du roi actuel avait péri à Troie en tant que Chevalier d'Andromède.

Je n'avais pas connu la guerre de Troie, étant trop jeune. Mais au regard triste des rescapés de cette guerre, je pus comprendre que cette bataille de dix ans avait marqué notre temps. Alastair du Burin avait eu la délicatesse de cacher mes origines au Sanctuaire et je lui en serai toujours redevable. Je lui devais bien plus encore pour m'avoir arraché à une vie d'esclavage que me promettait le statut de premier fils d'un mariage non reconnu par les celtes. Sans parler de mon apparence de démon albinos. Je considérais comme un juste retour des choses, d'être aujourd'hui celui envoyé pour récupérer les chaînes d'Andromède qui la sauveraient.

Les portes. Enfin… le deuxième jour depuis que j'avais quitté le Sanctuaire allait s'achever. Il en restait deux autres, après quoi il ne serait plus garanti qu'Alastair soit encore vivante. Et encore, les oracles seuls savaient ce qui allait être imaginé par les vieux chevaliers ou par les jeunes jaloux comme châtiment pour l'incident du Mont Etoilé…


« Halte là, on ne passe pas ! » aboya le premier garde qui m'aperçut, un molosse au teint basané. Les deux lances se croisèrent sous le museau de ma monture. Celle-ci, surprise, fit un écart, puis se mit à ruer. Il me fallut bien deux minutes pour calmer la pauvre bête épuisée. Je mis finalement pied à terre. Ce faisant, ma cape laissa apparaitre ma jambière qui brilla sous le soleil de plomb de l'Ethiopie. Je ne manquais pas le regard du garde qui semblait captivé par celle-ci. L'agressivité du plus jeune des deux devint palpable, mais le molosse lui fit signe de se taire.

« Visiteur, marchand ou ambassadeur ?

- Simple visiteur à la recherche d'anciens compagnons, » déclarai-je en abaissant ma capuche, signe que mon identité n'était pas secrète.

Je dévoilai également un sourire avenant. Si j'avais su…

« Un démon blanc ! » hurla le jeune, se lançant à l'attaque.

Ouais pas tout à fait l'accueil que j'avais espéré, mais pas inattendu non plus. Je fus cependant surpris par la vitesse du garde. Pas encore celle d'un chevalier, mais au dessus de ce qu'un combattant aguerri pouvait produire. L'adolescent en moi rugit de montrer sa puissance et de frapper sans retenue mon agresseur. Mon moi profond que j'appelais chevalier retint l'adolescent.

Je me contentai donc d'esquiver les deux coups de lance qui frôlèrent mon visage. Je saisis l'arme à deux mains, ce qui eut pour effet de déséquilibrer l'homme. Il plongea tête la première vers le sol sableux. D'un calme olympien et avec lenteur, je me tournai vers le molosse. Je forçai le garde à terre à se retourner tout en le maintenant au sol. J'incisai une ligne de sang sur sa gorge avec sa propre lance.

« Par ce sang versé, j'oublierai que tu m'a insulté. »

Puis reportant mon attention sur le second garde, je déclarai : « Le voyage depuis la Grèce est consommateur de temps et d'énergie. Savez vous où je pourrai trouver une auberge et des thermes ? »

Le garde fixait avec inquiétude la lance que je tenais encore. Son compagnon que j'avais libéré de mon poids se leva lentement et sursauta lorsque je laissai tomber la lance entre ses mains.

« Tu as de bons réflexes et une vitesse d'action appréciable. Tu donneras mes compliments à celui qui t'a formé. » Dis-je avec un sourire pour atténuer l'humiliation de s'être ainsi fait maltraiter par un adolescent.

Il ne me répondit pas, cependant quelque chose avait changé dans le regard de l'autre.

« La relève arrive. Je vais vous mener au palais où vous rencontrerez le Seigneur Jude qui entraîne la garde. Il sera ravi de converser avec vous Chevalier d'Athéna. »

Ah ! tiens donc, j'avais pourtant l'impression que nos armures avaient la simplicité des armures des fantassins grecs. Il est vrai que façonnées à partir de poussière d'étoile et de gammanium[1] elles semblaient d'une meilleure facture, mais leurs formes n'étaient pas exceptionnelles. Du moins en étais-je persuadé pour les armures de bronze.

Le nom qu'il avait prononcé m'évoquait rien pour moi. Et le peu d'informations que j'avais glanées auprès des rescapés de Troie étaient très incomplètes. D'un autre coté, l'ancien chevalier Andromède n'était pas parti en très bon terme de l'enclave. Il était mort avant de pouvoir régler la situation. La volonté d'Athéna était de renvoyer les armures et les biens des chevaliers décédés aux familles endeuillées. Parmi ceux qui avaient fait le voyage vers l'enclave, Alix s'était souvenu de la femme d'Andromède, enceinte. Je calculais mentalement. L'enfant devait avoir à peine moins que mon âge. Ce devait être ce jeune homme que j'apercevais au loin, au milieu du cercle de gardes. Du moins fut-ce que je crus.

Une silhouette longue et toute en finesse dansait plus que ne combattait au milieu de la troupe qui semblait tout entière dévouée à sa capture. Son visage était invisible sous la capuche de sa tunique. Un éclat métallique brilla au niveau de son menton qui me fit cligner des yeux.

Une autre silhouette apparut, à peine plus grande, portant la même tenue et cachant également son visage sous un masque métallique, dont seuls les yeux étaient visibles. Des yeux d'un bleu marine presque noir, brillants d'un éclat malsain, alors qu'elle attaquait sans prévenir la première forme. Celle-ci évita le coup, mais sa cheville fut prise dans les chaînes dont se servait l'agresseur. C'est alors seulement que je vis le bracelet d'esclave auquel s'était accrochée la chaîne.

La personne s'échappa, bondit hors du cercle, mais implacable, l'homme à la chaîne la stoppa. Elle tomba irrévérencieusement sur les fesses, avec un mouvement de recul qui dévoila sa chevelure d'un blond presque blanc. Son cri trahit sa féminité.

« Maitrisez moi ce démon, je m'en occuperai plus tard. Nous avons un invité. »

Et sans plus de cérémonie, il abandonna la fille aux cheveux de sable aux gardes qui se hâtèrent de l'emmener loin de mes yeux. Ce ne fut que la surprise qui m'empêcha d'intervenir, et grand bien m'en pris, car je pus de mon bouclier arrêter la chaîne au triangle d'attaque qui fut lancée dans ma direction; puis de saisir la seconde chaîne qui s'enroula autour de mon poignet. Un rayon de soleil perça le manteau nuageux et fit scintiller l'armure de mon avant-bras. Le scintillement se propagea le long de la chaîne jusqu'à mon attaquant.

« Sache que ne sont pas bienvenus ici ceux qui se présentent armés.

- Quitte à me faire recevoir, je préfère pouvoir me défendre. Quoique, je ne suis pas armé, et je ne pense pas avoir réellement à craindre votre hospitalité. Guide-moi à tes seigneurs car j'apporte nouvelles importantes. Je préférerais que le sang ne les entache pas,» déclarai-je en renforçant mes paroles d'une expression dure. Je ne sais pas si ce fut le regard ou bien la légère secousse que je donnais à la chaîne qui se brisa, mais l'homme recula vivement et perdit son masque. Plusieurs soldats se précipitèrent vers lui.

« Monseigneur ! Monseigneur ! »

Et dans un accès de fureur, il les écarta.

« Je te défie étranger. Que Héra m'en soit témoin, je …

- Paix ! déclara un vieillard. Est-ce ainsi que nous recevons nos alliés ? »

Il avait saisi la main menaçante pointée vers moi et l'avait abaissée.

« Chevalier Persée, cela fait bien des années que le bouclier de la Méduse n'est plus venu en Ethiopie. Suivez moi donc au palais. »

Le pincement que je ressentis au creux de l'estomac me hurlait de refuser. Mais j'avais à faire au souverain de l'enclave. Autant l'avoir à portée de main et voir le prochain coup de l'héritier venir, si l'accueil était aussi peu amical qu'Alix le pensait.


Le palais ressemblait aux constructions athéniennes, ce qui avait quelque chose de déstabilisant, sachant que l'enclave était consacrée à Héra. En y réfléchissant, il était tout aussi déstabilisant que l'enclave abrite trois armures d'Athéna… Ce genre de subtilités, ce n'était vraiment pas de mon âge.

Je pénétrai dans l'ombre des pierres et fus saisi jusqu'aux os par le froid ambiant. Je posai la main sur la colonne, un instant déconcerté. Elle était tiède. C'était donc dans mon esprit que le froid se rependait. « Relève tes écrans » m'avait expliqué Alix pendant la traversée. Ce que j'essayais de faire, et ce qui me permit sûrement de ne pas mettre la mission en péril sur le moment.

Je suivis à quelque pas de distance les deux hommes. Ils étaient agités, tout du moins le jeune était agité par leur conversation. Par politesse, je laissai une certaine distance pour ne pas avoir l'air d'écouter. Quelques brides cependant parvinrent jusqu'à moi. Elles me permirent d'identifier le vieux comme étant le Céphée actuel, et le jeune garçon comme son héritier. Et de comprendre que l'héritage était un peu long à venir…

Je fus introduit sans plus de cérémonie dans ce qui avait été autrefois le temple d'Athéna. La statue de ma déesse semblait ravagée par les coups de colère. Sur l'autel reposait l'urne d'Andromède, entourée de deux socles vides où auraient dû se trouver les armures de Céphée et de Cassiopée. Deux sièges avaient été ajoutés sur une estrade entre la statue délabrée et l'autel. Sur le plus petit, une silhouette frêle et recroquevillée se tenait. Et à ses pieds était enchainée la jeune fille aux cheveux de sable.

Celui qui se faisait appeler Céphée enjamba les restes d'offrande et les plats à moitié consommés pour se laisser tomber sur son trône. Il tapota la main de la vieille femme d'un air entendu.

« Persée, Chevalier d'Athéna, déclara-t-il. Voici celle qui porte le nom de Cassiopée. »

Je m'inclinai en reconnaissance du vague regard que m'adressa la femme. Elle se mit à trembler de plus belle, avant de cracher :

« Que Héra le jette en pâture aux chiens d'Hadès. »

Et elle tira sur les chaînes de la jeune fille, ce qui sembla la réveiller. Celle-ci ouvrit les yeux. Des yeux bleus transparents à en paraître pourpre. Elle tourna son visage inexpressif vers sa geôlière. Je dus réprimer ma réaction en voyant l'horrible tatouage qui barrait sa joue droite et criait haut et fort qu'elle serait esclave toute sa vie.

« Et bien Chevalier. Parle. Que nous vaut l'immense honneur de la présence d'un émissaire d'Athéna ? Quelle est donc la richesse dont elle ne nous a pas encore privés ? »

Et alors que je le pensais impossible, l'ambiance devint glaciale. L'enfant Félix aurait pris ses jambes à son cou. Mais je parvins à me préserver derrière la dureté apparente de la pierre.

« Vos très honorables majestés. La déesse Athéna requiert de toute urgence l'assistance du chevalier Andromède.

- Il n'y a plus de Chevalier Andromède. Il n'y a … plus qu'une armure sans corps.

- Athéna n'a daigné nous renvoyer que l'urne, sa barbare de femme et ma bâtarde de nièce. » Aboya le jeune.

La fille enchainée ne bougea pas, mais ses yeux s'embrasèrent de haine. Je sus alors avec certitude qu'il s'agissait de la jeune fille au masque.

« Et l'armure ? commençai-je.

- Vous ne pouvez exiger l'armure, cria Cassiopée tout en se levant. Non, non, non, non. Pas l'armure. Non, non, non. »

Et elle se rassit, ramenant ses jambes sous son menton, se balançant d'avant en arrière.

« Il n'y a plus de chevalier Andromède. Et l'armure a perdu son éclat. A quoi bon vouloir la récupérer ? » lança Céphée à Félix comme un défi.

Mais ce fut l'héritier qui répondit.

« Vous devriez verser le sang de quelques esclaves pour nourrir l'armure, Père. Puis la remettre en jeu pour vous débarrasser de ce poids…

- Monstre ! s'écria Cassiopée. Tu es de nous tous le plus monstrueux ! Et tu te veux meilleur que celui que ta naissance veut remplacer. Mais tu ne vaux pas mieux que les rats. Tu ne vaudras jamais mieux que mon fils. Et jamais… quelle que soit la force que tu obtiendras, ou le sang que tu feras couler, tu n'achèteras la reconnaissance de l'armure d'Andromède. »

Elle leva ses poignets vers le ciel. Ses manches glissèrent et dévoilèrent les cicatrices profondément incrustées dans sa chaire. Elle se tourna vers moi.

« Toi, Chevalier, tu n'es pas Grec et tu arbores la même apparence démoniaque que ma petite fille. Pourtant Athéna t'a accepté parmi sa garde. Car tu as quelque chose que beaucoup d'entre nous avons oublié : l'humilité, le sacrifice de soi, l'amour de son prochain quel qu'il soit. Alors que nous Ethiopiens possédions ces valeurs autrefois, et ce malgré notre dévotion à Héra… »

Elle tomba à genoux.

« Oh mon bébé. Pourquoi t'ont-ils fait ça ? Pourquoi ? Kiera ! »

Et l'esclave aux yeux rubis entoura Cassiopée de ses bras. Elle la força à se lever et elles quittèrent la salle malgré la tentative de l'héritier de l'arrêter d'un mouvement de chaîne.

« Père, laisse-moi m'occuper de l'armure. Rendons ce service à Athéna et demandons-lui notre indépendance. Puis…

- Silence ! hurla le vieillard. Et vous tous sortez ! Toi y compris Jude ! Quant à toi Chevalier Persée… »

Il lança sa chaîne autour de mon poignet et me retint.

« Nous avons à parler. De Chevalier… à Souverain… »

Et cette dernière phrase scella les événements qui allaient suivre. Je savais par Viris et avec ce qui arrivait actuellement à Cassidy que l'être humain pouvait se perdre dans son aveuglement. Mais je n'avais pas encore réalisé à quel point leur cruauté pouvait être grande et consciente…


La nuit était enfin tombée. La troisième depuis la crise d'Alastair. Et avec elle, Céphée m'avait accordé un temps de réflexion. Mais la proposition qu'il m'avait faîte n'était pas recevable. Pour résumer, il voulait que je retourne au Sanctuaire bredouille, négocier auprès d'Athéna les compensations pour la perte du prince héritier – feu Andromède, pour la bâtarde que nous leur avions envoyée, pour le fait que Céphée avait du à nouveau engendrer en prenant maîtresse ce qui avait détruit Cassiopée. Parmi les compensations attendues, étaient en tête de liste le retour des armures de Cassiopée et de Céphée, et leur indépendance irrévocable vis-à-vis d'Athéna. Rien que ça…

J'avais eu un mal fou à ne pas éclater de rire. On aurait dit qu'il avait préparé cette liste depuis des années. Et il était tellement vaniteux qu'il se croyait en position de négocier et dans son bon droit. Je m'étais conformé à cette approche diplomatique que m'avait suggéré Alix. Mais les consignes d'Athéna avaient été claires. Pas le temps de tergiverser si me royaume d'Ethiopie n'était pas coopératif. Impossible de perdre plus d'une journée en palabres. Retenir Alastair dans sa prison de glace sans la tuer risquait de sacrifier Viris. Et une fois Viris mort, probablement personne ne pourrait sauver Alastair.

Sur ces sombres pensées, je me glissai à travers le palais d'ombre en ombre vers la salle du trône. La lune éclairait juste assez pour voir la chevelure de sable et le bracelet d'esclave tintant sur le marbre. Et encore un peu plus loin devant se trouvait Jude qui ne se cachait même pas. La jeune fille disparut tout à coup. Il devait y avoir un passage secret. Je posais la main sur le mur face à la colonne où je l'avais perdue, et laissai mon esprit parler à la pierre. Il ne me fallut ainsi que quelques secondes pour trouver celle qui bougeait et libérait place au passage.

Il ne me fallut pas beaucoup plus longtemps pour arriver au bout de l'escalier et voir que la jeune fille observait la scène que se passait aux pieds de la statue d'Athéna. Je n'en percevais que le son. Je touchai la cheville de la fille, ce qui la fit sursauter et balancer un coup de pied qui aurait pu décrocher ma tête si je n'avais été chevalier. Je l'arrêtai et la forçai à baisser lentement sa jambe, un doigt posé sur mes lèvres en signe de silence. Des yeux, je lui désignai la scène. Elle comprit que j'étais venu écouter, et me laissa m'installer à coté d'elle.

A nos pieds se trouvaient Céphée tenant fermement au dessus de l'urne d'Andromède sa femme Cassiopée. Elle semblait à peine plus vive qu'un cadavre. Et son sang coulait sur le totem de l'armure d'Andromède.

« Tu ne le feras pas revenir ainsi, souffla Céphée. Tu sais comme moi que le nouveau Chevalier d'Andromède a été choisi.

- Oui, cracha-t-elle, tu as choisi ce bâtard de substitution. Mais tu sais aussi bien que moi que l'armure ne se réveillera pas pour lui. Il lui faut encore du sang pour revenir à la vie.

- S'il te plaît, tu n'ignores pas que je l'ai fais pour notre royaume. M'en voudras-tu toute ma vie… » l'implora-t-il.

Elle posa sur lui un regard dur.

« Tu n'avais nul besoin de te doter d'un autre fils. Pas plus que de donner son épouse en nourrice à ton bâtard. Ni de réduire notre petite Kiera en esclavage. »

Céphée bouillait.

« Ce sont des erreurs que je ne peux pas réparer, » cria-t-il.

Cassiopée secoua lentement la tête, puis retourna toute son attention sur l'armure.

« Tu es le digne souverain de la citée d'Héra, tellement vaniteux… »

Il détourna le regard et se trouva nez-à-nez avec Jude.

« Et bien que vois-je ? Père et Mère. »

Et il utilisa ces mots avec dédain.

« Alors on complote dans mon dos ?

- Cette conversation ne te concerne pas mon fils, claqua Céphée le regard dur.

- Oh je pense que si. Puisque vous êtes en train de faire quelque chose à mon armure… »

Et il dépassa le vieillard puis bouscula Cassiopée pour saisir avec avidité une pièce de l'avant-bras qu'il voulut se passer au poignet.

« S'il fait ça, il va perdre son bras, murmurai-je.

- Qu'il soit jeté dans le tartare… » grinça la jeune fille.

Le cri de Jude retentit comme celui d'un animal blessé. La pièce d'armure sembla voler et rejoignit le totem d'Andromède. Cassiopée se mit à rire.

« Ah mon enfant. Ton sang n'est même pas bon pour nourrir celle que tu convoites. Quand comprendras-tu que ton caprice ne prévaudra jamais sur la volonté de l'armure ? »

Tout se passa très vite. Le cosmos de Jude éclata sans prévenir. Le coup partit, transperçant le cœur de Cassiopée qui s'effondra aux pieds du totem dans les bras de Céphée. Son sang colorant l'armure de rouge.

Le cosmos de Kiera répondit un millième de seconde trop tard. La chaîne d'Andromède s'était mise à frémir, puis bouger.

« Puisque mon sang n'est pas convenable. Essayons avec le tien Mère. Et pourquoi pas également le tien Père, » déclara Jude, inconscient de la chaîne enroulée autour de son poignet.

Kiera cria, et se levant, elle fit un geste vers la chaîne dont elle prit le contrôle. L'avant bras de l'armure avait je ne sais comment, rejoint la main de la jeune fille. Elle tira désespérément sur celle-ci, essayant d'arrêter le geste de Jude.

Quant à moi, j'avais jailli de l'ombre et projeté mon bouclier pour protéger Céphée. Malgré tout, le coup fut tel que le bouclier absorba partiellement l'impact et fut projeté vers le vieillard. Il fut touché à la tête et s'effondra.

« Maudite Kiera ! » hurla Jude.

Le palais résonnait du coup qu'il venait de porter et de l'écho de mon bouclier frappant le marbre. Kiera s'était figée. Céphée avait rejoint Cassiopée et s'était étendu à ses cotés. Un cri d'horreur et de désespoir se propagea dans la salle.

« Oh, oh… » marmonnai-je.

Jude avait tiré sur la chaîne avec une violence telle que Kiera chut à terre, arrachée aux genoux de la statue d'Athéna. Elle alla s'écraser sur une table de banquet. Jude donna un nouveau mouvement à la chaîne. Kiera se souleva. Je me précipitai et la rattrapai avant l'impact contre l'autel. Je pus le contenir grâce à l'armure, mais la puissance de la fureur de Jude était inquiétante.

Kiera à la limite de la conscience leva son visage vers moi, avant de sombrer. Les gardes choisirent ce moment pour nous rejoindre. Ils nous encerclèrent, l'horreur de la scène ne les ayant pas encore touchés. Ils pointèrent leurs lances vers moi. Je ne bronchai pas quand le cercle se referma. Je ne bougeai pas plus lorsque Jude prit la situation en main.

J'aurais pu m'enfuir, malgré le nombre de gardes. J'aurais même pu attraper le totem d'Andromède dans ma fuite. Ou encore, j'aurais pu récupérer mon bouclier pour figer tout ce petit monde. Mais dans tous les cas, cela signifiait me battre contre un certain nombre d'innocents et surtout leur laisser Kiera en pâture.

« Kiera s'est attaquée à Mère ! Quant au chevalier d'Athéna, il a frappé Céphée de son bouclier. »

Les regards nous quittèrent le temps d'observer la scène. Certaines lances se mirent à trembler. Un garçon de mon âge s'éloigna et alla vider son estomac discrètement. Jude ne me laissa pas le temps de répondre.

« Séparez-les ! Enchaîner-les ! »

Les soldats s'exécutèrent avec un entraînement presque malsain. Au fond, je ne pouvais pas leur en vouloir. Plus vite ils s'éloigneraient, plus vite ils oublieraient. La piqure d'une sur mon épaule m'invita à déposer Kiera. Je me redressai et les dévisageai un par un. Peu de gens soutenaient mon regard pourpre sans prendre leurs jambes à leur cou, et parmi eux encore moins me regardaient sans dégoût.

Je trouvais un garde d'âge moyen parmi ceux qui ne semblaient pas avoir peur. Je m'avançai vers lui. Deux gardes s'interposèrent. Je montrai les dents comme Alix le faisait, ce qui marcha très bien car ils sursautèrent. Reconnaissant le molosse qui m'avait accueilli à l'entrée de la ville, et qui avait montré un peu de bon sens, je lui confiai Kiera. Il accepta le fardeau et me fit signe d'avancer. Je ne présentai aucune résistance. Mon heure viendrai. Comme me le répétait Cassidy, tout est question de temps. Et j'espérai en gagner en évitant tout acte de violence.


Il devait être à peine une ou deux heures avant l'aube lorsque Kiera s'éveilla. Le garde d'âge moyen avait obéi aux ordres de Jude, mais les avait assaisonnés d'une pincée d'humanité. Aussi bien que nos pieds et poings aient été liés, nous pouvions nous assoir en tailleur. Ce qui n'avait pas été le cas de nos prédécesseurs dans ces cellules, leurs squelettes pendant dans cette position droite sur les genoux qui était en soit une première torture. Certains étaient morts ainsi, leurs épaules s'étaient rompues sous leur propre poids.

« Que fais-tu là ? croassa-t-elle.

- Oh mes quartiers ne me convenaient pas. Alors je suis venu faire un tour par ici. La compagnie y est beaucoup plus agréable. »

Elle cracha. Du sang avait séché aux coins de ses lèvres.

« Et la véritable raison ? exigea-t-elle reprenant un peu d'assurance.

- Pour tes beaux yeux. »

Yeux qui s'écarquillèrent, choqués par mes mots, avant de s'étrécir.

« D'accord, la vrai raison, et sérieusement cette fois ! Car aucun homme ne mourrait pour les yeux d'une femme. Surtout pas les miens. »

Pourtant elle avait de jolis bleus, trop clairs au point d'en voir le fond, ce qui de loin leur donnait une apparence violine. De très jolis yeux d'albinos. Beaucoup plus jolis que les miens d'un rouge sanglant.

« Bon peut-être pas pour tes yeux, » concédai-je.

Je croyais lui faire plaisir. Au contraire, elle se crispa. Ses mains tracèrent des sillons dans la pierre comme si cela avait été du fromage frais.

« Mais pour ta vie. Parce que par-dessus tout ce que je veux, c'est protéger la vie. La tienne, la mienne, celle des gardes. J'aurais voulu protéger la vie de ces pauvres Céphée et Cassiopée. Il n'y a déjà eu que trop de gâchis. A quoi bon y ajouter les gardes.

- Parce qu'ils sont vendus à Jude qui les fera marcher sur les peuples voisins. Sont-ils vraiment innocents ? » grogna-t-elle.

Je restai quelque secondes interdit. Etait-ce vraiment ce que Jude voulait faire ? Etait-ce de mon devoir de m'immiscer dans ces affaires d'état ?

Kiera me dévisageait, et chaque seconde de silence faisait grandir sa fureur qui commençait à l'auréoler d'une lumière rouge.

« Hey ! Je ne t'ai rien fait ! m'exclamai-je en barricadant mon esprit.

- Et tu ne pourras bientôt plus rien lui faire. Car vous serez tous les deux morts ! » déclara Jude en pénétrant dans la cellule.

Kiera voulut se lever et arracher ses chaînes, mais elles résistèrent. Je tentai ma chance en appelant en renfort mon cosmos, mais elles tinrent bon.

« Me croyez-vous si stupide ? Ce ne sont pas n'importe quelles chaînes ! »

Il se mit à rire. Kiera se débattit tandis que j'observais les chaînes. Elles ressemblaient à la chaîne d'Andromède, mais quelque chose était différent. Je me concentrai, essayant de ressentir la vie propre que j'avais détectée dans l'armure d'Andromède. Des étincelles de cosmos brillaient en Kiera et Jude. J'étais moi-même auréolé de cette énergie infinie et mon armure semblait pulser d'une vie résonnant à partir de la mienne. Pourquoi ne captais-je rien venant des maillons qui nous emprisonnaient et pourtant présentaient les caractéristiques des armures ? De quoi était donc fait cette chaîne que je ne parvenais pas à briser ?

« Tu as l'air d'un imbécile à dévisager ces morceaux de métal ainsi, Persée. Sache qu'elles ont été fabriquées à partir des maillons arrachés à l'armure d'Andromède. »

Je plissai les yeux. C'était ainsi que se présentaient les pièces d'armures mortes. Quelle idée perverse l'avait donc mené à infligé de tels dégâts à l'armure et à créer ces nouvelles chaînes. Je levai le regard, vis Jude reporter toute son attention vers Kiera, et la réponse devint limpide. Il lui fallait l'enchaîner elle…

« Allons, allons ma chère nièce. Que comptes-tu devenir maintenant que Mère n'est plus et que Père vient de rendre l'âme ? Que comptes-tu faire maintenant que l'assemblée m'a confié la couronne et le choix de la punition ? Un joli Sacrifice au Kraken ! »

Tiens, il existait encore un de ces monstres ? Je pensais que le Persée d'origine avait exterminé toute l'espèce. A moins que …

« Tu ne trouves pas ça ironique, Chevalier Persée ? »

Maintenant qu'il le disait…

« Et toi, ma petite Andromède. Le sacrifice au monstre divin, enchaînée par l'armure que tu croyais tienne, et qui deviendra mienne après ton élimination. Mouahahah ! »

Si j'avais douté jusqu'à présent qu'un être aussi jeune que Jude puisse être fou, j'en avais à présent la preuve sous les yeux. Et malheureusement pour moi, il n'y avait rien de plus dangereux que de ne pas remplir les exigences d'un fou. Sans que je sus comment, les chaînes se resserrèrent autour de nous, et je fus plaqué contre le mur.

« Regarde Chevalier, la vrai puissance du cosmos. »

Et son cosmos explosa, auréolé de sa folie, m'écrasant de sa pression et me faisant tourner la tête.

« Quant à toi Kiera. Tu es à ma merci. »

Les chaînes la plaquèrent au sol. Elle lutta pour se redresser, cambrant le dos à s'en briser la colonne. Aucun cosmos n'avait pourtant animé le carcan de métal. Il devait donc y avoir des gardes qui les animaient de l'extérieur de la cellule.

« Allons, ne fait pas de manières. Je suis sûr que Persée sera ravi du spectacle que nous lui allons lui offrir.»

Et d'un geste, il lui arracha sa tunique.

« Ah … aussi belle sinon plus que sa mère… »

Je me débattis, fit appel au cosmos, mais rien n'y fit. Les chaînes résistaient, pire elles semblaient absorber mon énergie. J'étais condamné à regarder Jude s'imposer à Kiera.

« Kiera ! » m'entendis-je crier.

« N'ai pas de crainte. Il est impuissant, souffla une voix dans mon esprit.

- Alix ? comment ?

- Seuls les impuissants essayent de forcer ainsi les femmes.

- Non pas ça. Comment se fait-il que tu parles dans ma tête !

- Parce que je suis en route pour te retrouver. J'arrive. »

Et le contact fut rompu. Alix m'avait suffisamment distrait pour que je manque la réponse de Kiera à l'assaut de Jude : le rire.

« Quel homme tu fais Jude, incapable de prendre une femme enchaînée, » le railla-t-elle.

Il la gifla.

« Maudite. »

Puis il répéta son geste de plus en plus vite.

« Maudite, maudite, maudite ! »

Mais son cri de rage se transforma en cri de douleur. Un picotement me parvint de la chaîne.

« Garce. Et bien préserve-toi ! Le Kraken préfère ses repas virginaux. Quant à toi… »

Un nouvel éclat apparut dans ses yeux, mais je ne répondis pas plus que les autres fois à son attente. Il me frappa au visage, faisant voler mon casque. Il le ramassa et le reposa bien en place sur ma tête, comme si de rien n'était. Avec un sourire satisfait, il me traita de bourses moles. Il se couvrit de sa cape et quitta la cellule.

« T'es pas un bavard l'athénien, me lança Kiera toujours allongée par terre, les yeux fermés.

- Félix, je m'appelle Félix. Je ne viens pas d'Athènes mais du Sanctuaire. Et je ne suis pas Grec.

- Ah, ça explique ton accent de cuisine, » se moqua-t-elle.

Je souris timidement. Elle essaya de se relever. Elle avait le visage tuméfié par l'accès de colère de Jude. Le silence était encore pesant.

« Comment as-tu fait ? demandai-je à la jeune fille.

- Pour ? s'étonna-t-elle.

- Pour Jude. Pour l'empêcher de … enfin tu sais quoi … »

Elle éclata de rire.

« Crois-tu vraiment qu'un enfant de 14 ans pourrait faire quoi que ce soit avec une femme ? »

Elle rit, ce qui m'énerva pour une raison qui m'échappe encore aujourd'hui.

« Crois-tu qu'il faille attendre d'être pleinement adulte pour ce genre de chose ? Si tel est ton critère, je ne suis moi-même qu'un enfant. »

Sa tête se tourna vers moi, et elle me dévisagea. Je rougis face à son inspection méticuleuse. Que voyait-elle, je me le demandais car de nombreuses expressions passèrent sur son visage. Elle finit par soupirer et fermer les yeux.

« Mais toi tu n'es pas un homme qui abuserait de son pouvoir sur une femme. Et je crois que la femme que tu choisiras d'honorer n'aura pas à craindre tes assauts. Tu es … »

Elle chercha ses mots.

« Tu as trop peur de l'image que te renvoient les autres de toi-même, pour prendre quelque chose par la force.

- Je ferais un bien piètre chevalier si je résolvais tous mes problèmes par la violence. Je ne mériterais pas la confiance de ma déesse. »

Ingénu, voilà l'image que je devais lui montrer de moi.

« Tu es trop pur pour être vrai… » marmonna Kiera, tout en me tournant le dos.

Le silence s'installa, gêné pour ma part, mais je ne savais pas trop comment le briser.

« Dis-moi, comment est-elle ? murmura Kiera.

- Qui ça ?

- Ta déesse. Athéna, souffla-t-elle.

- Oh… je … et bien… »

Je réfléchis un instant. Comment pouvais-je décrire une déesse ? Puis je me souvins du jour où Alastair m'avait invité à la suivre au Sanctuaire.


« Tu es fort. Et pourtant tu veux l'ignorer. Tu pleures du mal que l'on te force à faire parce que l'on croit que tu es un démon. Ce n'est vraiment pas ta nature. Tu aimes ton prochain et malgré toute la douleur de ton existence, tu veux encore croire qu'il y'a du bon en chacun. Viens avec moi mon garçon. Je ne te propose pas une vie de paix, de plaisir et d'amusement, mais une vie au service d'une femme, qui se consacre aux hommes.

- Je ne comprends pas m'dame. »

Elle avait alors posé la main sur ma joue, puis l'avait remontée sur mon front et je vis projeté des images dans mon esprit. Des images d'Alastair et Athéna, que je décrivis à Kiera.

« Athéna n'est pas quelqu'un d'extraordinaire si tu n'as pas le regard assez acéré pour le voir. C'est une jeune fille, à peine sortie de l'adolescence physiquement. Mais si tu plonges ton regard dans le sien, tu y liras toute la tristesse de ceux qui ont vu trop d'horreur. Elle est d'une douceur et d'une gentillesse à faire pâlir de honte les meilleures mères. Le pardon est l'arme avec laquelle elle combat. Chacun a le droit de s'égarer, car il y'a en chaque être vivant une part d'ombre et une part de lumière. Et ce que je trouve le plus beau chez elle, c'est sa confiance infinie en l'être humain, et plus encore en ses chevaliers.

- Elle a l'air parfaite, marmonna Kiera.

- Non, elle n'est pas parfaite, la corrigeai-je. Aucun être, n'est parfait. Mais Athéna ne met pas de barrière entre elle et nous, le peuple de la Terre dont elle a la garde. Enfin, c'est quelque chose de difficile à décrire.

- Non… tu l'as très bien fait, me remercia-t-elle. J'aurais aimé devenir Andromède et rencontrer ta déesse. Peut-être même la servir…

- Que racontes-tu là ? Bien sûr que tu vas revêtir l'armure et que tu la rencontreras. Nous n'allons pas mourir ici. » m'exclamai-je frappé par sa résignation.

Elle se contenta d'un demi-sourire pour toute réponse.

« Je te protégerai ! » ajoutai-je.

Elle ouvrit grand les yeux, manifestement choquée par mes paroles.

« Et comment me protégeras-tu, alors que tu n'es pas capable de te protéger toi-même.

- Ces chaînes sont peut-être solides, mais rien ne m'arrêtera lorsque je l'aurai décidé. »

Elle eu un rire mauvais.

« Ah ! Quand tu l'auras décidé. Ça nous avance beaucoup. Il faudra un jour m'expliquer pourquoi les chevaliers sont toujours choisis parmi des enfants qui sont si capricieux, me railla-t-elle.

- Je te retourne le compliment, Andromède. »

Elle n'était sans doute pas plus vieille que moi, malgré son amertume que j'avais partagé avant de rencontrer Alastair. Un nouveau silence s'installa entre nous.

« Tu seras une très belle Andromède, et ces chaînes mortes qui te retiennent aujourd'hui seront tes meilleurs alliées au service d'Athéna.

- Pfff, cracha-t-elle en même temps qu'un caillot de sang. Pour le moment, Athéna n'accueillera personne. Elle va plutôt perdre un chevalier d'argent. Et puis quoi qu'il arrive je porte la marque des esclaves.

- A défaut de mourir esclave, tu vas vivre libre. »

Et je brisais les deux bracelets d'esclave à ses pieds du bout des doigts. Elle m'avait observer faire. Un déclic se produisit dans sa tête. Je la dévisageai, puis laissai mon regard vagabonder dans la cellule. Je décidai de lui expliquer pourquoi je n'avais pas encore agi.

« Je suis venu ici pour une seule chose, commençai-je un peu tendu.

- L'armure… »

J'acquiesçai.

« Pourquoi ? reprit-elle.

- Jude l'a dit. Les chaînes d'Andromède sont les plus solides de l'univers. Et le Sanctuaire en a besoin pour sauver l'un d'entre nous.

- Je ne comprends pas…

- Et bien, pour faire simple, mon maître, Alastair du Burin est devenue folle. Son propre maître peut la soigner, mais il faut pour cela que quelqu'un empêche Alastair de se défendre.

- Elle est si puissante que cela ? demanda Kiera surprise.

- Et bien, je savais qu'elle était puissante, mais la folie lui a ôté toute retenue. Elle est capable de se tuer et de ne pas le sentir, voir d'éprouver de la joie à se faire souffrir. »

Un frisson me parcourut l'échine. Je haïssais ce que le Chrysaor avait fait d'Alastair.

« Pourquoi est-elle devenue folle ?

- C'est … à cause d'un général de Poséidon. Kiera, si je n'ai pas tenté de m'enfuir, c'est parce que les paroles de Jude ont éveillé ma curiosité. L'un des généraux de Poséidon est un Kraken. Si c'est à lui que Jude veut nous sacrifier, je veux le capturer et m'en servir de monnaie d'échange. Au cas où le chevalier du Verseau échouerait. Je veux forcer le Chrysaor à rendre sa santé mentale à Alastair. »

Kiera me dévisagea avec de tels yeux que je crus qu'ils allaient sortir de sa tête. Puis elle se reprit et serra les dents au point que je pouvais les entendre grincer.

« Pauvre fou… » parvint-elle à articuler.

Peut-être avait-elle raison et me surestimai-je. Mais je ne m'appelais pas Félix pour rien. J'allais tenter ma chance. Et puis dans le pire des cas, Alix arrivait. Je voulus l'expliquer à Kiera quand un garde se montra. Il ne m'adressa pas la parole, son regard me fuyant. Il se présenta devant Kiera et déposa un paquet de linge propre et un masque de métal poli. Il s'agenouilla et desserra légèrement les chaînes.

« Le seigneur Jude vous offre ces vêtements pour le Sacrifice. »

Kiera acquiesça tout en se relevant. Le regard de l'homme était tout aussi fuyant avec elle qu'avec moi.

« Quant à vous, le Seigneur Jude vous rend votre bouclier. Veuillez vousécarter du mur. »

Comme si c'était possible. M'enfin tordons-nous le dos, soyons coopératifs aussi longtemps que possible. Le garde sursauta alors que je donnais un coup de hanche pour m'écarter du mur. Puis il se rappela que j'étais également enchaîné et fit sans doute signe à un collègue à l'extérieur de la cellule de libérer un peu de mou. Je tombais à genou à ma seconde tentative.

Il déposa le bouclier sur mon dos, et m'assena un coup de pied qui m'aplatit, me coupant le souffle. Puis il disparut aussi vite qu'il était apparu. Je restai le visage contre terre le temps que Kiera s'habille, ce qui la fit rire.

« Allons, lève toi Félix. Ce n'est pas comme si tu te rinçais l'œil, » se moqua-t-elle alors que je m'empourprais.

Alastair avait été très stricte sur l'intimité lors de mon entrainement. Et j'avoue que ma propre éducation n'allait pas dans le sens d'un corps nu exposé à tout va. Je dois également concéder que je ne me sentais pas encore concerné. Mais je devais avouer que la vision de Kiera dans cette robe de sacrifice, hésitant à porter le masque métallique à son visage, avait quelque chose de fascinant. Elle se décida finalement et couvrit son visage et la marque de l'esclave qui y était tatouée. Puis elle s'assit en tailleur et resta silencieuse. Je me laissais également tomber par terre et fermais les yeux.

« Au fait Félix, si je ne crains pas les hommes, c'est parce que sur votre sexe, il y'a une veine. Mentalement, je peux bloquer l'afflux de sang. Malgré toute la volonté de l'homme, il ne parviendra pas à ses fins. »

J'éclatais de rire, plutôt que de tristesse. Elle avait dû en subir des assauts, pour développer cette technique de défense. Elle sembla apprécier ma réaction. Et nous attendîmes le sacrifice dans un silence complice.


Le soleil vint enfin, et l'attente pris fin. Les gardes détachèrent nos chaînes et nous conduisirent à pieds vers le bord de mer. Je m'attendais à une débauche de cris de colère, des lancés de légumes et autres joyeusetés, mais le silence faisait vibrer la foule.

Nous marchions côte à côte, et je dus abriter mes yeux quand le soleil nous illumina. Kiera profita de mon arrêt pour glisser sa main dans la mienne. Elle tremblait, mais je n'aurais su dire si c'était de peur ou de l'excitation que j'éprouvais moi-même. Le nouveau masque que lui avait remis Jude cachait son regard, comme ceux que forgeaient Alastair et Viris.

L'avenue silencieuse nous mena à des rochers sur lesquels les restes d'ossements attachés à des chaînes nous attendaient. Kiera s'arrêta et inspira profondément. J'imprimais une légère pression sur sa main qu'elle ne m'avait pas retirée. Ce qui sembla l'apaiser. Puis nous fûmes enchainés aux rochers. La mer était basse, aussi ne compris-je pas d'où venait le danger. Je cherchais le monstre du regard.

« Et maintenant, que faisons nous ? chuchota Kiera.

- On attend.

- Je savais que tu étais fou… se lamenta-t-elle en levant les yeux au ciel. Ah ces jeunes.

Les vieilles chaînes rouillées furent doublées de maillons morts de l'armure d'Andromède. Jude ne prenait pas de risques. Le ressac se produisit alors que des gongs résonnaient dans toute la ville. Jude apparut, vêtu de pourpre, la couleur des rois. La foule se massa sur la plage et l'écouta prendre la parole.

« Peuple de l'enclave helléniste d'Ethiopie. En ce jour de grand malheur, réjouissons-nous car les assassins seront punis. Chevalier Persée, Kiera qui te prétend héritière de mon défunt frère. Vous subirez le supplice d'Andromède. Le Kraken sera appelé par nos prêtres ici assemblés. Et si celui-ci ne nous trouvait pas digne de son estomac, vous allez mourir par les flots. »

Je dévisageai Jude un peu abasourdi.

« Il veut dire que nous resterons attachés jusqu'à la marée haute, » traduisit Kiera.

Je me tournai vers elle et lui fit un clin d'œil.

« Si ce n'est que ça, et que le monstre ne vient pas, alors nous ne craignons rien… »

Et je lui montrai mon poing que j'étais en train de changer en pierre pour résister à l'assaut de l'eau.

« Comment ? »

Je lui tendis la main et elle se tut. Elle fixa la paume de pierre que je lui présentais, indécise.

« Fais-moi confiance…. » l'implorai-je.

Elle me prit la main et nous attendîmes la venue du Kraken. Je fermai les yeux, ce qui fit jubiler Jude. Il était tellement absorbé par l'analyse de mes expressions et à guetter le Kraken, qu'il ne s'aperçut pas de la transformation qui s'opérait sous ses yeux. Petit à petit, sans dépasser la hauteur des vagues, je nous changeai en statue de pierre. Kiera serait bientôt la tête sous l'eau. Je sentis plus que je ne vis la panique dans ses yeux lorsque j'achevais de la figer. Je la dépassai d'une tête, aussi pus-je assister à la danse triomphante de Jude autour de la boite de Pandore. Et le rictus mauvais qu'il m'adressait. Les gongs continuaient à sonner régulièrement, mais le Kraken n'était encore nulle part en vue.

« Je ne suis plus loin. Félix, pourquoi ton cosmos brille-t-il ?

- Tu prendras soin de nous Alix. »

Et j'achevais ma propre transformation.

Alastair m'avait encouragé à développer mon talent sur la roche. Et je devais avouer que la sensation de l'eau contre moi n'était pas inintéressante. Par contre je sentais l'angoisse de Kiera dont le cosmos semblait pulser à l'intérieur de la pierre. J'essayais de l'entourer de mon propre cosmos, de lui insuffler la paix intérieur comme j'avais souvent vu Athéna le faire. Mais je n'avais pas la même aura que ma déesse, et la panique, mêlée d'une colère sourde grondait en Kiera. A tel point que je dus lutter pour la maintenir prisonnière de la gangue de pierre.

Puis je sentis l'inversion du flux, et avec lui, Jude fit signe aux gardes de tirer sur nos chaînes. Ne restèrent autour de nos corps figés que les liens rouillés. Mon visage fut à nouveau au dessus des flots. Je le libérai de la pierre et fit mine d'être inconscient.

« Patience Kiera… »

Son cosmos grondait et je dis amplifier le mien au point que tout ceux qui étaient un tant soit peu sensibles au cosmos sursautèrent.

« Par la puissance de la grande Héra. Le chevalier est vivant ! s'écria l'un des prêtres.

- C'est impossible, hurla Jude en se penchant au bord de la rade pour mieux voir la scène. Impossible ! Ils ne peuvent pas survivre à leur ! Sonnez le cor ! Sonnez le cor ! »

J'achevais de redevenir humain et la tête de Kiera commença à son tour à émerger. Je basculais mon visage en arrière lorsque retentit l'appel. Un son assourdissant se rependit dans l'air.

Une première fois. Une seconde fois. Alors que le troisième souffle allait être lancé, un appel de la mer lui répondit. Fendant les vagues à une vitesse qui aurait fait pâlir d'envie les chevaliers de bronze, des nageoires gigantesques fonçaient droit sur nous.

Elles s'arrêtèrent à une centaine de mètres de la pierre sacrificielle et la créature émergea des eaux.

« Le Kraken ! » hurla la foule sortie de son apathie.

Le monstre était là devant moi. De forme humanoïde, de taille gigantesque, le corps couvert d'écailles vertes visqueuses, surmonté d'ailerons acérés. Cependant, ce n'est pas le monstre qui attira mon regard, mais l'homme assis sur son épaule.

Armure oscillant entre l'or et le cuivre, un cercle de flammes dans le dos, une lance à la main, deux points mauves sur le front et une cascade de cheveux roux. Alastair de Chrysaor se tenait devant moi.

« C'est par ici le sacrifice ? demanda Alastair en faisant tourner sa lance dans sa main gauche nonchalamment.

- Ô Compagnon du Kraken, cet homme a commis le pire des régicides. Nous implorons… commença l'un des prêtres.

- Mouais mouais… les coupa Alastair tout en se tournant vers moi. Tiens mais je connais ce visage. Ne serait-ce pas le disciple de ma chère sœur ? Comment va Cassidy ? S'est-elle remise de notre rencontre ?

- Monstre, comment as-tu pu faire ça à ta propre sœur ? Lui faire renier toutes ses valeurs, la retourner contre Athéna ! criai-je.

-Tut, tut, tut. C'est Viris qui t'a dit ça ? Quel amateur… Je n'aurais pas pu implanter un ordre si le doute n'avait pas existé chez ma chère sœur. Je n'ai fais que la libérer des contraintes qu'elle s'imposait.

- Menteur, l'accusai-je alors qu'il se redressait sur l'épaule de la créature et posait sa lance en travers de ses épaules.

- Si cela t'arrange de le croire. »

Il soupira.

« De toute façon, tu ne rentreras pas au Sanctuaire pour raconter cette version des faits. Je te laisse te débrouiller avec mon ami. J'ai à parler à l'autre gamin là. »

Et m'ignorant, il sauta sur la berge. Il attrapa Jude sous un bras, et disparut à nouveau avec lui sous la mer. Je jaugeai la situation. L'armure d'Andromède était accessible. Par contre j'avais une foule paniquée en train de fuir, un Kraken affamé et une Kiera statufiée sur le rocher qui allait finir par se consumer elle-même à force de faire brûler son cosmos. Elle ne supportait pas la transformation en pierre. Je n'avais pas pensé une seule seconde qu'elle pouvait être claustrophobe.

Le Kraken sans son maître sembla peu intéressé pour se casser les dents sur mon armure, aussi se dirigea-t-il vers la côte. Ceci me permit de déclencher la réaction de transformation pour sortir Kiera de la pierre. D'abord les pieds, ce qui laisserai le temps à l'eau de baisser sous son nez, le temps que la transformation s'achève. Je saisis les chaînes dans chacun de mes poings, et les brisais sans trop d'effort. Puis je me précipitai vers la cale où le Kraken était en train d'émerger. Ses palmes griffues se tendant vers un groupe de femme pétrifiées par la terreur.

Je frappais sa main toute hérissée de piques. Il recula, levant le membre blessé. J'atterris sur un genou, l'avant bras bien éraflé là où l'armure ne me couvrait pas. Les femmes ne bougeaient toujours pas, et je dus hurler pour les faire fuir.

« Courrez ! Il ne viendra pas sur la terre ferme. Mettez-vous hors de portée. »

Elles me dévisagèrent comme si j'étais fou. Ne me comprenaient elles pas à cause de mon accent celte ?

Tout à coup, le cosmos de Kiera explosa, et la lumière issue de la boite de Pandore aveugla le Kraken qui recula. L'armure alla couvrir la silhouette malmenée par les eaux.

« Kiera ! » m'écriai-je en me relevant.

Le Kraken dut prendre mon cri pour un défi et lança sa main indemne vers moi. Je sautai en arrière, équipant mon bouclier au vol et sauvant mon bras droit par la même occasion. J'atterris au milieu du groupe de femmes.

« Mais bon sang, reculez ! Ne restez pas là où nous ne pourrons rien faire, » m'écriai-je, la panique face à tant de vie en danger commençant à me gagner.

Une chaîne achevée pour une sphère de métal zigzaga tout à coup à travers la foule.

« Mon pauvre Félix, tu ne comprends vraiment rien aux femmes, » me railla Kiera.

Elle avait brisé les chaînes rouillées. Le cosmos l'auréolait d'un rose intense. A moins que ce ne fut la couleur de l'armure d'Andromède qui couvrait son corps. Elle tira sur la chaîne et déplaça d'un coup toutes les femmes jusqu'à la place du port hors de portée des pattes du Kraken.

« A toi de jouer… » souffla-t-elle en s'agenouillant, la respiration haletante.

Nous connaissions tout deux la légende de Persée et d'Andromède, dont nous étions les avatars en ce temps. J'esquivai de nouveau le poing du Kraken, puis je levai mon bouclier dans sa direction et intensifiai mon cosmos. Un dernier regard pour vérifier qu'aucun humain ne se trouvait face à moi. Et la méduse ouvrit les yeux. Un cône de lumière verte envahi l'espace. Et lorsque la méduse ferma les yeux, la main du Kraken était figée à moins d'un mètre. Je tombais sur les fesses, surpris de la vision qui se présentait, et affaibli par mon bras blessé. Je le levai pour l'ausculter, les griffures avaient commencé à enfler et suintaient.

En le baissant je vis à nouveau la main de pierre figée dans son attitude agressive, mais je ne ressentais plus la pulsion de faim qui animait la créature. Juste la roche.

Il n'y avait pas à dire, la pierre me parlait, et la méduse me protégeait. Je rattachai mon bouclier dans mon dos, et me remis sur pieds. La tête me tourna et je manquai de m'étaler par terre. Quelqu'un se glissa sous mon bras et me maintint sur pied.

« Je suis là Persée, chuchota la jeune femme.

- Andromède… » soufflai-je.

Je perçu son sourire sous son masque, et réalisai tout à coup la complicité qui s'était établie entre nous. Je compris alors les mots d'Alix et parfois Viris sur la lecture des expressions dans les attitudes du corps d'Alastair.

Nous tournâmes le dos au monstre de pierre. Kiera m'aida à marcher vers l'ombre du marché. Elle me laissa m'assoir et déchira un morceau de sa robe qu'elle trempa dans le vin d'une amphore brisée. Je retins à grand peine un cri. Le linge me brulait.

« Tu devrais t'uriner dessus Persée. C'est ce qu'on fait généralement pour les venins de la mer, » me railla le Chrysaor qui se tenait au bout de la jetée.

Je me relevai, si vite que je perdis à nouveau l'équilibre. Kiera se glissa devant moi, tendant la chaîne terminée par une pointe entre ses mains.

« Oh oh oh ! Mais dit moi Persée, tu es un petit veinard. Pas très virile ton Andromède, mais dévouée. Y'a pas à dire. Et puis ces masques, quelle charmante idée ! Remarque, que celui de Cassidy était de meilleure facture. Tu devrais demander à Viris de lui en forger un. Enfin si Cassidy ne les a pas tous tués d'ici à ce que je renvoie vos corps au Sanctuaire. »

Et mêlant le geste à la parole, il adopta une position similaire à celle de Kiera, sa lance pointée sur nous. Kiera ne supporta pas le regard moqueur d'Alastair. Et attaqua. Sa chaîne pointée fila droit sur Alastair à la vitesse de son cosmos qui s'enflammait.

« Va ma chaîne, frappe mon ennemi. »

Mais au moment où la chaîne allait le toucher, elle fut déviée vers le crâne du Kraken qu'elle traversa pour s'enrouler autour de sa proie.

« Oh oh ! bien vue petite, se moqua Alastair.

- Mais ça ne sera pas assez, répondit avec un rire dément l'homme qui émergea de l'ombre du crâne.

- Jude ! » cria Kiera tel un défi.

Il fit en guise de salut un tour de plus avec la chaîne autour de son poignet.

« Regarde-moi Kiera. Regarde-moi acquérir un statut supérieur au tien. Salut la naissance du nouveau Kraken ! »

Il concentra son cosmos dans son poing libre, et fracassa le monstre de pierre. Un totem se trouvait caché en son sein. Il vibra, s'accordant au cosmos de Jude. Puis il éclata et alla le recouvrir.

« Quelle puissance !, s'exclama-t-il en rejoignant Alastair qui hochait la tête d'un air connaisseur.

- Que dirais-tu de tester ton écaille ? Il y'a justement deux chevaliers d'Athéna prêts à encaisser, » proposa Alastair.

Le sourire de Jude se fit carnassier, et il fit un nouveau tour de chaîne avec son poignet. Kiera glissa vers lui, malgré sa résistance visible. Résistance qui ne fit qu'agrandir le sourire de Jude. Kiera tenta de se libérer, mais Jude tenait fermement la chaîne d'Andromède. Il marcha vers nous avec la lenteur calculée du prédateur qui a acculé sa proie. Il souleva le bras, ce qui força la jeune fille à se mettre sur la pointe des pieds, toujours attachée à lui.

« Ah Kiera, ma douce Kiera. Vas-tu à nouveau me résister ? Tu sais pourtant qu'Andromède n'est rien face au Kraken. »

Et il s'empara des lèvres de métal du masque de Kiera. Celle-ci fit exploser son cosmos à une vitesse que j'eu du mal à suivre. Elle balança un coup de genou bien placé dans l'entrejambe de son jeune oncle, puis la chaîne d'Andromède fut parcourue d'éclairs qui repoussèrent Jude vers le Chrysaor. Celui-ci le rattrapa, désinvolte. La chaîne d'Andromède tournoyait à présent autour de Kiera formant un mur protecteur. Son masque était tombé par terre, écrasé au niveau des lèvres.

« Maudite ! » explosa Jude, faisant croitre son cosmos au-delà de ce que nous avions déjà senti. Il fonça sur Kiera, qui recula d'un pas. Le cratère qui apparut à l'endroit de l'impact fit jaillir une brèche jusqu'à l'océan. Jude ne s'arrêta pas là. Il poursuivit son mouvement, repartant à l'assaut de Kiera qui esquivait et parait chacun de ses coups en reculant.

Je regardais impuissant l'échange de coups tout en ressentant que la paralysie de mon bras gauche gagnait petit à petit mon épaule.

« Ah le poison du Kraken. Je t'assure Persée, tu devrais te pisser dessus si tu ne veux pas qu'il atteigne ton cœur et te condamne, » se moqua Alastair.

Il s'était désintéressé du combat et avançait vers moi, tapotant son épaule droite de sa lance. Péniblement, je me redressai et pris une position de défense.

« Oh oh oh ! Mais que vois-je là. Jolie position, c'est un coup de Cassidy que de partager le savoir Muvien avec les humains. Je me demande ce qu'elle a bien pu te transmettre d'autre. »

Je levai ma main indemne vers mon bouclier. Le Chrysaor ne me laissa pas le lever sur lui. Il traversa la distance nous séparant en l'espace d'un battement de cœur, et planta la pointe de sa lance sur mon front.

« Voyons ce qui peut-être utile dans cette caboche. »

Et la douleur dans ma tête devint insupportable. J'entendis Kiera crier mon nom. Mais toute mon attention était accaparée par la douleur et la vrille mentale dont Alastair se servait contre mon esprit que je tentais de protéger.

Un mur, je pensais à un mur. Non plus gros. Une montagne. De la roche tout autour de moi. M'enfouir dans la roche et l'empêcher de m'atteindre.

« Tu, tut. Tu crois vraiment que ces images mentales m'empêcheront de t'atteindre ? » railla-t-il.

Il avait raison. Alastair ne mentait pas. Il ne mentait jamais. Il était calculateur et mesquin, mais ne mentait pas. Et je n'étais malheureusement pas de taille contre sa puissance mentale. Je tentai de m'aider du cosmos, d'arrêter les coups qui malmenaient la pierre. Ce qui ne fit qu'amplifier la détermination d'Alastair à voir ce que je voulais protéger. Et mon cri de désespoir raisonna dans le silence qui suivit la tombée du mur mental.

L'examen approfondit commença. Implacable, le Chrysaor remonta mes souvenirs, de ma naissance à ce combat disproportionné, triant les événements selon un ordre incompréhensible pour moi. Puis il parvint à ma rencontre avec Cassidy. Je résistais. Ce qu'il allait voir était trop personnel pour le partager.

Je sentis à nouveau mon cosmos s'embraser et quittait l'état de simple pensée pour me retrouver dans mon corps d'enfant, acculé dans la ruelle par les carriers. Du sang coulait de ma tempe et de mon nez. Les pierres volaient, inlassablement dans ma direction.

« Allons, allons, se moqua le Chrysaor qui avançait parmi eux. Qu'as-tu donc de si important à me cacher »

Il fit signe aux carriers de reprendre le pugilat. Et comme dans mon souvenir, Cassidy surgit et s'accroupit en me protégeant de son corps.

« Non ! » hurlai-je, faisant jaillir autour de nous la roche pour former un mur protecteur. Je levai les yeux vers l'image mentale de Cassidy et reculait horrifié. Son visage métallique ayant laissé place à celui d'Alastair qui éclata de rire.

« Donne moi ce que je veux Persée, cela pourrait être tellement plus agréable pour toi. »Son visage se féminisa pour redevenir celui de mon Alastair.

J'avais retrouvé mon corps actuel, mais ne pouvait pas plus lutter qu'un enfant. Ses lèvres emprisonnèrent les miennes, me paralysant. J'avais beau hurler et me débattre j'étais à sa Mercie.

« Ouvre les yeux !

- Qui ? »

Je ne reconnaissais pas la voix, tous sons déformés par mes cris.

« Ouvre les yeux ! » me murmura la voix imprégnée du doux cosmos d'Athéna. Malgré la distance et sans distinction de sang, Athéna me prêtait sa force. Retrouvant un semblant de contrôle sur mon esprit je me forçais à ouvrir les yeux. Ceux de mon incarnation mentale. Ceux de mon incarnation terrestre et ceux de la méduse.

« Par le trident de Poséidon ! » cria le Chrysaor en s'écartant du faisceau pétrifiant, cependant trop lentement pour l'éviter totalement. Je concentrai ce qui me restait de cosmos pour refermer les yeux de la méduse. Le Chrysaor me dévisageait, hébété par le soudain succès de ma résistance.

Kiera me percuta de dos, et nous roulâmes jusqu'au bord de la jetée. Jude s'approcha manifestement satisfait de lui. Il se tourna vers le Chrysaor pour sourire, mais son sourire mourut aussitôt. Alastair avait le regard figé sur les doigts de sa main gauche. Ceux-là même qui avaient pressé la lance contre mon front. Il leva le poing devant lui, l'ouvrit et le ferma plusieurs fois. Deux doigts étaient devenus de pierre.

Jude ouvrit la bouche, et la referma plusieurs fois, comme un poisson, ce qui fâcha le Chrysaor.

« Tu es un Kraken, pas un vulgaire poisson !

- Mais, le chevalier d'argent t'a touché… et…

- Et il est en bien plus mauvais état que moi. Regarde-le, avec cette femme chevalier. Ils ne tiennent même plus debout. »

C'était vrai. Je sentais le sang couler sur mon front de l'ouverture qu'y avait pratiqué le Chrysaor, ainsi que le venin du Kraken qui me paralysait le bras. Quant à Kiera, elle montra sa force de caractère en étirant la chaîne terminée d'une sphère en une nébuleuse défensive tout autour de nous. Mais elle était à bout.

« Finissons en… déclara le Chrysaor. Nous avons assez joué.

- Comme tu le souhaites, soupira Jude, déçu. Laisse-moi cependant utiliser mon arcane.

- C'est à toi de voir. Ils pourraient survivre et dévoiler son secret.

- Pff, » lança Jude, hautain, tout en faisant exploser son cosmos.

Jude s'élança vers nous et y mit toute son énergie. Kiera se mit en position de défense, mais cette fois, je la tirai derrière moi et plaçai le bouclier de la méduse devant nous. Elle n'aurait pas pu encaisser une attaque de plus. A nouveau je me concentrai sur le bouclier et l'ouverture des yeux de la méduse.

« Imbécile ! Une attaque ne fonctionne pas deux fois sur un même combattant. »

Jude avait bougé si vite qu'il me sembla apparaitre sur mon flanc droit. Il avait gagné. Je m'apprêtai à encaisser le coup dévastateur quand deux cris retentir.

« Par la morsure du loup !

- Aiguille écarlate ! »

Jude fut déséquilibré par le coup du chevalier inconnu. Il fut fauché par le premier coup de pied du loup et s'envola au second. Alix tourna dos au Chrysaor et s'agenouilla à nos cotés.

« Félix, tu m'entends ? cria-t-il en me secouant comme un arbre.

- Paix Alix, déclara Sofiane, le chevalier d'or du scorpion que je reconnaissais à présent. Tu vas achever le travail des deux autres. »

Alix rougit furieusement.

« Hé ben, le verseau avait dit que tu étais chanceux, Persée. Mais lever deux généraux de Poséidon en une seule fois, ça ne s'appelle plus de la chance, » ajouta Sofiane.

Je sursautai, puis lus l'éclat rieur dans ses yeux.

« Bon et bien j'ai eu ce que j'étais venu chercher, déclara Alastair en se téléportant près de Jude et en le jetant sur son épaule. Ce fut un plaisir de rencontrer l'élève de ma chère sœur. Y'a des progrès à faire, mais elle t'a bien débourré. Et l'autre gamine n'est pas mal non plus. Bref passez le bonjour à ma p'tite Cassidy et à la prochaine. »

Il nous tourna le dos. L'arcane du scorpion fusa, effleurant la joue d'Alastair qui s'était tourné pour le dévisager.

« Où crois-tu partir comme ça ? »

Alastair le pointa de sa lance. Son regard changea. Il ne riait plus.

« J'ai dis… nous partons. »

Il planta sa lance dans le sol, projetant assez de poussière pour que plus rien ne soit visible. Je toussai à m'en arracher les poumons, essayant de percevoir leur présence. Mais ils avaient disparus. Sofiane revint vers nous en se grattant la barbe. Puis il nous dévisagea, Kiera et moi. Enfin il soupira.

« Si vous pouvez marcher, nous y allons. »

Kiera se redressa.

« Mais, et la ville ? Et les habitants ?

- Ils ont détalé dans le désert lorsque le Kraken est apparu.

- Allons-y, déclara Alix, le temps presse. »

J'acquiesçai puis fut à nouveau pris d'une quinte de toux. Je portai ma main à ma bouche. Je crachais du sang. Sofiane s'agenouilla devant moi et m'ausculta rapidement du regard. Puis il pointa son index sur mon épaule. Mon armure se souleva le temps qu'il presse deux points dans ma chaire. Un sur l'épaule puis un second sur mon torse.

« Tes poumons sont touchés. Tu va me faire le plaisir d'aller uriner sur ce bras pour neutraliser ce poison, me gronda-t-il.

- Tu veux que je t'aide ? surenchérit Alix.

- Oh la ferme vous deux… marmonnai-je en baissant la tête et lançant un regard de coté à Kiera.

- Si c'est pour moi, ne te gène pas ! » déclara-t-elle en croisant les mains dans son dos.

Je devins encore plus rouge. Elle éclata de rire.

« Tu es vraiment trop pur Félix. »

Et elle me tourna le dos, s'éloignant de nous en sautillant. Sofiane la suivit du regard, appréciateur, tandis que je me débattais avec mon armure et ma tunique pour soigner ma plaie. Alix siffla.

« Et bien, si elles sont toutes aussi bien roulées et mordantes, les femmes dans la chevalerie promettent.

- Imagine les enfants qu'elles pourront mettre au monde… surenchérit Sofiane dont le regard ne me plaisait pas.

- Ce sont des combattantes, pas des poulineuses, m'insurgeai-je.

- Rha lala, trop sérieux… » soupira Sofiane.

L'étincelle disparut de son regard.

« Enfin je suppose qu'avec les chaînes de toute façon elle ne sera pas approchable, » soupira-t-il.

Je montrais les dents.

« Hey, intervint Alix. Du calme petit, personne ne touchera à la nouvelle Andromède. Elle est sous ta responsabilité. Par contre il est de la mienne et de celle de Sofiane de vous rapatrier, tu penses pouvoir courir jusqu'au Sanctuaire ? »

Je voulus répondre oui. Mais je m'effondrai en me mettant sur pied. Et Kiera n'était pas en meilleur état. Elle s'était assise face à la mer et tout son corps vibrait. Ses muscles étaient tétanisés.

« Bon allez grimpe sur mon dos lança Sofiane. Alix tu prends la p'tite. »

Et c'est ainsi que nous rentrâmes au Sanctuaire.


Notes de l'auteur : Un merci tout particulier à Newgaïa pour ses remarques judicieuses lors de la relecture de ce chapitre, mais également dans ses commentaires. Merci également à Murza, Camus-Milo, Aurowan et History pour les discussions engagées en privé autour de ce récit.

Angharrad – première publication 19 juillet 2010


[1] Métal précieux à partir duquel les Muviens ont forgé les armures des chevaliers.