Allongé sur le lit, la peau suintante de sueur et le corps tremblant, l'Intendant admirait le plafond clair de sa chambre. Du bout des doigts, il caressait le velours pourpre de ses couvertures. Son cœur battait à un rythme lent et régulier. Un peu trop lent, par ailleurs. Bragg était tant affaibli par la maladie qu'il se trouvait dans l'incapacité de bouger. Ses lèvres, pâles, sèches et rugueuses, murmuraient comme une comptine silencieuse, laissant les paroles vides s'immobiliser dans l'air. Dans un coin de la pièce, l'aiguille de l'horloge claquait les secondes.

De l'autre côté de la porte, des voix graves et calmes se détachaient du silence pesant de la pièce. Bragg discerna des pas lents s'éloigner et la porte en bois rouge s'ouvrir délicatement. Une silhouette musclée, encore cachée dans l'ombre, entra dans la pièce. La rapière au flanc, les cheveux bruns en bataille et la simple tenue pourpre, il s'avança vers l'Intendant et s'agenouilla à son chevet. Ce dernier tourna faiblement la tête, esquissant un sourire tendre.

" - Tu as pu venir ?

- Oui. J'ai dû faire certaines entorses au règlement, mais j'y suis parvenu."

L'homme à la rapière attrapa dans les cheveux de l'Intendant une longue mèche d'un noir de jais et la passa entre ses doigts, pensif. Il sentait sur lui le poids du regard de Bragg. Un regard mourant, certes, mais avec une flamme folle au fond des iris sombres. Une flamme de désir, de persévérance, mêlant combat et sensualité. Ce regard auquel il ne pouvait résister. L'homme s'assit aux côtés de son supérieur et posa la tête de ce dernier sur ses genoux. Caressant légèrement des cheveux, essuyant les gouttes de sueur qui perlaient sur son front, le soldat se rendit vite compte à quel point il était réellement attaché à cet homme. Bien que plusieurs mois fussent passés depuis leur première entrevue, il n'avait jamais imaginé à quel point la perte de l'Intendant le rendrait fou. Et pourtant, Bragg rejoindrait bientôt l'autre monde.

Le monde s'était couvert d'un voile noir autour de l'homme à la rapière. Il s'était assoupi, Bragg toujours allongé sur ses jambes. Machinalement, ses mains continuaient de triturer la chevelure brune de l'autre. C'est seulement lorsque la respiration de l'Intendant s'intensifia à un tel point que le son emplissait la paisible chambre que l'homme se réveilla. Il se leva subitement, paniqué, torturé entre l'idée d'appeler de l'aide et celle de veiller sur ce qui serait sûrement les dernières minutes de son amant. Alors qu'il s'apprêtait à sortir, la voix haletante et éteinte de Bragg résonna :

" - Reste, je t'en prie. Reste avec moi."

Il tendit une main tremblante vers le soldat, qui l'attrapa à la seconde près. Effaré, ce dernier traçait de la pulpe de ses doigts les longues veines parcourant les mains ivoire de l'Intendant. Il observa le jeune héritier, encore vif il y a quelques jours. Sa beauté et son charme ne cesseraient d'exister, même dans la mort.

Bragg ferma les yeux longuement, avant de les rouvrir couverts de perles salées. Sa voix semblait inexistante et du peu qui lui restait, il murmura :

" - Tu veux bien m'embrasser, une dernière fois ?"

L'homme à la rapière sourit faiblement et chuchota à son tour :

" - Il n'y aura jamais de dernière fois."

Le soldat lia tendrement leurs lèvres, goûtant le plus intensément possible le goût fruité des lèvres fines de son amant, la sensation rêche qu'elles avaient toujours eues. Ces lèvres, il ne les oublierait jamais, pour leurs baisers tous plus délicats les uns les autres, pour leur pâleur sensuelle, pour l'homme qui les a posées sur lui.

Non, l'homme à la rapière n'oublierait jamais l'Intendant de la Vieille Tour. Comme il n'oublierait jamais de déposer chaque matin des roses pourpres sur la tombe du jeune Bragg.