Chapitre 04

- Hugo?

Un souffle. Un murmure vain, peut-être... Leur regard se croisèrent. C'est l'infini que Sévérus vit se refléter dans les yeux d'Hugo. Le garçon, lui ne vit que le miroir de sa propre image, et derrière elle, un vieux monsieur épuisé, un professeur à la réputation exécrable.

- Oui?

Il suffit de ce seul mot à Sévérus pour vomir son âme par la bouche. Les échos du glas résonnaient dans la voix du jeune garçon. Le mépris, l'incompréhension, l'abominable ligne du monde se liguaient en choeur contre son espoir et contre ses souvenirs. Yuki était définitivement morte, sans espoir de résurrection. Avec elle s'en allaient la Beauté, l'Amour, le Désir, la Vie.

Sévérus détourna son visage du regard perçant d'Hugo. Il s'éloigna lentement, à pas mesurés, digne malgré sa douleur. Son corps reprit le dessus sur son esprit, impossible à contrôler. Le Siècle n'avait plus de sens désormais. Ferme d'abord sur ses jambes, il dût se trainer pour regagner son lit. Sa tête était un clocher, les parois de son crâne des murs sourds. Il était sur un lac à la surface paisible. Nul soubresaut ne venait troubler le fil de l'eau, nul cri, nul choc. Il vit alors venir, comme une lame brisant la tranquillité des flots, Hugo, nu, sur le dos d'un grand cygne à la blancheur éblouissante. La lumière envoyait ses reflets sur la peau satinée du garçon. Ses cuisses puissantes enserraient les ailes de l'animal. Et Hugo chantait. Sa voix portait les accents rances des violons brisés. Elle fit horreur à Sévérus. Yuki vint briser la vision. Elle emplit tout l'espace. Elle portait un enfant dans ses bras.

Sévérus se réveilla en sursaut. La sueur coulait le long de ses tempes. Il s'était trompé, depuis toujours. Il savait enfin qu'il s'était trompé, et un bonheur nouveau, immense, l'envahit, absorbant tout le reste. Son corps cessa de le faire souffrir et ses membres cessèrent de trembler.

Dans les bas-fonds de Poudlard, au-delà des cachots, il y avait une petite chapelle, depuis longtemps oubliée. Le plafond y était bas. Seuls une croix, un petit autel et quelques bancs rendaient au lieu son identité. Sévérus entra, pénétré par son nouveau bien-être. Il s'agenouilla devant un banc. Il faisait sombre. Une lumière diffuse pénétrait la pièce par l'entrebaillement de la porte. Il porta les yeux sur la croix. Alors une douleur atroce le prit au coeur. La souffrance telle qu'il ne l'avait jamais ressentie s'empara de son corps fatigué. Il en avait trop vu et trop vécu. Là, sur le haut de la croix, le bout du chemin. Une main se tendait tout au bout, au-delà du mur de pierre froide, une main qui n'était ni celle de Yuki ni celle d'Hugo, une main qui était tout cela à la fois. Rogue s'approcha de la croix, tendit tout son corps vers cette main qui l'appelait. Sur l'autel trainait un vestige de calice. Sévérus s'empara de l'objet et fit glisser ses bords tranchants le long de ses poignets. Et là, tandis que le sang coulait, seule source de chaleur sur sa peau déjà possédée de la froideur de la mort, il entendit un son d'une douceur extraordinaire. Et les étoiles brillaient dans le ciel, et le chant des cygnes l'enveloppa dans une torpeur de plumes. Il n'avait plus ni chaud ni froid. Le sang se répandait sur ses vêtements en fines goûtelettes, comme des flocons de neige. Au loin, Hugo et Yuki se confondirent en un visage et ce visage lui souriait.

Il mourut là, sur la pierre froide. Perdu dans les entrailles de sa vie, on ne le trouva pas. On ne le chercha pas. Depuis plusieurs années, on l'avait oublié. Il aima trop pour manquer à quelqu'un. Il ne resta qu'un nom dans les archives de Poudlard, et quand la poussière l'eut recouvert, il ne resta plus rien.

A suivre dans plus ou moins dans Requiem Démoniaque (fic R).

FIN