Chapitre 4
Au bout de quelques sorties, je commence à me repérer plus facilement à l'extérieur du District 13. Lors de ma deuxième chasse, je suis tombée par hasard sur une petite source. Enfin, un suintement sur la paroi d'une grotte en serait une définition plus exacte mais, l'eau est fraîche et pure.
Dès que je rentre de mes escapades, je file dans ma chambre et je sors de mon tiroir un grand morceau de papier plié, que je cache sous mes vêtements. Je ne dessine pas aussi bien que Peeta mais, j'ai réussi à établir un plan aussi détaillé que possible de la partie du District que je peux voir depuis le haut de la colline.
Il est bientôt l'heure du repas du soir. Mon estomac criant famine, je sors de notre studio où j'ai fait un somme. Il n'y a personne dans le couloir. Personne non plus au réfectoire où nous prenons tous la plupart de nos repas. Le bâtiment est comme abandonné. Mon cœur commence à frapper dans ma poitrine, l'affolement me guette lorsque j'entends l'hymne si familier du Capitole qui résonne au loin. Et je comprends : il y a une transmission et tout le monde s'est regroupé en salle de diffusion.
Je m'y dirige d'un pas tranquille tout d'abord, me demandant ce que le Président Snow a encore inventé. Et tout à coup, une angoisse me prend à la gorge et mes jambes se mettent à courir.
J'arrive à l'entrée de la vaste pièce et j'aperçois à peine l'écran géant dissimulé par toutes les têtes des personnes debout devant moi. Je me hisse sur la pointe des pieds, partagée entre curiosité et anxiété. Car c'est bien le Président qui parle. Je reconnais le décor de son bureau au Palais Présidentiel.
Mais je n'ai pas le temps de comprendre ce qu'il est en train de dire que l'image change. Ce ne sont plus les tentures rouges et cosy que je vois mais la cour en pierre, devant le Palais. La caméra zoome successivement sur trois visages et mon cœur s'arrête dans ma poitrine. Un froid glacé m'envahit.
« Peeta ! »
Le nom s'étrangle dans ma gorge et il n'en sort qu'un gémissement plaintif qui se perd dans le murmure de la foule.
Peeta, Johanna et Annie sont sous les feux de la caméra, pieds et poings liés, à genoux sur la place, immobiles, face à un peloton de Pacificateurs en arme.
Incrédule, je scrute chaque seconde d'images. Il est vivant !
Peeta relève soudain la tête, comme s'il percevait ma présence par delà la distance, comme s'il me cherchait. Il a maigri. Son visage est marqué de coups, sa lèvre fendue saigne encore. Johanna est dans un état encore plus pitoyable. Elle peine à tenir debout et vacille sur ses genoux. Son corps est recroquevillé vers la droite et je devine qu'elle doit avoir des côtes cassées.
Annie est celle qui semble le moins éprouvée physiquement. Mais, elle pose un regard apeuré, presque hystérique sur tout ce qui l'entoure. Peeta se trouve entre les deux femmes et je l'aperçois qui remue ses lèvres en direction d'Annie. Je devine qu'il essaie de la rassurer. Peeta... Envers et contre tout, il restera toujours mon garçon des pains, doux, attentionné, protecteur…
L'image disparaît pour laisser à nouveau la place au visage souriant et sadique de Snow.
Une main me saisit par le bras et me force à reculer, m'arrachant à la contemplation de l'écran.
Irritée de ce geste, je tourne la tête vers l'intrus et reconnaît Haymitch. Un éclair de surprise traverse mon regard.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Jamais encore je n'ai vu mon mentor avoir un visage aussi dur avec pourtant des yeux aussi tristes.
— Ne reste pas là, viens avec moi, me dit-il, me forçant à reculer, à sortir de la pièce bondée.
— Mais, je veux entendre ! Laissez-moi rester ! Je veux voir Peeta !
J'ai beau protester, il m'entraîne de force et je ne comprends que plus tard qu'il sait déjà, lui.
Plutarch s'avance à son tour vers moi. Les deux hommes m'entourent et me font entrer dans un petit bureau, juste à côté de la salle de diffusion
— Ça passe en boucle depuis plus d'une heure sur toutes les chaînes… m'explique alors Plutarch, cherchant ses mots.
— Quoi ? Mais quoi ? Parlez bon sang !
Je hurle, comme si ma colère pouvait protéger mes amis, leur épargner de nouvelles souffrances. Alors Haymitch déclare :
— Snow vient d'annoncer qu'en représailles aux émeutes dans les Districts, tous les Tributs retenus prisonniers depuis les Jeux seraient exécutés en public.
Ses paroles résonnent dans ma tête sans que je parvienne à leur trouver un sens, une logique. C'est comme si mon esprit refusait la réalité. Durant quelques secondes, je ne perçois que mes pulsations qui résonnent jusque dans mes oreilles. J'ai l'impression que je vais me sentir mal mais, tout à coup, j'entends une voix. Ma propre voix qui demande :
— Quand ?
Cette fois, c'est Plutarch qui répond :
— Il veut faire un exemple. Cela se passera dans le Grand Cirque, à midi, dans trois jours.
Je sursaute : trois jours ?
— Il veut nous laisser encore de l'espoir, répond doucement une voix derrière moi.
Je me retourne. Finnick vient d'entrer. Son visage a la couleur de la cendre et j'imagine soudain que le mien ne doit pas être mieux.
— Pourquoi ?!
— Snow te laisse une chance de te rendre pour sauver leurs vies, ajoute enfin Plutarch.
Tout s'explique soudain. Comme un puzzle trop parfait, toutes les pièces prennent soudain leur place. J'ai toujours été celle qu'il fallait abattre. Le ferment de révolte, la graine de rébellion.
Il s'imagine qu'avec ma mort, la rébellion s'éteindra. Ou pire encore, il sait que si je ne me rends pas, ma lâcheté publique sera telle que plus personne ne songera à m'ériger en symbole.
Le calme reviendra sur tout Panem et les Jeux pourront reprendre, encore et encore.
Contre toute attente, Finnick s'avance vers moi et me prend doucement dans ses bras, comme un ami, comme un frère. Il me murmure, comme s'il répondait à l'idée qui germe déjà en moi :
— Il est hors de question que tu cèdes à ce chantage.
Je m'écarte légèrement de lui pour croiser son regard, si beau, si bleu, si triste, mais si résolu à la fois.
— Mais Johanna et Annie ! …Peeta !
Ma voix s'étrangle encore et je maudis cette faiblesse nouvelle qui m'assaille.
— Tu sais que je ne peux pas le laisser faire ! Je ne pourrais plus me regarder en face si je restais cachée ici pendant qu'on les exécute !
— Nous avons un moyen de les sauver. Nous y travaillons depuis qu'on vous a sorti de l'arène. Nous avons un plan pour attaquer le Capitole mais, ce genre de chose prend du temps. Il nous faut des alliés sur place pour nous informer et nous guider, une tactique bien rodée et un solide groupe d'intervention, m'explique alors Plutarch. Ce message va seulement hâter notre plan. Ne t'inquiète pas. Nous allons les sortir de là.
« Comme vous les avez sortis de l'arène ! » hurle la petite voix en moi.
Je me mors les lèvres pour ne pas leur crier tout haut ce que je pense car, je sais que cela ne servira à rien. Je dis donc simplement :
— Très bien. Je vous fais confiance pour ça.
Je dois faire profil bas. Leur laisser croire que je me plie à leur décision. Mais la mienne est déjà prise : je pars dès ce soir.
Snow vient de régler le détail de plus épineux de ma liste liée à l'évasion de mes amis : les atteindre dans la forteresse où ils sont retenus prisonniers. A présent, ce problème est réglé. Snow me les offre sur un plateau. Le tout sera d'atteindre le Grand Cirque avant la date fatidique.
Et je n'ai que trois jours.
Finnick me lâche en soupirant et je sors de la pièce.
Une fois dans le couloir, je me retrouve encerclée par des centaines de personnes qui m'attendent, tendent la main vers moi pour me toucher, pour me témoigner leur soutien ou leur peine. Tous voudraient que je dise quelque chose.
Dans la foule, je reconnais Gale. Il tient Prim sur ses épaules pour lui éviter de se faire bousculer. Maman est debout à ses côtés.
Je m'avance vers eux, fendant la foule qui s'écarte silencieusement sur mon passage.
Mon visage doit parler pour moi finalement.
Et tandis que je marche vers ma famille, il se passe tout à coup quelque chose d'inattendu.
Parmi les inconnus du District 13, il y a les visages familiers des rescapés du District 12, Sae Boui-boui, les compagnons de mine de Gale, les vendeurs de la Plaque.
Quatre notes modulées s'élèvent dans le silence et des dizaines de mains, trois doigts tendus vers le ciel, se dressent au-dessus de la foule. Le chant de Rue. Le signal de la Résistance.
Je m'arrête de marcher et lentement je lève ma main en retour. Pour les remercier. Pour m'unir à eux.
Dans un geste de défi, je tourne les yeux vers Plutarch et Haymitch, immobiles sur le seuil de la pièce que je viens de quitter. Plutarch sourit mais Haymitch me fixe intensément.
Puis, je rejoins tranquillement ma famille et la foule se disperse non sans me toucher légèrement le bras au passage.
Gale repose Prim à terre et mon petit canard se jette dans mes bras. Elle me serre de toutes ses forces, sans mot dire.
Dans cette embrassade, je m'efforce de lui transmettre tout mon amour parce que je sais que c'est peut-être la dernière fois que je la vois.
