Chapitre 3
Les mensonges d'un traître
« Pour me donner l'impression d'être le plus fort ».
Le Seigneur des Ténèbres souriait et ce rictus n'augurait rien de bon. Les autres Mangemorts se tenaient sur leurs gardes. Comme moi. Nos regards se posaient sur le sol froid, immobiles. Je percevais le sifflement de Nagini, dans un coin sombre de la pièce. Le serpent était de la même humeur badine que son propriétaire. Celui-ci s'approcha de ses fidèles esclaves, s'abaissant à notre niveau.
- Ainsi donc, vous avez perdu mon journal. Où est-il ?
Le ton traîtreusement amical couvait une fureur glacée.
- Je l'ignore, maître, répondit courageusement Malefoy.
- Vous l'ignorez, Lucius ? Alors que je vous l'avais confié ?
La punition ne se fit pas attendre : le blond aristocrate se tordait à terre, hurlant de douleur. Dans le temps, le Seigneur des Ténèbres innovait dans les sorts qu'il nous réservait. Aujourd'hui, il lançait le Doloris à tout va, comme un sortilège inoffensif. Il interrompit la torture juste avant que la conscience de son serviteur ne bascule définitivement au fond du gouffre de la folie. Il connaissait les limites de chaque Mangemort.
- Je vous l'avais confié, répéta-t-il à la forme allongée et tremblante à côté de moi.
- Il… il est à Poudlard, bégaya le supplicié, en se hissant laborieusement sur ses genoux.
- A Poudlard ?
Cette fois, les pupilles ensanglantées m'épinglèrent. Je me paralysai. Contrairement aux autres Mangemorts, je savais ce que renfermait le vieux grimoire. Et surtout, je savais ce qui était advenu de lui.
- Sortez ! ordonna le maître.
Nous nous relevâmes, tel un seul homme commandé par une force divine. Quitter l'enfer nous plaisait particulièrement. Malheureusement, les doigts invisibles de l'esprit du Mage Sombre m'empêchèrent de transplaner.
- Auriez-vous omis de me transmettre une information capitale, Severus ?
Je déglutis péniblement. La disparition d'un Horcruxe n'améliorerait pas l'humeur de mon maître. Il fouilla sans ménagement mes souvenirs, me malmenant de son investigation méthodique. Je m'écroulai sous les coups qui brisaient mes défenses.
- Comment avez-vous pu le laisser faire ? gronda-t-il, alors qu'il regardait le livre désenchanté par le venin du basilic. Comment avez-vous pu, Severus ?
Je fermai les paupières, me préparant au pire. Le châtiment serait à la hauteur de la perte, je n'en doutais pas.
- Pardonnez-moi, Mon Seigneur, suppliai-je.
- Vous pardonnez ? Mais de quoi devrais-je vous pardonner ? De m'avoir trahi ? De ne pas avoir protégé une partie de mon âme ?
Je frissonnai face aux reproches. Je jouais avec le feu et j'allais me brûler, à force de m'en approcher.
- Pardonnez-moi d'être si faible sans vous, Mon Seigneur, murmurai-je.
J'ajoutai un accent de dévotion dans ma voix qui semblait lui plaire. Il s'adoucit, appréciant la dépendance que je lui manifestais.
- Je méprise la faiblesse, Severus. L'auriez-vous occulté de votre mémoire ?
- Votre force m'est indispensable, Mon Seigneur. Je ne suis que vermine rampante, sans vous.
La bouche aux lèvres inexistantes se détendit d'un sourire gelé, terrifiant.
- Certes, Rogue. Je vous ai extrait de la fange où vous pataugiez misérablement.
Pour me noyer dans un bain de sang. Je gardai mes réflexions pour moi, les recouvrant profondément d'autres pensées qu'il ne daignerait pas effleurer de sa magnificence.
- Les autres Horcruxes sont en sécurité et celui-là n'était pas important.
Il posa une main pâle sur la tête de Nagini qui se lova contre lui. Amoureusement, presque. Je me détournai de ce spectacle, patientant jusqu'au moment où je serais congédié. Cela dura une éternité et mes jambes s'ankylosaient quand l'autorisation de quitter la présence immortelle tomba enfin.
Je ne pris même pas la peine de rentrer à l'Impasse du Tisseur avant de rejoindre le quartier général de l'Ordre du Phénix. J'étais en retard de deux bonnes heures, au moins.
En arrivant dans le hall de la demeure poussiéreuse, je fus accueilli par les hurlements obscènes du tableau de Madame Black :
- Infâme bâtard ! Fils de putain traître à son sang ! Paria sans…
Le reste de la phrase fut englouti par le drap que Ginny Weasley venait de rabattre au-dessus du portrait.
- Désolée, marmonna-t-elle. Avec la fenêtre ouverte, il y a un courant d'air.
Ses explications moururent sur le bord de ses lèvres alors qu'elle croisait mon expression méprisante. Ses yeux s'attardèrent sur mon masque de Mangemort que je serrais entre mes doigts crispés. Je le rangeai rapidement dans l'une des poches de ma cape et je me dirigeai vers la salle à manger, délogeant par la même occasion les jumeaux qui tentaient d'espionner.
- Voulez-vous que je prévienne votre mère ? sifflai-je.
La menace eut l'effet escompté : les deux garçons disparurent sans réclamer leur reste.
J'entrouvrais la porte que l'exclamation de Dumbledore m'engloutissait, mélange de soulagement et de colère :
- Severus ! Vous voilà enfin !
- Il était temps, aboya le clébard. On avait presque terminé.
- Excuse-moi du retard, Black, ironisai-je. Mais pendant que certains font du ménage, moi je risque ma vie.
La figure longue et maigre vira au cramoisi.
- Vous avez eu un souci, Severus ? s'inquiéta Dumbledore, écrasant dans l'œuf ce début d'altercation.
- Rien que je ne puisse contrôler, rassurai-je.
Pourtant, je tombai plus que je ne m'assis au fond du fauteuil que j'occupais habituellement. L'inspection minutieuse du Lord Noir avait été plus virulente que les autres soirs et j'en ressortais avec un mal de tête assez puissant pour me rendre nauséeux.
- Vous disiez donc, Arthur ? reprit le directeur.
- J'ai senti une présence, la nuit dernière, pendant que je patrouillais au Département des Mystères. C'était diffus mais effrayant.
Je me massai les tempes, guère concentré. Je n'écoutai qu'à moitié les différents rapports qui restaient à communiquer. Je sursautai alors qu'une tasse fumante s'agitait sous mon nez.
- Pour votre migraine, proposa Molly, installée juste à côté de moi.
Je lui fus reconnaissant de chuchoter et je la remerciai silencieusement de son geste. Elever sept marmots avait certainement aiguisé son sens de l'observation et ses instincts maternels s'étendaient à tous les membres de l'Ordre du Phénix, moi y compris. Je bus la potion d'une traite, pour éviter de la recracher : le goût était infect. Le temps qu'elle agisse, la séance était ajournée et tous se dispersaient dans un chahut du tonnerre.
- Shackelbolt n'est pas là ? questionnai-je alors.
- Il garde la Prophétie, me renseigna aimablement Hestia Jones.
En quelle année était-elle lorsque j'avais commencé à lui donner cours ? Cinquième ? Sixième ? Elle était plus âgée que Tonks, en tout cas. Et que Siobhan. Ce souvenir me rembrunit encore davantage. Ce soir, j'aurais pu me perdre au cœur de son étreinte, au lieu de me faire malmener par un fou paranoïaque. Oh, Merlin ! Je venais vraiment de penser cela du Seigneur des Ténèbres ?
Dumbledore prit place à côté de moi, dès que la salle se déserta de ses précédents occupants. Il m'étudiait consciencieusement, comme mon maître avant lui, mais avec peut-être moins de violence.
- Voulez-vous parler de quelque chose ? s'enquit-il.
Il se gardait bien d'avancer une main compatissante près de moi. Le moment était mal choisi pour une vaine tentative d'apprivoisement.
- Qu'ai-je manqué ?
Le vieillard soupira, résigné face à mon manque de coopération. Je serais bien incapable de lui avouer que mon maître se déchaînait pour un Horcruxe détruit alors que je n'avais jamais évoqué le sujet avec lui. Ma participation dans l'exécution de ce plan macabre me paralysait de honte : sans moi, le Seigneur des Ténèbres ne serait guère immortel. Impossible de confier un tel secret, de me débarrasser d'un tel fardeau, même auprès de Dumbledore.
- Harry a été attaqué par des Détraqueurs.
La surprise me suffoqua. Les Détraqueurs étaient censés rester à Azkaban. Il leur était interdit de voyager en-dehors de la prison des sorciers.
- Et… ?
- Il a conjuré son Patronus, m'apaisa le directeur. Ce qui le place dans une situation délicate. Cornélius Fudge le convoque à une audience qui décidera de son sort. Il pourrait être renvoyé de Poudlard pour avoir utilisé de la Magie devant un Moldu.
- Ridicule !
Je n'étais pas opposé à l'exclusion du gamin. Cela m'enlèverait une fameuse épine du pied. Mais je doutais que le reste du monde magique pense comme moi. De plus, exposer le gosse à la convoitise du Lord Noir nous précipiterait au cœur du chaos.
- Dans quelques jours, il sera ici, conclut Dumbledore. Je crois avoir assez d'influence auprès du Département de la Justice.
Je lui faisais entièrement confiance à ce niveau-là. Il pourrait convaincre un troll des montagnes d'échanger son gourdin contre un bouquet de fleurs.
Je me levai, dissimulant un bâillement.
- Je vais y aller aussi : Pettigrow guette certainement mon retour.
- Faites attention à vous, me conseilla-t-il. Il est fourbe.
- Pas autant que moi, ricanai-je, sarcastique.
Je transplanai avant que mon supérieur n'ait la possibilité de répliquer quoi que ce soit.
Je m'interrompis dans la préparation de la potion de Somnolence, pour pivoter vers Pettigrow. Il me fixait de ses petits yeux calculateurs et chacun de mes gestes semblait être soupesé méticuleusement. Je perdis patience.
- Que veux-tu ? soupirai-je, les nerfs à vif.
- Ne le prends pas comme cela, Servilus.
Le sort qui l'atteignit le plaqua contre le mur, au-dessus du sol. Ses jambes courtes s'agitaient frénétiquement dans le vide et il couina comme un cochon sur le point d'être égorgé.
- Ne m'appelle plus jamais ainsi, grondai-je, menaçant. Je pourrais te faire regretter ta venue au monde.
- Laisse-moi descendre, Rogue, supplia-t-il.
Je le libérai d'un mouvement fluide de ma baguette et il s'écroula lourdement.
- Au lieu de m'observer béatement, tu devrais faire un peu de ménage. Te rendre utile.
Le rat me fusilla du regard mais il n'osa pas s'opposer à moi. Sa main d'argent se serrait convulsivement, désireuse de m'étrangler. Je lui dédiai un rictus moqueur.
Un hibou Grand Duc interrompit cette passe d'armes ennuyeuse et je lui ouvris la fenêtre. Une patte dédaigneuse me tendit un parchemin.
- Qui est-ce ? interrogea Pettigrow, en s'approchant.
L'enveloppe portait le sceau de Poudlard, ce qui me fit froncer les sourcils. Dumbledore aurait-il oublié qu'un espion campait chez moi ?
- Je ne pense pas que cela te regarde.
Une étincelle triomphante s'alluma dans la pupille terne.
- Le Seigneur des Ténèbres sera surpris que tu lui caches certaines choses.
Le sous-entendu flotta entre nous et je me retins de lui jeter un sortilège de mon cru qui le réduirait définitivement au silence. Lentement, très lentement, je lui remis la lettre que je n'avais pas encore dépliée. Si le vieux fou avait écrit des informations compromettantes, il signait mon arrêt de mort.
Pettigrow jubilait en lisant à voix haute les quelques lignes de la missive :
« Cher Severus,
Malgré votre candidature enthousiaste pour le poste de professeur de Défense contre les forces du Mal, je ne peux satisfaire votre demande.
En effet, cette année, l'enseignement de cette matière sera assuré par Mademoiselle Dolorès Jane Ombrage.
Bien à vous,
Albus Dumbledore ».
C'en suivait la multitude de ses titres et récompenses, toujours pompeusement ajoutés à la fin de chacune de ses lettres. Je le soupçonnais d'être très fier de ces dénominations étincelantes et parfaitement inutiles. Etait-il bien nécessaire de savoir qu'il se trouvait sur des cartes chocogrenouilles ?
Pettigrow ricana méchamment de ma déconvenue mais je l'ignorai. La potion que je réalisais réclamait toute mon attention. Penché au-dessus du chaudron bouillonnant, je m'offris le luxe de baisser ma garde, assuré de ne pas être surpris dans un moment de faiblesse.
Qui était cette Dolorès Ombrage ? La préférer à moi - alors que Dumbledore m'avait assuré que la place me reviendrait cette année - signifiait qu'elle devait posséder d'énormes connaissances et capacités en Défense contre les forces du Mal. Parce qu'avec le retour du Seigneur des Ténèbres, engager des incapables relevait d'un acte suicidaire. De plus, le directeur n'ignorait pas que mon maître réclamait ma nomination pour cet emploi. Comment lui annoncer que je venais d'échouer, alors qu'il me faisait déjà si peu confiance ? Je tressaillis à cette pensée, terrifié soudain.
