- 4 -

A son grand mécontentement, Rose n'avait pas pu les accompagner, tout ceci étant manifestement une affaire d'hommes où elle n'avait pas sa place. D'ordinaire, le Docteur était le premier à pourfendre ces stupidités sur la "vraie" place des femmes en prenant exemple sur la Reine, mais là il était resté silencieux. Désolée et désœuvrée, Rose avait fait rapidement le tour des quelques habitations carrées aux jolis toits de tuiles avant de gagner la plage où elle avait trouvé plusieurs personnes qui ravaudaient des filets, repeignaient des barques ou vidaient des poissons avant de les faire sécher. Elle proposa timidement son aide pour s'occuper. Un pêcheur accepta qu'elle peigne son bateau, puis un autre lui demanda de l'aider avec les filets, puis plusieurs femmes vinrent l'emmener avec elles car elles s'étaient faites curieuses de l'arrivante.

— Vos amis sont-ils là pour tuer le Nian Shou ?

Comme un barrage qui cède, la parole des villageois se libéra. C'est là que Rose apprit tout ce que les gens disaient sur la féroce Bête de l'An. Comment elle revenait chaque année décimer leur population par vengeance, parce qu'un homme de leur village avait tué le compagnon du dragon il y avait des siècles. Comment ils vivaient dans la crainte à cette période, la peur de perdre leurs maigres biens, leur masure ou leurs proches. Combien ils étaient sûrs chaque année qu'ils allaient tous disparaître brûlés dans les flammes… et que leur modeste hameau toujours plus réduit serait cette année, ou la suivante, définitivement rayé de la carte…

C'était peut-être des programmes, mais Rose ressentait leur anxiété comme réelle. Elle leur demanda comment ils se défendaient. Ils dirent que le Dragon était trop grand et trop puissant. Que tous ceux qui essayaient de le combattre étaient tués et mangés et qu'ils ne pouvaient que fuir pour espérer sauver leur vie. Mais, comme ils étaient maudits à cause de leur ancêtre, le Nian Shou semblait toujours les retrouver même s'ils construisaient leurs maisons plus loin sur la côte.

Puis, ils semblèrent tous s'éveiller d'une sorte de torpeur en découvrant que le Soleil était beaucoup plus bas sur l'horizon maritime qu'ils ne l'avaient escompté. Ils se levèrent en hâte, ramassant leurs ustensiles, paquets et baluchons en lui criant qu'il fallait partir vite et que c'était "bientôt l'heure". Comme elle avait promis d'attendre le Docteur qui n'aimait guère qu'elle vagabonde sans lui dire où, elle resta un instant indécise à les regarder fuir sans savoir quoi faire. Mais heureusement la silhouette de leur guide remontait la plage dans sa direction.

— Où est le Docteur ? questionna-t-elle en le voyant revenir tout seul.

— Il arrive… N'allez-vous pas avec les habitants ?

— Non. Je l'attends ici. J'aime bien les plages. C'est apaisant…

Bo-Shen baissa la tête et sembla sur le point de faire un commentaire. Elle le surprit et il ferma la bouche en se grattant la nuque. Elle lui adressa un regard silencieux mais pressant qui signifiait qu'il ferait mieux de parler tout de suite. Se voyant acculé par tant de grâce dont il n'avait plus l'habitude, il changea de tactique en répondant avec une audace qu'il n'avait jamais montrée avant :

— Mais j'allais dire "enfin seuls", bien sûr !

— Ha ha, cette vieille ruse pourrie ! Pas de chance pour vous, elle ne marche pas sur moi !... J'avais un ami qui réagissait exactement pareil que vous. Vous me le rappelez beaucoup d'ailleurs. Pas physiquement mais… dans l'attitude, vous voyez ?

— Vous aviez ?

— Oui, j'avais. Il est mort en donnant sa vie pour nous.

— Parlez-moi de lui. Comment était-il ? Est-ce qu'il vous manque ? s'enthousiasma-t-il avec un étrange sourire curieux et peut-être un peu trop pressant, comme si le fait qu'elle venait de plomber l'ambiance ne comptait pas du tout.

— Bien sûr qu'il me manque, éluda-t-elle d'un ton un peu plus dur. C'est un peu le problème du deuil, vous savez. Il faut arriver à faire avec les gens qui ne sont plus là.

Parce qu'il était légèrement idiot sans doute, Bo-Shen lui sourit toujours tandis qu'elle effaçait des larmes du dos de la main comme une enfant boudeuse, mécontente de s'être laissée voir dans un moment de faiblesse. Puis il regarda de biais vers la plage s'aperçut que le Docteur les rejoignait déjà de ses longues jambes infatigables.

— Vous êtes toujours en colère, cela ne doit pas faire longtemps… observa-t-il. La question vous semblera idiote mais… Êtes-vous sûre qu'il est mort ? Certaine qu'il ne s'est pas réveillé plus tard, comme moi, abandonné avec rien d'autre que des cadavres et des questions sans réponse ?

Alors qu'il se tenait debout devant elle, quelque chose passa dans ses yeux. Rose, incapable de contenir la soudaine émotion qui l'avait prise à la gorge, ouvrit la bouche en le considérant avec une surprise non feinte. Un frémissement rida son front et la ligne épaisse de ses sourcils sombres. Pourquoi avait-il dit cela ? Non. Comment pouvait-il dire cela ?

— Pourquoi êtes-vous en train de la faire pleurer ? s'alarma le Docteur d'un ton sec en le fixant d'un œil charbonneux.

Le Beau-Chêne resta debout sans ciller face à l'Orage qui s'approche.

— Peut-être pour que vous puissiez la consoler… répondit leur guide, sibyllin, en lui tapant sur l'épaule. J'aurais bien réclamé le dernier baiser du condamné mais… vous aurez sous doute un peu plus de chance que moi sur ce plan… Rentrez au village, moi je reste là. Les eaux frémissent déjà : il est un train de remonter des profondeurs.

D'une main, il atteignit une sorte de fourreau dans son dos, dont il sortit un bâton court sculpté dans un métal sombre mais avec la même garde et la même taille qu'une épée droite. Un peu m'as-tu-vu, il la fit tournoyer en l'air, avant de la présenter devant eux avec fierté.

— Voici "Dragon docile", forgée avec le minerai d'une météorite. J'espère furieusement que le nom me portera chance[7].

Le jeune homme s'inclina légèrement pour les saluer puis, mû par une inspiration subite, du bout de ses doigts, fit voler vers eux un impertinent baiser, avant de se détourner.

La mer semblait effectivement un peu plus remuante et agitée, mais le Docteur leva les yeux au ciel tandis que le petit inconscient s'approchait du rivage bouillonnant. Éperdue et ses grands yeux marrons mouillés, Rose s'accrocha aux revers de sa veste en les empoignant fermement pour l'obliger à l'écouter.

— Il faut l'aider ! dit-elle avec un sentiment d'urgence irrationnel.

— Je n'aide pas les idiots qui te font pleurer…

— Il va mourir !

Il la serra dans ses bras en lui caressant doucement les cheveux, ce qui lui permettait de masquer ses propres émotions.

— Rose, dit-il d'une voix apaisante. Ce n'est qu'un jeu de réalité virtuelle. J'ai le pouvoir de tout arrêter immédiatement en six mots. Je crois qu'il est temps de les utiliser pour rentrer, tu es bouleversée et je ne voulais pas cela...

En six mots ? Vous avez déjà dit ça à Harriet Jones… C'est une bonne blague gallifréenne ou quoi ? C'est ça que vous avez dit au chef du village ? Vous trouvez pas que le dragon a l'air fatigué ?[8]

— Non, ça en fait dix, s'amusa-t-il. Mais c'était une bonne idée ! Je crois qu'il faut qu'ils reprennent simplement confiance en eux… Que tout le monde reprenne confiance en soi… ajouta-t-il avec un petit coup d'œil embarrassé.

Là-bas, près du rivage, où l'eau infatigable et audacieuse venait inlassablement embrasser le sable avide et assoiffé, le jeune homme était à demi-tourné comme pour surveiller à la fois ce qui pouvait venir de la mer et ce qu'ils fabriquaient tous les deux.

Comme elle tournait la tête pour se dégager de son étreinte, les lèvres recouvertes de larmes de Rose effleurèrent la joue du Docteur, sans doute involontairement. Elle n'était pas petite, et parvenait toujours à se nicher dans son cou. Son souffle chatouilla le faible début de barbe qui était le sien avant de dire tranquillement, pince-sans-rire :

— Cela m'étonne que vous sachiez ce qu'est un "mot de sécurité"...

— Quoi ? s'étouffa-t-il en se reculant instinctivement. Toi, comment tu sais ça ?!

— Jack m'en a parlé…

— Quoi ?! réitéra-t-il. A quelle occasion ?

— Je crois qu'on appelle ça une conversation…

— Rose ! Je ne plaisante pas ! Est-ce qu'il a essayé de… ?

— Ah ? Donc vous voulez bien qu'on parle sérieusement maintenant ?

— Oui ! Et tout de suite !

— D'accord ! souffla-t-elle avant d'attraper sa tête dans ses mains pour planter un baiser humide sur ses lèvres surprises.

.

Au bord des vagues, leur spectateur avait étouffé un "Oui !" de victoire en voyant que Rose avait pris l'initiative. Apparemment, le Gallifréen avait du souffle à revendre… et de les voir ainsi lui donnait littéralement le frisson. A moins que...

Bo-Shen ressentit le déplacement d'air dans son dos. Au-dessus d'une mer étale d'un noir d'encre, que les rayons d'une lune énorme calligraphiaient de reflets argentés miroitants, la tête orgueilleuse aux lèvres épaisses du dragon Nian Shou émergea du flot en émettant à peine un bruit de gouttelettes.

Bo-Shen l'avait vu du coin de l'œil. Levant son épée de la main gauche, du bout de l'index, il fit tourner la portion rotative située juste au-dessus de la garde qui semblait glisser comme un barillet. Puis, la tenant à deux mains tandis que l'arme chantait, il se plaça devant la gigantesque tête aux moustaches frémissantes, qui venait d'ouvrir la gueule. Au fond de la gorge rose de l'animal dressant son cou sur une hauteur de plusieurs mètres, une lueur rougeoyante apparaissait déjà tandis que des yeux aux pupilles fendues commençaient à s'allumer de fureur.

— Alors, ma belle, murmura-t-il entre ses dents, toujours pas de préliminaires, hein ?

...


Notes de l'auteur

7] Également appelée la Masse du Dragon, il s'agit d'une sorte d'épée magique dont le fonctionnement est quasi "sonique" puisqu'elle semble utiliser les vibrations pour causer des dégâts. Les masses sont considérées comme des armes de sage car elles blessent mais ne sont pas spécifiquement dessinées pour tuer comme les sabres ou les épées.

[8] Référence directe Doctor Who S2E0 - premier épisode dans lequel apparaît le Dixième et où il met fin à la carrière de Mme le Premier Ministre parce qu'elle a fait tirer détruire un vaisseau alien qui n'était plus un danger.