Chapitre IV

Cara tenta de garder ses distances après leur retour au Palais. Elles devaient encore attendre le retour de Zedd et de Richard, mais elle, ne tenait pas en place et se portait volontaire pour de longs raids qui la tenaient loin d'Aydindryl la journée durant

Chaque jour, elle galopait un peu plus loin, jusqu'au jour où elle partit si loin à l'est, qu'elle sut que, si elle poursuivait sa route, elle ne pourrait pas rentrer au Palais avant le jour suivant. Elle se pencha en avant, pratiquement debout sur ses étriers, se sentant en proie à une force mystérieuse, prête à céder au chant des sirènes : il la tentait, lui soufflait à l'oreille de continuer sa route. De continuer à galoper. De tout laisser derrière elle. Elle était pratiquement sûre que Kahlan ne remarquerait pas son absence si elle ne revenait pas pour la nuit.

Elle descendit de son cheval et s'arrêta, pendant de longues minutes : une main sur son agiel, l'autre tenant fermement les rênes de son cheval, à la limite de cette frontière imaginaire. Elle laissa le vent souffler dans ses mèches blondes, les yeux rivés sur un point indéfini de l'horizon, les rayons du soleil couchant lui réchauffant le dos.

Un aigle lança un cri perçant comme il passait au-dessus de sa tête, haut dans le ciel, la tirant de son semblant de transe.

Puis, elle secoua la tête et fit faire demi-tour à son cheval.

Aydindryl n'était pas un lieu pour une Mord'sith.


Kahlan passa les premiers jours avec ses filles et sa sœur. Elle était heureuse de passer du temps avec Dennee et aurait souhaité pouvoir lui parler de ce qu'elle avait vu dans le puits, mais elle ne pouvait s'y résoudre. Elle avait besoin de temps pour y réfléchir avant de pouvoir en discuter avec qui que ce soit.

Et plus particulièrement... avec Cara.

Elle surveillait les aller-retours de la Mord'Sith. C'était son Palais, après tout, sa ville. Rien ne se passait ici sans que la Mère Inquisitrice ne fût au courant.

Elle regardait sa silhouette rigide s'éloigner à cheval d'Aydindryl, tous les matins, vers l'est. Toujours vers l'est : c'était là qu'étaient Richard et Zedd. Et chaque soir, quand le soleil commençait à se coucher, elle craignait que la Mord'Sith de revienne pas. Mais elle revenait toujours.

Elle aurait voulu que Cara se résoude à venir se joindre à elles, mais elle préférait la laisser en paix pour le moment.

Seulement quelques jours plus tard, Dennee reprit la route : elle souhaitait retrouver sa famille. Elle était au Palais depuis bientôt six semaines et il était temps qu'elle reparte. Cara prit bien sûr, grand soin d'être absente au moment des adieux.

Cette même nuit, après que les filles fussent couchées, Kahlan partit à la recherche de Cara.

Ce fut une nuit de révélations, pour toutes les deux, mais en particulier pour Cara, qui réalisa que, peut-être, elle avait été bien aveugle d'ignorer ce qui était sous ses yeux depuis très longtemps.


Tout commença par une innocente réflexion de Cara.

Habituellement, elle faisait tout son possible pour éviter les sujets qui devaient être abordés.

À commencer par, ce que pouvait ressentir Kahlan quant à la possibilité que Richard ait des fils avec une autre femme. D'ailleurs éviter d'évoquer les sentiments de Kahlan, concernant n'importe quel sujet, était une règle que Cara suivait autant que possible et cette fois-ci, elle était d'autant plus convaincue de son intérêt à la suivre.

C'était sans dire que le Seigneur Rahl pouvait faire ce que le Seigneur Rahl souhaitait ; prendre des amantes et avoir des enfants avec qui bon lui semblait. Épouse ou non. C'était une vérité ancrée au plus profond de Cara. Cependant, elle sentait quelque chose au fond d'elle se rebeller à cette idée. Elle commençait à distinguer deux camps, là où elle était pratiquement sûre, ne devoir en voir qu'un. Elle aurait préféré que les choses restent comme elles étaient et ne jamais voir ces deux camps, ou peut-être d'être sûre qu'elle choisirait celui de Richard.

Deuxièmement, mais non moins important, il y avait tout ce qu'il s'était passé sur le chemin de retour depuis le repère de Shota. Cela allait de la jalousie mal dissimulée de Kahlan, à ce qu'il s'était passé dans le puits, en passant bien sûr, par la longue après-midi de voyage passée sur le même cheval qui avait conduit Cara dans un étang, presque en transe, suite au contact prolongé qu'elle avait eu à subir avec l'inquisitrice.

Mais en essayant d'éviter ces pièges, par inadvertance, Cara tomba dans un autre, peut-être même, plus dangereux encore.

Elle s'inquiétait pour les filles. Elles étaient heureuses ici, trop heureuses. Cara savait que la vraie vie ne ressemblait en rien à cela. La vie apportait endurcissement et douleur, tourment et misère, et elle s'inquiétait de ce que le prochain Seigneur Rahl, probablement une fille de Richard et Kahlan, n'y soit pas préparé. Qu'il soit plus tard, un faible tout ça à cause de la douceur de son enfance.

Elle ne savait pas exactement comment exprimer son inquiétude, parce qu'elle avait côtoyé Richard et Kahlan assez longtemps pour savoir que des gens biens ne pouvaient refuser une enfance heureuse à leurs enfants, mais ces filles portaient la magie des Rahl et des Inquisitrices en elles. Elles étaient trop puissantes. Elles n'auraient pas d'égal. Elles pourraient bien devenir aigries si on ne les préparait pas à faire face à la réalité : la solitude qui venait irrémédiablement en étant une Inquisitrice ou un puissant membre de la famille Rahl. Pire encore quand on était les deux à la fois.

Cara avait appris de nombreuses choses ces dernières années, depuis qu'elle avait quitté ses sœurs pour commencer et puis, plus tard, en compagnie de Richard, Kahlan et Zedd. Elle avait vu ce que la solitude pouvait faire aux gens. À ceux qui n'étaient pas prêts à faire face à son emprise.

Elle leva les yeux au ciel à ces pensées parce qu'elle aurait préféré s'arracher les ongles plutôt que d'aborder pareil sujet avec Kahlan.

C'était inhabituel venant d'elle, une Mord'Sith de son rang, de se préoccuper des sentiments de trois ennuyeux petits parasites.

Mais elle servait la maison Rahl et il était de son devoir d'aborder le sujet. Elle l'aborderait donc.

Elle prit son verre de vin et le souleva, s'éloignant de la table où elles avaient pris, juste toutes les deux, leur repas. Cela faisait bientôt deux heures que Kahlan avait souhaité bonne nuit aux filles. Depuis, elles s'étaient assises à cette table, avaient dîné, discuté des maigres nouvelles venant de Richard et de Zedd, mais aussi des récents événements et elles s'étaient tenues compagnie.

Kahlan avait d'abord été sur la réserve avec Cara. Presque timide. Cela avait rendu la Mord'Sith vigilante. Mais la nuit s'avançant, Kahlan s'était petit à petit considérablement détendue, abordant nombres de sujets sans importance.

Cara, de son côté, s'était surtout contentée de hocher la tête et d'écouter. De regarder Kahlan raconter des histoires sur les filles, le Palais, Zedd et un million d'autres choses. Cara avait le sentiment que, ces derniers temps, la Mère Inquisitrice recherchait sa compagnie lors de chacune de ses visites, mais ce n'était pas possible. Elle avait Richard et les filles.

« Kahlan, est-ce que tu vas toujours protéger comme ça tes filles ? demanda-t-elle faiblement. »

Elle put déceler, rien qu'en voyant l'éclair de colère passer dans ses yeux, la tension tendre ses épaules.

Kahlan ne permettait à personne de remettre en question l'éducation de ses filles, pas même à leur père. Mais c'était Cara. Kahlan détourna son regard un instant, et quand elle croisa de nouveau celui de sa vis-à-vis, il n'y avait plus que de la curiosité dans ses iris bleues.

« Protéger ?

- Peut-être pas protéger, dit Cara en haussant les épaules. Je veux dire Richard et toi. C'est improbable que cela ne se reproduise jamais. »

Ce qu'elle voulait dire, c'était que pour une Mère Inquisitrice aussi puissante que Kahlan, il serait impossible de retrouver quelqu'un d'assez courageux et d'assez stupide pour l'aimer. Et pour Kahlan, de l'aimer en retour. Le poids que Richard avait enlevé à Kahlan en lui donnant trois filles en parfaite santé, était un don du ciel. Un miracle qui pourrait bien finir par blesser leurs enfants, si elles grandissaient en croyant pouvoir elles aussi vivre plus tard ce que vivaient leurs parents.

Kahlan comprenait ce que voulait dire Cara. Le devoir de régénérer la lignée des inquisitrice étaient un lourd fardeau à porter. Elle savait de quoi elle parlait.

Elle savait ce que son amour faisait : elle avait vécu la majorité de sa vie dans la crainte de ses propres pouvoirs.

Cara lui avait dit un jour que l'expérience l'avait rendue plus forte, mais que cela avait certainement eu un prix.

Elle se leva et se rapprocha de la Mord'Sith. C'était quelque chose qu'elle avait cessé de remettre en question : cette habitude qu'elle avait de graviter autour de la blonde, de sans cesse chercher sa proximité. Elle était certaine d'être capable la retrouver, les yeux bandés, dans une salle bondée. Si elle n'était pas la Mère Inquisitrice des Contrées du Milieu, elle savait qu'elle suivrait probablement Cara partout, comme sa fille Doly le faisait déjà : continuellement et sans honte.

« Je sais ce que tu veux dire, Cara. Mais ils ont tort, tu sais. »

Il y avait comme une pointe de résignation dans sa voix. Elle se rapprocha de la grande fenêtre, laissant son regard accrocher la pleine lune, haute dans le ciel.

« Toutes ces histoires sur les inquisitrices, incapables de retenir leur magie... précisément, ce ne sont que des histoires, des contes. Je le dirai à mes filles le moment venu, je leur expliquerai. »

Cara était confuse, elle se rapprocha un peu plus de Kahlan, qui la regardait maintenant, cherchant ses yeux, attendant que la Mord'Sith comprenne ce qu'elle venait de dire. Cara y vit quelque chose de nouveau. Quelque chose qu'elle avait vu dans les yeux de centaines de personnes, dans cette autre vie qu'elle avait tentée d'effacer ces six dernières années. C'était de la douleur, mais pas la souffrance physique, l'autre type de souffrance, celle qui venait une fois que le corps ne sentait plus rien.

« J'ai appris à me contrôler il y a des années, murmura Kahlan, le regard toujours ailleurs. »

Cara demeura silencieuse un instant. Elle n'était pas certaine d'avoir compris.

« Tu veux dire que tu peux... elle fit un geste rapide avec ses mains, ne souhaitant pas utiliser de mots crus qui s'embarrasserait pas l'Inquisitrice... et garder le contrôle sur ta magie ? »

Kahlan se contenta de hocher la tête. Puis, elle rit, mais c'était un rire étrange, dépourvu de toute joie.

« J'ai même découvert que, parfois, il n'y avait rien à contrôler. »

Cara se renfrogna à cette confession. Elle s'éloigna de Kahlan et se dirigea vers la table pour se resservir du vin. Elle pensa qu'elle devrait peut-être tuer Richard s'il était assez stupide pour coucher avec une femme pareille et ne pas lui donner le plaisir qu'elle méritait.

Elle tendit le pichet à Kahlan.

Kahlan secoua la tête et se sourit à elle-même en regardant son verre vide.

« Je pense que j'en ai eu assez pour ce soir. »

En réalité, elle en avait peut-être eu déjà trop. Et c'était dommage, vraiment, parce que le vin la rendait mélancolique, alors qu'elle avait plutôt été euphorique ces jours derniers.

Cela semblait se produire chaque fois que Cara était dans les parages. Elle relâchait sa garde. Elle savait pouvoir faire entièrement confiance à la Mord'Sith : cette dernière ne laisserait rien lui arriver, elle n'avait pas besoin de garder le contrôle d'elle-même, de se maîtriser quand Cara était avec elle, prenant soin d'elle.

Elle n'était pas sûre de quand cela s'était produit, mais Cara était son refuge. Elle l'était depuis longtemps. Bien plus longtemps qu'elle ne pouvait l'admettre.

Elle secoua la tête à cette pensée. Mais c'était la vérité : elle pouvait se laisser complètement aller avec Cara. Pour quelqu'un qui avait passé toute sa vie à exercer un étroit contrôle sur elle-même, c'était reposant et libérateur. Et c'est pourquoi, quand elles étaient ensemble, Kahlan finissait par trop parler et, par trop boire.

Par trop ressentir.

Cara avala son verre de vin et prit appui contre la table, face à Kahlan.

« Tu veux dire que Richard... »

Mais Kahlan l'interrompit avant qu'elle n'aille plus loin. Elle s'approcha et posa une main sur l'épaule de Cara.

« Je n'ai pas envie d'en parler, dit-elle avant de prendre sa respiration. Nous devrions parler de ce que j'ai vu dans le puits Cara, continua-t-elle regard fuyant, confirmant ce que Cara savait depuis le début. Cela te concerne aussi. »

Mais Cara haussa seulement les sourcils, les lèvres pincées. Elle n'était pas certaine de vouloir savoir ce que Kahlan avait vu et elle ne se laisserait pas distraire. Kahlan tentait clairement de changer de sujet. Cela aurait fonctionné quelques saisons en arrière, entre deux femmes totalement différentes de ce qu'elles étaient aujourd'hui, mais maintenant tout n'était plus aussi simple.

Tout avait prit une autre dimension, pensa Cara frustrée.

Elle se déchaîna, sans raison apparente, le sarcasme prenant le dessus.

« La Mère Inquisitrice refuserait-elle de révéler une vérité ? Que penseraient les dévoués citoyens d'Aydindril s'ils l'apprenaient, siffla-t-elle. »

Kahlan lui lança un regard noir, retira sa main et recula d'un pas. Elle détestait quand Cara l'appelait par son titre.

« Ne m'appelle pas comme ça, demanda-t-elle sur un ton dur.

- J'arrête. Mais tu dois t'expliquer. »

Cara tendit sa main gauche, ses doigts désignant la chaise, invitant la jeune femme à s'asseoir près d'elle. Elle n'était pas certaine de savoir pourquoi elle souhaitait aborder ce sujet avec Kahlan, mais elle sentait que c'était important. Comme si c'était quelque chose qu'elle devait savoir.

« Y a-t-il vraiment quelque chose à expliquer ? »

Kahlan laissa échapper un faible rire. Une fois de plus, il n'y avait aucune joie dans ce rire, mais elle resta cependant à côté de Cara. Elle baissa le regard un moment puis releva la tête pour soutenir le regard calme et clair de la Mord'Sith.

Elle n'était pas gênée de parler de sa vie intime avec elle. Elle n'avait pas de secret pour Cara. À l'exception du fait qu'elle en avait, bien sûr, mais uniquement parce qu'elle savait qu'il y avait des vérités que la Mord'Sith se fichait d'entendre.

« C'est juste que ça n'arrive pas à chaque fois, Cara. C'est normal, nous sommes mariés depuis pratiquement sept ans. »

Cara cligna des yeux, surprise. Elle tenta de ne pas réagir. Si elle, dormait dans le même lit que la Mère Inquisitrice, cela arriverait à chaque fois. En fait, la plupart des nuits, cela arriverait plusieurs fois. Cara se redressa pour mettre un peu de distance entre elles.

« Je dois parler au Seigneur Rahl. Il a, à l'évidence, besoin d'être conseillé. »

Elle murmura la dernière partie alors qu'elle s'éloignait de la table.

« Oh, non ! Non, tu ne diras rien ! »

Kahlan plaça une main sur le bras de Cara, l'arrêtant et la retournant face à elle. La blonde tenta de libérer son bras, mais Kahlan le tenait fermement.

« Cara, cela arrive dans tous les mariages, tu sais qu'une partie de la passion disparaît avec le temps, dit-elle en secouant ses épaules, détournant le regard. C'est différent avec les femmes, de toute façon. »

Pour la première fois depuis que Cara la connaissait, l'Inquisitrice semblait fragile. Petite.

Cara était juste trop choquée pour comprendre quoi que ce soit.

C'était le genre de conversation qu'elle n'aurait jamais voulu avoir avec Kahlan.

« Donc, Richard...? »

Kahlan rougit et regarda ailleurs, mais interrompit la Mord'Sith avant qu'elle ne poursuive. C'était une bonne chose, Cara n'était même pas sûre de la fin de sa question.

Kahlan répéta simplement ce qu'elle venait de dire.

"Tu sais comment cela se passe. C'est différent pour les hommes."

Cara ne répondit même pas. Elle recula d'un pas avant de faire quelque chose de complètement insensé. La pensée que Richard puisse être avec Kahlan, sans se préoccuper de savoir si sa femme était satisfaite, fit refluer son sang dans ses pieds. Ou peut-être que cela le lui fit refluer à la tête parce que tout à coup, elle eut le sentiment d'être sur le point d'exploser. Mais elle n'était pas assez confuse pour ignorer l'accent étrange que Kahlan mettait sur certains mots, sa formulation, le choix de ses mots.

« Qu'est-ce que tu sous-entends, Kahlan. »

Sa voix était plate, dangereuse. Kahlan recula avant de lâcher enfin son bras.

« Richard et moi, nous n'avons pas partagé le même lit depuis quelque temps. Il a ses propres appartements. Je... nous... il voulait encore... tu sais ? »

Elle rougit un peu à sa propre confession.

Bien sûr qu'il voulait encore. Ça, Cara pouvait le comprendre.

« Mais nous n'avons pas dormi ensemble depuis un certain temps. Je lui ai dit qu'il pouvait trouver d'autres... »

Il y eut une pause, un soupir. Kahlan fronça les sourcils. Elle sembla confuse, un instant.

« Je pensais que tu le savais. »

Elle regarda Cara, la tête légèrement penchée sur le côté, comme si elle reconsidérait quelque chose.

« Depuis quand ? », demanda Cara.

Elle ne voulait pas en entendre davantage, mais elle semblait tout simplement incapable de mettre un terme à cette conversation.

« Depuis plus de deux ans. Ça n'a jamais vraiment été pareil après la naissance des jumelles. »

Kahlan prit une inspiration avant de poursuivre sa confession.

« Je pensais que toi et lui... Je sais que Richard a quelqu'un d'autre dans sa vie maintenant. Il y a eu des rumeurs sur Richard avec une Mord'Sith. J'ai pensé que c'était la raison pour laquelle il passait plus de temps à D'Hara... que tu... qu'il... »

Maintenant c'était Kahlan qui faisait de vagues gestes avec ses mains.

Cara mit un petit moment avant de comprendre, parce que sérieusement ?

C'était trop d'informations à encaisser, mais quand finalement elle comprit, elle ne put s'empêcher de réagir.

Ses yeux s'ouvrirent comiquement. Le choc et la surprise se lisaient sur le visage de Cara.

« Quoi ! »

Mais alors, presque immédiatement, son ton s'adoucit.

« Tu as tort Kahlan. »

Tellement incroyablement tort. Et ce, sur de nombreux points.

Il y eut un long silence.

« Je le comprends maintenant, dit doucement Kahlan, employant encore ce ton étrange qui semblait modifier sa voix de plus en plus ces derniers temps. »

Elles se fixèrent, choquées par la conversation qu'elles venaient d'avoir.

Par les révélations.

Dans le puits, avec Shota, Kahlan avait vu un présent qui pouvait exister, un futur en construction, mais rien sur le passé. Toutes ces années, elles avaient supposé que Cara, que Cara et Richard... elle secoua la tête pour chasser cette image, libérer un souffle qu'elle semblait avoir retenu dans ses poumons durant toutes ces années.

Cara aussi avait besoin de réfléchir à tout cela. Elle avait pensé que Kahlan serait dévastée à l'idée que les fils de Richard ne soient pas aussi les siens, mais elle devait maintenant réexaminer ses suppositions. Finalement, il semblait qu'elle eût fait de nombreuses hypothèses incorrectes.

Elle se déplaça lentement, en évitant Kahlan pour rejoindre la porte et ne se retourna qu'une fois sur le seuil.

« J'ai besoin d'un peu d'air frais », dit-elle avant de sortir de la pièce.

La vie avait toujours été un jeu d'échec pour Cara. Aussi longtemps qu'elle savait qui était les joueurs et quelles pièces restaient sur le plateau, tout allait bien. Tout allait plus que bien, en fait. Elle avait l'habitude d'avoir toujours dix coups d'avance.

Elle n'aimait pas découvrir que le jeu avait changé et qu'elle était la seule à ne pas être au courant.

D'aussi loin qu'elle connaissait Kahlan, il y avait toujours eu Richard et quoi qu'il pût y avoir entre elles n'importait peu parce que Kahlan était la femme du Seigneur Rahl. Aussi intouchable que les étoiles dans le ciel.

Si Richard n'était plus un paramètre de l'équation, Cara n'était pas sûre de ce que cela impliquait pour elle.

Rien de sûr, voilà quoi, pensa-t-elle.


Ce fut au milieu de la nuit que Cara se réveilla.

« Maman Cara. »

Ce n'était qu'un murmure, mais accompagné par de petites mains tirant le drap qui la couvrait. Cara cligna des yeux, confuse. Une seule personne osait l'appeler ainsi : la plus jeune fille de Richard et Kahlan : Doly.

Cara ne savait pas pourquoi, mais depuis que la fillette avait appris à parler, elle l'avait toujours appelée ainsi. Elle avait dû devenir très vieille et très douce ces dernières années, pensa-t-elle en se renfrognant, parce qu'elle n'avait jamais pensé à lui dire d'arrêter. Encore pire, elle ne l'avait même pas entendue entrer dans sa chambre.

Peut-être qu'elle n'aurait pas dû boire autant de bières après avoir quitté Kahlan.

"Qu'est-ce qu'il y a Doly?"

Elle prit la fillette dans ses bras, la soulevant alors qu'elle se levait, heureuse d'avoir enfilé quelque chose pour dormir. Ce n'était pas la première fois que l'une des filles pénétrait dans sa chambre sans prévenir et pour cette raison, Kahlan avait insisté sur le fait qu'elle porte toujours quelque chose au lit.

Cara roula des yeux au souvenir de cette conversation : Cara debout dans sa chambre, imperturbable, complètement nue et Kahlan toute rouge essayant difficilement d'éviter de baisser les yeux.

Cela avait été une bonne journée. Kahlan avait baissé le regard deux fois.

Mais Cara pouvait maintenant admettre que c'était une bonne idée.

Elle caressa gauchement la tête de la fillette, tentant de la calmer.

« Pourquoi es-tu ici, Doly ? Tu n'arrivais pas à dormir ? »

Elle murmurait les mots dans les boucles brunes et douces de l'enfant. Des trois filles, c'était Doly qui ressemblait le plus à Kahlan, avec ses longs cheveux bruns et ses yeux bleus.

La fillette secoua la tête contre le cou de Cara.

« Maman pleure. Elle pleure toujours quand tu es là. Tu peux arranger ça ? »

Elle semblait effrayée, comme seuls les enfants le sont quand leur monde est bouleversé. Seuls les enfants pleurent, pas les parents.

Cara observa la fillette pendant un instant. Doly serait une puissante inquisitrice plus tard. Elle voyait déjà ce que les autres ignoraient.

« Ne t'inquiète pas, Doly. Je vais m'en occuper. »

Elle sentit Doly acquiescer contre son cou, puis l'entendit bailler.

Cara avait remis de l'ordre dans son monde et maintenant qu'elle avait passé son fardeau, elle pouvait retourner dormir.

Cara la porta jusqu'à sa chambre et la remit dans son lit. Les deux autres dormaient encore. Elle se dirigea ensuite vers la chambre de Kahlan. La porte qui communiquait entre les deux pièces était ouverte. Doly avait dû se réveiller pendant la nuit et essayé d'aller dans la chambre de sa mère avant d'aller trouver Cara. Elle ferma la porte derrière elle et se déplaça rapidement dans la chambre, Kahlan était couchée sur le côté, lui tournant le dos. Elle prenait très peu de place dans un lit qui aurait facilement pu accueillir trois personnes de belles proportions.

Cara fit le tour du lit pour se retrouver face à Kahlan. La nuit était claire, la pleine lune dominant le ciel. L'inquisitrice dormait, mais Cara put desceller des traces de larmes séchées sur ses joues.

Elle semblait troublée, même dans son sommeil.

Pendant un moment, Cara ne sut quoi faire. Elle envisagea de retourner dans sa chambre, mais elle jeta un regard vers la porte menant à la chambre des filles et pensa à Doly, à la conversation qu'elle avait eue quelques heures auparavant, à Kahlan. Elle secoua la tête de dépit. C'était toujours Kahlan. Kahlan et maintenant, ses filles. Elle se demanda pourquoi elle devrait se soucier de fillettes de quatre ans en larme. D'inquisitrices qui pleurent.

C'était la dernière chose dont elle avait besoin.

Elle pleure quand tu es là.

Les mots que Doly avait prononcés pesaient sur son estomac, comme un garn étendant ses ailes et crachant son souffle, brûlant dans ses entrailles.

Elle se rendit de l'autre côté du lit et s'assit, les bras croisés, sur les couvertures. Le dos appuyé contre de gros oreillers, son visage arborait un masque de détermination.

Elle arrangerait la situation.

D'une manière ou d'une autre.


Kahlan fut réveillée le lendemain matin par les rires de l'une de ses filles, « oomph », et par de deux de ses filles rampant sur elle.

« Maman », dit Kyra en tentant de murmurer pour réveiller sa mère en douceur. Mais elle reposait si lourdement sur le ventre de Kahlan que ses efforts se révélaient complètement vains .

« Maman, réveille-toi ! »

Sonya n'essayait pas vraiment d'être silencieuse. Elle était réveillée et avait décidée que sa mère devait l'être elle aussi. Elle se tortillait au-dessus de Kahlan, la faisant rire.

L'inquisitrice sourit à ses filles et quand elle se retourna sur le dos, prenant garde à ne pas les faire tomber, elle se releva un peu, remarquant qu'il y avait deux autres personnes dans le lit : Cara et Doly. Sa benjamine était fièrement assise sur la Mord'Sith qui observait Kahlan et ses deux autres filles les yeux plissés.

Kahlan fut agréablement surprise : elle aimait se réveiller entourée de ceux qu'elle aimait, et évidemment, Cara faisait parti de ceux-ci.

« Bonjour les filles », dit-elle en souriant.

Sa voix était encore pleine de sommeil.

Elle embrassa chacune des filles, d'abord Kyla et Sonja. Elle les repoussa ensuite gentiment hors du lit tandis qu'elle se relevait et tentait de ramener un peu d'ordre dans ses cheveux emmêlés. Puis, elle se tourna vers les deux autres, se rapprochant du côté gauche du lit, afin de pouvoir les atteindre. Elle se pencha en avant pour déposer un baiser sur le nez de Doly, enfin en se redressant, elle embrassa Cara sur la joue, prolongeant le contact, un peu plus longtemps que pour ses filles.

« Bonjour, Cara », dit-elle doucement.

Elle se sentit un peu timide, mais se rattrapa rapidement. Elle offrit un grand sourire à la jeune femme assise à ses côtés, tendit la main pour repousser une mèche blonde qui lui tombait sur le visage et la placer délicatement derrière son oreille. Cela amusait toujours Kahlan de voir à quel point un combattant si fort, si sauvage, avait une peau si douce et des traits aussi fins. Cara était une femme de contrastes, de beaux contrastes.

Elle fut aussi amusée quand celle-ci leva les yeux au ciel.

« Je suppose que c'est un matin à peu près passable », grogna Cara.

Kahlan ne pensait pas qu'il y eût beaucoup de personnes qui eussent pu continuer à vivre après avoir embrassé la Mord'Sith sur la joue et l'avoir touchée comme elle venait de le faire. En fait ses filles et elle devaient probablement être les seules.

« Est-ce qu'on peut prendre notre petit-déjeuner avec Cara, Maman ? demanda Kyla presque en criant. »

Cara se crispa, elle était d'avis que la fillette était bien trop excitée à cette heure matinale.

« Vous pouvez, mais vous devez d'abord vous habiller, Kyla. »

Kahlan était toujours surprise de voir ce que ses filles étaient prêtes à faire pour passer du temps avec leur Mord'Sith préférée. Elles faisaient tout ce que Kahlan leur commandait, sans protester, si cela pouvait leur garantir du temps avec Cara. Elle supposait qu'elles étaient aussi attachées à la Mord'Sith que leur mère. Elle regarda Kyla acquiescer et prendre Sonja par la main pour la tirer vers la porte qui communiquait avec leur chambre.

« Allez, Doly. Nous devons nous habiller ! »

Cara posa la fillette sur le sol. Doly, après un instant d'hésitation, suivit ses sœurs dans la chambre voisine. Kahlan savait que Martha serait bientôt là-bas pour les aider à se préparer, elle ne les suivit donc pas. Elle resta simplement assise dans le lit, à côté de Cara, laissant leurs épaules se toucher. Elle regarda leurs jambes, reposant côte à côte, sur les couvertures, et remarqua, une fois de plus, à quel point la peau de Cara paraissait tannée à côté de la sienne d'une blancheur laiteuse parsemée de taches de rousseur. Pour la énième fois, elle se demanda comment la Mord'Sith pouvait être aussi bronzée, sachant qu'elle portait toujours ses cuirs.

Kahlan avança la main vers celle de Cara, hésitante, mais la Mord'Sith autorisa le contact. Le touché était électrisant. La main de Cara était douce, ses doigts longs et élégants. Kahlan rougit légèrement comme elle caressa le dessus des doigts de la jeune femme. Elle avait eu trois filles. Elle n'était plus la jeun fille timide qui se battait pour décrypter les sentiments qu'elle éprouvait pour la Mord'Sith. Elle savait qu'elle était attirée par Cara. Elle l'avait toujours été. Cela ne faisait que mettre en avant le fait que Richard ne l'attirait plus.

« C'est dangereux, Kahlan. » dit Cara, sans pour autant retirer sa main.

Elle poursuivait une conversation qui s'était tenue dans sa tête toute la nuit. À propos de ses petits jeux mêlant désir, attraction, tendresse ou quoi que ce soit qu'il pût y avoir d'autre entre elles deux.

« Les femmes ne sont pas différentes, dit-elle d'un air entendu. »

Cette fois, ce fut Kahlan qui eut du mal à comprendre. Elle n'était pas sûre de savoir de quoi elle parlait. Elle était simplement heureuse d'être assise à côté de Cara, de caresser doucement le dos de sa main avec le pouce et de se laisser aller contre elle.

Si son regard se glissa dans l'échancrure de la chemise de Cara, ce fut entièrement par inadvertance, parce que Cara, toujours égale à elle-même, se pliait tout juste à l'exigence de porter quelque chose au lit, et insistait pour laisser les lacets fermant le haut de sa chemise défaits et ne jamais rien porter en dessous.


Le petit-déjeuner avec les Amnell était exactement le genre de chose que Cara prenait soin d'éviter.

Et ceci pour de bonnes raisons.

Les filles étaient bavardes, bruyantes et lui posaient des milliers de questions.

Kyla voulait savoir combien de personnes elle avait tuées, si elle avait des sœurs comme les siennes, si les agiels lui faisaient mal aux mains, si elles pouvaient les toucher ? De son côté, Sonya voulait savoir comment elle pouvait se procurer la même tenue de cuirs qu'elle pour pouvoir la porter à l'école quand elle serait plus grande et si, Cara avait toujours sa robe de princesse parce qu'elle était sûre qu'elle lui irait parfaitement et si, Cara aimait sa nouvelle robe bleue ? Doly, pour sa part, insista pour s'asseoir à côté d'elle. Elle fut plutôt calme, hormis le fait qu'elle tirait sur sa manche et murmurait « Maman Cara » chaque fois qu'elle voulait attirer son attention, le plus souvent pour lui demander encore de la confiture de framboises.

Tout en empilant des quantités malsaines de confiture sur le pain de Doly et le sien, Cara éluda la plupart des questions, répondit à une ou deux et renvoya les autres à Kahlan, à charge pour elle d'y répondre alors.

Mais le pire de tout ce fut Kahlan. Elle passa tout le petit-déjeuner à la regarder.

En souriant.

Cela donnait envie à Cara de courir à l'écurie, de prendre son cheval et d'aller vers l'est jusqu'à ce qu'elle rejoigne Richard et les autres.