Chapitre 4

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Le dimanche, je me réveille toujours tôt. Pour mon plus grand malheur, car je déteste le dimanche. Le dernier jour de la semaine révèle le vice de procrastination de l'humanité. Avant, c'était le jour du seigneur, donc celui où l'on ne travaillait pas. Maintenant c'est le jour où l'on fait tout ce que l'on n'a pas envie de faire le reste du temps. Pour ma part, j'occupe en général cette journée en faisant du jogging, mes devoirs et mes ongles. Dans cet ordre précis. Ce matin, je ne comptais pas faire exception, mais lorsque je descends l'escalier en tenue de sport, ma mère m'arrête.

_Bebe, une minute, on a à te parler.

_Ça peut pas attendre maman ? Si je tarde trop à partir il fera trop chaud.

_Non, malheureusement. Répond mon père qui venait d'entrer dans le salon. Il tient une enveloppe tamponnée FedEx dans la main et je pâlis. Je crois que je viens de comprendre de quoi il s'agit.

_La réponse du rectorat est arrivée hier. On sait que c'était ton courrier mais on n'a pas pu s'empêcher de l'ouvrir. Je suis désolée ma chérie mais tu n'as pas obtenu de bourse.

_Et du coup, on n'a pas l'argent pour t'envoyer à Stanford. On est désolé. Conclut mon père. La nouvelle tombe comme une bombe. Ma tête se vide et je sens irrévocablement les larmes déborder de mes paupières. Ma mère me supplie de ne pas pleurer et me prend dans se bras. J'ai envie de m'effondrer et de sangloter pendant une demi-éternité, mais au moment où je sens que mes jambes vont flancher, les paroles de Tammy me reviennent en tête.

_S'il te plait ma chérie ne nous en veux pas. Chuchote mon père. Je prends une grande inspiration pour rassembler mon courage et me dégage de leur étreinte.

_Non, je comprends. Y'a pas l'argent, vous n'y pouvez rien. Je ne suis pas en colère, tant pis pour Stanford, j'étais sur liste d'attente de toute façon. J'irai à Denver, aucun problème... par contre, j'ai une requête à vous faire.

Ma mère, qui jusqu'ici abordait un sourire soulagé, semble tout à coup avoir avalé un parpaing.

_Quelle est-elle ? Demande prudemment mon père.

_Si je dois aller à l'université de Denver, je veux pouvoir faire les études que je veux. Je vais m'inscrire à un collège, et je compte bien me spécialiser en français.

Je me sens fière de moi, j'ai réussi à dire ça d'une voix ferme et calme. Il y a un petit silence puis ma mère prend la parole :

_Barbara, (quand ma mère m'appelle par mon prénom, c'est mauvais signe) je te l'ai déjà expliqué dix fois : de longues études risquent de te faire plus de tort qu'autre chose. Veux-tu réellement aller jusqu'au master si celui-ci ne te conduit nulle part ? Tu sais que la situation actuelle est difficile pour les jeunes, alors mets toutes les chances de ton côté. Mieux vaut un emploi moyen mais stable qu'un diplôme plein de fausses promesses !

_Maman, je te respecte et je respecte ton point de vue, mais c'est mon avenir, c'est à moi de le choisir.

_Tu es encore une enfant, tu es incapable de faire les bons choix. Rétorque sèchement ma mère. La condescendance à peine contenue dans sa voix fait monter la colère et me rend sanguine.

_Qu'est-ce que tu en sais ? Je réplique à mon tour, plus violemment. Le ton est en train de monter.

_Bebe, nous sommes tes parents, nous voulons ce qu'il y a de mieux pour toi. Intervient mon père pour calmer le jeu.

_J'en sais assez sur toi pour savoir que tu n'es pas apte à faire de longues études ! Conclut ma mère qui, manifestement, vient d'ignorer la tentative de son mari, tu n'es ni tenace ni persévérante, tu te décourages à la moindre difficulté. Dès que c'est trop contraignant tu abandonnes, c'est pour ça que tu as quitté l'équipe de cheerleading !

_J'ai quitté l'équipe parce que ça ne me plaisait plus !

_Oui c'est sûr, trainer avec des gothiques ou t'enfermer des heures dans ta chambre c'est plus intéressant ! Tu ne sors presque jamais Barbara, et tu ne fréquentes que des marginaux, tu ne pourrais pas prendre exemple sur Wendy ?!

_Joyce, tu vas trop loin ! Crie mon père. Trop tard, j'ai changé de couleur. La colère me fait blêmir et il suffirait d'une minuscule étincelle pour tout faire exploser. Mes poings sont si serrés que mes ongles s'enfoncent douloureusement dans ma peau et je serre la mâchoire pour retenir toute réplique cinglante sur son comportement lamentable en tant qu'adulte. Les cris de mon père semblent ramener ma mère à la raison. Elle regarde autour d'elle et se rend compte de ce qu'elle vient de dire. Elle se sent mal, je le vois dans son regard, mais d'un autre côté, elle est soulagée d'avoir enfin dit ce qu'elle me reprochait. Mon père prend ma feuille d'inscription à l'Université qui était restée dans la cuisine et la fixe pendant un moment.

_Des études de français hein ? Il marmonne. Il reste encore quelques secondes sans bouger, puis, lentement, il prend un stylo et appose sa signature sur le document.

_Matthiew ! S'exclame ma mère.

_C'est bon Joyce, laisse-la.

Il me tend la feuille et je la récupère enfin. Ma mère, mouchée, sort de la pièce et va bouder dans le jardin. Je sais que le courrier n'est pas ramassé le dimanche, mais je crève d'envie de poster ma demande tout de suite. J'ai déjà rempli tous les autres papiers, même le chèque. Je ferme le tout, colle un timbre et enfile mes basket. Mon jogging va commencer par un détour par la boite aux lettres. Je sens que je ne vais pas être capable de démarrer à petites foulées !

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A suivre


Revue et corrigée le 27 / 04 / 2017


Jusqu'à la prochaine fois,
BillySage.