Un silence assourdissant tomba sur l'arrière-boutique, bientôt brisé par une protestation véhémente d'Aziraphale.
« C'est ridicule. Impossible. Tu ne peux pas sérieusement penser à… »
« Je me contente d'énumérer les possibilités. Celle-là n'est qu'un dernier recours. Au cas où. »
« Parce que c'est réellement faisable ? »
« Je n'en suis pas certain. Mais vous êtes sur Terre depuis si longtemps que vous êtes devenus un peu humains. Sans vouloir te vexer. »
« Ce n'est pas que je me sente vexé mais… dit froidement, comme ça… »
« Je crois qu'il est possible que je parte de là pour… »
Faute de trouver ses mots, Adam faisait des gestes agacés.
« … "doper", consolider cette composante humaine. Après quoi, je la séparerais de la nature démoniaque de Crowley, un peu comme quand je t'ai séparé de Mme Tracy. »
« Et que deviendrait cette essence démoniaque ? »
« Elle est déjà très affaiblie par la lutte, je pense que ça la détruira. Par contre, si elle s'éteint avant que j'intervienne, il est foutu… »
Sous le choc, Aziraphale objecta :
« Même si tu réussissais, tu le condamnerais en le rendant mortel. Cette solution n'est pas envisageable. Je te remercie pour ton aide, mais j'ai compris ce qu'il me reste à faire. Je vais retourner le voir et me montrer parfaitement odieux. Je peux y arriver. Quand il me détestera, tout rentrera dans l'ordre. »
Adam considéra un moment le visage bouleversé de l'ange et soupira :
« A la réflexion, il vaut mieux que tu ne t'en mêles pas. Excuse-moi, mais je suis loin d'être certain que tu puisses donner le change dans cet état et la dernière chose dont on a besoin en ce moment, c'est que tu renforces son amour en lui dévoilant qu'il est réciproque. Le plus simple, c'est encore qu'il pense que tu te désintéresses de son sort. Je vais retourner chez lui demain et essayer de l'en convaincre. »
Les larmes montèrent aux yeux d'Aziraphale. Adam se leva, posa la main sur son épaule et lui dit :
« Je sais. »
Le jeune homme déplaça son poids d'un pied sur l'autre, hésitant :
« Tu veux que je reste ? Ou qu'on aille manger un truc quelque part ? »
« C'est gentil de vouloir me changer les idées, Adam, mais ça va aller. Je te remercie. Du fond du cœur. Tu peux rentrer chez toi, j'imagine que tu as des choses à faire. »
Aziraphale, en tout cas, en avait une.
Il existait une autre solution, qui venait de lui apparaitre brusquement. Une solution qui sauverait Crowley sans devoir choisir entre son immortalité et son amour. Une infime probabilité mais…
Aziraphale poussa son bureau et roula la carpette qui se trouvait sous le meuble, révélant ainsi le cercle entouré de citations de la Cabale par le biais duquel il entrait en communication avec le Ciel, avant.
Sa dernière tentative datait de plusieurs semaines auparavant, aussi prit-il soin de retracer plus nettement les contours du cercle dont la craie s'était un peu estompée. Crowley avait beau lui avoir intimé cent fois de faire profil bas, l'ange ne pouvait s'empêcher d'essayer régulièrement de joindre ses supérieurs. Il savait que c'était son imagination qui lui faisait déceler du mépris, de l'indifférence ou de la colère dans le silence absolu qui suivait chacun de ses appels. Il n'y avait que du vide. Parfois, il faisait comme si Dieu en personne lui avait répondu, et il lui parlait longuement. C'était peut-être ridicule mais, après ça, il se sentait mieux.
Il positionna avec la plus grande précision les sept cierges aux endroits adéquats, et prononça les Paroles avec la conviction qu'il y mettait avant que vingt ou trente essais infructueux ne l'affaiblissent.
Rien ne se passa. Il répéta les mots consacrés et attendit à nouveau. Il sursauta, mais ce n'était que le plancher qui avait craqué. Il essaya une troisième fois. Il en aurait hurlé de frustration.
« Est-ce qu'il y a quelqu'un ? S'il vous plait ? »
Quelques minutes s'écoulèrent. Aziraphale se pencha pour souffler la première bougie, puis se ravisa, se redressa de toute sa taille et haussa la voix.
« Si jamais quelqu'un m'entend… Je sais que je n'ai pas agi comme vous le vouliez. Je vous dirais bien que je suis désolé, mais ce serait mentir et je ne vais pas ajouter ça à la liste. Je comprends que vous ayez décidé de m'ignorer. Je l'accepte. Ce n'est pas facile mais je ferai avec. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je l'ai mérité. Mais il ne s'agit pas de moi, là. Vous avez la possibilité de reprendre une âme à l'Ennemi. N'avons-nous pas tous souffert lorsque nos frères ont fait sécession ? N'avons-nous pas pleuré en assistant à leur Chute ? Ne serions-nous pas heureux d'en revoir un, ne fût-ce qu'un, parmi nous ? Celui qui est devenu le démon Crowley… je veux dire : Crawly, il… il reste du Bon en lui. Bien plus qu'une étincelle. Il est capable de ressentir de l'amour. C'est un signe, quand même, ça, non ? Vous pourriez envisager la Rédemption. On prône bien le Pardon, n'est-ce pas ? »
Aziraphale se tut. Il tendit ses sens, espérant percevoir une vague lueur, un son quelconque, la sensation d'une présence se persuadant que s'il y croyait suffisamment, quelque chose allait se produire.
Rien.
« Je vous en prie », dit-il faiblement.
Il s'assit au milieu du cercle et attendit toute la nuit. En vain.
Le temps s'écoula avec une lenteur insupportable jusqu'à l'appel d'Adam, en début de soirée. Aziraphale décrocha avec un mélange d'espoir et d'angoisse. La conversation fut brève. L'état de Crowley semblait stationnaire. Le démon avait encaissé le coup, avant d'écourter poliment mais froidement la visite d'Adam. Ce dernier se proposait de retourner prendre des nouvelles les jours suivants. L'ange passa une seconde nuit dans le cercle, juste au cas où…
Le lendemain, il ouvrit la librairie dans l'espoir de s'occuper mais changea d'avis après avoir failli envoyer un livre à la tête d'un client. Il essaya de se plonger dans la lecture, mais il ne comprenait pas une traître ligne de ce qu'il lisait. Enfin, Adam téléphona. Il n'y avait rien de neuf.
Au moins, ça n'empirait pas. C'était sans doute bon signe. Encore quelques jours et puis ce serait l'amélioration. Certainement.
Le troisième jour, il sut qu'il avait été naïf rien qu'en entendant le « Allô » du jeune homme.
« Comment va-t-il ? »
« Pas bien du tout. »
« J'y vais. »
« Non. »
« Alors, fais quelque chose, Adam, bordel ! »
Il y eut un silence choqué.
« Excuse-moi. »
« Zira, écoute-moi bien, » rétorqua Adam d'une voix posée mais ferme. « C'est son choix. Pas le tien. Je ne ferai rien contre son gré. Le libre arbitre. Ce n'est pas à toi que je dois apprendre ça, si ? Je lui ai rappelé ma proposition. Et je lui ai parlé de l'autre option. La balle est dans son camp. »
Aziraphale prit congé d'Adam le plus calmement possible et raccrocha. Il bouillonnait. L'intensité de la rage qu'il ressentait l'effraya mais il ne pouvait l'enrayer. Il était en colère contre Adam qui ne voulait rien faire. Contre le Ciel qui ne lui répondait pas. Contre Crowley qui était stupidement tombé amoureux de lui, quelle idée, vraiment ! Contre lui-même.
Tout était de sa faute. Cela faisait bien longtemps qu'il n'était plus un ange irréprochable. Par petites touches, il s'était laissé gagner par la compromission humaine. Son opposition à l'Apocalypse n'était que la suite logique de ces milliers de petites indulgences qu'il s'était octroyées au fil des siècles et qui l'avaient amené à perdre de vue son devoir. A l'origine, même, n'était-il pas déjà une contrefaçon ? Rien que cette pensée était un blasphème. Mais quel autre ange aurait discuté avec le Serpent tentateur au lieu de l'occire ? Quel autre ange aurait donné sans hésiter l'arme que lui avait confiée le Seigneur aux humains qui venaient de Le décevoir ? Pas étonnant qu'on ne veuille plus avoir affaire à lui, Là-Haut !
Et par petites touches aussi, comme les marées rongent imperceptiblement la falaise, sa bienveillance tout angélique envers Crowley s'était muée en un sentiment bien plus humain. Il n'avait pas essayé de lutter : quoi de plus normal qu'un ange ressente de l'amour, après tout ? Mais il savait bien qu'un regard ou un rire ne font pas bondir ainsi le cœur d'un ange dans sa poitrine. Il s'était même permis d'exprimer cet amour à grands coups de « mon cher », de petites attentions et de mains qui trainaient là où elles n'auraient pas dû. Bien sûr, il ne pensait pas que ça avait la moindre chance d'atteindre le démon. Il n'avait donc même pas songé aux conséquences possibles, si tant est qu'il aurait pu les anticiper. Mais était-ce vraiment une excuse ? Il aurait pu prendre ses distances. Cesser de jouer avec le feu.
Il prit conscience de la force avec laquelle il serrait le téléphone. Ses jointures étaient livides. Il faillit le balancer à toute volée à travers la pièce avant de s'en empêcher in extremis. Ce portable, Crowley le lui avait offert deux ans plus tôt, en prétendant que c'était parce qu'il avait trop honte de trainer avec un type qui n'avait toujours qu'un téléphone fixe au XXIème siècle. Sur une impulsion, Aziraphale sélectionna le numéro de Crowley. En comptant les sonneries, il calma sa respiration et se répéta : mépris, mépris, mépris. Comme il l'avait prévu, il tomba sur la messagerie et balança sa tirade d'un ton glacial.
« C'est moi. Adam vient d'appeler. Arrête de jouer les martyrs. Si tu espères que ça va me faire changer d'avis, tu rêves. Tu vois, même ton petit chantage affectif, tu l'as raté. Tu es le démon le plus pathétique qu'il m'ait été donné de croiser. Tomber amoureux ? D'un ange, en plus ! Qu'est-ce que tu croyais ? Que j'allais tomber dans les bras d'un démon ? L'idée même est répugnante. Oublie ça. Ou laisse Adam s'en charger. »
Il raccrocha.
Puis il s'autorisa à craquer.
Dix minutes après son appel, il reçut un SMS. Entre les abréviations et les erreurs de frappe, il eut du mal à lire mais finit par comprendre : « Belle tentative. Mais tu ne parviendrais pas à paraître cruel même en t'entraînant pendant mille ans. Tu ne peux pas t'empêcher d'essayer de sauver tout le monde, pas vrai ? Même un démon. »
Avec une honte insupportable, Aziraphale songea qu'il n'avait jamais voulu sauver personne avec autant de ferveur.
Deux jours plus tard, quand Adam téléphona pour faire son compte-rendu quotidien, il ne dit qu'un mot : « Viens ».
Aziraphale sauta dans un taxi.
