On entendait les pas de Garsiv résonner depuis l'extérieur du palais. Hors de lui, le prince sortait de la salle du trône. Son père l'avait dévisagé, l'air étonné, avant de lui demander ce qu'il venait faire là. Il n'avait pas mit longtemps à comprendre que son frère s'était moqué de lui. Il voulait simple l'éloigner de la salle des prisonniers. Il y avait quelque chose avec cette fille. Rageusement, le prince claqua la porte qui donnait sur la petite cour extérieure. Les gardes qui assistaient à l'interrogatoire étaient là, à rire comme des tordus. Il leur jeta un regard noir avant de hurler, hors de lui :

« -N'êtes-vous pas sensé monter la garde espèces d'incapables ? »

Les trois pauvres hommes sursautèrent avant de se diriger penaudement vers la salle d'interrogatoire. Mais Garsiv leur avait déjà claqué la porte au nez. Il jeta un regard haineux à Razam qui n'avait pas quitté sa place près de la porte et cracha :

« -Où est-il ? »

Le vieil homme dévisagea celui qui avait autorité sur lui et se trouva un instant pris au dépourvu devant la colère et l'animosité qu'il lut dans ses yeux. Dastan n'aurait jamais du le mettre à ce point en colère. Du coin de l'œil, il observa la prisonnière sur sa chaise. La pauvre allait servir de cible pour canaliser la colère du prince si rancunier et impulsif. Il baissa finalement les yeux, préférant ne pas soutenir le regard de Garsiv lorsqu'il était dans un tel état de fureur.

« -Je l'ignore. Il m'a ordonné de sortir lorsque vous êtes parti. J'ai tenté de refuser, mais il m'a menacé, alors je me suis exécuté. Il n'est pas resté très longtemps. Quelques minutes tout au plus. Puis il est sortit et m'a dit que je pouvais rentrer à nouveau et que je ne devais surtout rien vous dire de tout cela. Mais ma loyauté envers vous mon prince est sans limite… »

Déclara le soldat avec une petit révérence. Ses paroles arrachèrent un rictus amusé à Aliss, qui constata à quel point l'être humain pouvait s'avérer lâche et menteur pour sauver sa peau.

« -T'as-t-il dit ce qu'il voulait ?

-Non mon prince. Il ne m'en a pas dit un mot. »

A peine eut-il achevé sa phrase que Garsiv se tourna vers la jeune femme blonde qui, les bras liés dans le dos, observait la scène du centre de la pièce. A peine eut-il croisé son regard bleu et innocent qu'il se rua sur elle, sans même chercher à en savoir plus auprès du vieil homme. Il saisit les longs cheveux blonds de la prisonnière et lui claqua la tête contre le haut dossier de la chaise. Aliss vit le monde tourner les couleurs changer, mais elle ne cilla pas et planta ses deux pupilles azures dans celles, noires et froides, de Garsiv.

« -Que voulait-il ? »

Tout en sachant qu'il n'obtiendrait aucune réponse, le prince de Perse lui laissa cependant quelques secondes de répit. Sans surprise, aucun mot ne sortit de la bouche de la jeune femme. Un sourire cruel étira alors les lèvres de Garsiv. A défaut de n'avoir aucune information supplémentaire, il pourrait au moins faire passer sa colère. A nouveau, il vint claquer la fragile tête de la prisonnière contre la pierre. Un goût sanguinolent envahi sa bouche, et Aliss répandit une traîner pourpre dans la poussière du sol en dans une toux rauque. La satisfaction avait depuis longtemps remplacé la culpabilité chez Garsiv. Il ramassa son couteau au sol et, d'un simple geste, tailla une longue entaille dans la joue pâle de la détenue. Celle-ci serra les dents pour ne pas hurler et n'en parut que plus impassible encore. Ce qui énerva d'avantage Garsiv. C'était un cercle vicieux.

« -Tu refuses toujours de parler hein ? »

L'interrogea-t-elle avec colère en tirant sur cheveux pour lui redresser la tête. L'éclat de défit qu'il perçut dans ses yeux le perturba. Il s'en trouva démunit, l'espace d'un instant. Un instant de trop. Un léger sourire flotta sur le visage d'Aliss alors qu'elle envoyait un violent coup de genoux dans l'abdomen du prince qui tomba au sol, plié en deux. Réagissant aussi vite qu'il en était capable, Garsiv tenta d'attraper son couteau qu'il avait laissé tombé au sol dans sa chute. Mais elle s'en était déjà emparée. Les faux nœuds refaits par Dastan se dénouèrent sans le moindre effort et, en l'espace de quelques secondes, Aliss fut sur pieds. Elle bloqua le mouvement de Garsiv et, lui assénant un coup dans la tête, dévisagea le garde qui se levait et dégainait son épée, puis vint déposer le couteau sous la gorge du prince. Le vieil homme eut un mouvement de recul et, obéissant docilement aux ordres de la jeune femme, laissa son sabre tomber au sol et leva les deux mains. Aliss lui adressa un hochement de tête approbateur, puis dans un mouvement leste, envoya le couteau à l'autre bout de la salle et arracha la machette de Garsiv de sa ceinture. Celui-ci, ne sentant plus le contact froid et tranchant du métal sous sa gorge, tenta de se relever, mais fut cueilli par un coup de genou dans la tempe qui l'envoyant contre la poussière du sol. La jeune femme envoya la manchette se planter dans le mur, à quelques centimètres de la tête du vieil homme, qui crut s'évanouir en voyant l'arme arriver droit sur lui. Profitant du moment de flottement dans la tête du soldat, Aliss plongea, se saisit de l'épée de celui-ci et l'abattit sur la serrure de la porte avant d'ouvrir celle-ci d'un violent coup de pied. Voyant la porte tomber, les gardes reculèrent tous d'un bond prudent, et la fugitive profita du sable soulevé par l'impact de la chute du morceau de bois pour assommer le garde le plus proche. Son compagnon, voyant son ami tombé sans parvenir à identifier l'endroit d'où venait le coup recula à nouveau d'un pas prudent. Manque de chance pour le pauvre homme, son tendon heurta la porte et il tomba à la renverse, s'anéantissant lui-même. Le troisième garde ordonna au dernier de courir prévenir le roi. Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'une série de coups plu sur lui. Il dut se contorsionner pour éviter plus d'une fois de perdre sa tête. Alors qu'il lui semblait prendre le dessus du combat et entendre les pas précipités des autres gardes, il tenta un dernier assaut vers l'avant. Son mouvement fut bloqué, contré, et il hurla de douleur lorsque la lame de l'épée d'Aliss lui entailla la jambe, tombant au sol.

La jeune femme prit la fuite sans attendre plus longtemps et traversa la cour intérieure, déboucha sur un haut mur derrière lequel s'étendait le vide sur plusieurs mètres ou une rue qui bifurquait. S'en tenant au plan que Dastan et elle avaient élaboré, elle se jeta aveuglément au dessus du muret et, pour la seconde fois en deux jours, vécu l'une des plus longues chutes de sa vie sans jeter un regard en dessous, préférant ignorer ce qui l'attendait.

Lorsqu'elle sentit le contact piquant de la paille dans son dos, Aliss lâcha un long soupir de soulagement, se laissant rouler au sol. Elle ne s'accorda cependant un instant de réjouissance que de courte durée, car déjà lui parvenaient les cris des gardes. Elle partit au pas de courses dans le dédale des rues d'Alamut et retrouva sans problèmes l'auberge où elle avait passé la nuit deux jours plus tôt. Elle entra discrètement et se faufila jusqu'à l'escalier. Tout se passait encombres jusqu'à ce qu'elle ne croise le gérant qui descendait.

« -Mademoiselle, il faudra penser à payer vos chambres un jour ou l'autre, Alamut, c'est très demandé en ce moment, avec le mariage et … »

Sans réellement faire de cas de conscience, Aliss assomma l'homme d'un coup du tranchant de la main et le rattrapa avant qu'il ne chute dans l'escalier. Elle le traîna le plus discrètement possible jusqu'à sa chambre avant de murmurer :

« -Désolée… »

Et de glisser dans sa main une poignée de pièce suffisant largement à payer deux nuits dans son auberge. Puis, elle ramassa le tissu qu'elle avait abandonné là la veille et s'en drapa, accrochant un simple morceau de fer tordu comme attache. Un fois ceci fait, elle se glissa à nouveau par la fenêtre et, vérifiant que personne n'avait les yeux rivés vers elle, descendit d'un étage, avant de sauter au sol. Quelques mètres plus loin l'attendait un cheval, un individu encapuchonné assit dessus. Aliss le rejoignit et monta à son tour sans prononcer le moindre mot.

Le cavalier partit au galop dans les rues d'Alamut, tandis que la jeune femme se liait elle-même les mains dans le dos à l'aide d'un corde posé dans l'un des deux sacs accrochés à la selle.

Il gagnèrent les portes de la ville sans encombres, évitant soigneusement les zones commerçantes, les rues trop encombrées et le marché. Lorsqu'ils arrivèrent aux portes de la ville, deux gardes discutaient joyeusement devant celles-ci. Ils arrêtèrent net leur discussion dès que le cheval se stoppa devant eux.

« -Halte là ! Personne n'entre ni ne sort aujourd'hui… Ordre du roi !

-Mon père ne vous a-t-il pas donc avertit de la venue ? »

Les interrogea Dastan en rabattant le capuchon de sa veste. Les deux gardes reculèrent un instant, dévisagèrent le prince, stupéfaits, puis s'inclinèrent respectueusement.

« -Mon prince, notre seigneur nous a simplement indiqué de ne laisser entrer ni sortir personne aujourd'hui. Je m'en excuse, mais je ne puis vous laisser passer…

-Mais les ordres ont changés soldat. »

D'un geste autoritaire et sec, le prince rabattit la capuche d'Aliss, et les gardes découvrir avec stupéfaction le doux visage barré d'une large plaie.

« -C'est le voleur d'hier soir. Garsiv en a finit avec elle. Alors je termine le boulot… »

Les gardes semblèrent hésiter un instant, avant de constater les deux mains liées de la prisonnière, les blessures qui parcouraient son corps et son air résigné. Après une concertation silencieuse, ils hochèrent la tête et ouvrir la porte. Ils n'aperçurent qu'ensuite leur collègue qui, au loin, leur faisaient de grands gestes affolés qui, dans le code qu'on leur avait enseigné, signifiaient qu'il y avait un grand danger et que des renforts arrivaient. Des renforts arrivaient, pour protéger les portes de la ville… Une poignée de soldat arrivèrent quelques secondes plus tard. Sans plus de cérémonie, ils lancèrent :

« -Le prince Dastan est un traître. Il a aidé la prisonnière à s'échapper. Il ne faut pas qu'ils puissent sortir ! »

Mais il était déjà trop tard…