Note de l'auteur : C'est tellement innocent et malsain à la fois, ça dresse les poils ! Bonne lecture !
Gaël n'avait jamais fait de chantage à qui que ce soit. Seulement observé Alessandro le faire. Avec les enfants, c'était facile, le châtain avait juste à les menacer de dire à tout le monde qu'ils suçaient encore leur pouce, qu'ils faisaient des bisous à leur mère sur le parking, qu'ils faisaient toujours la sieste...Les enfants, influencés par la télévision qui étale la vie des gens partout, ont l'impression d'être constamment mis à l'épreuve. Ils pensent que tout le monde les regarde. Enfin, ça ne marchait pas avec tout le monde, comme partout, il y avait des exceptions. Ceux qui se fichaient du regard des autres. Ils étaient faciles à reconnaître, c'était ceux qui vivaient leur vie tranquillement sans toujours vouloir être sous les feux des projecteurs. Mais pour le reste…C'était les minies-brutes, les petites pestes et les bouc-émissaires. Les deux premiers cas sont ceux qui ne veulent pas « voir leur réputation à l'eau ». Des crétins lobotomisés à la télé réalité et aux matchs de foot, croyant qu'ils sont les stars de la cour de récréation en terrorisant les autres alors qu'ils sont généralement ceux dont on se moque le plus. Et les bouc-émissaires qui donneraient tout pour qu'on les embête moins…Et qui ne veulent absolument pas que soit dévoilé un nouveau moyen d'attaque contre eux. Gaël avait été content de voir qu'Alessandro ne faisait jamais de chantage aux bouc-émissaire. Il s'était senti encore plus proche de son ami. Ils avaient vécu la même chose, ils étaient pareils.
Depuis la CP, Alessandro enregistrait toute la psychologie des enfants au fur et à mesure qu'il grandissait avec eux. Il savait précisément comment agir avec chacun d'eux. Ca n'intéressait pas beaucoup Gaël qui se fichait de la vie des autres. Il avait montré à son ami ses fameuses expériences et, après avoir plaisanté en lui disant qu'il planquerait son chat à présent, le châtain lui avait dit qu'il adorait leur manière d'être si différents l'un de l'autre et si semblables. D'après lui, si leurs routes partaient dans la même direction, ils auraient fini par se gêner et leur amitié se serait brisée. Le petit brun avait acquiescé en se faisant remarqué que leurs routes étaient bien plus proches que ce que croyait Alessandro et que seule une ligne d'herbe devait les séparer.
Et pourtant, au fur et à mesure que le petit Luciani lui expliquait comment ils allaient procéder, il se sentait comme hypnotisé. Il se demandait souvent si son ami n'était pas encore plus intelligent que lui mais pourtant leurs résultats aux divers tests faits par des psychologues étaient les même. Sauf au test de Rorsach. Ce simple fait l'avait fait haïr cette tâche noire.
Le directeur de l'école avait parlé de leur cas, deux enfants prodiges qui se rencontraient et devenaient inséparables, à un ami psychologue à lui. Il était venu et, avec l'autorisation d'Andriu et Allistor, leur avait posé des questions. Tout s'était bien passé, le psychologue avait été captivé par ces deux enfants tout en les traitant comme ce qu'ils étaient encore : des gamins. Et pas des bêtes étranges. Et puis, séparément, il leur avait soumis son test de Rorsach. La même tâche sur la même feuille. Lui avait platement répondu que ça lui faisait penser à une tâche d'encre noire sur une feuille blanche, faisant rire le psychologue.
Alessandro lui avait dit qu'il avait vu sa maman sur la feuille. Sans pouvoir l'expliquer.
Cette séparation avec le membre maternel, Gaël l'avait vécu aussi. Ses parents étaient morts dans un accident de voiture. Mais il avait à peine un an, il ne les connaissait pas et Allistor assurait très bien les postes de « maman » et « papa » à lui tout seul. Il ne comprenait pas ce manque que ressentait son ami, cette douleur lancinante qui semblait des fois lui faire perdre la raison.
Ca ne lui plaisait pas, de ne pas comprendre. Il voulait savoir ce que c'était que de perdre sa maman, comme ça, sans oser le demander à Alessandro.
- Hehe, qu'est-ce que vous complotez tous les deux ?
Ils sursautèrent et se tournèrent vers la porte entrouverte où Christian, le grand frère d'Alessandro, avait passé la tête. Gaël en profita pour examiner cet inconnu si proche de son ami. Il ressemblait beaucoup au petit châtain aux yeux bleus clairs à part qu'il était plus grand, plus halé, plus brun et avait les yeux plus foncés. Il avait un grand sourire éclatant sur le visage et tendit les bras lorsque son petit frère se jeta sur lui pour lui faire un câlin.
- Tu as réussi à avoir ton émancipation ?
- Pas encore. Ca vient, ça vient !
- Pourquoi tu veux partir…
- Je ne pars pas, je change juste un peu de maison. Je te laisserais ma grande chambre, comme ça ! Et puis, pendant les vacances, tu pourras venir dans mon appartement pendant plusieurs jours et même semaines si tu veux ! Vous venez prendre le goûter ?
Gaël acquiesça et se leva, étonné de cet amour que les deux frères semblaient partager. Bizarrement, il ne voyait pas Alessandro pouvoir être si proche d'un membre de sa famille. Et pourtant, il semblait sincère à s'accrocher ainsi au sweat-shirt orange de Christian. Le grand l'attendit et prit sa main avec un sourire, gardant Alessandro dans ses bras. Un autre grand les rejoignit, sûrement le petit ami. Grand aux cheveux blancs et tout pâle, on aurait dit un fantôme. Mais un fantôme de panda parce que ses yeux mauves étaient cernés. Il souriait doucement en observant le grand brun.
Ils devaient beaucoup s'aimer.
- Tiens, Allistor, je te présente Christian, l'indépendantiste de service, et son petit ami, Quentin. Il est très calme. C'est l'eau glacée sur le magma bouillonnant qu'est mon fils, disons.
- Bonjour, monsieur ! J'adore vos cheveux, lança Christian.
- Merci, bonjour à vous deux.
- Bonjour…
Christian sourit et reposa Alessandro au sol à côté de Gaël pour s emasser le bras avec un « j'avais jamais remarqué que tu avais autant grandi ». Il ouvrit un placard et sortit nutella, couteau et pain de mie, posant le tout sur la table.
- Il devient grand mon petit frère…
- Bientôt, lui aussi il voudra s'émanciper…geignit Andriu.
- Oh, t'en fais pas pour ça ! Il est bien plus intelligent que moi : il ne va pas partir de la maison. Il va trouver le moyen que TU partes de la maison et de la garder pour lui tout seul. Et puis je reviendrais et je vivrais avec lui, voilà !
- Oh, ben tiens ! Tu veux me virer de la maison maintenant ?
- J'te passerais mon appart', ou le garage si tu veux !
Andriu fit semblant de mettre une baffe à son fils sans achever son geste, lui frottant les cheveux en riant. Allistor sourit et se dit qu'il aimerait bien que l'ambiance soit comme ça à la maison, au lieu de la guerre froide entre Gaël et Stefan et Nolwenn. Parce que vivre avec les Etats-Unis et l'URSS, c'était parfois très lourd. Enfin, ça ne durerait pas éternellement, ils grandiraient et ça s'arrangerait…Il ferait tout pour que ça s'arrange.
Les quatre jeunes mangèrent leur goûter, Christian tirant la langue à son père lorsqu'il lui fit remarquer qu'il restait un gamin incapable de manger une tartine de nutella sans s'en mettre jusqu'aux oreilles.
Les deux petits remontèrent dans la chambre d'Alessandro et ressortir de sous le lit ce qu'ils avaient commencé à faire pour leur histoire de chantage. Leur jeu.
- Le but du chantage, c'est d'avoir une contrepartie…Mais là, je bloque, on demande quoi ?
- Je sais pas, tu as une idée ?
- Ben…Un adulte aurait sûrement demandé des trucs…Berk. Pas nous. L'argent, ça m'intéresse pas et mon père se demanderait d'où ça vient…
- Pareil.
- On a déjà des bonnes notes…Alors…
Ils réfléchirent. Effectivement, ils ne voyaient pas trop quoi demander à la professeur.
- On pourrait lui demander de faire des trucs rigolos !
Gaël haussa un sourcil. Ca, c'était encore un terrain qu'il ne connaissait pas. Toute sa vie, malgré les proposition d'Allistor, Stefan et Nolwenn, le comportement des autres enfants à son égard l'avait laissé croire qu'il n'avait pas le droit de s'amuser, de jouer, qu'il n'était pas « comme les autres » donc il ne devait pas faire « comme les autres ».
- Je sais pas, des trucs ridicules comme…Comme…Comme arriver déguisée en canard, enfin, des trucs comme ça !
Le petit brun ne put s'empêcher de pouffer légèrement en imaginant leur professeur avec une tête de canard.
- On pourrait faire ça avec un jeu de pistes…Des lettres qu'on cacherait avec des épreuves, des trucs comme ça…pensa-t-il. Le téléphone, j'ai vu dans une série qu'on pouvait nous retrouver avec donc on y pense même pas…Et il faudrait pas mettre nos doigts sur les lettres. J'ai vu ça dans une série aussi.
- Oh oui ! Génial, Gaël ! Alors, d'abord on lui envoie le mail à l'école et ensuite, on lui fait faire notre jeu !
Le petit brun acquiesça et ils mirent des gants de laine, la seule chose qu'ils aient sous la main dans la chambre d'Alessandro, pour écrire leurs lettres, réfléchissant à des épreuves ridicules. Les premières étaient toutes innocentes et auraient fait sourire les adultes discutant en bas. Porter des déguisements ridicules et faire des galipettes au sol. Puis cela se transforma en saut d'un mur haut de deux mètres cinquante. Grimper à un arbre avec une main dans le dos. Mettre sa main dans un trou de serpent.
Les Luciani habitaient dans un quartier de Coutances appelé la rue Ernest Lelièvre. Au bout de la rue, c'était un cul-de-sac avec un rond point –là où ils habitaient justement- et, juste à côté, se trouvait un petit chemin appelé « Chemin des trois vallées », menant soit à d'autres petits chemins, soit au Vaudon, une aire de jeu avec deux paniers de basket et les délimitations d'un terrain de football. C'était d'ailleurs là qu'ils avaient passé l'attestation routière piétonne.
Tout le long de ce chemin, on trouvait des arbres, des nids, des terriers, des côtes glissantes, des talus…Pleins de choses qui alimentaient leurs esprits si aiguisés.
- Et pour la fin, on fait quoi ? interrogea Alessandro.
- Je sais ! Juste une lettre. Pas une épreuve, juste une dernière lettre.
- Quoi comme lettre ?
- « Ca n'a servi à rien on a envoyé la vidéo au journal » !
- Eh, génial ! Mais…On l'envoie vraiment ?
- Comme tu veux…Moi je m'en fiche…
- Ce serait prendre un risque…Et puis, on lui aura déjà fait peur donc ça ne servirait à rien.
Ils décidèrent donc qu'ils n'enverraient pas la vidéo au journal et se contenteraient de menacer leur professeur.
C'est fébrile qu'ils s'étaient retrouvés dans la bibliothèque de l'école, devant l'ordinateur. Ils s'étaient assuré de tout, avaient placé leurs lettres aux bons endroits, à l'abri de la pluie et des regards.
Inspiré, et ayant beaucoup réfléchi avant, Alessandro tapa le message d'une traite avant de cliquer sur envoyer avec un « tadaaa ! ».
La consigne était « Samedi, au Vaudon ».
Review ? :3
