Korestia
Troisième chapitre : Fall(en) fruits

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, pas plus que ce que vous trouverez dans ces pages de mythologie grecque. J'ai aussi été inspirée par quelques posts tumblr qui voulaient un Enlèvement de Perséphone revisité. L'exécution, cependant, est la mienne.

Note:

Avec les fêtes qui continuent et les partiels qui s'approchent, j'ai pas trop de temps à moi. Mais ce n'est pas pour autant que je vais m'arrêter en si bon chemin^^


Il n'y avait pas de plan, là était le problème. Tamao avait beau se concentrer, prier dans sa tête ou à voix haute, et même tirer à la main sur les ronces qui retenaient le prince de l'Hadès dans la cage, rien ne voulait marcher. Mathilda appela le soleil à la rescousse, Jeanne ses armes de chasseresse, mais elles non plus n'eurent pas de résultat, et Marco, fidèle à ses paroles, refusait d'approcher de la cage. Au contraire, il s'était éloigné vers les champs. Les humains avaient besoin de lui, bien plus que les dieux dans sa maison.

Tamao, elle, ne voulait pas quitter la cage. Elle avait confusément l'impression d'être responsable de ce qui était arrivé à Hao, et tout aussi confusément le sentiment que ses pouvoirs étaient liés à cette cage en forme de germe.

Mathilda et Jeanne avaient honoré son vœu, sans vraiment en connaître les motivations. Elles avaient donc installé leurs lits de feuilles à quelque distance seulement de la cage. Jeanne était assez heureuse de pouvoir surveiller les abords de la forêt, au cas où l'armée revenait; la proximité d'Hao lui plaisait beaucoup moins, de ce que Tamao pouvait en deviner. La chasseresse n'en disait rien, pourtant, mais Tamao pouvait toujours la lire comme un roman. Elle ne le regardait pas, ne répondait pas aux salutations ni aux narquoiseries. Pourtant Tamao se souvenait parfaitement de la fascination que le prince de l'Hadès exerçait sur Jeanne aussi bien que sur elle. Son attitude ne pouvait avoir changé si violemment en si peu de temps… Tamao ne comprenait pas bien.

Mathilda, par contre, ne cachait pas son intérêt pour le beau prisonnier. Elle pouvait passer des heures à lui demander des histoires, à se moquer avec lui de Ren et d'Horokeu, et surtout à lui raconter ce qui se passait dans le monde des hommes.

Les conséquences de son absence commençaient à se faire sentir. Des individus sortaient d'accidents cauchemardesques déchirés et gémissants mais en vie, d'autres subissaient des famines horribles sans jamais être soulagés par l'appel des limbes.

C'était bien les seuls instants où Tamao voyait Hao soucieux. Ses yeux se perdaient dans le vague, et il jouait avec les ronces qui lui ceignaient les poignets sans plus entendre qui que ce soit. Pourtant, il ne se tournait jamais vers elle dans ces moments-là, et il ne lui demandait jamais, comme Rackist, si elle pouvait l'aider.

Tout le monde semblait conscient que Tamao était en danger : les jumelles ne partaient plus qu'en grande nécessité, et parfois elle les prenait à murmurer des sorts étranges censés, elle le devinait, assurer sa protection.

D'une des expéditions qu'elle avait tout de même entreprises, Mathilda leur ramena un soir un grand plateau de jeu. Devant la perplexité de ses deux camarades, elle tenta de s'expliquer.

« Un de mes héros me l'a sacrifié parce qu'il n'avait plus rien d'autre à donner en offrande. Il m'a expliqué les règles, ça a l'air très amusant ! »

Jeanne et Tamao s'entre-regardèrent, circonspectes, mais acceptèrent de jouer une partie, pour voir. Mathilda n'était pas très douée pour expliquer les règles du jeu, alors il y eut plusieurs séries de quiproquos; mais elles finirent par trouver comment faire pour que tout marche à peu près. C'était un jeu qui se jouait à deux, alors elles s'étaient mises d'accord pour jouer à deux contre une, et Mathilda, qui connaissait les règles, s'était dévouée.

Il apparut vite que si Jeanne savait chasser, elle était totalement incapable de piéger sa sœur sur le plateau, et Tamao, lorsque c'était son tour de bouger les pions, osait à peine essayer tant elle avait peur de mettre en échec la stratégie de son amie.

Lors de l'un de ces moments gênants, Tamao hésita un peu plus longtemps qu'auparavant. Jeanne ne disait rien, visiblement perdue, et Mathilda, rieuse, attendait avec un plaisir évident de l'attraper au tournant. C'était cruel !

« Tamao, prends le fou avec ta tour, » l'interrompit une voix derrière eux. Tamao sursauta presque et regarda Hao. Il était allongé dans sa cage, les yeux clos.

« C'est impossible que tu puisses voir le plateau, » protesta Mathilda. « Et comment connaîtrais-tu les règles ? »

Hao rouvrit les yeux. Il avait un regard de crocodile. « Tu n'es pas la seule à avoir des adorateurs. Le jeu d'échecs est déjà ancien.
- Ca n'explique pas que tu saches comment jouer à la place de Tamao, » commenta Jeanne.

« Oh, ça c'est simple. Je lis dans les pensées. »

Il y eut un silence. Puis Mathilda se mit à rire. Cela ne dura pas, parce qu'Hao semblait terriblement sérieux.

« Euh... »

Tamao fronça les sourcils. « Vous... »

Hao acquiesça. « Comment serais-je censé départager les hommes si je ne le pouvais pas ? Mes trois juges sont humains, mais ils ont besoin d'un guide pour les mener à la vérité. Ou peut-être qu'à force de voir les âmes passer devant moi, je les connais par cœur. »

Mathilda semblait ne pas vouloir y croire.

Jeanne et Tamao, pour leur part, se regardaient, rougissantes. S'il lisait dans les pensées...

« Oui, je savais que les réunions du triumvirat n'étaient plus secrètes. Mais comme vous n'entendiez rien de compromettant, je pensais que cela ne poserait pas de problèmes. »

Les deux filles rosirent encore un peu. Mathilda était perdue.

« Quoi, vous y étiez déjà allées ? Sans moi ? »

Jeanne grimaça. « Arrête de crier et repose-moi la question. »

Mathilda ouvrit la bouche, la referma, et se mit à bouder.

Jeanne lui pressa l'épaule, ne voulant pas la froisser. Tamao, elle, gardait les yeux fixés sur Hao. Elle n'osait même plus songer à tous ces après-midi passés dans la mousse à les regarder, à le regarder. S'il était capable de voir le plateau de jeu dans leur esprit, il y avait peu de chances qu'il ait manqué ses pensées à elle...

Hao dirigea son regard vers elle, et la déesse sans domaine se sentit toute, toute petite.

« Du coup, on ne peut plus jouer, » remarqua Mathilda avec désespoir. « C'est impossible de gagner.
- Ne sois pas si défaitiste, » souffla le prince de l'Hadès paisiblement. « Vous n'avez qu'à jouer à deux contre Tamao et moi. Si vous avez des stratégies différentes, vous pourrez peut-être me surprendre...
- Je doute que Tamao veuille jouer avec toi, » répondit Jeanne d'une voix sèche.

Surprise, l'intéressée se retourna vers son amie. Elle semblait fâchée, sans que Tamao comprenne bien pourquoi.

Hao tourna ses yeux vers l'Artémise, qui ne fléchit pas.

« Vous pouvez jouer à trois contre moi, si tu préfères, » finit-il par dire.

« Je ne veux pas jouer avec vous. Je me souviens de pourquoi vous êtes ici, moi, et je n'apprécie pas que vous jouiez les inoffensifs. »

Sur ces mots, Jeanne se releva et partit vers la forêt, carquois à la main. Tamao la regarda partir, inquiète; elle entendit Hao ricaner depuis sa cage.

Mathilda semblait en proie à un grand débat intérieur. Puis, une fois que Jeanne eut complètement disparu, elle se retourna vers les deux autres.

« Moi, ça ne me dérange pas de jouer. Mais je prends Tamao. »


Le jour se transforma en nuit, et la nuit en jour, sans que quoi que ce soit ne change sur la plaine. Jeanne se fit rare, mais Mathilda et Hao étaient plus qu'assez pour remplir les journées de la déesse sans domaine. Elle était triste, certes, mais elle avait décidé que c'était un orage passager. Ce n'était pas comme si Jeanne ne venait plus du tout, elle était encore là de temps en temps, elle mangeait avec eux, dormait avec eux… mais elle était distante, sèche, et Tamao en souffrait terriblement, d'autant plus qu'elle ne savait pas exactement ce qui motivait cette méchanceté. Elle avait dû offenser l'Artémise, et… il faudrait qu'elle s'excuse, mais Tamao ne savait pas encore comment. Elle avait tenté de s'en ouvrir à Mathilda, mais celle-ci trouvait la chose très normale, et s'était contentée de lui conseiller d'attendre un peu. « Jeanne est une ronchon depuis toujours. Elle va forcément finir par revenir. Elle ne peut plus se passer de toi, va ! »

C'aurait dû rasséréner Tamao, mais elle n'arrivait pas à croire Mathilda. Peut-être que quelque chose était véritablement cassé entre elle…

Une nuit, elle fut tirée de son sommeil par un carillon cristallin. La brume, chose rare, avait envahi les champs, et elle voyait à peine l'orée de la forêt de sa couche. Même la prison d'Hao semblait plus vaporeuse, plus irréelle.

Sans bien savoir pourquoi, Tamao se redressa lentement, déposant sa couverture sur le corps de Jeanne, étendu à côté d'elle. Dans son sommeil, la chasseresse perdait de sa froideur, de son aura même; on avait moins peur d'elle, au moins un peu, et on avait presque envie de la protéger. Tamao se rendit compte à ce moment-là à quel point elle semblait frêle, pâle. Elle ne venait plus si souvent dans les champs, certes, mais elle ne s'en éloignait pas non plus. Ce que la déesse sans domaine avait pris pour de la distance… était-ce simplement de l'inquiétude ? Le savoir intime de la chasse, qui dictait à Jeanne de protéger leur abri du mieux qu'elle pouvait ? À devoir constamment surveiller les autres dieux et assurer la sécurité de Tamao, Jeanne s'était visiblement épuisée. Avant cela, elle n'avait jamais vraiment, aux dires de Mathilda, besoin de dormir. Mais maintenant… maintenant elle dormait contre Tamao, et elle semblait presque humaine. N'était-ce pas signe qu'elle aussi, comme la terre des humains et les mondes souterrains, pâtissait des actions de son amie ? L'était-elle encore, son amie, d'ailleurs ?

La honte au ventre, la déesse sans domaine fit quelque pas, en espérant retrouver l'envie de dormir rapidement. L'air était frais sans être trop froid, cadeau de Marco bien sûr, et il y avait une certaine beauté au paysage embrumé.

Ce n'était pas une beauté très douce, ou très accueillante. Elle aurait sans doute mieux convenu à un marécage. Pourtant, malgré le brouillard épais, Tamao pouvait voir la lune au-dessus d'elle, et ne pouvait s'empêcher d'être touchée par les teintes dont elle parait l'Olympe. Toute la plaine était nimbée de couleurs pastel, qui auraient sans doute mieux convenu à un rêve…

Soudain, entre les arbres, Tamao distingua une lueur étrange. Une lumière d'or chatoyante, semblable à un soleil gros comme un poing, était apparue juste derrière la première rangée de troncs noirs. Elle se détachait étrangement sur l'ouate du brouillard, qui lui faisait un doux écrin au lieu de l'atténuer. Qui cela pouvait-il être ? Mathilda n'était pas assez inconsciente pour utiliser ses pouvoirs et faire éclore le jour dans la nuit. De toute façon, c'était trop petit et trop vif pour être l'aube, Tamao en était sûre. Qui, alors ?

Intriguée, elle fit quelques pas vers l'orée de la forêt.

« N'y va pas, » siffla la voix d'Hao. Surprise, la jeune déesse sursauta presque, et se retourna vers le prisonnier. Il était debout, pâli par la brume, mais surtout tendu, plus tendu qu'elle ne l'avait jamais vu auparavant.

Elle voulut jeter un coup d'œil vers l'orbe d'or; de la gorge du dieu de l'Hadès sortit un feulement plus animal que divin, et Tamao s'immobilisa.

« C'est un piège, » expliqua-t-il. « Quelqu'un veut t'attirer hors des prés pour pouvoir t'éliminer ou t'enfermer, espérant ainsi me délivrer. Ne te retourne pas, ne regarde pas. L'enchantement est puissant. Il est plus sage de retourner te coucher. »

Tamao resta un moment sans voix. Un piège ? Jeanne l'avait bien prévenue qu'elle n'était hors de danger que sur les prés, mais… elle ne s'était pas attendue à ce qu'il y ait réellement une tentative de faite contre sa vie. Ou qu'Hao l'en protège.

« Qu'est-ce que tu attends ? Va te coucher, » fit le brun, de nouveau détendu et provocateur. « Il est bien trop tôt pour vouloir faire la fête. »

Tamao, encore un peu perdue, acquiesça. Elle avait envie de dire quelque chose, mais elle ne savait pas bien quoi. Alors elle ne dit rien, du moins pour le moment.

Sans plus regarder l'orbe derrière elle, Tamao revint vers sa couche et reprit sa couverture. Mais l'idée de s'allonger dans le froid de la plaine, seulement protégée par les plantes de Marco, ne la rassurait pas beaucoup. En fait, elle était assez certaine de ne pas pouvoir se rendormir après ce qui s'était passé.

Hésitante, elle tira son oreiller et sa couverture vers la cage de verdure. Hao s'était rassis, mais il continuait de fixer les arbres, signe qu'elle n'était peut-être toujours pas en sécurité. Sans faire de bruit, Tamao s'installa près de la cage. Mais il était illusoire d'espérer ne pas se faire remarquer; les yeux d'aigle du maître de l'Hadès se tournèrent vers elle. La tension en était complètement disparue, laissant place à son ironie habituelle.

« Tu échappes à un premier monstre pour te jeter dans les bras d'un second ? »

Tamao fronça les sourcils. « Vous m'avez protégée, » fit-elle remarquer.

« Parce que je ne peux pas savoir si te tuer me libérerait. Il est possible que si tu meures, cette cage m'emprisonne pour toujours. L'auteur de ce complot est d'une folie sans nom et ce n'est pas mon cas. »

Tamao baissa les yeux. Elle n'y avait pas pensé... mais elle avait du mal à imaginer qu'il ait été seulement préoccupé par son propre destin. Il avait semblé si féroce, si furieux à l'idée de ne rien pouvoir faire pour l'empêcher de s'approcher du piège… Ah, mais il ne pouvait pas admettre cela à voix haute, si ?

« Je ne peux être sûre de vos raisons, » répondit-elle donc. « Mais je vous remercie quand même de m'avoir protégée. »

Hao secoua la tête, comme pour dire qu'elle était bien bête de croire ce genre de choses. Mais Tamao était suffisamment têtue pour s'accrocher à cette jolie idée. Il l'avait protégée…

Cela suffit à la réchauffer de l'intérieur, et elle se permit un grand sourire. Comme en réaction, les lianes de la prison du dieu se couvrirent de fleurs pâles à la corolle frémissante. La jeune déesse retint un léger cri ébahi; Hao roula des yeux et soupira bruyamment. « Des pensées ? Vraiment ? Cela ne fait pas très sérieux... »

Tamao leva un sourcil. « Qu'est-ce que vous auriez préféré ? »

Théâtral, le dieu de l'Hadès se rallongea parmi les fleurs. « De la belladone, peut-être ? Ou au moins des fleurs de mancenillier. J'ai une réputation à maintenir, tu comprends... »

Tamao ne put s'empêcher de rire, et Hao finit par se joindre à elle. Cela la surprit tellement qu'elle se prit à rosir, et détourna la tête de son prisonnier. Hao, s'il comprit son manège, n'en dit rien.

Le silence s'installa entre eux, mais ce n'était pas un silence gêné. Tamao se sentait bien plus calme. Elle avait un peu faim. Le repas semblait loin… Peut-être que son prisonnier aussi aurait aimé manger quelque chose ?

Hao n'avait rien mangé du monde d'en haut, elle le savait. Elle-même en ressentait pourtant toujours le besoin, et la cage y répondit en faisant pousser une grenade lourde et mure. La petite déesse regarda autour d'elle, mais Marco n'était nulle part. Les prés, alors ?

« C'est toi, » confirma Hao. « Depuis le début, c'est toi. » Sa voix était douce, comme charmée. Il avait les yeux bien ouverts ce soir-là, et il fixait Tamao au point de l'enflammer.

Celle-ci baissa le nez. « Je... je ne voulais pas...
- Je sais. Les autres ont pu oublier, mais je me souviens de la naissance de l'Olympe, je me souviens des raisons de la présence des prés. J'attends encore de voir quel est exactement ton pouvoir. Mais s'il a besoin que je sois ici pour se révéler, j'attendrai, quoi qui puisse en être dit.

Tamao se sentait toute rose. « M-merci... » Elle n'osait plus le regarder en face.

« Tu avais soif, » rappela-t-il doucement. Elle acquiesça et releva les yeux pour voir que la grenade avait tant et si bien poussé qu'elle lui tombait presque dans les mains. Mais par-delà le fruit, elle le regardait lui. La lumière de la lune adoucissait ses traits d'aigle, le couvrait d'une cape de lumière presque liquide. Sa gorge lui parut encore plus sèche, tout d'un coup.

« Eh bien ? » Même sa voix coulait dans l'oreille, comme un filet d'eau, ou même une rivière d'ambre. Elle se demanda une seconde si cela faisait partie de ses pouvoirs, aussi, avoir la capacité d'attirer à lui ses proies. Ne serait-il pas logique de ne laisser aucune chance à la cible de se rebeller ?

Et ses yeux, rieurs mais patients, qui la fixaient comme s'il la connaissait par cœur...

Elle n'eut qu'à toucher la grenade pour que la branche s'en libère, et le fruit se fendit naturellement en deux dans ses mains ouvertes. Un peu de jus lui coula entre les doigts, sucré, collant.

Comme dans un rêve, Tamao se sentit prendre sa décision.

Elle mordit avec délice dans le fruit et sentit les graines juteuses glisser dans sa bouche. Ignorant le jus qui coulait sur son menton, elle s'approcha des barreaux de la cage. Hao fit de même, et ils s'embrassèrent là, chacun pressé contre la barrière végétale. Le goût des lèvres du maître de l'Hadès était mêlé au parfum entêtant de la grenade, et Tamao sentit sa tête lui tourner, un peu. Pas assez pour lui ôter l'envie de continuer, et de recommencer, aussi.

Quand elle rouvrit enfin les yeux, rose de baisers et de fierté conquérante, elle vit que le menton de son prisonnier était couvert de traces rouges, comme sanglantes. Elle voulut approcher la main, essuyer le jus grenat; et la barrière de fleurs s'entrouvrit pour le lui permettre, faisant le vide autour de la main tendue. Enhardie, la jeune déesse se glissa sous la tonnelle, qui désormais se fleurissait de corolles pourpres. La grenade roula hors de la main de Tamao, qu'Hao s'empressa de récupérer alors que sa conquérante venait se lover contre lui.

Le maître de l'Hadès ne protestait pas, loin de là. Les mots, ils les avaient tous dits, et ils savaient qu'ils devraient recommencer dès le matin, alors ils se contentèrent de gestes.

Gestes tendres, gestes doux, gestes curieux, gestes furieux...

Le sommeil les trouva enlacés dans les fleurs, et celles-ci se chargèrent de les cacher des indiscrets jusqu'au lever du jour.


Tamao se réveilla seule. Les plantes avaient fané lors de son sommeil, et gisaient au-dessus d'elle comme un grand filet sec et épineux: elle s'en tira avec plusieurs longues estafilades le long de ses bras et jambes.

Elle se demandait cependant s'il s'agissait vraiment de blessures causées par les ronces de son ancienne cage, ou s'il fallait y voir la trace des doigts de son amant. Elle pouvait encore, en fermant les yeux, se souvenir de chaque soupir, chaque caresse brûlante sur sa peau. N'était-ce pas normal qu'il lui laisse des stigmates ?

Dès qu'elle avait ouvert les yeux, elle avait senti qu'il était parti. S'il s'était seulement éloigné un moment, elle l'aurait su, elle en était certaine. Mais elle ne le sentait plus nulle part. Elle était seule, toute seule avec les ronces séchées qui commençaient déjà à pourrir.

Le cœur vide, Tamao se recroquevilla. Des sanglots silencieux secouèrent ses épaules. Pourtant, elle ne parvint pas à pleurer.