Partie 4
Ce matin là, la Colonelle Oscar de Jarjayes descendit prendre le petit déjeuner avec la motivation digne des plus grands combats qu'elle avait eu à mener. Aujourd'hui l'adversaire, ou plutôt les adversaires étaient de taille: deux garçonnets d'une dizaine d'années qui inventaient chaque fois de nouveaux subterfuges pour la mettre à rude épreuve. Mais la demoiselle n'était pas l'unique cible de leurs méfaits. Parmi les victimes, il en était une qui, armée de sa louche vengeresse, tentait d'appliquer le jugement semi-divin à ces deux démons. Grand-mère était, pour l'occasion, la meilleure alliée d'Oscar.
Selon la militaire, les hostilités avaient débuté avec la mise à sac de sa salle de bain dans laquelle les supposés coupables avaient mis le lieu sans dessus dessous avant de prendre la fuite en s'échappant par le grand chêne qui tendait ses bras végétaux à quelques centimètres de la fenêtre.
Mais bien vite, Oscar comprit que la guerre ne faisait que commencer quand en poussant la porte de la cuisine, elle entendit le pire juron que sa vieille nourrice gardait secrètement en réserve pour une occasion spéciale. La dite occasion était arrivée. La jeune femme aperçut deux yeux gris plissés derrière une paire de binocles, une moue déformant son visage ridé et sa main droite brandissant son sceptre de bois.
« Qu'y a-t-il, Grand-mère? Je t'ai entendue crier. »
« Elle était si appétissante » s'attrista la vieille femme, les yeux penchés sur le cadavre inerte d'un plat rond dans lequel agonisaient les derniers restes de pâte.
« C'était quoi? »
« Myrtilles... je sais que tu en raffoles, je voulais t'en faire la surprise » sanglota Grand-mère, dans un larmoiement désertique annonçant un orage prochain.
« Tu penses que c'est eux? » questionna Oscar en goûtant du bout du doigt la pauvre tarte aux myrtilles dont les restes semblaient malgré tout bien alléchants. « Délicieuse! ». Verdict sans concession qui marquait pleinement l'entrée des deux femmes dans la bataille.
« Je l'avais mise à refroidir sur le bord de la fenêtre, je voulais qu'elle refroidisse pour que tu puisses en manger à midi. Quand je suis revenue du potager, le plat était renversé dans l'herbe, les vauriens l'ont engloutie comme des cochons, ils en ont éparpillé partout! »
« Cela ne peut plus durer, je vais en parler à Hortense, il faut qu'ils grandissent un peu ces gamins. » décréta la colonelle en voulant quitter la cuisine.
« Attends, Chérie, ta soeur et les petits sont partis en ville »
« Comment? »
« Elle avait quelques affaires à y régler. »
« Quand sont-ils partis? »
« Cela va bientôt faire une heure. »
« Une heure? Ce n'est pas possible, ils sont venus dans ma salle de bain il y a quelques minutes! »
« Tu dois te tromper, je les ai vus partir avec leur mère. »
Oscar regarda sa nourrice. Les garnements n'étaient pas responsables des dégâts avec la baignoire? Quelque chose n'allait pas. Soit Grand-mère se trompait, soit ses neveux avaient réussi à fausser compagnie à Hortense et avaient regagné Jarjayes en cachette. Décidément, plus les années passaient et plus ses adversaires gagnaient en idées saugrenues. Ils avaient peut-être remporté deux batailles mais elle ne perdrait pas la guerre si facilement!
Oscar mit un point d'honneur à rechercher des indices dans la maison pour découvrir les plans de ses chers neveux. Les années passant, elle avait réussi à déjouer la majorité de leurs pièges qui résidaient essentiellement en seaux posés en équilibre au-dessus des portes et aux contenus variés, ainsi qu'en plats cuisinés par Grand-mère et réassaisonnés à leur convenance. Mais lors de leur dernière visite, les gamineries devenaient de plus en plus difficiles et Oscar avait évité de justesse la chute de cheval; les garçons avaient coupé une des sangles de sa selle. L'histoire s'était terminée avec l'intervention du Général lui-même et une punition des plus sévères. Mais à en croire ce qu'il s'était passé depuis le matin, cela n'avait pas servi de leçon aux neveux qui avaient, semble-t-il, renouvelé une fois encore leur volonté de zizanie. Cette année serait différente des autres se promit Oscar; elle allait tout faire pour dissuader une bonne fois pour toute les deux adolescents de poursuivre leurs jeux puérils.
Après une bonne heure de recherche, la Colonelle dut se rendre à l'évidence: les deux têtes blondes ne semblaient pas avoir amorcé un nouveau piège pour la fin de journée, ou du moins elle n'en avait trouvé aucune trace. Mais la prudence était de mise car dès que Hortense et les enfants seraient de retour, les manigances reprendraient de plus belle.
Le dernier endroit qu'examina Oscar fut l'écurie. Elle y avait accompli elle-même bons nombres de bêtises. Elle passa derrière les ballots de paille, regarda à l'intérieur des box, vérifia l'état de sa selle et de son harnachement. Visiblement rien à noter de ce côté-là. La jeune femme reposa les lanières de cuir sur un panneau de bois au moment où un léger bruit lui parvint. Une sorte de bruissement. Elle s'avança à la recherche d'une présence et regarda si quelqu'un rôdait.
« Colonel ? »
Elle sursauta. L'homme se tenait à contre jour devant l'entrée de l'écurie.
« Oscar ? Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il.
« Non tout va bien, Girodelle, j'ai été seulement surpris. »
Mettant la cause des bruits qu'elle avait entendus sur le compte de l'arrivée de son ami, la jeune femme l'accompagna à l'extérieur et referma la porte de bois.
« Votre gouvernante m'a dit que je vous trouverais sans doute par ici. »
« En effet, je suis en chasse… »
« Vous avez vu la bête ? »
« Non, pardonnez-moi… il se trouve que je reçois la visite de mes neveux et que ceux-ci ont comme passe-temps de mettre le château dans une certaine… effervescence. »
« Je vois »
« J'ai cru que l'un d'eux s'était caché parmi les animaux … mais arrêtons ce sujet sans importance. Qu'est-ce qui vous amène jusqu'ici ? »
« La bête justement. »
« Vous l'avez attrapée. »
« Malheureusement non. Elle nous a filé entre les mains. Elle est libre dans la nature. »
« Soit ! Attendez Girodelle, je vous accompagne. »
La Colonelle franchit à nouveau la porte de l'écurie alors que son ami la regardait sans comprendre. Elle prit sa selle quand Girodelle posa sa main sur la sienne.
« C'est inutile. »
« Comment ? »
Il lui prit la lourd pièce de cuir des mains et le regard troublé, il s'approcha d'elle. Après un silence, il passa doucement son index sur la saillance de sa joue. « Aucun ordre ne m'a été donné vous concernant. Profitez de ces quelques jours de repos j'essayerais de venir vous voir d'ici peu. »
« Mais… »
« Ce sont les ordres, Oscar. »
Sur ce, Girodelle s'inclina et d'un demi-tour magistral, il la quitta.
Elle resta quelques secondes, les yeux plongés dans le néant alors qu'il s'éloignait. C'était un homme si étrange. Leur rencontre avait commencé par un duel et leurs vies se poursuivaient dans une profonde amitié. La seule ombre au tableau était cette demande en mariage que le Comte de Girodelle avait risqué quelques mois plus tôt. Oscar l'avait refusée mais elle gardait profondément en elle cet amour qu'il lui avait révélé. Le seul homme à ne l'avoir jamais considéré comme un simple soldat.
