Justin était vraiment beau ce soir… Oh, il avait toujours été beau, mais habituellement, il avait une foule d'autres qualificatifs qui lui venaient à l'esprit avant celui-là : collant, envahissant, agaçant, énervant, adolescent, persistant, vaillant, persévérant, caressant, brillant, intelligent, aimant, bandant… bandant, il l'était aussi en ce moment et Brian escomptait bien que Justin saurait le remercier de sa venue un peu plus tard.

Il ne savait pas trop ce qui l'avait décidé à venir. Quand Justin lui avait parlé du bal, il avait trouvé l'idée complètement dingue… mais c'était digne de lui. Ce gamin ne reculait devant rien pour s'affirmer. Même dévoyer un symbole aussi hétérocentré que le bal de promo ne lui faisait pas peur. En son temps, Brian s'était plié à ces traditions ridicules avant de fuir découvrir le Babylon. Aujourd'hui, cela ne lui déplaisait d'aider Justin dans son entreprise de subversion, d'autant qu'être admiré pour une foule d'ados ne pouvait être que bénéfique pour son moral. Et là, il était admiré… ils étaient admirés plutôt. Il faut dire qu'ils leur en avaient mis plein les yeux. Ils attiraient toujours les regards – séparément et plus encore ensemble – mais le spectacle qu'ils avaient donné ce soir était inénarrable. Jamais il n'avait dansé ainsi avec Justin. Jamais il ne s'était senti aussi en phase avec quelqu'un… et ce baiser. Il avait dû embrasser un million de fois des hommes mais jamais il n'avait ressenti cela. Justin semblait si heureux. Brian n'imaginait pas qu'il serait si agréable et si simple de lui faire plaisir… Le bonheur lui allait si bien. Bon sang qu'il était beau ! Et ce putain de sourire… C'était comme un soleil en pleine nuit !

Brian ne voulait pas que cela s'arrête. Il avait envie de lui comme jamais auparavant. Il aurait pu le pousser dans la jeep pour le baiser sur le champ… Mais ce devait être une soirée parfaite même si c'était ridiculement romantique. Pas de baise bestiale ce soir. Quand Justin aurait ramené Daphné chez elle, il le rejoindrait au loft et ils achèveraient cette nuit de façon absolument inoubliable.

Ils avaient fini par se séparer sur la promesse de se retrouver un peu plus tard. Connaissant l'impatience de Justin dans ce domaine-là, Brian était certain qu'il ne faudrait même pas une heure avant que le jeune homme ne sonnât à la porte du loft, pourtant il ne pouvait s'empêcher de se retourner pour le regarder. Justin semblait marcher sur un nuage jouant avec l'écharpe de soie qu'il lui avait laissée… Elle lui allait mieux qu'à lui de toute façon… C'est alors qu'il la vit. Il ne vit ni l'homme ni le bras qui la tenait, il ne vit que la batte. Tout en lui se figea d'horreur… Cela ne dura qu'un instant, mais ce fut suffisant. Justin se tourna vers lui et la batte vint le faucher impitoyablement… Un instant plus tard, Brian était auprès de son corps inanimé… Du sang coulait sur son visage maculant de rouge ses cheveux d'or… Toute lumière avait disparu engloutie par cette obscurité cramoisie. La vie s'échappait de ce jeune corps… Il essayait de la retenir en épanchant le sang avec son écharpe, mais rien n'y faisait… Il mourait… Il mourait dans ses bras…

Un hurlement jaillit de sa bouche et il se redressa…

- Ça va ? fit la voix inquiète de Michael.

Brian le regardait les yeux perdus alors que les événements des derniers jours lui revenaient en mémoire. Il avait passé trois jours dans des brumes d'éther. Il avait vu passer des ombres fantomatiques dans un décor dont la blancheur lui évoquait plus l'enfer que le paradis. C'était là que tout avait commencé. Presqu'un an plus tôt, il avait rencontré un être tout neuf entre ces murs et Justin avait pénétré dans son monde. S'il avait encore cru en Dieu, il aurait vu là son châtiment. Le Dieu de son enfance était capable d'ôter ses dix enfants à un père pour éprouver sa foi. Quand on traitait ainsi ses fidèles, que réservait-il à un mécréant comme lui ? Malgré lui, il s'était surpris à supplier ce Dieu impitoyable de ne pas s'en prendre à lui. Il était prêt à subir n'importe quel châtiment, mais Justin était innocent… C'était encore un enfant… Un enfant courageux et lumineux… Brian pouvait mourir cent fois, cela n'avait aucune importance, mais pas lui…

Pendant trois jours, le temps avait été comme suspendu. Puis le verdict des ombres blanches était tombé. Justin vivrait. Ils ne pouvaient encore dire dans quel état, mais il vivrait… Brian s'était donc levé et avait quitté l'enfer blanc.

Michael l'avait ramené au loft. Comme il l'aurait fait avec un enfant, il lui avait ôté ses vêtements encore maculés de sang – le sang de Justin –, l'avait poussé sous la douche pour faire disparaître le sang – le sang de Justin – qui avait imprégné sa peau, lui avait mis des vêtements secs et l'avait couché. Après trois jours sans dormir ou manger, il s'était plus écroulé qu'endormi… mais ce répit avait été de courte durée. Maintenant, son esprit était clair. Il savait ce qu'il avait à faire et Michael n'allait pas tarder à lui faciliter le travail. Après lui avoir conseillé de manger le repas commandé au traiteur chinois, il dit d'un air embarrassé :

- J'ai eu David au téléphone. Il est bien arrivé à Portland… Il me propose de réserver un billet pour demain.

Brave Mickey ! Il était toujours si transparent. Il n'avait pas envie de partir mais n'osait pas mettre fin à sa relation avec son ostéopathe. Il attendait que Brian lui dise de rester… Or, même si Brian savait que Michael fonçait dans le mur avec cette relation, il avait besoin que Michael parte le plus loin possible de lui. C'était mieux pour tout le monde.

- Vas-y, il t'attend. Tu aurais dû prendre cet avion il y a trois jours.

- Mais tu es sûr que ça va aller ?

- Ne t'inquiète pas. Je suis de nouveau capable de me laver et de manger tout seul.

Il entreprit de convaincre Michael en dévorant son plat. Il n'avait absolument aucune envie de manger, chaque bouffée lui donnait des haut-le-cœur, mais Michael était une vraie mère juive, il ne l'aurait pas laissé s'il n'avait été convaincu que Brian ne se laisserait pas mourir de faim. Quand son ami passa enfin la porte, Brian put courir aux toilettes régurgiter ce repas que son estomac était incapable de digérer.

A genoux devant la cuvette des toilettes, il fixa un long moment les vêtements que Michael avait laissés sur le sol. Le sang de Justin avait bruni mais, sur l'écharpe de soie, le contraste entre l'obscurité de ce sang et la blancheur du tissu était aveuglant… Quelques jours plus tôt, il avait passé ce foulard encore immaculé autour de son cou défiant le temps et jouant avec la mort. Mais Michael était venu… Là, il ne viendrait pas, songea-t-il en faisant glisser le tissu entre ses doigts. Michael était parti. Il ne risquait plus rien maintenant… Personne n'était à l'abri auprès de lui. Si Michael était parti plus tôt, si Michael n'avait pas été là ce soir-là, Justin aurait passé une soirée ordinaire avec Daphné et il serait maintenant bien au chaud chez Debbie. Au lieu de ça, il reposait dans un lit d'hôpital peut-être handicapé à vie… Il devait le détester. Comment en serait-il autrement ?

Il pressa l'étole contre son nez mélangeant ses larmes au sang de Justin… Ce gamin était si confiant, si amoureux… Il le regardait comme jamais personne ne l'avait regardé avant. Ses yeux semblaient lui dire : « Tu vaux mieux que ce que tu crois. » Il le revoyait devant chez Debbie alors que tous se réjouissaient du soutien de la sénatrice à sa petite association militante. Il l'avait mis en garde. Il connaissait les politiques et surtout il connaissait les hétéros. Les homos pouvaient gagner des batailles mais jamais la guerre. Il lui avait dit de ne jamais baisser sa garde, de ne jamais se croire victorieux… « A la minute où tu le croiras, tu seras mort, avait-il dit. » Avec la folle confiance de son amour et de sa jeunesse, Justin avait répondu : « Pas tant que tu seras là pour me protéger. »

Cela l'avait stupéfié. Justin n'était plus le gamin naïf venu lui exprimer son amour d'adolescent après son dépucelage. Justin le connaissait bien maintenant. Il aurait dû avoir d'autant moins d'illusions sur lui qu'il venait de renoncer à ses droits parentaux sur Gus. Loin de l'en blâmer, il avait semblé comprendre ses raisons et lui réitérait sa confiance… Personne n'avait jamais eu foi en lui de la sorte. Etrangement, au lieu d'en être effrayé, Brian trouva cela enivrant… Il savait pourtant qu'il ne méritait pas cette confiance, et maintenant, Justin le savait également.

Il aurait dû le protéger… Depuis le soir où il avait rencontré cette saleté homophobe, Brian avait senti que ce type était dangereux. Pourtant après le bal, il avait baissé sa garde. L'ivresse de cette danse si parfaite lui avait fait oublier ses propres mises en garde… et Justin avait payé le prix de son inconséquence.

Cela n'arriverait plus jamais. Plus personne ne souffrirait pas sa faute… Ses parents avaient raison. Il était un être toxique. Il n'apportait que du malheur. Il n'aurait jamais dû venir au monde… Tout était clair à présent. L'erreur commise le jour de sa naissance serait bientôt corrigée.

Retournant dans la pièce centrale, il refit les gestes qu'il avait faits quelques jours plus tôt mais sans musique ni orgasme. Plus personne ne l'arrêterait à présent. Plus rien ne le liait à ce monde. Justin ne voudrait plus revoir un homme qui l'avait mis dans le coma. Michael était parti rejoindre son docteur. Gus avait des parents bien plus fiables qu'aucun Kinney ne le serait jamais quoi qu'en ait dit Justin… Alors qu'il passait l'écharpe ensanglantée autour de son cou, il lui semblait d'une justice immanente que son dernier souffle se perdît dans le sang de Justin et, par une étrange ironie, l'image d'un père presque aussi détestable que le sien le frappa. Il n'était pas venu à l'hôpital. Durant ces trois jours où Justin avait été aux portes de la mort, Craig Taylor n'avait pas daigné venir voir son fils. Si Justin était paralysé, donnerait-il au moins un sou pour venir en aide à son fils pédé ? Paierait-il au moins ses frais médicaux ? Rien n'était moins sûr. Jennifer Taylor avait peu de moyens depuis son divorce. Elle ne pourrait pas prendre en charge cela toute seule. Justin avait besoin de lui. Il l'avait laissé se faire agresser, il ne pouvait pas en plus l'abandonner. Mais il ne le laisserait plus s'approcher de lui. Il aurait voulu se convaincre que cette dernière résolution était dans l'intérêt de Justin, mais il n'en était rien. En vérité, il avait peur… Il était terrifié à l'idée de voir dans ces yeux clairs qui avaient toujours été si pleins d'amour – ces yeux qu'il avait vus rayonner de bonheur avant que tout n'explose – la déception et le blâme.

Il se laissa tomber sur le sol, l'écharpe de soie pendant toujours autour de son cou. Il entendait encore résonner le bruit qu'avait fait cet objet immonde en s'abattant sur la tête de Justin… C'était un bruit de mort et de destruction… Il pressa ses mains sur ses oreilles… C'était insupportable, mais il devait l'endurer. Ce serait son châtiment.