Le froid mordant brûlait la blessure de Nanashi qui s'agrippait à la cape qui le recouvrait. Tobimaru était allongé tout contre lui, la tête posée sur ses pattes, mais les oreilles en alertes. Il lui faisait de la chaleur mais il était toujours frigorifié.

Mais même si il avait peu de chances qu'ils survive, il ne voulait pas laisser le gamin seul, dans ce pays en guerre. Même si il se doutait que c'était un garçon sacrément débrouillard et censé, il se devait de le protéger. C'était comme une seconde chance que lui offrait son passé. Un enfant qu'il devait à tout prix protéger. Faute de ne pas avoir pu sauver les enfants du seigneur Ooatari.

Ooatari.

Son ancienne vraie maison... Il y avait vécu une vie paisible de soldat, et de palefrenier. Les enfants du seigneur passaient beaucoup de temps avec lui. Le seigneur Ooatari lui avait même permi de garder ses cheveux à l'état naturel.

Une époque bénie...

Puis il y eut la mutinerie. Le jeune homme n'avait plus eu le choix. Au cours d'une bataille, le général à son service avait préparé un plan pour se débarrasser du seigneur Ooatari et le remplacer. Au tournant décisif de la bataille, le seigneur a hésité et le général en a profité pour le tuer et s'est présenté devant l'armée prise au dépourvu comme un nouveau chef.

La bataille avait été gagnée, et Nanashi qui y avait fortement contribué avait reçu la considération du général et "l'honneur" d'achever lui-même les derniers membres de la famille Ooatari.

Les deux enfants... Alors qu'ils affrontaient la mort, l'aîné lui avait sommé avec une voix hargneuse d'en finir avant de le traiter de lâche.

Il en finit.

Ç'avait été le geste de trop.

Plus de tueries.

Il déserta et devint rônin sans nom.

Kotarou s'était présenté devant lui comme une occasion en or de se racheter, quoique l'implication dans l'affaire du petit ne l'avait pas franchement emballé, au début.

Plongé dans ses pensées, le samurai commençait à sombrer dans le sommeil.

Tobimaru releva brusquement la tête, les creux des oreilles orientés vers l'entrée. Nanashi le remarqua et tenta de retrouver ses esprits.

Quelqu'un approchait.

Il ignorait qui cela pouvait être.

Il était blessé et désarmé.

"Situation brillante", songea-t-il avec amertume.

Une tête couverte d'un chapeau passa par l'entrée d'abord.

"Ah ! Vous voilà !"

Une femme ?

Il leva la tête pour mieux voir.

Elle avait une lourde charge dans son dos et avait une lampe à huile dans la main.

Il pouvait voir clairement son visage.

Les traditionnels cheveux sombres de Japonais,le visage pointu et le nez droit, les yeux bruns et chaleureux. Elle aurait pu être considérée comme belle si une large et longue balafre ne lui barrait pas la joue gauche.

"Vous êtes bien Nanashi-san ?"

Il se crispa et leva des yeux agressifs vers la jeune femme :

"Mais vous êtes qui vous ? Comment vous connaissez mon nom ?!

- Un garçon qui s'appelle Kotarou m'a payée pour vous aider, en ville. Il m'a dit que je vous trouverais ici et que je devais vous faire les premiers soins.

- Où est-il ?

- Je l'ai envoyé au logement que j'ai loué en arrivant ici. Il doit allumer un feu pour réchauffer l'endroit et me préparer de l'eau chaude. J'en aurais besoin pour vous soigner. Il faut juste que j'examine votre plaie. Vous permettez ?"

Tout en retirant son chapeau de paille, elle s'accroupit près de lui et lui adressa un sourire encourageant.

Toujours méfiant il jeta un coup d'oeil à Tobimaru qui ne sembla pas trouver la femme hostile. Ayant combattu avec ce chien aux sens prodigieux, il se dit que peut-être il pourrait s'y fier.

Il se détendit légèrement et toujours en la fixant avec appréhension, se débarrassa de sa cape. La femme fronça les sourcils en voyant la blessure profonde sur le flanc du samurai. Elle leva son bras et y jeta un œil inquisiteur :

"Ça a commencé à s'infecter, dit-elle d'un ton songeur comme pour parler à elle-même, la plaie est récente, c'est une blessure au sabre. Vous avez eu une petite escarmouche avec des gens du coin, hier soir ?! demanda-t-elle en lui jetant un regard espiègle.

- Vous savez, les hommes deviennent amnésiques après quelques verres en trop...

- Vous vous êtes bien défendu en tout cas ! Quoiqu'il en soit je ne peux pas faire grand chose ici, pas même nettoyer la plaie. Il va falloir bouger chez moi. Je vais vous soulever, d'accord ?

- ..."

Comme il ne répondait pas elle soupira et dit avec un agacement visible :

"Bon, écoutez. Je vois bien que vous vous méfiez mais malheureusement, je n'ai pas la possibilité de vous prouver que je ne vous veux aucun mal. Dans tous les cas cette blessure ne se refermera probablement pas sans un traitement efficace que je suis capable de fournir. C'est à vous de voir. Sous je vous ramène le gamin et je vous laisse crever, sous vous venez avec moi et vous aurez une chance de survie."

Elle s'était levée et le toisait en croisant les bras. Nanashi soupira puis dit avec résignation :

"Bon. Comment vous voulez procéder ?"

Elle eut un sourire satisfait et passa son épaule sous le bras du blessé pour le soulever avec précaution :

"On va monter sur votre cheval et je vais nous emmener chez moi. Ce n'est pas très loin, mais il faut que vous soyez vite sur pied, si j'ai bien compris, alors autant ne pas perdre une seconde. En cheval, nous irons plus vite."

Nanashi grimaça pendant que la jeune femme le soulevait et qu'ils marchaient vers la monture, toujours attachée à l'arbre.

Elle parvint à le hisser sur la croupe et monta devant lui, tout en attachant son corps au sien avec une corde solide pour l'empêcher de tomber durant la chevauchée.

Elle enfonça ses talons dans les flancs de la bête qui partit au galop.

Tout à coup, alors que Nanashi se concentrait pour ne pas plonger dans le sommeil, il associa trois mots ensemble : "femme", "cheval" et "inconcevable".

Et il formula dans sa tête cette question :

Où est-ce qu'une femme pouvait bien apprendre à monter à cheval ?! En pleine aire Sengoku et au Japon, qui plus est !

Il se rappela alors qu'il avait vu parmi les rangs chinois qu'il avait combattu, des femmes, capables de manier les armes et de monter à cheval.

Cette femme viendrait-elle de la même troupe ? Si oui, comment avait-elle appris à parler si couramment le Japonais ? Si non...

Qui était-elle ?!