24.10.2015. "This is our lives on holiday!" Boum, boum, boum, everybody loves me.

Disclaimer : L'univers de Harry Potter appartient à J.K Rowling ainsi qu'à la Warner. Je ne possède que cette intrigue. Le titre de ce chapitre vient d'un livre de Delphine De Vigan. J'aime bien cette auteur et même si je ne suis pas une fan absolue de ce roman en question, j'ai toujours adoré ce titre !

Note de l'auteur : Merci pour les reviews ! Voici les réponses aux anonymes, je vais essayer de répondre à tout le monde dans le week-end ! Je suis en vacances et je vais essayer de continuer à avancer dans l'écriture, même si j'ai pris un peu de retard de mon côté. Je promets de faire de mon mieux !

Guest :J'aime beaucoup ton analyse et Harry me fait de la peine aussi. Sa relation avec Ron et Hermione dans cette histoire sera très compliquée… A vrai dire, les relations entre tous les personnages seront assez complexes, j'essaye réellement d'imaginer quelles conséquences peut avoir une guerre semblable sur des adolescents-soldats. En tous cas, merci pour les commentaires suivis, c'est très agréable !

Adenoide : tes reviews me font super plaisir, merci !

Citation du chapitre :

"Understand? (Can't you see I'm sick of fighting?)

Understand? (Can't you tell I've lost my way?)

Understand? (Look at me, there's no denying)

Understand? (I won't last another day)"

A Million Little Pieces, Placebo


4

Rien ne s'oppose à la nuit

Harry s'agitait nerveusement sur son siège. Il regarda sa montre pour la dizième fois en l'espace de quelques minutes mais il avait déjà oublié l'heure quand il releva les yeux sur la salle d'audience.

A l'exception d'une vingtaine de journalistes matinaux, dispersés sur les bancs en gradins, les tribunes étaient désertes. Harry avait déjà repéré Rita Skeeter au premier rang. Elle buvait le café d'un thermos fushia tandis que sa plume à papote préparait l'introduction de son article. Juste au-dessus d'elle, les hauts fauteuils réservés aux membres du Magenmagot demeuraient également vides, surplombant le centre de la pièce.

Personne n'avait réclamé la présence de Harry et, pourtant, sans l'avoir prévu, il s'était retrouvé au Ministère un quart d'heure avant l'audience de Malefoy. Il avait passé les derniers jours à esquiver le problème mais, en réfléchissant bien, il comprenait qu'il ne s'était pas laissé le choix. A la dernière minute, il s'était enregistré comme témoin.

Soudain, les larges portes de métal, au sommet des tribunes, s'ouvrirent. Les membres du Magenmagot entrèrent en file indienne. Seul le froissement léger de leurs robes prune faisait obstacle à un silence sérieux, presque solennel. Ils arboraient tous la même expression sévère, décalquée avec exactitude sur chacun de leurs visages. Harry se concentra pendant qu'ils s'installaient à leurs places respectives. Lady Chatwin alla se placer au pupitre et un dossier de carton apparut devant elle. Quelques secondes plus tard, un tintement de cloche cristallin retentit.

« Qu'on fasse venir le prévenu », réclama alors Lady Chatwin.

Guidé par un officiel du Ministère, Malefoy arriva dans l'arène de pierres sombres. Sa démarche était discrète, sa robe d'une rare sobriété. Il posa les mains sur le dossier de la chaise.

« Audience pénale du 4 septembre, ayant pour objet d'examiner les manquements aux mesures restrictives de liberté reprochées au dénommé Drago Lucius Malefoy, actuellement domicilié au 12, Square Grimmaurd, Londres, sous la tutelle de Harry Potter. L'interrogatoire sera mené par Mélisandre Endora Chatwin, directrice du Département de la justice magique. Avocat de la défense : Richard Octave Howink. »

L'avocat de Malefoy apparut auprès de lui. Harry l'avait rencontré aux procès d'Aberdeen et il le détestait tout autant qu'il l'admirait. Encore séduisant malgré le fait qu'il se rapprochait de la cinquantaine, Howink était un avocat réputé pour ne défendre que les hommes d'affaires véreux. D'une impertinence rare, il avait l'esprit vif et une mémoire impressionnante. Il était par conséquent très imbu de lui-même et aussi sympathique qu'un chaudron en acier.

« Mr Malefoy, veuillez prendre place. »

Malefoy s'installa sur la chaise, suivi par tous les regards. Il prit cependant tout son temps, cherchant une position confortable, avant de finalement croiser les mains et les jambes avec distinction.

« Les charges retenues contre le prévenu sont les suivantes : en la parfaite connaissance de la gravité de ses actes, après avoir obtenu une remise en liberté anticipée du Ministre de la Magie Shacklebolt en personne suite à une condamnation pour multiples tentatives de meurtre, appartenance à l'organisation criminelle connue sous le nom de Mangemorts et complicité de séquestration, il s'est introduit dans un musée national propriété du Ministère de la Magie et a manqué ses rendez-vous avec son agent de probation alors que ceux-ci étaient une condition sine qua non de sa liberté en vertu de la loi de prévention de la récidive magique du 11 décembre 1937. Confirmez-vous être Drago Lucius Malefoy, provisoirement domicilié au 12, Square Grimmaurd, Londres ? interrogea Lady Chatwin par-dessus son pupitre.

— Oui, dit Malefoy.

— Confirmez-vous avoir été reconnu coupable de tentatives de meurtre, de complicité de séquestration et appartenance à l'organisation des Mangemorts le 8 septembre 1998 devant les tribunaux d'Aberdeen ?

— Oui, répéta Malefoy.

— Reconnaissez-vous que la signature magique figurant sur votre contrat de probation et identifiée comme étant la vôtre a effectivement été déposée par vous-même ?

— Je le reconnais, fit Malefoy.

— Aviez-vous remarqué le panneau indiquant que le Manoir Malefoy est désormais propriété du Ministère de la Magie avant de pénétrer sur les lieux ?

— Oui.

— Pourtant, vous avez choisi d'en franchir l'enceinte. Pouvez-vous nous expliquer la raison de votre geste ?

— Le Manoir Malefoy, comme son nom l'indique, est la propriété de ma famille depuis des décennies. J'y ai vécu toute mon enfance. A ma sortie de prison, je n'avais nulle part d'autre où aller. J'ai été… déstabilisé. »

Il parlait d'une voix froide, égale, comme s'il énonçait simplement la météo.

« Vous dîtes que nul ne vous avait averti de la décision de votre mère de le céder à la communauté magique ?

— Je n'étais pas au courant avant d'y être.

— Mon client souhaitait simplement rentrer chez lui », intervint Howink.

Il passa devant Malefoy à grands pas pour se rapprocher de la tribune du Magenmagot.

« Je vous accorde que les faits sont contre Mr Malefoy, poursuivit-il. Nous ne nions ni l'entrée illicite dans le musée Malefoy ni la fuite. »

Il fixait Lady Chatwin droit dans les yeux.

« Mais, il y a tout juste un mois, le Ministère a choisi de lui offrir une seconde chance. Pour moi, il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'une décision réfléchie. Après tout, le Ministère ne libère pas d'élements si ceux-ci risquent de compromettre la sécurité de notre communauté, n'est-ce pas ? »

Il eut un sourire carnassier à l'adresse des journalistes.

« Ce serait terrible que le Ministère libère des Mangemorts au hasard simplement parce que nous manquons de place dans notre prison. Je suppose donc que Mr Malefoy a été estimé suffisamment digne de confiance pour être soumis au protocole de sécurité numéro quatre.

— Vous supposez bien, Maitre Howink, répliqua sèchement Lady Chatwin. Aujourd'hui, nous cherchons désormais à déterminer à quel point cette confiance était mal placée.

— Mon client ne paiera pas pour les erreurs de procédure du Ministère – s'il y a erreur, ce dont je doute fortement. »

Howink se recula de quelques pas pour mieux s'adresser à l'ensemble du Magenmagot.

« J'ai une simple question pour vous, Messieurs-dames. Avez-vous déjà visité la prison d'Azkaban ? »

Il ne marqua pas le temps nécessaire à la réponse, sachant qu'il ne pouvait pas interroger les membres du Magenmagot.

« Bien sûr que vous l'avez fait, puisque c'est obligatoire avant que vous puissiez accéder à votre poste. Vous avez été à Azkaban et vous avez rencontré les Détraqueurs. Vous vous souvenez certainement très bien de ce jour nul ne peut l'oublier. »

Son regard perçant était braqué sur eux comme la lumière d'un projecteur. Harry comprenait ce qu'il faisait. Il n'était pas sûr du résultat parce que le Magenmagot ne se laissait pas émouvoir facilement mais il admettait qu'une tentative valait le coup.

« Reprenons les faits. Mon client, âgé de vingt et un ans, a été libéré de prison le six août après trois ans passés en détention. N'ayant pas été informé par son agent de probation des donations de sa mère, il s'est rendu à la demeure familiale pour apprendre, sur place, que celle-ci a été transformée en musée. Cette découverte l'a pris au dépourvu et Mr Malefoy n'a su comment réagir. Il désirait simplement rentrer chez lui et le Manoir l'a accueilli comme le digne héritier qu'il est. Il s'agit de vieille magie, d'une alchimie ancienne entre le maître et son domaine, contre laquelle les contrats n'ont pas d'emprise. »

Howink prit une profonde inspiration.

« En ce sens, Mr Malefoy n'est pas entré par effraction dans le Manoir. Les murs ont reconnu leur propriétaire légitime et l'ont laissé entrer. Certes, il a ensuite disparu pendant une longue semaine mais imaginez… Imaginez seulement ce qu'a pu ressentir mon client en découvrant sa triste histoire affichée aux yeux de tous, sa chambre d'adolescent visitée par les touristes curieux. Ce musée est une atteinte à sa vie privée et ce musée est un fardeau qui gêne mon client dans sa recherche de la rédemption. C'est pour cette raison que je vous demande votre clémence quant à sa parole brisée et que je réclame réparation pour l'atteinte aux libertés fondamentales de mon client qu'est le musée Malefoy. »

Juste derrière Harry, un journaliste ne put réprimer une exclamation de surprise. Au premier rang, la plume à papote de Rita Skeeter volait sur les pages à toute vitesse. Le visage de la journaliste était illuminée comme au jour de Noël. Elle se délectait de ce rebondissement imprévu, de ce nouveau scandale.

Harry n'était pas sûr de comprendre ce que Howink cherchait à faire en lançant une telle offensive à l'encontre du Ministère. C'était un plan risqué. Malefoy se trouvait déjà dans une posture délicate, il n'avait pas besoin qu'en plus, son avocat vienne froisser le Magenmagot en l'accusant de violations des droits de l'homme.

Lady Chatwin sembla déstabilisée. Derrière elle, les autres membres s'étaient mis à chuchoter furieusement. Elle resta un instant à fixer Howink. De l'admiration pointait, probablement malgré elle, dans son regard. L'avocat osa un sourire en coin. Elle frappa son pupitre d'un petit marteau.

« De l'ordre, s'il vous plaît, de l'ordre ! »

Les murmures s'éteignirent mais elle ne se retourna pas, même pour une seconde. Elle continuait d'observer Howink et Malefoy, seuls au centre de la pièce. De sa place, ils devaient lui sembler petits, insignifiants.

« Vous portez plainte contre le Ministère ? demanda-t-elle d'une voix forte.

— J'aimerais mieux ne pas aller jusque là, Lady Chatwin, mais le dossier est constitué. »

Harry frottait nerveusement ses doigts les uns contre les autres. Howink avait fait apparaître une fine pochette pour appuyer ses dires.

« Mon client et moi-même l'avons rempli ensemble. Nous sommes prêts, ma Lady, à obtenir justice. »

C'était du pur chantage. Howink exigeait réparation pour le Musée Malefoy et il n'accepterait que deux choses : ou Malefoy n'allait pas en prison, ou le Ministère payait. L'affaire du musée était complexe. Le Ministère avait obtenu l'autorisation de Mrs Malefoy pour l'ouvrir mais certains des panneaux, et notamment l'exposition des magazines coquins, étaient extrêmement limites dans le respect de la vie privée. En laissant Howink aller jusqu'au procès, le Magenmagot prenait un risque qui engageait tout le Ministère.

Tout le problème de notre système réside là, pensa Harry avec une force de conviction inhabituelle. Il y a trop de liens entre le Ministère et la Justice. Une attaque contre le Ministère, c'est une attaque contre le Magenmagot lui-même. Les juges ne sont pas impartials, ils sont soumis à l'arbitraire de leur double position. C'était la grande faille, celle que Kingsley, en dépit de ses efforts, n'avait pas réussi à combler. En effet, le Magenmagot votait les lois et rendait la justice. Séparer les deux revenaient à ôter la moitié de leurs pouvoirs à ses membres – l'une ou l'autre, peu importait. Ils n'allaient certainement pas accepter une telle chose. Ils avaient apposé leur véto à toutes les propositions de Kingsley qui prenaient cette direction.

Howink savait très bien cela et il était retors. Il avait appuyé exactement là où il fallait. Les élections approchaient. Chacun des membres du Ministère était à présent obsédé par l'idée de garder sa place ou d'en trouver une meilleure. Un scandale d'atteinte aux droits de l'homme méconterait Kingsley. Il avait trouvé le musée difficile à accepter et s'y était opposé dans la mesure de ses droits. Un scandale sur le Ministère revenait à un scandale sur Kingsley même si celui-ci, dès le début, avait marqué son désaccord.

A son pupitre, Lady Chatwin semblait partagée. Elle pouvait accuser Howink de chantage à la cour et dissoudre l'assemblée. Elle pouvait déclarer conflit d'intérêts et demander à tous de quitter la salle. Mais, Harry le devinait à ses yeux francs, elle n'aimait pas voir des dossiers traîner et reconnaître la menace qui planait désormais au-dessus de sa tête ne coïnciderait pas avec son caractère.

« Nous sommes ici pour rendre justice », déclara-t-elle.

Elle baissa enfin la tête sur son pupitre et prit une nouvelle page.

« Ces dernières semaines, Mr Malefoy a vécu sous la supervision de Harry Potter. Nous avons demandé à celui-ci de nous remplir un compte rendu détaillé. Il a déclaré le prévenu apte à la vie civile. Il ne présente, selon lui, aucun danger pour notre monde.

— Et si nous ne pouvons faire confiance à Harry Potter, à qui pourrions-nous ? » s'écria Howink avec malice.

Il était retourné s'appuyer contre le dossier de Malefoy, ses mains jointes au-dessus de son crâne blond. Malefoy restait, lui, de glace et de silence.

« Mr Potter n'est pas neutre, fit remarquer un sorcier grisonnant assis juste derrière Lady Chatwin. Il a déjà plaidé en faveur de Mr Malefoy aux procès d'Aberdeen et c'est lui-même qui s'est proposé pour être son tuteur.

— Parce que personne d'autre ne pouvait l'être ! »

Les mots avaient franchi les lèvres de Harry avant qu'ils n'aient pu les retenir. Toute l'assemblée se retourna vers lui. Malefoy le regardait d'un air las, sans surprise, comme s'il pensait « Oh, vraiment, Potter, il fallait que tu sois là, bien sûr ».

« Vous n'avez pas été appelé à la barre, Mr Potter, fit remarquer Lady Chatwin. Votre tour viendra.

— Potter est témoin ? »

Malefoy roula des yeux. Harry savait qu'il n'avait prévu d'appeler aucun témoin. Après tout, tous ceux qui le connaissaient ne pourraient que le desservir. A part Harry, bien entendu, mais Malefoy avait beaucoup trop d'orgueil pour lui demander le moindre service.

« Jusqu'à nouvel ordre, je suis encore le tuteur de Malefoy, d'ailleurs, répliqua Harry sans prêter attention à Malefoy. Je ne vais pas dire que ça m'enchante mais c'est comme ça.

— Personne ne vous a forcé, Mr Potter, dit Lady Chatwin.

— Je n'ai jamais dit le contraire. »

Lady Chatwin soupira et rajusta ses petites lunettes rondes sur son nez.

« Je demande à Harry James Potter de bien vouloir venir déposer à la barre, selon le protocole requis. »

Harry se leva. Les regards pesaient lourds et le silence lui étreignait la poitrine. Il avait l'impression d'être un clown avec ses chaussures de villes neuves qui lui donnaient des pieds démesurés et sa veste flottante aux épaules, comme si elle avait été taillée pour un nageur olympique. Il n'avait pas porté cet ensemble depuis les procès d'Aberdeen et, soudain, il lui sembla que le tissu portait encore l'odeur salée des larmes de Mrs Malefoy. Il se mit à regretter de ne pas avoir acheté un autre costume : celui-ci puait la défaite.

Il quitta sa rangée pour emprunter les marches de marbre sombre. Chacun de ses gestes était suivi par les yeux avides des journalistes et ceux, plus sages, plus inquiets, des membres du Magenmagot. Sa descente lui parut interminable. Quand il arriva finalement au centre de la pièce, il alla se placer à la barre de déposition, juste en dessous du pupitre de Lady Chatwin. Il se sentait écrasé par le balcon de bois massif.

« Mr Potter, vous nous avez remis le formulaire réservé aux tuteurs. La procédure n'exige pas des tuteurs provisoires qu'ils fassent plus ce que cela. Le Magenmagot sait que vous vous sentiez redevable des Malefoy mais, croyez-nous, vous avez fait bien plus que rembourser cette dette.

— Je ne crois pas que mon sens moral soit du ressort du Ministère, Lady Chatwin, répondit Harry en levant la tête pour ne pas paraître intimidé. Et je pense qu'il s'avère que ma présence ici est nécessaire puisque le Magenmagot se permet de mal interpréter mon témoignage écrit.

— Vous vous estimez donc être pleinement objectif quant à l'évaluation de Mr Malefoy ?

— Sans doute plus que certains membres du Magenmagot, rétorqua Harry. Vous étiez tous aux procès d'Aberdeen et il y en avait parmi vous qui voulaient voir Malefoy recevoir le baiser du Détraqueur. J'ai juste rempli un questionnaire en décrivant ce que j'avais vu.

— Mr Potter, êtes-vous en train d'accuser le Magenmagot de s'acharner sur Mr Malefoy ? »

Il déglutit bruyamment et choisit d'éviter la question. Répondre oui serait aussi faux que de répondre non. Le Magenmagot s'acharnait sur les Mangemorts de manière générale. Si cette cour avait été seule à juger à Aberdeen, il n'y aurait plus eu personne de vivant pour porter la marque de Voldemort.

« J'ai décrit ce que j'ai vu, répéta-t-il. Tout est dans le formulaire. Malefoy vient tous les jours, il dort au Square Grimmaurd, et il ne fait rien de mal. Il va à tous ses rendez-vous avec son agent de probation. Tout est bien, il faut lui rendre sa liberté.

— Tout est bien mais pour combien de temps ? demanda Lady Chatwin. Si nous laissons Malefoy libre, qui nous assure qu'il ne va pas à nouveau tenter d'échapper au contrôle du Ministère ?

— Le protocole de sécurité, répliqua Harry d'un ton sec. A moins qu'il ne soit toujours pas correctement en application ? »

Lady Chatwin pinça les lèvres.

« Mr Potter, je vous prie de vous souvenir que nous sommes ici dans une salle d'audience…

— Et ce n'est pas une audience ordinaire. Vous avez déjà manqué à tous les protocoles en me donnant des leçons de justice. On perd notre temps. Vous pensez que Malefoy est assez stupide pour avoir envie de retourner à Azkaban ? Il sait que vous le tenez, qu'un seul pas de côté peut le ramener directement à la case prison.

— Justement, je crois que nous avons eu notre pas de côté quand il a…

— Nous savons tous ce qu'il a fait, coupa Harry. Mais nous savons aussi tous ce que le Ministère n'a pas fait. Le Ministère n'a pas appliqué le protocole de sécurité correctement à la libération de Malefoy, le Ministère ne l'a pas averti qu'il n'était plus en droit de se rendre dans son ancienne propriétaire hors des horaires d'ouverture et le Ministère a laissé des historiens dévoiler toute sa vie privée au public sans se préoccuper de ses droits fondamentaux. Il y a eu des erreurs des deux côtés.

— Nous ne jugeons pas le Ministère ici, Mr Potter. Une chose à la fois.

— Mais… »

Lady Chatwin lui fit signe de se taire.

« Nous avons entendu ce que vous aviez à dire, Mr Potter, je crois que c'est très clair pour tout le monde. Je n'ai qu'une dernière question à vous poser : accepteriez-vous de rester tuteur de Mr Malefoy pour le restant de la durée de sa probation si le Magenmagot venait à décider de ne pas le condamner ?

— J'imagine que personne d'autre ne va jaillir d'un gâteau surprise pour le faire, rétorqua Harry d'un ton lourd. On m'a bien fait comprendre la dernière fois que si je n'y mettais pas du mien, Malefoy pouvait faire une croix sur sa liberté.

— Ce n'est pas exact. Un autre tuteur peut éventuellement être trouvé si le Magenmagot vote en ce sens malgré votre désistement…

— J'accepte », l'interrompit Harry.

Il savait que sans sa promesse, les indécis du Magenmagot retireraient leur vote. Il était Harry Potter et il était la seule personne à pouvoir sauver Malefoy d'Azkaban. Comme s'il n'avait pas assez donné pour lui.

« Très bien. Si personne n'a rien d'autre à ajouter, nous allons procéder au vote. »

Harry s'écarta à reculons de la barre de déposition. Il se retourna vers Malefoy et celui-ci lui adressa un regard noir.

« Que ceux qui sont pour une condamnation lèvent la main. »

Le cœur de Harry s'arrêta. Ils étaient nombreux. Quelques jeunes mais surtout des personnes âgés, sévères, qui avaient une vision de la guerre bien précise. Pas de Mangemorts en liberté. S'ils avaient été seuls maître de la décision, jamais Malefoy ne serait sorti de prison en premier lieu. Son nom leur suffisait. Face à eux, son nom seul suffisait à le flinguer.

« Que ceux qui sont pour un maintien en liberté conditionnelle tel qu'il a été négocié au six août. »

Au soulagement de Harry, ils l'emportaient – de justesse mais la victoire était tout ce qui importait. Il expira et se passa une main dans les cheveux. Lady Chatwin baissa son bras.

« De par la décision du Magenmagot, Mr Malefoy est rendu à la tutelle de Mr Potter pour la durée fixée par la loi d'un an et sept mois. Il est soumis au protocole de sécurité numéro cinq qui lui interdit tout déplacement en dehors de l'Angleterre et le contraint à deux rendez-vous par semaine avec son agent de probation. Toute modification demandée devra être portée à l'examen de cette cour. »

Elle conclut l'affaire d'un coup de marteau et tout le monde se leva d'un coup. Harry resta un moment sans rien faire. Il venait de s'engager vis-à-vis de Malefoy, son vieil ennemi, et pour plus d'un an. Il n'avait pas du tout prévu ça en venant ici. Une fois encore, tout était allé trop vite et il s'était laissé dicter sa conduite par ses émotions. Il se retrouvait avec Malefoy sur les bras, merde. Ron aurait dit que quelque chose ne tournait pas rond chez lui. En fait, c'était sûrement le cas mais l'avis de Ron ne comptait plus maintenant.

Il se résolut et se retourna vers Malefoy.

« Hé, Malefoy… »

Mais sa robe noire franchissait déjà la porte, à toute vitesse, comme s'il avait eu le diable à ses trousses.

OoOoO

Au fond de la salle, Luna gardait les yeux rivés sur son dossier fermé. Son tour approchait lentement. Elle se sentait tendue. Elle avait bien préparé son sujet. La semaine précédente, elle avait remis une copie de son sommaire et de son planning à son professeur, comme il l'avait exigé. Elle avait suivi chaque consigne. Il n'y aurait pas dû avoir de raison de s'inquiéter. Pourtant, une possibilité de problème existait bel et bien.

Pour l'instant, son classeur ne contenait que des notes préliminaires et les documents déjà renseignés auprès de ses tuteurs mais elle avait encore deux ans pour le remplir. Deux ans pour faire ses preuves.

« Miss Lewis, à votre tour maintenant. J'ai bien lu vos notes et, sincèrement… »

Marianna Lewis était assise juste devant elle. Elle était la prochaine sur la liste.

Le professeur faisait des suggestions à Marianna, donnait son avis sur son sujet, cependant Luna choisit de ne rien écouter. Elle ne voulait pas savoir ce que les autres avaient choisi d'étudier. Dans sa vision parfaite de l'éducation, même les professeurs n'auraient pas à connaître les sujets de recherche de leurs élèves. Ils pouvaient avoir envie de leur voler la vedette ou de s'inspirer de leurs travaux. Luna travaillait pour elle seule, et pour personne d'autre. Elle aurait voulu ne pas se sentir concernée par l'avis de ses professeurs, même si leurs appréciations finissaient toujours par avoir un impact sur elle.

Elle inspira avec calme. Elle était parvenue à créer une bulle de silence autour d'elle. Ce sera très bref, se dit-elle pour se rassurer. A peine une poignée de minutes.

« Miss Lovegood, à nous. »

La voix du professeur fit éclater la bulle. Elle ouvrit son dossier, juste pour s'occuper les mains et le regard. Elle connaissait son contenu presque par cœur.

« Miss Lovegood, répéta le professeur.

— Oui, professeur ? »

Elle leva le menton vers lui. Il tenait le dossier qu'elle lui avait remis serré contre sa poitrine. Il avait de tout petits yeux, très durs et froids, comme des pierres sombres incrustées dans ses orbites.

« Miss Lovegood, je n'apprécie pas beaucoup qu'on se moque de moi.

— Pardon, Professeur ? Je ne comprends pas…

— Ne faîtes pas l'innocente. Je ne sais pas si vous avez choisi ce… Ce « sujet » pour gâcher vos études ou me faire perdre mon temps mais je n'accepte pas cette attitude.

— Je… Je n'ai pas l'intention de gâcher mes études, professeur, dit-elle en écarquillant les yeux. Je prends mon sujet très à cœur, très au sérieux.

— Les Jonsh-Jonche… Joncheruines ? »

Des rires secouèrent la classe. Luna savait qu'il avait fait exprès de buter sur le mot, simplement pour la tourner en ridicule.

« Les joncheruines, professeur, corrigea-t-elle avec douceur. Oui, ils seront bien mon sujet d'études.

— Oh, vraiment ? »

Son ton suintait le dédain.

« Miss Lovegood… Pouvez-vous me rappeler la majeure que vous avez choisie pour cette année ?

— La magibiologie, professeur.

— La magibiologie, exact. Pouvez-vous rappeler à la classe ce qu'est la magibiologie, Miss Lovegood ?

— La biologie est la science du vivant. La magibiologie s'intéresse en particulier aux espèces magiques. Mais je crois que tout le monde dans cette classe sait cela, dit-elle.

— Je le croyais aussi, Miss Lovegood, jusqu'à ce que je lise votre plan de mémoire. Pensez-vous que l'étude des Jonchemachins s'apparente à la biologie, Miss Lovegood ?

— Bien sûr que…

— Non, l'interrompit le professeur. J'ai mené des recherches, Miss Lovegood, et personne n'a jamais prouvé l'existence de telles créatures. Tous les articles écrits sur le sujet l'ont été par votre père ou ses amis. Ils ont plusieurs fois interpellé la communauté des magiciens à ce sujet mais personne d'autre qu'eux n'a jamais observé le moindre signe que les Jonchebidules existent.

— Moi, je les…

— Vous les sentez ? Dans votre cerveau ? Comme de minuscules fourmis qui viendraient parasiter vos pensées ? Ou peut-être comme des voix qui vous soufflent des choses à l'oreille ? »

Le professeur affichait un sourire narquois à présent. Il faisait le clown, pour amuser la galerie, et il y arrivait très bien. Les élèves riaient à chacun de ses mots.

« Il y a des moyens de les voir. Avec des lunettes…

— Avec des lunettes comme le Chicaneur en distribue ? Ce que vous voyez illuminé dans l'air, ce n'est que de la poussière, Miss Lovegood, rien d'autre. Les Joncheruines sont une métaphore, une jolie métaphore je n'en doute pas, mais ils ne sont pas réels.

— Arrêtez de dire ça. »

Elle se leva brusquement. Le professeur s'immobilisa mais son sourire ne disparut pas.

« Vous dîtes ça mais un bon scientifique ne réfléchit pas comme ça ! Les Joncheruines n'ont pas d'existence reconnue pour le moment, je le sais, mais c'était le cas de tout au départ ! On a bien commencé par imaginer les modèles avant de pouvoir les prouver ! La théorie des atomes existe depuis beaucoup plus longtemps que les premières observations, les premières preuves ! C'est comme ça que fonctionne la science ! Avec vous, on resterait sur place et on ne découvrirait jamais d'autres choses ! »

Il hocha la tête d'un air condescendant.

« Vous vous prenez pour quelqu'un, Miss Lovegood. Je vous dis que de nombreux magiciens se sont arrachés les cheveux sur les recherches envoyés par votre père et que la plupart de ces résultats sont faussés, inexacts, voire même falsifiés. Je ne dirais jamais qu'il faut abandonner toute recherche à ce propos. Je dis simplement qu'on ne demande pas aux étudiants de quatrième année de prouver l'existence du Monstre du Loch Ness. Cela ne menerait à rien, parce que vous n'avez pas encore la maturité d'esprit de conduire une telle étude. Laissez les croyances aux croyances, et la science à la science. »

Elle ne l'écoutait plus. Elle ramassa ses affaires et les jeta dans son sac. Elle quitta la salle sans ajouter une parole. Les recherches dont il parlait, envoyés par son père à tous les grands chercheurs de ce monde, avaient été menées par sa mère, l'une des sorcières les plus brillantes de son époque.

OoOoO

Harry s'était retrouvé tout seul et un peu bête dans la salle d'audience. Il se sentait irrité par l'attitude de Malefoy, même s'il la comprenait. Il ne savait pas très bien lui-même ce qu'il en était. Ils avaient vécu près de trois semaines dans la même maison sans s'adresser la parole, ou presque. C'était à peine si Malefoy marmonnait un « bonjour » lorsqu'ils se croisaient. Harry avait de bonnes raisons de croire qu'il dormait au Square Grimmaurd mais ne pouvait même pas être complètement sûr car, le plus souvent, soit il ne le voyait pas arriver le soir, soit il ne le voyait pas partir le matin – et parfois même aucun des deux.

La seule chose qui lui garantissait que Malefoy respectait les règles était le compte rendu hebdomadaire que lui adressait Natacha Brooks. Ses commentaires aussi courts que secs montraient qu'elle n'appréciait pas du tout Malefoy mais elle faisait des efforts évidents pour l'assister. Elle écrivait à Harry la liste des questions qu'elle avait posées durant l'entretien et inscrivait les informations que Malefoy avait consenti à donner – en général, celles-ci tenaient en deux ou trois lignes. Il avait reconnu avoir repris contact avec Goyle bien que celui-ci soit également un ancien Mangemort. Le Ministère avait choisi de ne pas s'en alarmer immédiatement car, selon son agent de probation, Goyle ne représentait pas le moindre danger. Ils espéraient simplement que Malefoy n'aurait pas l'idée de reprendre un rôle de leader et de recréer les Mangemorts mais, à deux, même aux yeux paranoïaques du Ministère, ils semblaient peu dangereux. Brooks disait même que traîner avec Goyle, qui s'était parfaitement intégré dans le monde moldu, ne pouvait qu'être bénéfique à Malefoy.

C'était tout ce que savait Harry de la vie de Malefoy : celui-ci dormait au Square Grimmaurd, rencontrait son agent de probation et voyait Goyle. Cela faisait bien peu pour remplir des journées entières, des semaines entières. Il aurait voulu qu'ils puissent se parler, il aurait voulu pouvoir lui expliquer dans le détail tout ce qu'il s'était passé avec Mrs Malefoy et la raison pour laquelle il tenait à l'aider malgré tout mais Malefoy l'évitait comme s'il avait été porteur du virus de la dragoncelle. Harry trouvait qu'après tout le mal qu'il se donnait pour lui, ce n'était pas très juste cependant c'était du Malefoy tout craché. Il se disait qu'à sa place, il aurait sûrement été beaucoup plus reconnaissant.

Tout en réfléchissant, il retourna au Square Grimmaurd pour manger un rapide sandwich avant de se rendre dans le petit salon. Ses recherches étaient telles qu'il les avait laissées la veille, c'est-à-dire presque achevées. Aujourd'hui serait le dernier jour et il n'avait encore rien trouvé d'utile. Il se sentit brusquement très las. Il se laissa tomber sur le canapé, se frotta le visage.

Quand il avait commencé, il ne savait pas encore vraiment ce qu'il cherchait. Maintenant, il avait un nombre défini de questions auxquelles il fallait des réponses, des angoisses que seul le savoir pourrait combattre. C'était devenu une obsession, un besoin.

Il releva les yeux sur le salon. Il était beaucoup plus ordonné qu'un mois auparavant et cela signifiait qu'il était temps de changer d'air.

Il glissa sa main entre les coussins du canapé et ressortit la liste des bibliothèques magiques du Royaume qu'il avait préparées, tout en espérant ne jamais en avoir besoin. Il songea qu'il était incroyable que cette maison regorge d'informations sur la magie noire mais qu'aucun ouvrage, ou presque, ne mentionne les Horcruxes.

Il finit par se relever. Il mémorisa sa première destination et rangea le papier dans sa poche avant de transplaner.

Il s'agissait du plus important centre de documentation magique de Grande Bretagne. Situé en Ecosse, il était relié aux grandes universités magiques par de nombreux portoloins et de cheminées afin de garantir un accès facile et rapide.

D'inspiration antique, il était bien plus large que profond. Une longue rangée de colonnes garnissaient sa devanture. Harry grimpa les marches quatre à quatre jusqu'à l'entrée, sans prendre la peine d'admirer plus longtemps le plafond peint ou les dalles colorées. Un tourniquet de verre régulait les visites mais aujourd'hui, il n'y avait pas foule à la bibliothèque.

Un bureau d'accueil en bois se dressait entre les deux escaliers courbes et symétriques. Deux jeunes sorciers discutaient entre eux mais leurs chuchotements s'interrompirent à la vue de Harry. Ils se redressèrent sur leurs sièges quand il s'appuya sur le comptoir. Ils avaient de beaux sourires commerciaux.

« Bonjour Monsieur, dit le jeune homme.

— Bonjour, répéta la jeune fille en écho. Que puis-je faire pour vous ? »

Elle semblait désappointée. Sans doute était-elle agacée d'avoir dû interrompre sa conversation avec son collègue : bien que petit, il était plutôt séduisant.

« Heu… Je viens juste… Heu… Regarder… Je veux dire, j'ai des recherches à faire. »

La jeune fille hocha la tête en souriant. Elle prit un dépliant sur la pile devant elle et le lui tendit.

« Voici un plan de notre bibliothèque, avec les différentes sections, les grandes thématiques, tout ça, dit-elle très vite. Si jamais vous avez une question, n'hésitez pas à revenir vers nous.

— Bonnes recherches, Mr Potter », ajouta le jeune homme.

Harry prit son dépliant. Alors qu'il détournait les talons et commençait à monter, il entendit la jeune fille s'exclamer à voix basse :

« Par Merlin, c'est Harry Potter ? Tu es sûr ?

— Absolument, répondit le jeune sorcier d'un ton catégorique. Il avait la cicatrice et tout.

— Waouh…

— Eh ouais. Donc… Qu'est-ce qu'on disait, avant d'être interrompus ? »

La jeune fille gloussa doucement. Puis Harry ne les entendit plus du tout : il était arrivé au premier étage et un silence artificiel s'étendait sur toutes les salles de recherches.

Il n'avait jamais vu un espace aussi grand rempli uniquement de livres. Le plafond culminait à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de sa tête et les étagères montaient jusqu'au sommet. Des échelles solidement accrochés permettaient d'accéder à tous les ouvrages. Harry ouvrit son plan.

Il ne savait pas exactement où trouver des informations sur les âmes mais il procéda par élimination et finit par ne retenir que trois sections : corps & magie, magie obscure et créatures magiques. Il remonta d'un pas vif les allées, suivant les indications des panneaux fléchés. Il ne croisa personne, comme s'il était le seul visiteur de toute la bibliothèque.

Le système de classement était précis et facile à assimiler. Au pied de chaque étagère, un pupitre trônait, toujours surmonté d'un gros livre. Une plume était mise à disposition. En écrivant des mots clefs sur les pages de parchemin vierges du livre, une liste d'ouvrages à consulter apparaissait en dessous. Plus il ajoutait de mots clefs, plus la liste était concise et proche de ce qu'il recherchait. Les trouver dans les rayonnages s'avéra également beaucoup plus drôle qu'il ne l'aurait cru : il suffisait de monter sur l'échelle et de la diriger vers la droite ou la gauche. Elle répondait avec précision à chacun de ses gestes et l'emmenait sans trop de difficultés vers l'ouvrage qu'il cherchait. On aurait dit qu'elle lisait dans son esprit, un peu comme un bon balai. Très vite, il réunit une petite pile de livres pertinents.

Malheureusement, la partie fructueuse de ses recherches s'arrêta là. Aucun des ouvrages sélectionnés pour lui par la bibliothèque ne répondait à ses interrogations sur les âmes comme pouvaient le laisser entendre leurs résumés ou parfois même leurs titres. Sur ce sujet, les auteurs restaient toujours très vagues, comme s'ils craignaient d'en dire trop. Le terme « âme » était manié avec précaution, il était d'ailleurs le plus souvent enfermé entre des guillemets ou des parenthèses. Harry avait l'impression que tous les mémoires qui nécessitaient une partie sur ce sujet s'étaient contentés de copier les uns sur les autres les mêmes banalités, les mêmes vérités générales.

Au bout de deux heures, il commença à voir flou et il se sentait de plus en plus agacé de voir ses efforts sans récompense. Quand il s'était plongé dans les théories ardues des plus grands sorciers, il s'était attendu à lire autre chose que ce qu'il avait appris des âmes de la bouche de Dumbledore ou de Lupin. Il lui fallut une demi-heure supplémentaire avant de trouver enfin un passage qui nécessitait d'être retenu et noté :

« Les Détraqueurs se nourrissent de la joie humaine mais sont également capables d'aspirer l'âme d'une personne à travers l'acte abject connu sous le nom de « baiser du Détraqueur ». Les âmes sont le siège des sentiments et comme toute partie du corps, elles peuvent être blessées, endommagées ou mêmes malades. Des études montrent que si un Détraqueur aura un impact terrible sur une personne traumatisée ou disposant déjà de peu de souvenirs heureux, une créature livrée à elle-même préférera dévorer l'âme de l'homme heureux à celle de l'homme malheureux. En bon prédateur, le Détraqueur sait rapidement quelle proie lui apportera le plus de satisfaction. Les âmes malades ou abîmées l'intriguent cependant et le sens dont il dispose pour les identifier a pu être évalué. Le docteur Kolohov, éminent chercheur russe du XIXeme siècle, écrivit, dans son journal, en 1876 avoir fabriqué une machine capable d'examiner les âmes à la façon d'un Détraqueur. Toutefois, si l'article qu'il a publié à ce sujet présente un plan complet d'un tel instrument, nul n'est encore parvenu à en réaliser une version utilisable. »

Harry referma brusquement le livre. Son cœur battait comme s'il venait de piquer un sprint. Une analyse médicale de l'âme. Un appareil qui la scannerait pour percer à jour ses secrets. Peut-être qu'une telle machine lui permettait de discerner, comme une radio, l'influence de Voldemort, l'endroit où son âme avait résidé dans son corps, ce genre d'information. Qu'avait dit Dumbledore ? La magie laisse toujours des traces. Il eut une représentation mentale de masses noires entre ses organes, comme des ruines de cancer, et il frissonna. Il nota le nom de Kolohov dans la paume de sa main et sans prendre la peine de ranger aucun des livres, il alla l'écrire directement dans le livre au pied de l'étagère consacrée aux créatures des ténèbres, la plus proche de lui. Un titre apparut aussitôt sous ses yeux : Des analyses de l'homme, Nikolaï Kolohov.

Harry enregistra immédiatement la cote du livre dans sa mémoire (KOL425) et s'empressa de grimper sur l'échelle la plus proche. Il la guida tout le long de l'étagère tandis que les numéros défilaient devant lui. KOL423, KOL424… KOL426. Harry stoppa l'échelle tout net. Il promena son doigt le long du dos des livres. Il vérifia un peu plus loin, sans plus de résultats. Une vague d'agacement gronda dans sa poitrine : dans toute cette fichue bibliothèque, il n'y avait qu'un seul livre qui l'intéressait et il fallait que ce soit précisément celui-là que quelqu'un ait emprunté.

Il redescendit de l'échelle sans entrain. Il résolut de demander à l'accueil si l'ouvrage reviendrait bientôt mais il avait un mauvais pressentiment à ce sujet. Il avait raison.

« Des analyses de l'homme ? » répéta la jeune fille.

Elle avait sorti un gros annuaire et tournait les pages frénétiquement.

« De qui, vous avez dit, Monsieur ?

— Kolohov. Nikolaï Kolohov.

— Vous pouvez me l'épeler s'il vous plaît ? »

Il ânonna les lettres une à une. Elle continua de fouiller, l'air de plus en plus paniqué.

« Quelle côte s'il vous plaît ? »

Elle revenait sans cesse aux mêmes pages, elle écarquillait de plus en plus les yeux comme si ça pouvait lui permettre de mieux voir.

« KOL425 », dit Harry.

Il soupira et commença à tapoter des doigts sur le comptoir. La fille semblait au bord de l'évanouissement. Elle était pâle comme Nosferatu.

« Je… Je vais demander à mon collègue. »

Elle se leva de sa chaise pivotante si vite que celle-ci valsa sur elle-même, emportée par le poids des affaires posées dessus. La fille se mit à courir presque jusqu'aux bureaux de la bibliothèque, la section privée cachée derrière les grands escaliers.

« Eliot… Eliot ? Je peux te déranger, s'il te plaît ? »

Harry entendit son ton suppliant et se surprit à sourire malgré lui quand le dit Eliot répondit d'un seul grognement. Quelques secondes plus tard, ils étaient de retour tous les deux.

« Rebonjour », fit Eliot.

C'était le jeune homme qui l'avait accueilli plus tôt dans l'après-midi. Il passa derrière le bureau.

« Qu'est-ce qu'il se passe ?

— Je ne trouve pas le livre que Monsieur veut… Il n'est pas dans l'annuaire. Côte KOL425. Des analyses de l'homme, Kolov.

— Kolohov, rectifia Harry.

— Oui… Oui, c'est ce que j'ai cherché. Mais il n'est pas dans l'annuaire. »

— Ce n'est pas possible », expliqua Eliot d'un ton assuré pour la réconforter.

Il attrapa l'annuaire et se remit à chercher. Il s'arrêta cependant très vite, perplexe.

« Vous êtes sûr du nom de l'auteur ? Ou de la côte ?

— Je suis tout à fait sûr. C'était indiqué dans le registre. »

Eliot le fixa d'un air perturbé. Il laissa sa main trainer sur le bureau et il eut un frisson perceptible lorsque la fille essaya de récupérer l'annuaire, ses doigts frôlant les siens.

« Dans le registre, vraiment ? Parce qu'il n'est pas dans l'annuaire.

— C'est ce que j'ai cru comprendre, ironisa Harry. Donc vous avez un trou ? Entre KOL424 et KOL426 ?

— Heu, oui », reconnut Eliot.

Il semblait très embêté.

« Si vous nous laissez une adresse, on pourra vous recontacter si on le retrouve… »

Harry soupira très fort pendant qu'il donnait les renseignements demandés à la fille. Elle les nota avec rigueur dans un agenda. Il était presque surpris de ne pas voir pointer sa langue entre ses dents tant elle semblait concentrée.

Il sortit de la bibliothèque avec une sensation d'inachevé particulièrement désagréable dans la bouche, semblable à un goût de plomb liquide. Il était certain de ne pas avoir commis d'erreur sur le nom de livre ou même la côte. Il l'avait clairement vu dans le registre. Il ne comprenait pas ce qu'il venait de se produire et cela lui déplaisait fortement. Il avait l'impression d'avoir mis le pied dans des eaux troubles.

OoOoO

« Qu'est-ce que tu fabriques ? Il est tard… »

Ron venait d'apparaître sur le pas de la porte du séjour, vêtu de son bas de pyjama et d'un T-shirt trop grand, sa brosse à dents dans la main. Sa bouche était barbouillée de dentifrice.

Pour sa part, Hermione était encore toute habillée, maquillée et coiffée. Elle se tenait debout pour garder une vie d'ensemble sur tous les prospectus magiques qu'elle avait étalés devant elle, sur toute la surface de la table.

« Tu vois tout ça ? » lui demanda-t-elle en les désignant du doigt.

Soudain, après une soirée entière d'investigations muettes, elle éprouvait le besoin de communiquer sa frustration.

« Ouais, fit Ron.

— Ce sont les manifestes de chaque parti qui se présente aux prochaines élections. »

Il la fixa sans rien dire pendant quelques secondes. Puis il sourit :

« Tu veux dire que tu les as tous pris ? Tous ? »

Elle hocha la tête. Sa brosse toujours à la main, il se rapprocha de la table et ouvrit un dépliant au hasard.

« Même celui de Jack Smockstack ? Sérieusement ? Ce n'est pas celui dont le projet est de coloniser Mars ?

— Si. »

Elle laissa échapper un petit rire fatigué.

« C'est parce que j'ai prévu plusieurs cours sur la politique, expliqua-t-elle. Je voudrais leur enseigner le fonctionnement du Ministère, les différentes institutions, mais on pourrait aussi profiter de ces séances pour débattre un peu… On pourrait parler des élections, des partis et de leurs programmes… »

Elle s'interrompit et soupira. Elle se passa les mains sur le front. Sa peau était grasse de la sueur de la journée. Elle se dégouta elle-même.

« Mais quoi ? demanda Ron d'un air soucieux. Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Je ne sais pas… J'aimerais pouvoir leur donner le goût de la démocratie, l'envie d'être un citoyen actif. Mais, franchement, Ron, quand je lis ça, j'ai juste envie de tout jeter à la poubelle et de m'abstenir.

— Comment… Comment ça ?

— Ce ne sont que des promesses, des engagements. Rien que des mots, sans vraiment de mesures concrètes pour les appuyer. Je n'ai pas envie de voter juste pour un beau parleur. Il n'y a pas de solution dans leurs programmes. Aucune solution, Ron, rien que de vagues suggestions…

— Même dans celui de Kingsley ? »

L'aggressivité perçait la voix de Ron et elle se sentit encore plus lasse. Il fallait qu'il rende sa critique personnelle, il ne pouvait pas s'en empêcher, bien sûr. Mr Weasley, ainsi que plusieurs de ses fils, appartenaient au P.P.M, le Parti Populaire des Magiciens fondé par Kingsley Shacklebolt à la fin de la guerre.

« J'aime beaucoup Kingsley, Ron. Il est sympa, c'est un homme brillant. Je le connais et je sais qu'il a plein de bonnes idées. Il a déjà lancé quelques réformes intéressantes. Mais il y a des trous dans son programme et ce serait stupide de faire l'autruche juste parce qu'on le connait. Certaines des mesures qu'il propose vont coûter énormément d'argent, de l'argent que la Grande-Bretagne n'a pas. Et la réfome de l'éducation risque de se casser la gueule s'il veut la mettre en application aussi vite. Et il ne propose rien pour rectifier les erreurs qu'il a commises pendant son mandat.

— Personne n'est parfait, rétorqua Ron, sur la défensive.

— Bien sûr que non ! Ce n'est pas ce que j'ai dit. C'est juste que… Tu sais, la loi sur la protection des créatures magiques, par exemple. Ou celle sur l'emploi. Parfois, j'ai l'impression que ce ne sont que des bouts de papier, sans aucun impact sur le monde réel.

— Ce n'est pas vrai. Tu sais que ce n'est pas vrai. Le P.P.M fait du bon travail. Tu sais qu'avec eux, on est sur la bonne voie. »

Elle baissa les yeux

« Non, Ron… Je suis désolée, mais je ne crois pas. Le P.P.M est seulement le meilleur parti qui existe pour l'instant dans ce pays. Ses partisans sont certes un plus honnêtes que ceux de l'Union Conservatrice et…

— Bien sûr qu'ils sont plus honnêtes !

— Et leurs idées sont beaucoup plus proches des miennes que celles du Front de la Sorcellerie Indépendante. Mais ça ne veut pas dire que j'aime tout ce qu'ils font. Ça ne veut pas dire que je crois réellement en eux. »

Un long silence suivit sa déclaration. Elle voyait l'incompréhension grandir dans les pupilles de Ron. Elle se remit à regarder les dépliants, les mains pressées contre le dossier d'une chaise.

« Qu'est-ce que tu n'aimes pas chez eux ? C'est quoi, le problème ?

— Je… Je ne sais pas. C'est juste… La politique, tu comprends. Je n'aime pas notre système d'élections, je n'aime pas ces jeux. Je trouve ça dégoûtant. Tous nos politiciens sont des professionnels, entraînés pour la conquête, formés à l'exercice du pouvoir.

— En même temps, on ne va pas élire le premier troll venu. Diriger une nation, ce n'est pas comme élever des poules ou vendre des chaudrons.

— Et je n'aime pas non plus nos institutions, poursuivit-elle. Je les trouve anti-démocratiques. Le Magenmagot a beaucoup trop d'influence pour ne pas être élu.

— Le Magenmagot est composé de hauts fonctionnaires et de membres prestigieux de notre monde, fit remarquer Ron. Ce sont comme, euh, je ne sais pas, des sages.

— Je ne suis pas sûre qu'il y a des gens assez sages sur toute la planète pour qu'on les laisse valider nos lois, s'assurer de leur application et rendre la justice en même temps, répondit-elle d'un ton amer. Alors confier toutes ces missions à un petit groupe de sorciers blancs et riches, dont la moyenne d'âge est de soixante ans, nommés arbitrairement…

— Il y a des femmes au Magenmagot, dit Ron.

— Peu. Et il n'y a personne qui ne soit pas humain. On pourrait faire une place aux elfes ou aux centaures. C'est le Ministère de la Magie, pas des Sorciers. »

Elle soutint le regard de Ron. Il soupira et releva sa brosse à dents.

« Pense comme tu veux mais, je t'en prie, ne dis pas à tes élèves que le monde magique n'est pas une démocratie. Ce n'est pas vrai. Le Ministère de la Magie existait bien avant que le roi des moldus perde de son autorité. Et puis je suis sûr que tout n'est pas rose chez les moldus, non plus.

— Je n'ai jamais fait de comparaison avec les moldus. »

Sa voix était froide. Ron se contenta d'un haussement d'épaules. Il se remit à se brosser les dents et retourna dans la salle de bains, la laissant toute seule dans le séjour. Elle leva les yeux au ciel avant de se mettre à ramasser tous les dépliants.

Au collège, elle repoussa longtemps la question de la politique magique et le rôle du Ministère de la Magie. Après tout, il restait encore plusieurs mois avant que la campagne électorale ne commence réellement, sans parler du vote. Elle aurait bien le temps de préparer le déroulement de son cours. Pour l'instant, elle préférait faire travailler ses élèves sur les connexions étroites entre le monde de la magie et celui des moldus. Toutefois, un mercredi matin, elle se retrouva au pied du mur.

Sa classe de première année était particulièrement agitée lorsqu'elle entra dans la salle de cours.

« Ce ne sont pas nos affaires, disait Lena Parker, debout devant son banc, ses bras croisés sous sa menue poitrine. Je ne vois pas ce qu'on aurait pu faire ou même ce qu'on pourrait faire maintenant…

— Tu ne vois pas parce que tu es méchante et que tu te fiches des Moldus ! » s'écria Westerferld, une fillette minuscule de Serdaigle.

Elle semblait au bord des larmes. Plusieurs élèves hochèrent la tête en signe d'approbation.

« Ce n'est pas seulement une question de ça, répliqua Lena. Vous êtes stupides. Vous ne voyez pas que c'est beaucoup plus large que ça…

— Miss Parker. »

Hermione s'éclaircit la gorge en la rappellant à l'ordre. Un semblant de calme s'installa.

« Je peux savoir ce qu'il se passe ici ?

— Lena s'en fout de ce qui s'est passé hier ! cria Vangott, un gros garçon de Gryffondor. Elle dit que la magie n'aurait servi à rien !

— Que… Comment ? Que s'est-il passé hier ? »

Elle traversa la salle et alla poser ses affaires sur son bureau. Quand elle se retourna, elle vit que personne ne levait la main, ce qui n'était pas si courant.

« Personne ne peut me dire de quoi il s'agit ? Que s'est-il passé hier ?

— Vous… Vous ne savez pas », dit Westerfeld.

Cette constatation semblait la déboussoler complètement.

« Je ne sais pas tout, Miss Westerfeld.

— Vous ne savez pas ? » répéta un garçon de Serpentard.

Il se leva de son siège. MacGregor était grand pour son âge.

« Vous ne savez vraiment pas ? »

Son ton autoritaire et accusateur fit frissonner Hermione.

« Vous ne savez pas ce qu'il s'est passé hier ?

— Non, Mr MacGregor, je le répète…

— Mais vous êtes moldue ! cria Westerfeld. Vous êtes moldue vous aussi ! »

Elle semblait au bord de l'hystérie.

« J'ai un journal d'hier soir, intervint Vangott. Mes parents me l'ont envoyé par hibou… »

Il fouilla dans son sac et sortit un exemplaire d'un quotidien moldu que Hermione lisait souvent quand elle vivait encore chez ses parents.

L'image en première page ne bougeait pas mais son immobilité ne retirait rien à son horreur. On y voyait deux énormes tours. De la fumée s'échappait du sommet de l'une tandis qu'un avion se dirigeait tout droit vers la seconde.

« C'est arrivé hier, dit MacGregor d'une voix tremblante. Aux Etats-Unis. C'est le World Trade Center. Des centaines de moldus sont morts. Et il y a eu d'autres endroits aussi ! Le Pentagone ! Et un avion qui s'est écrasé ailleurs !

— Des milliers de moldus, Paul, des milliers de moldus sont morts ! »

Hermione s'assit sur sa chaise. Elle tremblait de tous ses membres.

« Vous êtes moldue et vous ne saviez pas ! cria Westerfeld. Comment vous pouvez nous dire que les sorciers se soucient des moldus et ne même pas savoir ce qu'il se passe dans notre monde ? Comment ? Je suis sûre que des sorciers auraient pu empêcher ça ! Je croyais qu'il y avait des voyantes ou je ne sais quoi ! On a la magie, on devrait s'en saisir pour évitder des choses comme ça, sinon ça sert à quoi ? Hein ? »

Elle pleurait vraiment maintenant, de grosses larmes roulaient sur ses joues et de la morve coulait de ses narines.

« Sa tata était là-bas, expliqua Vangott. Elle est morte, ajouta-t-il inutilement.

— Elle est trop impliquée émotionnellement, dit Parker. Elle ne sait pas ce qu'elle dit. Les sorciers n'ont rien à voir là-dedans. Qu'est-ce qu'ils auraient pu faire ? »

Mais Hermione ne se sentait pas capable de lui répondre. Elle avait une grosse boule dans la gorge, comme si elle aussi allait fondre en larmes. Plus que la tragédie, c'était son ignorance des événements qui la bouleversait et cette pensée rendait sa culpabilité plus écrasante encore. A quel moment avait-elle cessé de lire les journaux moldus ? Depuis combien de temps n'avait-elle pas rendu visite à ses parents dans leur quartier résidentiel de la banlieue de Londres ? A chaque fois qu'ils se voyaient, c'étaient eux qui faisaient le déplacement sur le Chemin de Traverse…

« Je suis sûr que si les sorciers s'intéressaient vraiment aux histoires des Moldus, ils pourraient les aider, lança MacGregor d'une voix forte. Ils nous laisseraient tous crever pour protéger leur putain de secret de merde. »

Hermione ne le reprit pas. Elle ravala sa salive. Elle retrouva juste assez de force pour dire :

« Le cours est annulé. On discutera de tout ça la semaine prochaine. »

Quand le dernier élève eut quitté la salle, elle s'effondra sur son bureau et se mit à pleurer. Elle aurait voulu que Ron et Harry soient là, près d'elle, comme avant. Elle voulait qu'ils la prennent dans leurs bras de héros et qu'ils lui assurent que tout allait s'arranger. Qu'ensemble, ils allaient vaincre le mal. Que tout irait bien. Sauf que ce n'était pas vrai. Des humains étaient morts par centaines, un drame terrible s'était produit, et elle n'en avait rien su.

La question posée par Westerfeld à la fin de sa tirade continuait de tourner dans sa tête. Elle se rappelait l'avoir déjà lue, suite au premier cours, et elle se demandait si c'était Westerfeld qui l'avait posée. Elle ne s'était jamais réellement interrogée sur l'utilité de la magie avant. Elle avait cherché à la comprendre, à savoir comment elle fonctionnait. Mais le « pourquoi » s'était peu manifesté, et jamais avec l'intensité qu'il avait aujourd'hui.

A quoi servait la magie si elle ne pouvait protéger les innocents ? Tout ce que Hermione avait connu de la magie, jusqu'ici, c'était la haine entre les différentes classes de sorciers, c'était la guerre sanglante, c'était l'inégalité des espèces magiques. On retrouvait les mêmes politiciens ambitieux et arrivistes que dans le monde moldu les mêmes maux partout.

De magie, la magie n'en portait que le nom.

Hermione finit par se relever, chancelante sous le poids de ses pensées. Elle regarda sa montre. En principe, Ron devait être rentré à la maison pour déjeuner avec elle. Il fallait absolument qu'elle lui parle. Elle éprouvait un besoin d'un désespoir violent de lui raconter ce qu'elle venait de vivre.

Mais leur appartement était vide lorsqu'elle arriva. Il était passé en coup de vent, laissant juste un mot sur le comptoir de la cuisine :

Seamus est venu me voir pour me parler de ce qu'il s'est passé hier chez les moldus. Dean ne va pas bien, on va essayer de lui parler. A ce soir, bon appétit.

OoOoO

A l'intérieur du bar, la fin de soirée commençait à se faire sentir. Une odeur crasse de friture, âcre de sueur, aux pesants relents d'alcool. De nombreux clients avaient déjà quitté les lieux, ne laissant derrière eux que des tables sales, recouvertes d'assiettes suintantes et de serviettes en papier roulées en boule.

Installé au comptoir, Malefoy tournait le dos à ce triste décor. Sa vision était si trouble qu'il avait l'impression de porter un masque de plongée et la voix de Goyle, pourtant assis juste à côté, lui semblait venir de très loin.

« … et celle-là, là-bas, t'en penses quoi ? Pas mal, hein ? »

Depuis près d'un quart d'heure, il dressait l'inventaire de toutes les filles de la salle, leur attribuant des notes longuement réfléchies.

Malefoy ne releva pas tout de suite la question : il avait perdu le fil une bière plus tôt et il s'efforçait tant bien que mal de rester à la surface. Faire rouler sa monnaie moldue entre ses doigts maladroits accaparait l'essentiel de son attention. Il avait encore du mal à s'habituer à la taille des pièces, même si, désormais, Goyle lui échangeait souvent des livres contre ses bons vieux Gallions. C'était un arrangement pratique pour tous les deux, qui leur permettait de garder leurs distances avec Gringotts et ses commissions exorbitantes.

« Malefoy… Malefoy ?

— Mhm ? »

Il prit une gorgée. Le liquide amer lui brûla la gorge.

« Combien, Malefoy ? Combien pour celle-là ? »

Malefoy se retourna. Il n'avait pas la moindre idée de qui Goyle parlait.

« Quatre, lâcha-t-il à tout hasard.

— Quatre ? répéta Goyle. Quatre ? »

Il regarda Malefoy avec des yeux comme des souaffles.

« Tu ne crois pas que tu es trop difficile ? dit-il avec une pointe d'admiration.

— Non », répondit Malefoy.

Il reposa son verre devant lui. La vitesse à laquelle il l'avait fini le surprenait. Il fit rouler ses pièces devant lui.

« On recommande ? suggéra-t-il.

— Ouais, bien sûr. »

Goyle frappa le comptoir de son énorme poing et un serveur courut presque pour leur apporter satisfaction.

« Tu devrais venir travailler avec moi », fit Goyle.

Malefoy réussit à hausser un sourcil amusé.

« Pourquoi ?

— Tu dépenses beaucoup d'argent et j'ai pas besoin d'autant de gallions. J'en ai déjà beaucoup trop. »

Malefoy le dévisagea, un rictus d'incompréhension lui déformant le visage.

« Goyle, on n'a jamais trop de gallions.

— Je préfère cet argent-là. »

Il fit tourner une pièce moldue entre ses gros doigts et la grimace de Malefoy s'accentua.

« Cet argent-là ne vaut rien, Goyle. C'est une blague, de la monnaie de singe. A part des bières et des déguisements, qu'est-ce que tu veux t'acheter avec ça ?

— Je sais pas mais je paye mon loyer en livres aussi. J'ai l'élekricité et j'ai acheté une télé.

— Une télé ? »

Malefoy n'était pas sûr d'avoir bien entendu. La tête lui tournait. Une télévision. Il crut qu'il allait vomir de dégoût, et ce n'était pas à cause de l'alcool. Il fallait absolument qu'il reprenne la vie de Goyle en main.

« Mais qu'est-ce que tu fais d'une télé ?

— Bah je la regarde. Tu devrais avoir une télé aussi. Ça occupe et comme tu ne fais rien de tes journées…

— Je préfère ne rien faire que d'être un traitre à mon sang », coupa Malefoy d'un ton tranchant.

La simple idée de regarder la télévision lui donnait des hauts-le-cœur, sans parler d'en posséder une. A ses yeux, c'était une insulte, dont le seul mérite était de le tirer de sa torpeur alcoolisée.

« Je ne suis pas un traitre à mon sang, protesta Goyle, mais la télé, c'est intéressant. Je sais pas comment tu supportes de rester tout seul toute la journée. Tu pourrais au moins parler à Potter.

— Potter ? »

Malefoy eut un reniflement dédaigneux.

« Je ne suis jamais seul quand je suis avec moi-même, de toute façon.

— Mon agent dit que c'est pas bon de rester tout seul. Il dit qu'il faut pas que je continue à mâcher le passé ou qu'que chose comme ça… Faut avancer et…

— Ton agent de probation, il peut se faire enculer, ok ? »

Même s'il avait parlé très bas, la voix de Malefoy claqua entre eux. Tous ses muscles s'étaient brusquement contractés. Un spasme tordit ses traits. Goyle le dévisagea sans comprendre.

« Hé, t'énerve pas, mec.

— Je m'énerve pas, rétorqua Malefoy, les mots lui coupant la langue comme des lames de rasoir. Je dis juste que je ne veux pas recevoir de conseils, surtout venant de quelqu'un qui a acheté une télévision. Je sais me gérer. Je sais gérer mes pensées tout seul. »

Il avait une technique pour ça. Sa tante Bellatrix lui avait enseigné les rudiments de cette magie quand il était encore un adolescent mais, très vite, il avait su développer son pouvoir par lui-même. Il s'était révélé naturellement doué : à ce petit jeu, il était même parvenu à impressionner le Seigneur des Ténèbres. Il savait aussi que la façon dont il avait utilisé ses capacités pour lutter contre les Détraqueurs pendant trois ans était aussi impressionnante qu'inédite. Il éprouvait une certaine fierté à cette idée.

L'exercice pouvait être comparé à une marche périlleuse à la surface d'un lac gelé. Chaque pensée s'assimilait à un pas et impliquait un effort constant, une maîtrise de soi parfaite. A la moindre erreur, la glace trop fine pouvait se briser, révélant des eaux froides et noires, prêtes à l'engloutir.

« Okay, dit Goyle. Mais si jamais tu veux travailler aussi, je te trouverais des clients.

— Je ne vais pas réparer les robinets entartrés des moldus, répliqua Malefoy. Et j'ai suffisamment d'argent pour ne pas avoir à travailler. »

Il frotta ses cuisses recouvertes d'un jean. Il commençait à s'habituer au tissu, et même à le trouver agréable, mais il aurait préféré manger sa baguette plutôt que de l'admettre. Il reprit une gorgée de bière.

« Et celle-là ? » fit Goyle.

Il désignait probablement une autre fille de son gros doigt. Cette fois, Malefoy ne prit pas la peine de faire semblant de regarder. Sa tête lui semblait trop lourde pour arriver à la tourner.

« Trois.

— Tu sais pas de qui je parle.

— Si.

— Tu regardes dans la mauvaise direction.

— Ah bon », ironisa Malefoy.

Il avait épuisé ses dernières réserves dans cette conversation. Maintenant, il fallait que Goyle se taise. Assembler ses pensées devenait de plus en plus douloureux.

« Il faudrait qu'on trouve une fille pour nous servir d'échelle, décida Goyle. A partir d'elle, je saurais ce qui te plaît ou pas. »

Malefoy arrêta de l'écouter et continua à boire. Il avait vaguement conscience de jouer avec le feu. Il commençait à perdre de son équilibre spirituel. Un verre de trop, et il passerait au travers de la glace.

« Whisky, ordonna-t-il cependant au serveur lorsque celui-ci passa devant lui.

— Deux, dit Goyle. T'es sûr ? ajouta-t-il à l'adresse de Malefoy. En principe, pendant les premiers mois après Azka…

— Je m'en fous, l'interrompit Malefoy d'un ton sec. Je ne veux pas entendre parler de ça, d'accord ? »

Il se frotta le visage pendant que le serveur déposait devant eux de nouveaux verres. Goyle le regardait fixement, l'air presque inquiet.

« Tu es sûr que ça va ?

— Je te dis que ça va. »

Il se mentait à lui-même. Une sensation d'oppression commençait à lui écraser la poitrine. Il rejeta la faute sur Goyle et ses remarques stupides. Il contrôlait. Il avait toujours le contrôle.

« Regarde, même mes cheveux vont mieux », ajouta-t-il d'un ton menaçant.

Il désigna son crâne de l'index. C'était vrai : il n'avait plus rien perdu depuis qu'il avait laissé Azkaban derrière lui et, à l'aide de potions, sa chevelure avait repris de l'épaisseur.

« J'ai vu, Blondie, lui dit Goyle avec un sourire goguenard. Je t'avais dit que ça repousserait. On devrait prendre un point de repère, répéta-t-il. Une fille qui nous servirait d'échelle.

— Mhm. »

Il but une longue gorgée de whisky. Aussitôt, sa lucidité se remit à vaciller, semblable à la flamme d'une bougie prise dans un courant d'air. Le monde tournait anormalement vite autour de lui.

« Dis… Pansy, par exemple. Tu lui donnais combien ? »

Pansy. A son seul nom, Malefoy entendit la glace craquer bruyamment. Le visage de pékinois apparut avec clarté devant lui.

« Pansy, dit-il toutefois d'une voix froide, comme s'il n'avait jamais connu quelqu'un portant ce nom.

— Ouais, quand tu couchais avec elle. Combien, Pansy ? Ne me dis pas qu'elle cache des tares sous ses robes… »

Goyle partit d'un gros rire. Malefoy voulut sourire mais il avait l'impression d'avoir de la pâte à modeler en guise de bouche. A sa grande honte, il n'avait jamais couché avec Pansy. Ils avaient seulement laissé tout le monde croire qu'ils l'avaient fait. Il se rappelait bien son air renfermé, presque triste, tandis qu'elle remettait sa petite culotte d'un rouge écarlate. Ils avaient passé un marché à ce sujet. De toute façon, aucun d'entre eux n'avait d'intérêt à raconter qu'il n'avait pas bandé pour elle.

Il l'avait regardée s'en aller, humiliée, ses propres entrailles tordues d'embarras. Oh, Pansy, combien valait Pansy ? Depuis la première fois où il l'avait vue, il l'avait toujours trouvée franchement laide… A l'époque, ils avaient un peu moins d'une dizaine d'années. Ses parents l'avaient invitée, ainsi que sa famille, pour un déjeuner au Manoir et sa mère, sa mère…

Il ferma les yeux, trop tard. D'autres souvenirs remontaient des profondeurs de sa mémoire. Il voyait leurs ombres se découper avec de plus en plus de netteté sous la glace. Sa respiration s'accéléra, il avait l'impression qu'un magma sombre et visqueux lui engluait soudain les poumons. Il se mit à compter. Un, et deux, et trois. Vide ton esprit. Vide ton esprit. Mais il revoyait sa mère, douce et belle, se pencher vers Pansy, lui baiser le front, caresser ses boucles brunes. « Bonjour, jolie Pansy. Voici mon fils Drago. Il a le même âge que toi. Je suis sûre que vous serez très bons amis ».

Après le départ des Parkinson, son père l'avait convoqué dans son bureau. Il l'avait installé sur ses genoux, comme quand il était petit, et il lui avait tout expliqué. Un garçon, Drago, et une fille, Pansy, tous deux de Sang-Pur, suffisamment éloignés génétiquement pour assurer une descendance saine. Un jour, ils se marieraient et ils consommeraient cette union pour offrir aux Malefoy des héritiers, mâles de préférence.

Et rien ne s'était passé comme prévu. Malefoy, père comme fils, avaient perdu la guerre et s'étaient retrouvés en prison. Pansy ne faisait pas partie des Mangemorts mais chacun à Poudlard se souvenait de son doigt accusateur ainsi que de son cri sorti tout droit du cœur : « Mais il est là ! Potter est ici ! ». Pour sa sécurité, elle avait fait croire qu'elle était folle. Depuis, elle vivait recluse dans un pavillon de Sainte-Mangouste, où son argent lui garantissait un traitement de faveur. Peu de ses anciens amis avaient obtenu l'autorisation de lui rendre visite et Malefoy n'en faisait pas partie.

« Alors ? Combien, Pansy ? »

Malefoy rouvrit les yeux. La grosse tête de Goyle se tenait seulement à quelques centimètres de la sienne, les yeux emplis d'une curiosité perverse.

« Huit… Huit et demi », expira Malefoy.

Il ferma les poings pour maîtriser ses tremblements. Vide ton esprit, lui répétait la voix de Bellatrix, sifflante comme celle d'un serpent, mais il n'y arrivait plus. Il finit son verre de whisky d'un trait. Grave erreur. Des visions de Pansy, toute seule dans sa cellule luxueuse, lui envahissaient l'esprit. Il pensait à ce mariage qui n'aurait jamais lieu, et à la lettre laissée par sa mère.

A côté, Goyle dissertait sur la note de Pansy :

« Moi j'irais p'têtre bien jusqu'à neuf, quand même. Tu te souviens de comment ils étaient sans rien par-dessus ? »

Il mima quelque chose au niveau de son torse, comme s'il tenait deux gros ballons entre ses mains, tout en riant. Un, et deux, et trois, se dit Malefoy. Il essayait de respirer par le nez. Mais les souvenirs continuaient d'affluer. Tels des hydres, ils brisaient de leurs têtes multiples la barrière de glace censée les retenir, jaillissant du lac dans de grandes et bruyantes éclaboussures. Plus il s'efforçait de les maintenir sous l'eau et plus leur nombre augmentait. Au final, il était le seul à s'asphyxier.

Il se leva brusquement, incapable d'en contenir plus. Il manqua de tomber et se retint au comptoir. Les images crépitaient trop vite devant ses yeux, comme dans une hallucination.

« Toilettes », articula-t-il à l'intention de Goyle.

Il ne pouvait plus parler. Il n'avait plus de voix.

Il se concentra de toutes ses forces pour ne pas s'écrouler pendant qu'il traversait la salle. Il avait l'impression que tout le monde le fixait, que tout le monde pouvait lire sa faiblesse. Que chacun des moldus dégueulasses encore présents dans le bar savait qui il était. Il pressa sa main contre son avant-bras. Malgré sa manche de chemise, il sentait la marque pulser sous sa peau.

Sa vision était brouillée par l'alcool et il manqua plusieurs fois de se prendre les pieds dans des chaises qui traînaient. Il avait l'impression d'être à plusieurs kilomètres dans les profondeurs, prisonnier d'un scaphandrier. Tous les sons étaient étouffés. Il essayait de compter mais les chiffres s'emmêlaient dans son cerveau. Vide ton esprit. Vide ton esprit.

Il atteignit les cabinets juste à temps et il vomit longuement.


Voilà pour cette fois, j'espère que ça vous a plu ! Je sais que pour le moment, j'apporte plus de questions que de réponses mais j'ai un plan en tête et j'ai une idée assez précise de là où on va, ne vous inquiétez pas ! N'hésitez pas à commenter surtout !