Inconfortablement installé sur le rebord de la selle, balloté de droite à gauche au rythme du galop, Tréville dût se résoudre à assurer son équilibre pour éviter la chute. Le cœur battant dans ses mains ensanglantées, l'idée de s'accrocher à la tunique crasseuse du mousquetaire était inconcevable. Contrarié, il passa les bras autour de la taille d'Athos, resserrant son étreinte au niveau de ses coudes pour préserver ses blessures. Surpris, le jeune homme n'épargna pas son capitaine :
- Mon odeur de bouc ne vous dérange pas trop ?
- Elle est encore pire que ce matin.
Bien que cette réponse n'ait aucunement l'intention d'être drôle, Athos éclata de rire. La fatigue et l'adrénaline avaient eu raison de lui. Cela eu au moins la conséquence heureuse de surprendre le capitaine.
Bercé par le trot régulier de la monture, Porthos s'était assoupi, le visage enfoui dans les cheveux de son binôme. Somnolant, il s'éveillait parfois, profitant de cette proximité bénie pour embrasser la nuque d'Aramis, pris de frissons.
- Courage. Nous y serons bientôt.
- Je suis désolé de m'être emporté tout à l'heure.
- Ne t'en fais pas. Je sais que tu n'en pensais pas un seul mot.
A quelques centaines de mètre d'eux, l'agitation et les lumières d'une auberge devenaient visibles. Athos aida Treville à descendre. Celui-ci, éprouvé, chuta et se rattrapa dans les bras de son mousquetaire qu'il repoussa rapidement.
- Vous êtes sûr que ça va ?
- Aide plutôt D'Artagnan avec les chevaux au lieu de rester planter là comme un imbécile.
Athos souffla, rejoignant sèchement les écuries sans jeter un seul coup d'œil à son capitaine. D'Artagnan l'accueillit avec une brève tape sur l'épaule, le délaissant finalement pour appeler le garçon d'écurie. Les chevaux parqués dans les boxes, les deux hommes rejoignirent la taverne, les visages sombres.
- A croire que ces charognards flairent l'odeur des bijoux ou de l'argent, pesta D'Artagnan, les cheveux remplis de brindilles. Athos ? Si je peux me permettre-
L'homme s'arrêta devant la porte de l'établissement, les sourcils froncés. Il attendit patiemment que le cadet crache le morceau.
- Vous devriez discuter. Vous ne pouvez pas continuer à couteaux tirés jusqu'à la fin du voyage.
- Il est plus têtu qu'une mule, et je ne suis ni patient ni sociable.
D'Artagnan se permit un sourire en coin, reconnaissant la justesse de cette description.
- Il n'y a pas à dire, tu sais te vendre.
Rassemblés dans l'unique chambre, les mousquetaires s'affairaient chacun de leurs côtés. Soutenu par Athos et Aramis, Porthos s'efforçait de s'installer confortablement dans l'un des lits. L'ancien comte en profita pour interroger l'Espagnol sur les blessures du capitaine.
- Elles sont profondes mais si je les suture, j'ai peur qu'il perde en mobilité. Il faudrait les nettoyer mais il m'a dit qu'il s'en chargerait lui-même. Je ne suis pas certain qu'il le fasse.
A l'autre bout de la pièce, Treville astiquait les armes en compagnie de D'Artagnan. Celui-ci suivait étape par étape les quelques conseils prodigués par son mentor, démontant l'un des mousquets pièce par pièce.
- Si tu nettoies et que tu remontes simplement une arme à feu qui a été souillée, elle risque de s'enrayer.
- Je ne vais quand même pas la jeter ?, regretta D'Artagnan face à son pistolet tâché de boue.
- Non. Graisse le canon, ça empêchera l'humidité de ruiner la poudre.
De son côté, le capitaine frottait maladroitement l'une des rapières tâchées de sang à l'aide d'un vieux chiffon. Ses mains bandées limitaient la précision de ses gestes. Il releva finalement les yeux en voyant Athos s'approcher, une bouteille d'alcool et un bol en fer dans la main. D'Artagnan insulta mentalement son camarade, choqué de le voir provoquer de la sorte leur capitaine. La suite des évènements le laissa bouche bée.
Prenant place sur un tabouret face à Treville, il posa le bol sur ses genoux.
- Donnez-moi votre main.
Surpris, le capitaine ne bougea pas d'un cil. S'impatientant, Athos la lui saisit, défit lentement le pansement imbibé de sang séché. La plaie était vilaine. A hauteur des phalanges, il s'en fallait de peu pour que les os ne soient apparents.
Ecartant délicatement les bords de la blessure, Athos porta la bouteille d'alcool à sa bouche, mordit dans le bouchon en liège et le recracha. Le regard dur, il fixa son capitaine tout en versant le liquide sur la main lésée :
- Cela risque de piquer un peu.
La brûlure devait être atroce. Treville aurait cependant sûrement préféré mourir sur place que d'afficher la moindre faiblesse. L'un comme l'autre semblait prêt à en venir aux mains à chaque instant. Le blessé se laissait pourtant manipuler sans le moindre commentaire. L'apprenti infirmier, appliqué, s'efforçait d'être le plus délicat possible. Etrange spectacle, reconnut D'Artagnan en les observant.
Athos termina les soins en épongeant la main avec un mouchoir propre. Il déchira ensuite un morceau d'étoffe pour panser la main. Treville la ramena précipitamment contre lui, acquiesçant en guise de remerciements.
- De rien, grommela l'ancien Comte en avalant le fond de la bouteille d'eau-de-vie sous les yeux noirs de D'Artagnan. Je pense qu'il est l'heure de dîner.
Les mousquetaires ne s'étaient pas attardés à table, épuisés par les évènements de la journée. Les ronflements de Porthos faisaient d'ors et déjà trembler les murs de la chambre.
Assis sur le lit qui faisait face à la porte, Athos se débarrassait de sa tunique et de ses bottes. D'un œil, il surveillait Treville qui furetait à travers la pièce. Inquiet, le capitaine vérifiait méthodiquement chacune des serrures, des fenêtres de la chambre.
Lorsque l'inspection prit fin, il s'empara d'un tabouret et le traîna dans le couloir, s'installant à l'entrée de la chambre occupée par les mousquetaires.
Pieds nus, Athos se traîna jusqu'à l'emplacement choisi par son supérieur :
- Je prends la première moitié de nuit, D'Artagnan suivra.
- Dors. Nous partirons à la première heure demain.
Le mousquetaire lâcha un soupir exaspéré, conscient qu'il perdait son temps. Planté au milieu du couloir, glacé par les courants d'air, Athos s'autorisa enfin à parler ouvertement, sans provocation ni condescendance.
- Je ne vous ai pas remercié. De m'avoir sauvé la vie.
- Tu n'as pas à me remercier.
L'ancien comte se permit un léger sourire. Une intuition lui avait déjà soufflé la réponse de son mentor.
- Je sais que mon comportement vous a fortement déplu, mais je sais aussi que vous êtes préoccupé.
- Echapper de peu à une embuscade fait effectivement partie des choses qui me préoccupent.
- J'ai… certaines mauvaises habitudes depuis de nombreuses années. Pourquoi réagir maintenant ?
Si Athos était en prise à une quelconque ivresse, il aurait rapidement repris ses esprits. Ce que Treville lui répondit provoqua chez lui le résultat de cent seaux d'eau glacée :
- Parce que cela m'a toujours déçu. Je suppose que j'ai simplement atteint le point de non-retour.
Il ne l'admettrait jamais publiquement, encore moins devant de son mentor, mais un coup de dague aurait été plus doux que l'idée d'être une déception pour lui. Athos releva les yeux sur lui, s'efforçant de paraître le plus neutre possible. Treville soupira bruyamment et prit un ton beaucoup moins sec que précédemment :
- Je ressens le contrecoup de la journée.
- Laissez-moi prendre votre place. Reposez-vous.
Le capitaine refusa d'un geste de la tête et changea de sujet.
- Très bon réflexe que de cacher les bijoux dans les buissons.
- Pas tant que ça. Si j'étais mort, vous auriez pu chercher longtemps.
- Dieu merci, ce n'est pas le cas.
Athos s'apprêtait à regagner la chambre lorsqu'il entendit une dernière mise-en-garde :
- J'aimerais juste que mes efforts pour sauver ta peau aujourd'hui ne soient pas vains.
- Bonne nuit, Capitaine.
Légèrement soulagé, Athos rejoignit son lit, pile en face de la porte. De là où il était, il pouvait parfaitement voir Treville, les traits tirés, monter la garde. Se sentant épié, le capitaine se retourna vers lui. Ils s'observèrent en chien de faïence jusqu'à ce que le sommeil gagne enfin Athos.
