Chapitre 4
« On ne souffre pas seul, on souffre toujours avec ceux qui souffrent à cause de votre souffrance. »
Elie Wiesel
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Westchester, New York – Jeudi 18 octobre 1962
Quand Charles débarqua dans la cuisine, Raven retint un soupir. Quand son frère était matinal comme aujourd'hui, cela signifiait qu'il n'avait pas dormi. Fort heureusement, voir Charles dans la cuisine à sept heures du matin était assez rare.
- Assied-toi, je te prépare un thé, fit Raven.
- Ne te dérange pas pour moi.
Raven n'insista pas car son frère ne paraissait pas d'humeur patiente. Elle mordit dans sa tartine et observa Charles hésiter devant le paquet de flocons d'avoine.
- Porridge or no porridge, difficile question pour un anglais, commenta Erik quand il entra à son tour dans la cuisine.
Charles vécut comme une injustice le fait que son ami ait l'air tout à fait reposé quand lui tenait à peine debout. Il ignora sa remarque et mit le lait à bouillir, fixant la casserole d'un air absent. Raven grimaça légèrement quand elle croisa le regard interrogateur d'Erik et remua les lèvres sans parler :
Peu dormi…
Erik acquiesça et la jeune femme vit passer une ombre sur son visage. C'était donc Erik qui avait fait un cauchemar, elle en était certaine désormais mais elle se demanda pourquoi Charles n'avait pas pris de somnifère comme il avait l'habitude de le faire après une crise. Elle ne creusa pas la question, trop occupée à détailler Erik qui venait de prendre des mains de Charles le paquet d'avoine pour en verser le contenu dans le lait bouillant, utilisant son pouvoir pour remuer la cuillère en métal. Mais le télépathe réagit et attrapa la cuillère, offrant un regard sombre à Erik, le regard mêle-toi-de-tes-affaires que Raven connaissait bien. Erik haussa les sourcils et capitula, se retournant vers Raven qui hocha silencieusement la tête.
- Règle n°1 du Charles mal réveillé : le laisser tranquille, murmura Raven quand Erik vint s'assoir à côté d'elle.
- Quelle est la règle n°2 ? sourit Erik.
- Ne pas parler du Charles mal réveillé quand il est là et peut vous entendre, cassa froidement le télépathe sans même se retourner.
Raven lâcha un rire franchement amusé mais Erik n'osa pas faire de même, il conserva néanmoins son sourire.
- J'espère que tu aimes le porridge Erik, parce qu'avec tout ce que tu as versé, il y en a facilement pour trois, reprocha Charles en posant la casserole fumante et deux bols sur la table en bois.
Erik ne répondit pas et se contenta d'aller chercher les cuillères manquantes et du sucre avant de les servir.
Charles ne toucha pas son bol, et Raven remarqua qu'il cherchait quelque chose des yeux. Sûrement le thé qu'il ne s'était pas encore préparé. Dans un geste de bravoure, elle poussa son verre de jus d'orange vers lui et à sa grande surprise récolta un regard reconnaissant alors qu'il sortait un tube d'aspirine de sa poche. Il prit deux comprimés et une gorgée de jus puis redonna le verre à sa sœur.
- …. Et puis après, le verre s'est fendu et paaaf plus de véranda. Mes parents étaient furieux…
Charles lâcha un véritable gémissement de désespoir en entendant la voix portante de Sean, laissant présager l'arrivée bruyante des trois garçons.
- Tu devrais aller te recoucher, conseilla Erik.
Charles leva ses yeux cernés sur Erik qui mangeait avec appétit son petit déjeuner et l'ignora une nouvelle fois, se décidant à entamer son porridge.
- Règle n°3 du Charles mal réveillé : ne jamais lui dire d'aller se recoucher…
- Car s'il s'est levé, c'est qu'il a une bonne raison, compléta le télépathe avec agacement.
- C'est quoi cette odeur bizarre ?
Alex venait d'entrer dans la cuisine, accompagné de Sean qui désigna immédiatement la casserole de porridge en grimaçant.
- C'est pas obligatoire, hein ? fit l'irlandais. La dernière fois que j'ai essayé, j'ai tout rendu…
- Si tu pouvais nous épargner les détails, fit doucement Hank.
Charles soupira et prit son bol pour quitter le plus discrètement possible la cuisine, devenue trop bruyante à son goût.
- Il ne faut pas le prendre personnellement, dit Raven à Erik, les autres étaient bien trop occupés à préparer leur déjeuner pour prêter attention à leur discussion. Charles a très mal dormi, quelqu'un a fait un cauchemar très pénible qu'il a eu du mal à supporter.
Raven décida de jouer la carte de l'ignorance et observa la réaction d'Erik. Mais son regard était impénétrable.
- Ah oui ?
Tu te fous de moi ? Je vais te le faire payer, pensa Raven en souriant devant l'étonnement feint d'Erik.
- Je n'avais jamais vu Charles comme ça. Il maîtrise sa télépathie, mais je suppose que ces deux derniers jours ont été difficiles pour lui. Le plus terrible pour lui, c'est que même s'il ne veut pas lire les pensées des autres, il y a toujours quelque chose qu'il perçoit involontairement, surtout les émotions… Et avec tout ce qui s'est passé dernièrement et additionné à ce qu'il ressent personnellement, je crois qu'il sature un peu.
Raven exagérait un peu, elle le savait mais voir le regard d'Erik devenir confus lui apporta une grande satisfaction, elle conclut :
- Heureusement qu'il a des amis patients comme nous. N'est-ce pas ?
- Il t'a dit pour cette nuit, lâcha finalement Erik.
- Il n'a rien eu à dire, répondit Raven à voix basse. Je suis restée avec lui jusqu'à ce qu'il sorte enfin de ton cauchemar. Car Charles aura beau essayer de me prendre pour une idiote, j'imagine mal Moira rêver en allemand… Je comprends que ça soit difficile d'imaginer quelqu'un connaître ton cauchemar mais Charles n'y est pour rien !
- Est-ce que j'ai eu l'air de lui en vouloir ? s'exclama Erik baissant ensuite la voix. C'est lui qui est furieux après moi !
- Je t'ai dit : il n'est furieux envers personne, il est épuisé. Mais s'il est épuisé, c'est parce quelque chose l'a culpabilisé au point de ne pas vouloir s'accorder de repos.
- Il s'attendait à quoi en venant me trouver ? Que je le remercierais de m'avoir réveillé ?
- Si tu crois que Charles attend un remerciement pour ce qu'il fait, c'est que tu le connais très mal, siffla Raven en se levant. On se voit à l'entraînement tout à l'heure.
Erik ne prit pas la peine de répondre à la jeune femme et ne se cacha pas que c'était par mépris. Il appréciait Raven et ses idées bien tranchées mais qui était-elle pour lui reprocher quelque chose ? Lui-même ne se sentait absolument pas coupable d'avoir envoyé balader Charles. Et il n'en voulait pas au télépathe non plus. Et selon Raven, Charles n'était pas en colère. Alors pourquoi Erik avait-il le sentiment qu'il y avait un problème entre eux ? Et pourquoi cela l'affectait tant ?
Mécaniquement, il se leva et nettoya le bol et la cuillère qu'il avait utilisés, laissant la casserole encore remplie de porridge de côté, pour plus tard. Il n'aurait certainement pas la bonne texture mais Erik refusait toujours de jeter la nourriture si elle restait mangeable. Et il pouvait se vanter d'avoir un estomac résistant très bien à la nourriture périmée quand d'autres en tombaient malades.
Alors qu'il s'apprêtait à sortir de la cuisine, il se figea devant les trois jeunes qui déjeunaient. Sean et Alex discutaient bruyamment, Hank était plus discret et souriaient de temps à autres. Erik savait que chacun gardait en lui la douloureuse nuit qui leur avait pris l'un des leurs et qu'ils prenaient sur eux pour ne pas se laisser emporter par la tristesse du deuil. Pourtant, il sentit une colère sourde gronder en lui.
L'oublier, c'est comme l'assassiner une seconde fois…
Il n'était pas furieux contre les jeunes, lui-même agissait de la même façon par instinct que ce soit pour la mort de Darwin, ou celles des milliers de personnes dont il avait été témoin. Il était en colère contre le monde entier, contre Dieu, surtout Dieu. Dieu ?
Comment oses-Tu t'immiscer dans mes pensées alors que Tu nous as abandonné à notre sort ? Nous, Ton peuple élu et fidèle ?
La colère s'effaça peu à peu et le laissa rempli d'une tristesse si amère qu'il profita de son avance pour aller s'isoler un peu dans sa chambre avant l'entraînement matinal.
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Après avoir effectué les échauffements avec le groupe, Charles reprit sa place dans l'herbe pour observer la suite de l'entraînement. Raven semblait tout à fait dans son élément et avait définitivement adopté la méthode de Moira, qui paraissait plus concrète que celle d'Erik. Ce n'était pourtant pas une question d'efficacité car Charles était certain que la technique d'Erik était redoutable en situation réelle. Mais avec Moira, Raven donnait des coups réels facilement encaissés grâce aux équipements spéciaux pour les sports de combat.
Charles observa ensuite le groupe d'Erik. Le mutant paraissait plus fatigué que le matin mais à vrai dire, Charles n'avait qu'un souvenir flou du petit-déjeuner à cause de son mal de tête atténué maintenant. Il n'était pas en colère contre Erik et ce dernier ne l'était pas non plus. Alors où était le problème ? Parce qu'il y en avait un, c'était certain. Erik évitait de croiser son regard et Charles en était soulagé. Pourquoi ? La réponse trouva facilement le chemin dans ses pensées : la honte. Erik avait honte de ce que Charles avait vu, et Charles avait honte d'avoir vu. Mais était-ce justifié ? Était-ce quelque chose qui devait rester irrémédiablement tabou ?
Finalement, Charles prit congé de l'entraînement, prétextant diverses tâches administratives. En réalité, il s'isola dans l'atelier de peinture de sa grand-mère. Il n'y peignit pas, mais contempla un long moment les toiles avant qu'une évidence s'impose dans son esprit…
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L'après-midi fut assez chargée et destructive. Des vitres brisées, des arbres pulvérisés grâce à Sean et Alex, encore incapables de maîtriser la puissance de leurs pouvoirs. C'était encore difficile de trouver un moyen efficace de leur apprendre alors ce premier entraînement avait surtout eu pour but d'évaluer, permettant à Hank de réfléchir sur un dispositif pouvant les aider. Surtout pour Alex en fait. Le jeune homme craignait, et à juste titre, son pouvoir psionique et Charles avait beau réfléchir, il ne savait pas comment l'amener à progresser. L'angoisse saisissait le jeune professeur : et s'il n'était en fait pas capable d'aider de jeunes mutants ? Et s'il échouait ? Il se montrait toujours positif avec les autres mais au fond, il doutait sérieusement de lui-même.
Il avait été rassuré en entraînant Sean. Son pouvoir semblait plus facile à appréhender et Charles pensait qu'il devait apprendre à maîtriser et utiliser sa voix comme un chanteur : en s'exerçant à différentes tonalités pour trouver celle souhaitée.
Quant à Hank, il ne pouvait pas beaucoup l'aider, pas tant qu'il niait le bénéfice que lui apportait sa mutation, pas tant qu'il s'obstinait à porter des chaussures trop étroites par honte…
La journée passa beaucoup plus vite qu'il ne l'aurait pensé et quand il quitta son bureau, il retrouva Erik dans la cuisine. Il était huit heures passées et les autres avaient probablement déjà mangé. Charles, qui avait été habitué aux désagréables repas de famille passés dans le silence absolu, avait déclaré dès leur arrivée que chacun se débrouillerait, que le réfrigérateur serait plein mais que c'était tout. Bien évidemment les choses changeraient quand il ouvrirait son école et accueillerait des enfants, mais là, ils étaient tous adultes et presque responsables.
Charles jeta un œil curieux à la casserole de porridge dans laquelle Erik venait d'ajouter du lait bouillant pour tenter de lui faire reprendre une consistance comestible. Il ne commenta pas et ouvrit le réfrigérateur dans lequel il trouva deux sandwichs et une note de Raven posée dessus :
Charles, Hank a finalement cuisiné pour moi. Je te laisse mon sandwich en plus de celui que j'ai fait pour toi, tu n'auras qu'à retirer les cornichons.
Charles se tourna vers Erik, concentré à touiller énergiquement un porridge qui n'en était plus vraiment un maintenant.
- Raven a fait un sandwich en trop, tu le veux ? demanda Charles.
Mais ce ne fut qu'une fois Erik face à lui, les yeux rivés sur le sandwich débordant de jambon que Charles comprit son erreur stupide.
Pourtant, Erik acquiesça et vint s'assoir en face de Charles après avoir retiré la casserole du feu. Le mutant remarqua probablement le regard confus de Charles puisqu'il expliqua :
- Cela fait un bon moment que je ne respecte plus la kashrout.
Il avait mangé du porc une fois, quand sa famille et lui n'avaient rien d'autre à cuisiner avant la déportation. Il avait même mangé un rat et un chat errant. Il n'avait pleuré ni pour le rat, ni pour le chat. En revanche, manger un aliment expressément interdit par Dieu lui avait brisé le cœur. C'est cette pensée qui stoppa son geste alors qu'il s'apprêtait à mordre dans le sandwich et il se rendit compte que si effectivement il ne mangeait plus kasher, il avait toujours évité les aliments interdits jusque-là. Pas consciemment mais il l'avait fait. Alors il reposa doucement le sandwich dans l'assiette et retourna à son porridge.
- Garde le pour Moira. Elle n'a pas encore mangé elle non plus…
Charles comprit l'hésitation d'Erik et se sentit coupable de l'avoir mis dans cette situation. Mais le mutant ne paraissait pas dérangé, il restait obstiné face à son porridge. Le télépathe quitta sa chaise pour s'approcher, laissant une grimace déformer son visage quand il détailla le contenu de la casserole.
- Tu ne peux pas manger ça…
- Je peux tout manger, répliqua Erik avant de rire nerveusement de l'absurdité de sa réponse alors qu'il venait à l'instant de refuser un sandwich au jambon.
Charles n'insista pas et retourna manger en observant Erik hésiter entre le sucre et le miel pour ajouter au porridge. Comme si cela suffirait à améliorer le goût… Il choisit finalement le miel et revint s'assoir.
- Alors ? demanda Charles, curieux, quand Erik enfourna une cuillerée dans sa bouche.
Le mutant remplit la cuillère et la tendit à Charles d'un air impassible. Le télépathe posa son sandwich, but une gorgée d'eau, et inspecta la consistance douteuse avant de goûter du bout des lèvres.
- C'est…
- Dégoûtant, acheva Erik en reprenant la cuillère. Mais mangeable.
- Non, tu devrais te préparer autre chose…
- Ce serait du gâchis.
Erik semblait blasé, sans doute parce que c'était lui qui avait versé trop d'avoine dans la casserole le matin même. Charles savait que seuls ceux qui avaient un jour connu la famine pouvaient avoir de tels états d'âme pour un aliment aussi peu coûteux que l'avoine. Alors il ne chercha pas à convaincre Erik de jeter le porridge et proposa plutôt :
- Prépare-toi autre chose et on partage ce qui reste de…cette chose. Après tout, hormis la texture le goût n'est pas si mal avec le miel…
Erik soupira tout en remuant distraitement le contenu pâteux de son bol.
- Charles, certaines choses, même si on les partage, restent insupportables. Alors quel intérêt ?
- Parles-tu vraiment du porridge ?
L'air étonné du télépathe amusa Erik qui ne put s'empêcher de sourire comme on le ferait à un enfant naïf.
- Même si on le partage en deux, il sera toujours aussi dégoûtant alors autant t'éviter la peine, non ?
- Et que fais-tu de ma peine de te voir l'endurer seul ? Ma culpabilité en te regardant manger cette chose ignoble parce que tu refuses de partager ?
- Ce n'est que du porridge, répliqua Erik en haussant les épaules.
- Quand tu tiens à quelqu'un, tu deviens inévitablement sensible à son inconfort, même pour un simple bol de porridge. Alors ne te sens pas agressé quand je m'inquiète pour toi. Et là je ne parle pas du porridge.
- Je préfèrerais ne parler que du porridge…
- Il y a deux jours, tu me disais à quel point il était important que je m'exprime pour garder mes idées claires. Je crois que ça ne te ferait pas de mal non plus car si tu fais des cauchemars aussi violents, c'est que ton esprit cherche à te dire quelque chose…
- Je n'ai pas envie d'en parler.
- Je n'ai jamais mentionné la parole… Il y a bien des façons de s'exprimer, trouve la tienne et libère toi…
- Tu n'as pas tort, admit Erik désireux d'en finir au plus vite. Mais en attendant ne viens plus me réveiller quand je fais un cauchemar. Tu es télépathe, tu n'y peux rien si tu captes certaines choses mais je ne veux pas savoir quand c'est le cas. C'est sans doute égoïste de ma part mais j'ai besoin de cette ignorance.
- J'ignore la fréquence de tes cauchemars mais c'était la première fois que j'en percevais un, clarifia le télépathe. A vrai dire, cela m'arrive souvent d'apercevoir un cauchemar à mon insu mais normalement mon esprit en sort immédiatement, par instinct. Comme si tu ouvrais une porte pour la refermer aussitôt quand tu comprends que tu t'es trompé d'endroit. Ce qui s'est passé cette nuit… Pour moi, c'est comme si tu avais laissé la porte grande ouverte en m'attendant pour la verrouiller derrière moi.
- Tu n'as pas besoin de te justifier Charles. Je t'ai dit que ta télépathie ne me posait pas de problème.
- Je ne me justifie pas, seulement tu dois savoir comment cela fonctionne et que ça ne dépend pas toujours de ma volonté…
Erik acquiesça et ils terminèrent de manger dans le silence. Rien de pesant seulement aucun d'entre eux n'éprouva le besoin de parler sauf quand Erik se leva.
- Si tu veux, nous pouvons faire une partie ou deux d'échecs plus tard ? N'hésite pas à frapper à ma porte, dit Charles.
Le mutant répondit par un léger sourire et quitta la cuisine avec un soudain besoin de solitude. Il aimait la présence de Charles mais elle ne pouvait effacer toutes ses années solitaires. Il avait appris à les chérir et à les trouver reposantes. Et il commençait même à trouver familière cette chambre qui n'était pas la sienne. Il aimait la jolie vue sur le parc, les livres qui occupaient un mur entier, la sobriété… Pourtant, quand il entra ce soir, il fut frappé par un changement radical sur un mur auparavant blanc. Erik reconnut le tableau qu'il avait vu dans l'atelier avec Charles. La toile de sa grand-mère représentant des montagnes sous un soleil levant. Il laissa un sourire étirer ses lèvres et après s'être déshabillé, il s'assit lentement sur son lit pour continuer à regarder l'œuvre. Mais quelque chose vint taper contre sa cuisse. Erik prit dans sa main le crayon de papier et remarqua seulement la couverture noire d'un croquis de dessins, posé sur le lit.
Une note de Charles, car ce ne pouvait être que lui, s'en échappa et Erik se pencha pour la ramasser.
« Il faut commencer par éprouver ce qu'on veut exprimer »
Vincent Van Gogh
Tu apprendras un jour que ton passé est passé et qu'il ne pourra plus te blesser à nouveau. En attendant, si tu ne peux l'apprivoiser avec des mots, mets-y de l'encre, des formes et des contours, ce que tu veux. N'aie pas honte d'admettre tes émotions, ce sont elles qui font de toi un être exceptionnel.
Sincèrement,
Charles
Erik posa précieusement la note sur la table de chevet et ouvrit la première page du carnet. Pourtant ce ne fut pas un dessin qui vint noircir le papier mais ces quelques mots sauvages et impatients :
J'ai vu l'Enfer
Il sourit tristement. De façon paradoxale, au fur et à mesure qu'il écrivait, il se sentait allégé d'un poids. Il ignorait la douleur dans son poignet alors que les mots en yiddish s'alignaient les uns aux autres, formant des phrases concises résumant quelques passages de sa vie, de son vécu, de ses sentiments. Il ratura beaucoup, reprit ses phrases, mais jamais ne relut. Il rédigea ses pensées durant de longues minutes, des heures peut-être, jusqu'à ce que les mots refusent de s'exprimer en tant que tels, jusqu'à l'épuisement mental qui le poussa à poser son carnet et à soupirer longuement.
Il pensa à Charles et ressentit un besoin irrépressible de le voir, de lui expliquer ce qu'il venait de vivre et combien il se sentait soulagé même si cela n'effaçait pas des années de souffrance. Il quitta donc sa chambre et alla toquer à celle de Charles, non loin. Il fut déçu de n'obtenir aucune réponse et consulta sa montre. Il était une heure du matin, le télépathe dormait probablement mais lui n'en avait pas envie. Et il comprit que ce n'était pas le sommeil qu'il voulait fuir mais la solitude. Il voulait sentir une présence, même silencieuse, à ses côtés, être apaisée par celle-ci. Cette pensée le rendit triste car il était seul, il n'avait plus de famille. Ses amis ? La vie lui avait appris qu'elle pouvait les lui prendre sans état d'âme…
Dans une impulsion assez étrange, il se laissa glisser contre le mur du couloir éclairé par l'unique lampe posée à côté d'un vase chinois antique. Les yeux d'Erik se posèrent sur une peinture de fleurs qu'il trouva laide non pas à cause de la technique mais parce qu'elle n'avait aucune âme. C'était juste une représentation de roses rouges, rien de plus, rien de moins. Rien à voir avec ce tableau de montagnes que Charles avait installé dans sa chambre.
- Erik ?
La voix lui parut si irréelle, si inattendue qu'Erik ne réagit qu'à l'instant où Charles, accroupi à côté de lui, posa une main sur son bras.
- Que fais-tu ici ? demanda le télépathe.
- Je ne sais pas, répondit Erik, l'euphorie précédente ayant fondue comme neige au soleil à l'instant qu'il avait trouvé la porte close.
- Tu voulais me voir ?
La voix de Charles était douce mais insistante, il voulait une réponse mais les mots manquèrent dans la bouche d'Erik.
- Tu ne dors pas ?
Il se sentit lâche de répondre à une question par une autre mais il ne voulait pas admettre, ni donner l'impression qu'il avait attendu Charles. Car ce n'était pas vraiment le cas.
- J'étais avec Alex. Il vit très mal la disparition de Darwin, plus que nous autres, avoua le télépathe en se redressant.
Il ouvrit la porte de sa chambre et fit signe à Erik de rentrer.
- Tu as besoin de dormir. La nuit dernière…
- Je serai incapable de dormir, je le crains.
- Tu dois essayer. On a besoin de toi Charles.
- Je sais mais… Tu as raison, céda Charles en détournant le visage. Je vais prendre un somnifère et dormir.
Erik fronça les sourcils. Charles lui cachait quelque chose, du moins il essayait. Le télépathe n'était pas le genre d'homme qui baissait la tête par manque de fierté mais par pudeur, ce qui lui rappela que deux jours plus tôt, il lui avait dévoilé sa fragilité.
- Je vais rester le temps que tu t'endormes.
Le soulagement qu'il vit dans le regard du télépathe lui arracha un sourire. Charles ne l'aurait jamais demandé directement mais Erik réalisa que le sommeil était devenu source d'angoisse pour son ami. Il le suivit donc et constata avec amusement que la chambre était en désordre. Il avait compris depuis longtemps que le professeur était loin d'être un modèle d'organisation mais c'était au-delà de l'imaginable pour quelqu'un d'aussi ordonné que lui. Les vêtements qu'avait portés Charles dans la journée traînaient sur la chaise, donnant l'impression d'y avoir été jetés sans ménagement. Des livres étaient posés aussi bien sur le bureau que sur le fauteuil de lecture.
- Désolé, c'est un peu en désordre, dit seulement le télépathe en cherchant ses comprimés dans le tiroir de la table de nuit.
- Un peu… sourit Erik en s'asseyant sur le lit puisqu'aucune autre place n'était libre.
Charles s'enferma un instant dans la salle de bain et en ressortit avec un verre d'eau qu'il but d'un trait avec ses médicaments.
- Le tableau dans ma chambre, dit simplement Erik quand Charles fut assis à côté de lui. Tu es sûr que…
- Content qu'il te plaise, coupa Charles dans un sourire.
Erik ne mentionna pas le carnet de croquis, pas plus que les mots qu'il avait écrit dedans. Parler avait été sa première intention mais il avait maintenant changé d'avis. Il voulait garder cela pour lui seul, comme un secret à protéger sur lui-même. Et Charles ne lui posa pas non plus la question, ses yeux devenant de moins en moins alertes au fur et à mesure que le somnifère faisait effet.
- Je déteste ce moment, avoua le télépathe. Quand le médicament agit et que je me sens perdre le contrôle. Si je m'écoutais, je ferais les cent pas pour éviter de m'endormir.
- Ça serait stupide étant donné que tu prends un somnifère pour dormir justement, fit remarquer Erik.
- Oui, rit le télépathe avant d'entrer dans son lit. Seulement quand tes pouvoirs sont, comme les miens, liés à l'esprit, c'est assez difficile de renoncer au contrôle, de se laisser aller. Prendre le comprimé est facile mais accepter ses effets l'est moins.
- Je comprends. Je reste jusqu'à ce que tu t'endormes, rappela Erik.
- Merci, murmura Charles en fermant les yeux et basculant sur le côté.
Erik éteignit la lumière et resta assis à côté de Charles, guettant sa respiration. Mais ce fut un hoquet semblable à un sanglot qui fit écho.
- Ne fais pas attention, ça va passer j'ai l'habitude, assura le télépathe. Je suppose que la contrepartie de la télépathie est une plus grande émotivité sur ce qui m'entoure. Mais je ne pleure pas pour moi-même Erik…
Je ne pleure pas pour moi Erik, ma vie est presque finie. Je pleure pour les jeunes comme toi qui, s'ils sortent de cet enfer, vivront avec le poids ce souvenir pendant de longues années jusqu'à leur mort…
Une impulsion et Erik s'allongea contre Charles, passant un bras sur sa poitrine pour le maintenir fermement contre lui. Charles ne comprit pas le geste d'Erik, pas plus que les paroles murmurées en yiddish ou en allemand (il ne savait pas faire la distinction) contre son oreille. Mais s'il ne percevait pas le sens, et même s'il n'était pas sûr qu'ils lui étaient directement adressés, les mots furent apaisants, doux et puissants à la fois. Et rapidement, le télépathe sombra dans un sommeil lourd et sans rêves…
Quand Charles se réveilla, trop tôt car il faisait encore nuit, il constata qu'Erik était toujours là, endormi sur le dos. Charles avait encore le souvenir de ses bras l'entourant et comme un enfant, les regretta. Après une courte hésitation, il vint se blottir contre lui et à sa grande surprise, les bras d'Erik se refermèrent sur lui, lui offrant une agréable protection. Le télépathe, dans un éclair de conscience malgré les effets sédatifs du somnifère encore bien puissants, se sentit honteux de profiter ainsi mais il songea qu'Erik comprendrait. Il était son ami, il savait très bien l'innocence de ce contact qu'il n'aurait qu'à briser à son réveil. Charles se rendormit sur cette pensée.
Quand Erik se réveilla et sentit Charles contre lui, il fut pris d'une angoisse indescriptible. La dernière fois qu'il avait dormi collé à quelqu'un, s'était dans les baraques glaciales d'Auschwitz, quand ils devaient dormir au moins à deux par paillasse… Mais là, il ne faisait pas froid et le corps qu'il étreignait n'était pas maigre et sans vie. Il se détendit doucement et ouvrit les yeux sans rien y voir car il faisait trop sombre. Alors que lui serrait Charles fermement contre lui, le télépathe avait seulement la tête posée en haut de son épaule et une main légère sur son estomac. Décidé à aller dormir dans son propre lit, il relâcha ses bras autour de son ami et souleva précautionneusement sa tête pour la caler plus loin sur son oreiller. Mais au lieu de repousser la main sur son ventre, Erik se surprit à la recouvrir de la sienne.
Les doigts de Charles étaient courts et plus épais que les siens, un peu comme ceux des travailleurs manuels mais la douceur en plus. La rugosité et l'irrégularité des ongles qu'Erik sentit témoignaient de la nervosité du télépathe. Le mutant l'imaginait sans peine se mordiller un ongle pendant qu'il lisait ou réfléchissait. C'était tout de même étonnant que ce genre de détail qu'il n'avait jamais remarqué en le regardant -pourquoi Erik aurait-il pris le temps d'observer les mains de son ami ?- prenait son sens cette nuit. Comme si l'obscurité lui permettait de percevoir quelque chose dont ses yeux étaient incapables.
Il se rendormit sans s'en rendre compte, par paresse mais aussi parce que le contact, bien qu'inhabituel, n'était pas si désagréable. Pourtant, cela ne le protégea pas de ses cauchemars. Erik en faisait depuis qu'il avait quitté Auschwitz et même si les années les avaient espacés et épargnés de nombreuses nuits, la mort de Darwin et la concrétisation approchante de sa vengeance les avaient rappelés.
Auschwitz, comme d'habitude. Erik est si familier de ce décor qu'il n'est pas terrifié en voyant les baraquements. Tout est vide et glacial, aucun fantôme n'erre, il marche seul vers son lieu de travail, celui qu'il a l'habitude de faire quand il ne subit pas les expériences de Schmidt. Comme s'il était l'unique résident du camp de concentration, il se retrouve face à des cheminées immenses, bien plus grandes dans ses cauchemars que dans la réalité, il le sait. Le bruit du feu, l'odeur de la chair brûlée, tout y est. Sauf les cadavres. Erik se surprend à les chercher des yeux. Que va-t-il faire s'il n'a personne à incinérer ? Les SS vont le punir si jamais il reste oisif !
Au loin ses compagnons de misère arrivent avec les premiers corps. Son soulagement l'écœure.
Il ne regarde plus les visages des morts depuis longtemps mais la peau sombre de celui qu'il vient d'installer sur la plaque métallique l'interpelle. Pas d'homme noir dans le camp à sa connaissance. Darwin. Erik se fige, incapable de bouger, incapable de faire son travail. Il entend un Kapo lui donner l'ordre et la main tremblante, il pousse la plaque métallique vers les flammes… Il entend un hurlement. Brûlé vif, il n'était pas mort. Ce n'est pas la première fois que cela arrive et Erik est devenu insensible aux cris de douleur. Son sort est meilleur que le sien. Une souffrance intense mais brève, la sienne est éternelle.
Il a envie de pleurer mais il n'a pas le droit. S'il montre son émotion, il sera gazé. Non, Erik est trop utile pour Schmidt. Il ne sera jamais gazé mais pire encore : affecté uniquement aux expériences médicales. Et Erik se sent coupable de préférer incinérer des corps que de subir d'atroces souffrances.
Le souvenir de Darwin est loin, Erik a déjà incinéré des visages connus, des amis, sa propre mère…
- Tu as la possibilité de faire partie de quelque chose de bien plus grand que toi, Erik.
La voix de Charles est irréelle et presque apaisante. Pourtant quand il se retourne, il voit son « ami » dans l'uniforme d'un soldat SS. Et il le porte avec bien plus d'élégance que les autres. Il est jeune et beau. Un ange tombé en enfer. Le diable séducteur en personne qui lui sourit de toutes ses dents en désignant des cadavres qui s'accumulent sans aucune intervention humaine. L'Enfer.
- Et bien ? ils ne vont pas se brûler tout seuls !
Le ton cruel, le sourire qui l'accompagne… Ce n'est pas Charles, juste un reflet, une illusion, et quand il s'approche pour le toucher du bout des doigts, l'apparition s'évapore sous ses doigts. Charles n'a pas sa place dans ce cauchemar mais vient d'y laisser sa marque. D'autres corps se succèdent, Erik ne les regardent plus jusqu'à ce qu'il aperçoive une main bleue parmi la dizaine de cadavres « en attente ». Il abandonne son travail et s'approche, une boule au ventre.
- Ce sont tes frères mutants.
Erik reconnait la voix de Schmidt mais ne se retourne pas. Il vient de retrouver Charles. Ses grands yeux bleus ouverts à jamais sur le vide et ne néant, ses lèvres pâles et froides, son corps nu et décharné. Les yeux d'Erik restent secs, fascinés par le spectacle dérangeant, étonnés par cet anachronisme inédit et perturbant. Et quand il installe Charles sur la plaque en métal, le télépathe cligne des yeux faiblement.
- Il faut commencer par éprouver ce qu'on veut exprimer, murmure-t-il dans l'ébauche d'un sourire.
Erik assimile les paroles du télépathe et ressent. Peur, haine, tristesse, colère, dégoût… Tout dans un mélange douteux et incohérent. Il est toutes les émotions et aucune à la fois. Charles le fixe faiblement et acquiesce quand Erik pose ses mains sur le métal pour le faire coulisser rapidement vers les flammes. Et ce n'est pas le cri de Charles mais le sien, à moins que ce ne soit qu'un sursaut, qui le réveille haletant et choqué.
- Got mayner ! (1) murmura-t-il en se redressant.
Il faisait encore nuit, il ne s'était probablement endormi que quelques minutes. Il se figea quand il vit la silhouette de Charles, assis dans le lit à quelques centimètres de sa tête.
- Tu m'as demandé de ne pas te réveiller quand tu faisais un cauchemar, fit Charles.
- Est-ce que tu as…vu ?
- Non. Les somnifères rendent mon sommeil trop profond pour les rêves, assura le télépathe. Mais tu étais agité.
- Bien…
Erik bougea mais avant qu'il puisse quitter le lit, la main ferme de Charles pressa son biceps. Le télépathe put sentir Erik trembler. Ses muscles étaient secoués de spasmes incontrôlables alors qu'il s'était figé au contact de Charles. Le corps entier d'Erik semblait indécis : il avait un pied hors du lit mais les doigts accrochés aux draps. C'est ce que remarqua Charles en faisant glisser sa main le long de son bras pour trouver celle d'Erik puisqu'il ne voyait absolument rien.
Erik se souvint du contact avant de s'endormir, quand il avait posé sa main sur celle de Charles dans un geste innocent. C'était la même chose maintenant, sauf que c'était le télépathe qui initiait le geste, naturellement. Mais Erik fut mal à l'aise et bougea sa main, il sentit Charles s'éloigner et pendant une seconde il aurait souhaité pouvoir le retenir. Il entendit seulement les draps bouger et devina que Charles s'était rallongé.
- Je ne te retiendrai pas Erik mais si tu veux rester, libre à toi. Si tu savais le nombre de nuits où j'ai dormi avec Raven parce que j'étais trop terrifié pour me rendormir seul après un cauchemar ! Il n'y a aucune honte à avoir…
- Merci, mais j'ai l'habitude, répondit seulement Erik qui choisit finalement de quitter le lit.
Charles ne répondit pas, il écouta le bruit des pas discrets d'Erik sur la moquette et laissa échapper un soupir quand la porte se referma derrière lui. Il ne devait pas insister pour qu'Erik s'ouvre à lui et pourtant il ressentait une vive frustration à l'idée d'être aussi impuissant. Erik ne méritait pas qu'une telle souffrance le prive du bonheur. Tant d'années à porter ce poids ! Pourrait-il seulement s'en débarrasser un jour ? Cette question maintint Charles éveillé pendant quelques minutes mais le somnifère eut une nouvelle fois raison de lui et il se rendormit lourdement.
(1) Mon dieu, en yiddish
