Ce quatrième chapitre est pour le fond, exactement la même chose que le précédent, la même histoire... Mais vécue du point de vue de Tetsu, cette fois.
Je n'ai jamais su comment tu le vivais. Enfin... A quoi tu pouvais bien penser, quand tu réfléchissais à la situation... Je pense que ça devait te gêner, bien sûr. Un homme qui trompe sa femme, on le gratifierait sans sourciller du titre d'immonde salopard, point à la ligne. Et de la personne qui est entre un couple, on ne dirait pas le plus grand bien non plus. Bien sûr, ça se conçoit. Mais je sais bien, moi, que tu n'as rien de mauvais en toi. Ce que nous avons fait était mal, d'un certain point de vue. Mais toi... Il n'y a pas une once de méchanceté en toi. Et quitte à faire rire, je dois dire que tu es honnête. Honnête et droit. C'est sans doute ça, qui faisait que plus d'une fois, je t'ai vu songeur, déstabilisé, torturé même. Comment ne pas l'être, quand il fallait que tu rentres chez toi et que tu joues un rôle ? Pour quelqu'un d'aussi gentil que toi, ça a dû être horrible... Moi finalement, j'avais le beau rôle. Personne ne m'attendait le soir. Personne dans ma vie. Personne devant qui me justifier, pas de mensonges à inventer méticuleusement et à mémoriser, sinon le même que toi, pour ne pas gaffer...
Tu dis qu'avec moi, tu peux être vraiment toi-même. Crois-tu que l'inverse ne soit pas vrai également ? Bien sûr que ça l'est. Et ça le sera toujours, d'une certaine façon. Je n'aimais pas la vie sans toi, celle que j'avais avant. J'étais quelqu'un de pas méchant, oui, mais finalement d'assez quelconque. Pourquoi crois-tu que je sois si fantaisiste ? Crois-tu que j'y sois arrivé tout seul ? Tu es naïf, il me faut bien l'admettre... Si je mets à délirer pour des choses puériles, si je ris de bêtises qu'un enfant trouverait quelconques... Si je suis exhubérant et complètement fou parfois... C'est grâce à toi. Je ne joue aucun rôle, puisque c'est vraiment moi. C'était en moi, ça ne demandait qu'à sortir... Et un jour, tu es arrivé, tu avais la clé. Tu étais la clé, plus exactement. Tu m'as permi de me libérer et de montrer cette facette de moi que je ne laissais que trop peu souvent sortir au grand jour. Je savais que tu ne me trouverais pas fou ou que tu ne te moquerais pas. Je te faisais rire, au contraire. Tu riais de mes bêtises, et j'adorais ça. Tu disais que j'étais très drôle, et moi je redoublais d'ardeur pour faire l'idiot et entendre ton rire, une mélodie enchanteresse qui n'avait besoin d'aucune parole pour être communicative. Il est beau, ton rire. D'ailleurs, y a-t-il une seule chose en toi qui ne soit pas belle ? Je ne l'ai jamais trouvé, en tout cas.
J'attendais ces moments où tu viendrais me retrouver avec une impatience difficilement contenue. Parce que je pouvais à loisir discuter avec toi, rire avec toi... Mais pour pouvoir te montrer à quel point je t'aimais, je devais attendre la nuit et l'intimité d'un lieu, généralement mon appartement... Cette sensation d'impatience mêlée à de l'excitation quand je savais que d'une minute à l'autre, tu serais là, c'était incroyablement fort. Je sentais mon coeur battre, alors même que je faisais autre chose pour ne pas me sentir complètement enchaîné à toi. Et quand j'entendais des coups sur la porte, ou le bruit de la sonnette... Alors là... Pire qu'un chien qui sait qu'il va aller en promenade, parce qu'il a vu la laisse dans les mains de son maître. Et tu débarquais, avec ton sourire radieux et un air d'impatience sans doute comparable à celui que je devais avoir. Alors que pouvais-je faire, sinon venir t'embrasser et me réjouir de t'avoir à moi tout seul pour un temps ? Ces moments là, je les chérissais plus que tout.
Je n'ai jamais vraiment pensé à ce que tu faisais après. Dans les faits, je savais que tu prenais ta voiture, que tu rentrais chez toi et que tu retrouvais ta vie d'homme marié. Mais je ne me suis jamais imaginé par exemple, ce que tu pouvais bien faire avec elle, de quoi vous pouviez parler, quels étaient vos centres d'intérêts communs... Jamais je n'ai imaginé ton autre vie, l'officielle. Ca ne m'intéressait pas. Je t'avais à moi, et déjà souvent, alors le reste... Je n'ai jamais non plus cherché à ce que tu la quittes. Je n'y ai même jamais songé. Ca m'était inconcevable. Après tout, je savais que tu m'aimais, alors peu importait les conditions. La quitter, ç'aurait été un divorce, des fuites dans les journaux, du mal fait à cette femme que je savais gentille, du mal pour toi, qui n'aime pas blesser... Trop de problèmes, que j'ai préféré ignorer. Et puis, ça ne me concernait pas. C'était entre vous deux. Bien sûr, je me sentais coupable parfois. Je n'aurais pas voulu être à sa place, alors c'était normal. Je me sentais mal quand je la voyais autour de dîners ou autres... Comment la regarder en face, elle qui m'appréciait, alors même que je lui prenais un peu plus de son mari chaque jour ? Des remords, pour lui faire subir sans le vouloir, une tromperie. Des regrets en revanche, pas un seul. J'avais besoin, envie d'être avec toi, même un tout petit peu. Alors prenez-moi pour un ignoble connard, mais je n'ai pas de regrets. Désolé. Ils disparaissaient à chaque fois que je te serrais dans mes bras et que je voyais que tu me demandais silencieusement de t'aimer, comme pour oublier que tu ne devrais pas être là. Mais parce qu'on en avait envie, aussi. On n'a jamais pu se passer l'un de l'autre bien longtemps. Je savais que tu m'aimais plus qu'elle. Je n'en ai jamais douté. Tu me le disais, que tu m'aimais, et tes yeux ne peuvent mentir, eux. J'en étais convaincu, je le suis encore aujourd'hui. Et quelque part, c'est ça le plus terrible. Si tu l'avais choisi par amour, un amour plus fort, ça m'aurait fait mal mais au fond, qu'aurais-je pu y faire ? Là, je sais que je suis la personne que tu aimes, et pourtant... Ca, croyez-moi, c'est mille fois pire.
Ces moments passés avec toi, au moins, on ne me les enlèvera pas. Et finalement, c'est horrible, car ça aurait pu m'aider à passer le cap... Là, je reste seul avec mes souvenirs. Finalement, moi qui me réjouissais d'être seul pour n'avoir de comptes à rendre à personne... Je suis aujourd'hui vraiment, réellement seul et je ne peux me confier à personne. Je sais que bientôt, je vais avoir envie de t'appeller. Bientôt, j'aurais envie de te sentir encore, te goûter, te dire ce que personne d'autre n'a entendu et n'entendra plus... Et quand ma main frôlera le téléphone ou ton bras... Je m'arrêterai. Parce que je n'ai plus le droit. Parce qu'il ne faut pas.
Quand tu es arrivé ce soir là, je savais que quelque chose n'allait pas. Moi, je me faisais une joie de ta venue, comme d'habitude. Il n'y avait pas de raison que ça change. Enfin, tu étais là. Je t'avais vu toute la journée, mais ce n'était pas pareil. Et puis ton air incroyablement malheureux... J'ai eu envie de sauter dans tes bras pour te consoler, mais je voulais savoir pourquoi tu étais si mal... Quand tu es triste, je n'aime pas. Alors je t'ai demandé ce qui t'arrivait, à toi, celui qui fait de ma vie un rire permanent. Cette question presque banale, bien sûr j'ai bien fait de la poser... Mais pouvais-je savoir que je le regretterai d'ici quelques secondes ? Presque instantanément, tu me le dis :
Megumi attend un enfant... On attend un enfant...
Vous avez déjà été opéré ? Anesthésié. Vous sentez que vous partez, vous comprenez bien ce qu'on vous dit, mais vous commencez à partir, et vous ne pouvez rien dire, rien faire. Pire qu'un coup sur le crâne. Il n'a pas tourné autour du pot. Je l'ai regardé sans comprendre. Je comprenais bien les mots, un à un, mais pas la phrase. Avant même que je n'en ai conscience, que je comprenne bien le sens, j'ai senti la douleur. Elle m'a vrillé l'estomac, m'a transpercé et m'a fait comprendre que pour moi, c'était le début de la fin... Je lui ai dressé mes félicitations. Le pire, c'est que je le pensais ! Un enfant, même si ce n'est pas mon rêve à moi, c'est une chose merveilleuse, et c'est la finalité logique de tout couple, en fait. J'étais content pour eux. Pas pour lui. La nuance est faible, mais lourde de conséquences. Je crois que mon sourire était sincère, lui aussi. Il l'était, non ? Il le faut ! Je sais bien que Doiha-chan est heureux de la nouvelle, quelque part, alors comme tout ce qui le rend heureux me comble aussi, je me dois d'être satisfait. Je vois à son air que si je m'approche, si je le touche, il va se briser. Allier pour un même fait, une grande joie et un profond désespoir, c'est un tel choc... Je n'ai aps pu sourire longtemps, il me faut bien l'avouer. Puisque j'ai compris, en disant cela, la douloureuse signification que cet événement allait avoir pour moi. Pour nous. Comment aurais-je pu sourire encore en pensant ça ? J'ai bien compris. Je me suis sentit suffoquer intérieurement, étouffer presque. Je savais ce qu'il était venu faire. Il ne pouvait être là que pour ça, et moi je n'avais d'autre choix que d'accepter. Il ne fallait pas lui rendre la tâche plus difficile qu'elle ne l'était.
C'est finit, n'est-ce pas ? Ai-je dit.
Il ne dit rien, ne fait rien. Je le sens à deux doigts de fondre en larmes. Et s'il le fait, je ne tardeai pas à le suivre. Je vis un drame, l'instant le plus douloureux de toute mon existence. Et je sais que je dois me montrer courageux pour deux. Lui culpabilise, souffre, ne sait plus s'il doit rire ou pleurer... Moi, j'ai moins d'attaches. Juste lui. Alors je dois pouvoir le faire.
Ce sera un bel enfant, vu ses parents...
Je le pense aussi, ça. Doiha-chan est si beau que cet enfant ne pourra que l'être aussi. Ca devrait me consoler ? Nullement. Mais je ne le retiendrai pas. Si j'étais l'homme que j'aimerai être, si j'étais plus insouciant et si je n'avais plus rien à perdre, je sais bien ce que je ferai. Mais avec des 'si'... Je lui hurlerai de ne pas me quitter. Je lui crierai de rester avec moi, de continuer comme avant. Je serai pathétique, ridicule, et je n'en aurai rien à foutre. Je le supplierai de ne pas me laisser. Je ferai n'importe quoi pour ça. Mais je sais désormais que je devrai me taire et dire l'inverse. Pas de supplications, aucune demande d'aucune sorte, il souffre déjà assez comme ça. Autant que moi. Plus que moi, sans doute, puisqu'il a fait le premier pas. C'est finit. Je n'ai jamais voulu lui imposer la moindre décision, je savais qu'il se torturait déjà assez... Cette décision est la sienne, je ne peux pas m'y opposer. Je peux juste ne pas en rajouter. Pourtant, à la seule idée que je ne pourrai plus le sentir blotti contre moi et respirer l'odeur de ses cigarettes accrochée à ses cheveux, et l'embrasser sur le bout du nez parce que je sais que ça l'amuse... Ce sont ces petits détails idiots qui vont me manquer. Ces petites choses dont on ne profite jamais, qui font partie du décor et qui finalement, nous manquent le plus quand on ne peut plus les faire.
Quand rentre-t-elle ?
Demain matin, tôt.
Jusque là, il est encore à moi. A moi tout seul. Je devrai lui dire d'y aller, pour ne pas en rajouter. Mais c'est la dernière fois que je peux l'avoir, alors je ne peux pas me résoudre à l'occulter... Et je sais que lui, il veut rester avec moi. Je l'emmène avec moi dans ma chambre, je m'assieds sur mon lit et il se couche contre moi... Il ne m'a jamais serré si fort, comme si sa vie en dépendait... Qu'il s'accroche, ce n'est pas moi qui l'en empêcherait. On se fait du mal , comme ça, mais on se fait du mal pour la dernière fois. Tout est bon à prendre. Ma main est comprimée dans la sienne, pourtant plus petite. Il est fort, en fait. Et puis je le sens trembler légèrement. Je le connais, je sais qu'il est sur le point d'éclater en sanglots. Il doit se contenir depuis le coup de fil de Megumi... Mais il n'a pas le droit de pleurer ! C'est lui qui me laisse, il n'a pas le droit ! Et moi, je sais que je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer aussi, s'il commence... Je veux qu'il soit heureux, tant pis si je ne jouerai pas dans le prochain acte.
Pleure pas... Je t'interdis... Je t'interdis de pleurer. Tu vas être heureux, d'accord ? Je savais que ce jour viendrait...
Mais oui, j'ai toujours su. Ca ne pouvait pas continuer ains iencore bien longtemps, allons. Ce n'est pas une vie, ça. Ca nous aurait mené où ? Ca aurait forcément cessé... Mais le plus tard possible m'aurait convenu. L'entêté. Il pleure quand même. Je ne peux que le serrer fort. Fort contre moi, qui me sent partir en miettes à mesure que les minutes défilent, nous rapprochant inexorablement de la fin. C'est déjà finit, mais on ne veut pas l'admettre. Comment je pourrai admettre de ne plus t'avoir à moi, même un peu ? Alors que je sais que tu m'aimes toujours, qui plus est ! On n'aurait pas dû... Je ne peux même pas me dire ça, puisqu'on a vécu de belles choses et qu'il ne me reste plus que ça... On ne faisait que repousser l'inévitable, toi en refusant d'en parler, moi en refusant d'y penser. Un simple sursis, en somme.
