J'ai l'impression de mourir pour de bon.
Depuis la semaine dernière, quotidiennement, on m'emmène dans des salles sombres où je subis des examens complémentaires. Même si je suis toujours allongé et que les infirmières roulent mon lit d'un endroit à l'autre, je suis essoufflé quand je réintègre ma chambre.
Je réclame sans cesse des anti-douleurs. Je ne supporte plus de souffrir. Mais ça n'aide pas. Je veux dire, les médicaments! Parfois, quand j'ai vraiment trop mal, j'ai droit à de la morphine, en petites doses bien calculées. Le chirurgien m'a confirmé que, malgré le fait que mes fonctions vitales soient stabilisées, ressentir la douleur était le meilleur moyen d'éviter tout geste susceptible d'entraîner des complications inattendues en faisant un faux mouvement. Etre conscient de mes limites m'évite d'en faire trop. Ben tiens!
Maman me rend visite chaque matin, tandis que je tente d'émerger d'un sommeil profond généré par les médocs. Quand je me réveille, elle es là et je me sens à nouveau comme le gamin que j'étais à dix ans, quand elle venait m'aider à me préparer pour aller à l'école. J'ai envie de sauter du lit et brusquement, la réalité me rappelle à l'ordre. Je suis cloué au lit, gisant comme un cadavre, une plante desséchée. Okay, Petit David, va falloir que tu te chasses ces idées de la tête et que tu te ressaisisses.
Ouais, comme quand j'étais à l'armée! J'entends encore la voix de baryton du sergent instructeur. Nom d'un chien, qu'est-ce qu'il était mauvais, celui-là! Il nous voulait du bien, il voulait faire de nous des hommes forts, ils voulaient que nous puissions faire face à tout. Certains jours, j'aurais voulu le tuer de mes propres mains. Il était terrible. Aujourd'hui, je deviens sergent instructeur de mon propre corps. Je sens que je vais avoir du boulot avec lui!
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Ce matin, j'ai demandé à l'infirmière de composer pour moi le numéro de Hutch. Nom de Dieu, ça faisait du bien d'entendre sa voix! Nous n'avons échangé que quelques mots parce que j'étais très fatigué pour tenir davantage, mais ça m'a fait un bien fou. J'avais besoin de savoir qu'il va bien. Il m'a dit qu'il avait repris le boulot mais je ne sais pas si Dobey lui a assigné un nouveau coéquipier. J'imagine qu'il aurait refusé.
J'ai fermé les yeux et j'ai essayé de me remémorer son visage. La dernière chose dont je me souvienne, ce sont ces yeux bleus esquissant un sourire alors qu'il tentait courageusement de me dire au revoir... Mais quelque part, j'avais la sensation que le feu s'était éteint. Il m'a promis de me rappeler demain. J'attends ce moment avec impatience!
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Le reste de la matinée, je ne fais que somnoler. Je n'ai pas faim. Ils essaient de me faire avaler quelque chose, au moins un peu de soupe ou du liquide, histoire de réhabituer mon organisme à se nourrir tout seul. Mais mon estomac refuse. Comme je bouge très peu, mon corps semble ne pas avoir besoin de plus. Je n'ai même plus le souvenir de mes envies de burritos et de bière fraîche. Je veux juste qu'ils me laissent dormir. Quand je dors, j'oublie la douleur, la paralysie.
J'oublie ce cauchemar!
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Ils m'ont installé un nouveau cathéter avec de la bouffe liquide. Les veines de mes deux bras sont devenues fragiles et douloureuses. De temps à autre, je ne parviens pas à retenir une larme. Quand je suis seul. Ça ne me fait pas honte. Seulement, je ne parviens plus à me contrôler. Je fais tout mon possible pour que Maman ou Hutch ne se rendent pas compte à quel point je suis déprimé, mais j'ai semble-t-il atteint la limite de cette mascarade. Ça fait trop mal. Mon corps me fait trop souffrir. Mon coeur aussi. Depuis que j'ai été admis au Mount Sinaï, je n'ai constaté aucune amélioration. Une séance d'exercice après l'autre, une séance de traction, une autre de massage. Et je ne vois toujours aucun progrès. Bordel, quand est-ce que je vais ressentir quelque chose là en-bas?
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L'une des infirmières s'appelle Sally. Elle est très gentille avec moi et fait preuve d'une infinie patience. Au début j'essayais bien d'être un patient modèle, mais j'ai fini par craquer et ce matin, je me suis montré un peu brutal. J'étais d'autant plus désolé qu'elle n'a rien dit, tandis qu'elle poursuivait ma toilette et qu'elle massait consciencieusement les endroits douloureux.
Je me suis senti mal et quand elle est revenue plus tard, je me suis excusé. Elle m'a souri gentiment, sans un mot, puis elle a repris les soins.
Toutefois, avant de quitter ma chambre, elle m'a dit quelque chose comme quoi j'étais le meilleur patient dont elle avait à s'occuper présentement. Elle a toujours un mot gentil pour me mettre du baume au coeur.
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Le psy m'a rendu visite une fois de plus. Ce Bruno est un mec très grand, cheveux bruns, teint pâle. Il s'exprime avec un accent dont je n'ai pu déterminer l'origine. Il a fini par avouer qu'il était italien et qu'il était arrivé au pays avec ses parents quand il avait cinq ans. Comment se fait-il qu'il n'ait jamais totalement perdu son accent? Il écoute mes silences, assis sur une chaise près de mon lit. Il affiche en permanence un sourire apaisant dès qu'il franchit la porte. Il m'a fallu plusieurs séances et des heures entières pour parvenir à exprimer ce que je ressens, pour laisser libre cours à ma colère. J'ai le sentiment que je peux lui faire confiance.
Mais comment pourrait-il comprendre ce que j'endure? Lui, pas plus qu'un autre? Les italiens ont la réputation d'être machos, hein? Celui-ci me semble bien être un homme à femmes, si vous voyez ce que je veux dire. Comment pourrais-je confier à ce mec mes peurs les plus secrètes de ne plus jamais être capable de marcher, d'agir, bref d'être un homme complet dans tous les sens du terme?
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Le pire moment de la journée, c'est quand ils doivent pratiquer la vidange de ce qui doit sortir, parce que mon organisme n'est plus capable de le faire seul! Je suis là, étendu, je ne sens rien, mais j'entends et je me sens tellement impuissant. La première fois qu'ils l'ont fait, je n'ai pu m'empêcher de pleurer, j'étais si pétri de honte. L'aide-soignant a tant fait preuve de discrétion et de tact que j'ai fini par accepter, tentant de me convaincre que c'était temporaire et que bientôt j'allais pouvoir assumer ça tout seul.
La seule chose que je parviens à faire c'est d'appuyer sur le bouton d'appel pour qu'on me donne un peu d'eau ou pour vider la poche quand elle est pleine. Combien de temps un homme peut-il survivre à ce cauchemar? Vais-je devoir subir ces manipulations pour le restant de mes jours ? Pour l'heure, le médecin m'annonce que la sonde doit rester en place de façon permanente mais bientôt, elle sera retirée de façon régulière, afin de prévenir toute infection. Ils sont tous là à tout mesurer, à m'expliquer que cette méthode doit me permettre de ne pas succomber à une infection. Sinon, je suis bon pour les antibiotiques à nouveau. Merde! Assez! De grâce!
Parfois, une alarme se déclenche la nuit; je ne parviens plus à respirer: c'est comme si un éléphant s'était affalé sur ma poitrine. Mon diaphragme ne fonctionne pas normalement, comme je suis en position allongée en permanence. Et aussi parce que je suis stressé en permanence. Du coup, je dois m'astreindre à de nouveaux exercices respiratoires qui me sont une véritable torture. Je ne veux plus d'une nouvelle intubation et je ne veux plus du respirateur artificiel. J'ai pourtant l'impression qu'on m'étrangle de l'intérieur. Je m'en foutais quand j'étais dans le coma, je ressentais que dale. A présent que je suis conscient, j'appréhende le moment où il leur faudrait à nouveau pousser ce foutu tuyau au fond de ma gorge. C'est comme si un million d'aiguilles me perçaient de l'intérieur et m'empêchaient de respire, au lieu de m'aider.
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Hutch a appelé ce soir mais j'étais tellement stone après les séances d'exercices de respiration que l'infirmière n'a pas voulu me réveiller. Elle lui a demandé de rappeler demain matin. Il n'y a que trois heures de décalage horaire et j'espère qu'il m'appellera avant d'aller bosser.
Je voudrais lui dire que j'ai fait des progrès mais je me sens si diminué, seul et déprimé. Je ne veux pas que cela transparaisse dans le ton de ma voix. Je n'ai jamais réussi à lui cacher quoi que ce soit. Même à des milliers de kilomètres, il s'en rendrait compte.
En fait, il valait peut-être mieux que je ne lui parle pas ce soir.
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