Chapitre 4 :

Deux mots


Mai 2007

Hôtel de Tokyo

Chambre 307

Le souffle de L était paisible. Il s'était finalement endormi, comme un enfant, recroquevillé entre les couvertures. L'Autre arrangea les draps, les lissant du plat de la main, les réajustant inlassablement au fur-et-à mesure qu'il les dérangeait en se trémoussant. Lawliet avait toujours eu un sommeil très agité. Le jeune homme éveillé soupira. L'aube commençait à pointer au-dehors. L lui avait demandé de le réveiller lorsque l'heure viendrait, mais il allait déroger à cet ordre. Il préférait partir sans un mot. Il détestait les adieux. Crier « Je t'aime ! » ou « Je te hais ! », hurler de douleur ou de plaisir, il préférait. Il n'était pas pudique pour un sou, là n'était pas le problème. Mais dire « Au-revoir »…

Il ne pouvait juste pas.

« -- Il faut y aller. »

Il ne tourna même pas la tête. Il avait entendu le pas de Watari bien avant qu'il ne rentre dans la pièce. Il caressa le front du détective, qui grommela dans son sommeil. Puis il se leva, les mains dans les poches. Il aurait aimé l'embrasser furtivement, mais la présence du vieil homme le retint. Impudique, oui… Mais pas exhibitionniste.

On ne montre pas de tendresse devant quelqu'un que l'on hait.

Oui. Il le haïssait, l'inventeur. Il le haïssait de toutes ses forces. A ce stade, ce n'était même plus de la haine, mais une émotion animale, une pulsion furieuse. Il aurait voulu le déchiqueter, le mettre en lambeaux, donner ses restes à manger aux chiens… Il souffla doucement par le nez au moment de passer devant lui pour gagner la porte. L'assassiner ne lui aurait rien apporté. Ce n'était pas le moment. Ce qui ne voulait pas dire qu'il le laisserait vivre, non…

Il attendait son heure.

« -- Je t'avais dit… De me réveiller… »

Il fit volte-face. Se redressant péniblement en clignant ses yeux collés par le sommeil, L se dépêtrait comme il le pouvait des draps. L'Autre eut un sourire incertain en le voyant se relever en titubant, puis récupérer étonnement rapidement ses moyens. A la lumière blafarde et insipide du petit matin, il paraissait encore plus pâle, ses cernes plus marqués et ses yeux d'obsidienne plus noirs. Il eut un vague mouvement de recul en le voyant s'approcher. Il aurait été à peine étonné qu'il lui flanque un bon coup de pied dans la figure. A la place, le détective se planta devant lui, les épaules dégagées et le menton relevé avec une rigueur quasi-militaire, contrairement à son habitude. Un éclat féroce luisait dans ses prunelles.

« -- Je me fais appeler Ryûzaki. »

Gifle. Comme une gifle fulgurante. Comme une baffe qui se retourne en caresse. Ebahi, le cœur empli d'une joie qu'il n'avait pas connu depuis sa petite enfance, le jeune homme compris qu'il venait de lui offrir ce qui pouvait se rapprocher le plus d'un « Je t'aime. ». Leur échange de regards, sans mots doux et sans violence, sans recommandations et sans caresses, ne fut rompu que par le bruit imperceptible de Watari qui tournait les talons, pour leur laisser quelques minutes d'intimité. Un silence qui, cette fois, se savoura longuement. Il ne savait pas quoi répondre et Lawliet ne savait pas quoi ajouter, craignant de ne pas avoir été assez explicite mais incapable de lui donner plus.

Et soudain, la solution fut là. Radieuse. Etirant ses lèvres en sourire malicieux.

« -- Je sais. » Répondit-il tout doucement.

« Je sais. » Parce que dans cette affirmation, il y a deux mots.

Deux mots comme « Moi aussi. »


5 Novembre 2007

Tokyo

Q.G. de la cellule d'enquête sur Kira

« -- Ryûzaki ! Qu'est-ce que ça signifie ? »

Le regard du détective en cet instant était effrayant tant il était empli de rage froide, de détermination et d'une volonté surhumaine. Comme un homme qui sait qu'il se rend à l'échafaud et reste tout de même droit, le menton relevé, qui marche jusqu'au bout et fixe la mort en face.

« -- Ça signifie qu'on va vérifier si ce cahier peut vraiment tuer.

-- Mais… Commença Matsuda.

-- Nous avons conclu un accord avec un pays étranger, coupa-t-il impitoyablement. Un condamné à mort qui devait mourir dans treize jours inscrira le nom d'un autre. Si treize jours plus tard il ne meurt pas, je me suis arrangé pour qu'il soit gracié.

-- Ryûzaki, c'est immoral ! S'insurgea Aizawa.

-- Nous touchons au but ! Rugit-il. Avec des preuves irréfutables, nous allons enfin pouvoir résoudre cette affaire ! »

Un terrible craquement de foudre ébranla jusqu'aux fondations de l'immeuble. Les écrans bleutés qui, l'instant d'avant, présentaient des diagrammes et des statistiques, devinrent blanc-rosé et affichèrent cet unique message :

All data deletion.

« -- Watari ? S'inquiéta le détective. Watari !

-- « Données effacées » ? Balbutia Matsuda.

-- C'est une coupure de courant ?

-- Non… »

Le visage de l'homme aux cheveux noirs s'assombrit.

« -- C'est très simple, expliqua L, ses yeux rendus rouges et implacables par la nouvelle projection de couleur. J'ai demandé à Watari d'effacer la totalité des données concernant l'affaire si jamais il devait lui arriver quelque chose ! »

-- Mais alors… ?

-- Le Shinigami ! S'exclama le détective, tournant la tête de tous côtés. Où est-il passé ?

-- C'est vrai, où est Rem ?

-- Ecoutez-moi tous ! Cria L, semblant soudain frappé par la foudre. Le dieu de la m… »

Boum.

Boum.

Ton cœur qui se serre. Tes pupilles qui se dilatent. Un hoquet étranglé qui sort de ta bouche. Une main de fer qui compresse ta poitrine, l'écrasant, la faisant imploser. Tu vacilles. Ta cuillère tombe, Ryûzaki. Elle tombe et heurte le sol avec un tintement argentin ; et toi tu la suis, tu bascules de ton siège avec une lenteur presque surnaturelle. Tu as l'impression d'être englué dans du sirop. Tout est assourdi, les sons, les visages, les odeurs, tout sauf cette effroyable souffrance qui te lacère le cœur. C'est bête, mais… Tu n'imaginais pas que ça ferait si mal, de mourir…

« -- Ryûzaki ! »

Oh, il est là… Il est là, l'idéaliste meurtrier. Il t'a rattrapé avant que tu ne te fasses mal. Son beau visage est lui aussi teinté de sang, à cause des écrans lumineux…

Les cloches tintent.

Elles sonnent si fort que tu n'entends plus qu'elles. Et devant toi se superposent des souvenirs, des flashs, des bribes.

Un train qui ébranle tout sur son passage. Parce que ton père est mort comme ça, dans un accident de train.

Des vitraux, ceux de la chapelle de la Wammy's House.

Des orphelins, un enfant qui pleure, d'autres qui dessinent et qui crient et qui rient…

Un ciel entrecoupé de branches d'arbres, une clairière au milieu d'un bois près de Winchester. Lumineux, si lumineux qu'il semble t'aspirer.

Et…

Oui. Tu le savais. Tu ne t'étais pas trompé. Tu avais raison depuis le début. Vous aviez raison depuis le début.

Light sourit.

Kira sourit.

Il a gagné, se dit-il sans doute. Il jubile. Il triomphe. Il sera le dieu d'un monde…

Non… As-tu le temps de penser en fermant les yeux, alors que la lumière fraiche de la forêt t'engloutit. Tu ne le seras pas. Ce n'est pas… Encore… Fi…Ni…

Tu as envie de l'appeler, lui, l'Autre, de lui dire : « Tu vois, je t'aime ! » Tu as envie de lui cier : « Tu vois, j'ai gagn… ».

Tu l'aimes. Tu as tout donné pour lui. A la folie, tu l'aimais. Tu l'aimes.

Tu as gagné. Tu l'as vaincu. C'est toi qui as battu Kira. Tu as gagné.

Mais la mort est le dernier baiser d'un homme. C'est toujours elle qui gagne sur l'humain. Elle n'en a que faire, de ta passion et de ton triomphe.

Tu meurs.

Tu meurs. Comme ça. D'un souffle. D'une lettre finale dans un cahier recouvert de cendres argentées. Tu meurs sur un nom qui n'est plus le tien depuis longtemps. Tu meurs malgré un « Ryûzaki » qui t'appelle sans pouvoir te retenir… En fermant les yeux, comme un enfant qui s'endort. Tu meurs. Avec ton lot de regrets, de chagrins, d'amours, de déceptions qui s'estompent. Tu meurs. Tout s'efface.

Tu es mort.

Ça y est, c'est fini.

C'en est fini de ta vie chaotique.

C'est ici que débute ta légende.

« -- Ryûzaki ! Hurle toujours Light, le secouant, s'acharnant faussement à le ramener à la vie. Ryûzaki !

-- Laisse-le, Light, exhale son père d'une voix blanche, avec un début de geste apaisant. C'est… C'est fini pour lui. »

Kira ouvre la bouche pour protester. L'espace d'un instant, il est tellement dans son rôle que ses deux personnalités se confondent, que la joie de voir son ennemi anéanti se fond dans l'effroi et la peur de voir disparaitre son « ami »…

Mais il n'a pas le temps de dire quoi que ce soit.

« -- Non. Ce n'est pas terminé. Pas pour moi. »

Sursaut.

Les lumières reviennent. Les écrans s'éclairent. Une image enregistrée y défile, en boucle.

Les yeux de Light qui se plissent. Les commissures de ses lèvres sui tremblotent puis s'étirent.

Son sourire diabolique est en pause-arrêt.

Le silence est si total qu'on entend la pluie tambouriner, au-dehors. Chacun retient son souffle. Effaré, Light contemple le cadavre qui commence déjà à refroidir dans ses bras. Il n'a pas pu parler… Mais alors comment… ?

Dans l'encadrement de la porte se dessine une silhouette familière, ébouriffée et maigre. La semi-pénombre lui confère une aura mystique.

« -- Echec et mat, Light-kun. »


5 Novembre 2007

Q.G. de la cellule d'enquête sur Kira

Enregistrement de la caméra 13

« -- Mais… Qu'est-ce qu'il te prend, Ryûzaki ?! »

L'homme aux cheveux détrempés releva la tête en haussant les sourcils, une moue mi-moqueuse, mi-ingénue sur ses lèvres luisantes de pluie.

« -- Je te sèche les pieds, Light-kun.

-- C'est bon, protesta Light, gêné. Ce n'est pas la peine…

-- Allez… Un petit massage des pieds ! Pour me faire pardonner. Tu vas voir, je suis plutôt doué. »

Light hésita un instant. Il était assez embarrassé par cette initiative curieuse et inattendue. Puis il haussa les épaules. Après tout, si ça lui plaisait de s'humilier tout seul…

« -- Comme tu veux.

-- Très bien. »

Il prit le pied de Light avec délicatesse et l'enveloppa avec la serviette, avant de le masser très légèrement. L'étudiant tressaillit et tenta instinctivement de le lui retirer.

« -- Eh…

-- Ça va passer. »

Light se sentait de plus en plus… Non, pas mal à l'aise. Ce n'était pas le mot juste. Merveilleusement détendu. Et… Ce n'était pas bien ! C'était toujours lorsqu'on relâchait son attention et qu'on oubliait son objectif que l'on perdait. C'était pour cela qu'il se tenait habituellement à l'écart de tout sentiment…

Plic, plic. Des gouttes froides tombaient des cheveux noirs sur son mollet découvert, contrastant avec la chaleur des doigts qui l'enserraient. Light hésita, puis attrapa sa propre serviette et essuya le front de Ryûzaki. Probablement son côté perfectionniste. Ou alors…

Ou alors rien.

« -- Tu es encore trempé. »

Ryûzaki releva un instant la tête, surpris de son initiative, puis se remit à sa tâche.

« -- Excuse-moi. »

De nouveau une demande de pardon. Le faisait-il exprès dans le but de le culpabiliser ? Mais pour une fois, Light décida de ne pas approfondir la question. Il se sentait bien, là, tout de suite, et il n'avait pas envie de se casser la tête alors que le détective avait visiblement remisé son professionnalisme au placard.

Cela faisait si longtemps qu'il ne s'était pas senti bien comme ça…

« -- C'est triste, tu ne trouves pas ? »

Le murmure rompit le silence. Light eut une expression surprise. Ryûzaki sourit, un vrai sourire, son premier depuis longtemps.

« -- C'est bientôt l'heure de nous dire adieu. »

Regard. Infini. Juste eux, pendant trois longues secondes. Et la même pensée leur traversa l'esprit.

Dans un autre monde…

A une autre époque…

Peut-être…

Peut-être auraient-ils pu s'aimer.

Oui, s'aimer, juste s'aimer, s'aimer juste, aussi vrai que la pluie, aussi faux qu'une note d'un piano mal accordé. Malgré tout. Malgré le Troisième entre eux car, dans cet autre monde, seules deux routes se seraient croisées. A cette époque différente, pas de folie. Moins et moins font plus, leur démence respective aurait été annulée par celle de l'autre.

Mais ils sont ici, et maintenant.

Leur monde idyllique s'estompe, comme une esquisse ratée, lorsque le portable de Ryûzaki se met à sonner.

« -- Allo ? Oui… D'accord, j'arrive. »

La réalité finit toujours par les rattraper.

« -- Tu viens, Light ? On dirait que ça s'est passé comme je l'avais prévu… »

Oui, tout va se passer ainsi, songea-t-il.

L'Autre, mon Autre vivra.

Moi, je mourrais.

Et toi aussi, Light-kun.

Mon premier amour vivant, le second avec moi pour toujours.

C'est peut-être ça, la Justice.


Euh... Pas taper l'auteur ?^^