Chapitre 3

Sam VS Noël

Ce n'est pas un sapin, explique le vendeur enthousiaste à Sam qui tente de se réchauffer en enfonçant ses mains dans ses poches le plus profondément possible. C'est un pin. Oui, il est un peu sec et tordu, mais il est beaucoup plus touffu qu'un sapin.

D'ailleurs, le seul sapin qui lui reste a déjà commencé à perdre ses épines et il fait triste figure près du petit pin. Sam hoche la tête et lui coupe la parole. Quand on attend le vingt-deux décembre pour acheter un arbre de Noël, on n'a pas le luxe de faire le difficile.

Le vent glacial souffle fort et fouette ses joues alors qu'il attache l'arbre sur le toit de l'Impala. Le tronc rugueux arrache quelques centimètres de peinture et Sam, épouvanté, espère que Dean ne s'en apercevra pas. Pas immédiatement.

Il est à mi-chemin de la maison lorsqu'il s'aperçoit qu'il a oublié d'arrêter à la pharmacie. Il laisse échapper quelques jurons et fait demi-tour. Il fait chaud dans la Chevy. Sam sue abondamment sous sa parka usée, son foulard et ses mitaines. La sueur refroidit rapidement quand il sort et il se met à frissonner violemment. Il a les cheveux emmêlés par le vent (il va les couper. Il va finir par les couper. Dean se trouvera un autre fétiche) et des aiguilles de pins collées un peu partout sur lui.

Avant de faire une razzia dans l'allée des produits pour le rhume, Sam s'apitoie un peu sur son sort et soupire. Bien.

Il attrape un petit panier, achète des mouchoirs, de la solution saline en vaporisateur, de la pâte de camphre, de l'acétaminophène et un gel à verser dans le bain des bébés. Les vapeurs sont censées aider la congestion. Avant de se rendre au comptoir caisse, il revient sur ses pas et prend deux boîtes de mouchoirs supplémentaires. Juste au cas.

Il est presque onze heures du matin quand Sam se stationne finalement dans l'allée enneigée de leur maison. Il l'a dégagée ce matin avant de partir, mais plus rien n'y paraît, à cause des bourrasques de vent. Il considère la pelle d'un œil mauvais en montant les marches du porche (s'enfonçant dans la neige glacée jusqu'aux mollets) en essayant de s'accrocher un sourire sur le visage.

Pas facile.

Il trouve Dean dans le salon. Son frère somnole sur le divan au milieu d'un cimetière de mouchoirs usés. Il fait chaud dans la maison. Il y a un feu impressionnant qui craque fort dans la cheminée du salon.

-Hé, Dean.

Ce dernier se redresse lentement. Il a les cheveux dressés sur sa tête, à gauche, et aplatis de l'autre côté. Il est encore en pantalons de pyjama et t-shirt.

-Hé, répond-il d'une voix enrouée en se frottant les yeux. Tu as le sapin?

-Oui.

Sapin, pin… Dean s'en apercevra bien assez tôt. Sam enlève sa parka et s'assoit près de son frère. Il peut s'accorder cinq minutes avant de déballer les courses et d'aller chercher l'arbre.

-Sue?

-Elle fait sa sieste. Il a fallu que je la berce une demi-heure avant qu'elle s'endorme, et je pense que je n'aurais pas réussi si elle n'avait pas été dopée au Tylenol. Tu en as racheté?

-Han-han. Tu as vomi encore?

Dean hausse les épaules et s'abstient de répondre. «Je vais prendre une douche et après, on pourra installer l'arbre si tu veux.» dit-il d'une voix qui manque d'enthousiasme.

-Okay.

Son frère se traîne les pieds jusqu'à l'étage pendant que Sam ramasse le salon rapidement, attrapant les mouchoirs du bout des doigts sans se faire d'illusion : Sumiko a passé la soirée d'hier à lui tousser en plein visage. Peut-être que son système immunitaire boosté au sang d'Azazel lui permettra d'en réchapper.

Il a à peine le temps de rentrer l'arbre dans la maison et de défaire les courses avant que sa fille se réveille en pleurant. Il la retrouve emmêlée dans ses couvertures, les joues luisantes de mucus séché, une moue désespérée sur ses petites lèvres roses. «Oh ma puce, viens avec papa.» dit Sam qui sent son cœur se serrer.

Sue appuie son visage sur son épaule quand il la prend dans ses bras, et Sam oublie sa mauvaise humeur, la température glaciale et la journée infernale de la veille. S'ils pouvaient juste passer un Noël correct tous les trois…

Sam a passé quatre heures au centre-ville, la veille, affrontant la foule agressive des courses de Noël de dernière minute, à courir les décorations (rayons dévastés) et les cadeaux (ne jamais se rapprocher de la section des jouets à quelques jours de Noël : Sam a connu des démons plus aimables que les parents qui s'y arrachaient les derniers trucs à la mode)… Il a pensé à Dean, à la dernière fois où il lui avait offert un cadeau, un vrai cadeau.

Il est revenu en arrière, des années en arrière, le jour où il avait décidé de donner l'amulette à son grand frère au lieu de John.

Il devait avoir l'air étrange –un géant immobilisé au milieu de l'allée centrale, les bras remplis de lumières, de boules de Noël et de jouets, combattant sans grand succès les larmes qui voulaient déborder de ses yeux en songeant à l'amulette perdue.

Il a fini dans une quincaillerie –surprise, surprise- et a acheté quelques bons outils pour travailler le bois, au cas où Dean voudrait s'y remettre. Il n'a été qu'à moitié satisfait.

Sam a choisi pour lui des vêtements bons marchés mais propre, et les a fait emballer avec le reste à un kiosque avec l'étiquette : À Sam, de Dean et Sumiko. Il souriait, imaginant Dean s'exclamer avec dédain : «Non mais tu penses que je t'aurais vraiment offert un truc aussi emmerdant que des vêtements, Sammy?»

Il est rentré épuisé, pour découvrir sa fille et son frère endormi sur le grand lit de leur chambre (cette fois, il a pris une photo) et en a profité pour cacher les cadeaux soigneusement emballés dans un endroit que Dean évite habituellement : la salle de lavage du sous-sol.

Reste la nourriture. Même si les compétences culinaires de Sam se sont grandement améliorées depuis que leur vie est devenue sédentaire, il est loin d'être prêt à cuisiner une dinde : les yeux suppliants de Dean la veille n'y ont rien changé. Sam continue à réfléchir à un menu festif acceptable. Il a même fait le tour de plusieurs sites internet du genre : La Cuisine de Noël pour les Nuls. Si c'est documenté, c'est accessible, raisonne Sam.

Dean sort de la douche au moment où Sam commence à nourrir Sumiko, après une autre tournée du tire-morve infernal. Rien n'y fait. Le bébé se frotte les yeux, le nez, et traîne de la purée de pois jusque dans ses cheveux.

Dean s'attable devant son bol de soupe aux légumes et se met à y promener sa cuiller en reniflant. Sam lève les yeux au ciel.

-Il faut que tu manges.

-Ça ne goute rien, grogne Dean comme s'il avait cinq ans. Et ça va ressortir de toute façon.

Le problème avec le rhume, c'est que chaque quinte de toux provoque un haut-le-cœur.

-Écoute, si tu n'essaie pas de manger un peu, j'appelle Rania, dit-il en désespoir de cause.

Dean grogne à nouveau, se lève et va prendre ses sempiternels craquelins dans le garde-manger.

-Ce n'est pas très nouriss- Aïe!

Sam a détourné son attention de Sumiko une seconde de trop. Elle tient une mèche de ses cheveux dans sa petite main couverte de purée et de morve, le regarde droit dans les yeux et lance un «Da-Da!» féroce.

Dean réprime un éclat de rire.

-On dirait qu'elle t'en veut, dit-il en détachant les doigts de Sue un à un.

-On dirait que le monde entier m'en veut, réplique Sam avec beaucoup de mauvaise foi.

Le début de l'après-midi n'arrange guère les choses. Sue refuse de demeurer dans son parc ou dans son transat et passe de bras en bras pendant que Sam et Dean installent l'arbre de Noël dans un coin du salon. «Ce n'est pas un sapin!» s'exclame soudainement Dean pendant que Sam essaie de stabiliser le pied de l'arbre dans le support en tournant les manivelles qui glissent contre le tronc encore froid.

-C'est tout ce qui restait, réplique-t-il un peu sèchement.

Il entend son frère marmonner une réplique hargneuse et se redresse vivement, manquant de faire tomber le pin au passage.

-Dean! Je fais vraiment ce que je peux, okay? Tu veux qu'on fête Noël? On va fêter Noël, parfait, mais je me tape tout le boulot et en plus il faut que je m'occupe de toi. Tu laisses traîner tes mouchoirs utilisés partout, tu refuses de mange, tu râles sur tout ce que je fais et tu agis comme si tu avais cinq ans. C'est un rhume, tu ne vas pas en mourir! Sue est plus raisonnable que toi.

Dean fronce les sourcils et rougit subitement. Dans ses bras, Sue s'immobilise et regarde Sam, l'air sévère.

-Okay, murmure Dean. Okay… Allez vous faire foutre, ton fichu pin de Noël et toi.

Le plus dignement possible, il met Sumiko dans les bras de Sam et quitte le salon. Sam prend le temps de respirer et de retrouver son calme en tapotant le dos du bébé qui s'est mis à pleurer en voyant son père s'en aller.

Le bruit de la porte d'entrée qui claque les fait sursauter tous les deux. Un instant, Sam songe à rattraper son frère mais décide de lui laisser un peu d'espace. De se laisser un peu d'espace. Le moteur de l'Impala se fait bientôt entendre. Il soupire et baisse la tête vers Sumiko, immobilisant sa main à quelques centimètres de ses cheveux.

-Non, mademoiselle. Ça suffit.

Sumiko se tortille dans ses bras et son nez produit une bulle de morve tout à fait dégoutante. Sam sourit malgré lui.

-Tu es misérable, ma puce. Viens, on va prendre un bain. Tu veux prendre un bain?

Plus calme, Sam prend le temps de s'occuper de sa fille et la laisse s'ébattre dans l'eau au milieu des vapeurs de camphre aussi longtemps qu'elle en a envie. Il lui donne ensuite une nouvelle dose d'acétaminophène, lui passe un pyjama confortable et la berce un moment.

Sue s'endort, en serrant son doigt dans sa main. Sam va la coucher et retourne dans le salon. Il termine de fixer l'arbre dans son support, remplit le réceptacle d'eau et ramasse les aiguilles qui traînent un peu partout. Il commence à installer le jeu de lumière, puis passe aux décorations, fredonnant des chants de Noël qu'il ignorait connaître et s'appliquant à sa tâche avec autant de sérieux que s'il préparait un rituel de bannissement complexe.

Puis, soudainement, il est presque quinze heures trente et l'arbre est terminé. Sam admire le résultat et pense à son frère.

Il s'inquiète, un peu. Dean est parti depuis deux heures.

Dean est un adulte, raisonne-t-il. Il n'a pas de comptes à rendre à Sam. Ce n'est pas parce qu'il est enceinte et légèrement enrhumé qu'il doit être confiné à la maison. Quand même, Sam va l'appeler, juste pour être sûr que tout va bien.

Il a son cellulaire dans sa main quand il entend la porte d'entrer claquer avec vigueur. Il ne s'était pas aperçu à quel point il était inquiet jusqu'à ce qu'il se retrouve piqué devant son frère, les mains sur les hanches comme une ménagère de banlieue. «À quoi est-ce que tu as pensé de disparaître comme ça, Dean Winchester? Je me suis… Ça va?»

Dean est recouvert de plaques de neige agglutinées, son jeans est détrempé, ses joues sont rouges et il claque des dents. Il lance un regard meurtrier à Sam avant de se pencher pour délacer ses bottes. «Non ça ne va pas. J'ai agis comme un con avec toi et… et en plus l'Impala s'est enfoncée dans la neige sur une petite route pas dégagée que j'ai été assez stupide pour emprunter et ça m'a pris une heure pour la sortir de là! »

Il balance ses bottes à coups de pieds, enlève sa veste beaucoup trop légère pour la saison et dépasse Sam en éternuant. Son frère essaie fort de ne pas éclater de rire avant de le rejoindre dans la cuisine.

Dean fait chauffer du lait avec du sucre et du cacao sur le poêle, frissonnant toujours. Sam s'approche par derrière et entoure sa taille de ses bras.

-Pourquoi tu ne m'as pas appelé?

-Parce que… Sam… C'était assez humiliant comme ça.

Puis, il ajoute quelque chose d'incompréhensible en marmonnant.

-Quoi?

-J'ai traité l'Impala de salope. Je l'ai insulté. C'est la première fois que…

Dean tourne la tête vers Sam, ses yeux verts traduisant la gravité de la situation.

-Oh.

-Tu penses qu'elle va me pardonner?

-Tu es sérieux?

-J'ai traité mon bébé de salope, Sam! Réplique Dean, outragé.

-Dean c'est… c'est une voiture.

Sacrilège. Dean se retourne et brasse son chocolat chaud beaucoup trop vigoureusement. Sam se penche et embrasse la peau froide de son cou.

-Allez… Elle ne peut pas rester fâchée contre toi, après toutes ces années. Tu l'as toujours bien traitée.

Il n'arrive pas à croire qu'il dit ça, mais Dean se détend contre lui et soupire.

-Peut-être. N'empêche, Sam, excuse-moi. Je ne sais pas comment tu fais pour me supporter.

-C'est pas toujours facile, tu sais, mais j'ai rejoint un groupe de soutien pour les hommes en couple avec leur insupportable frère enceinte et maintenant je me sens moins seul et je-

Il reçoit un coup de coude dans le ventre, mais Dean rit, et Sam rit aussi, et soudainement, toute la tension se dissipe. Peut-être que de passer un Noël normal est tout à fait à leur portée, finalement.

Quand Sue s'éveille, elle a les yeux clairs et paraît moins congestionnée. Sam l'amène dans le salon pour lui montrer l'arbre. Ses yeux s'écarquillent, sa petite bouche ronde forme un «O» comique et elle penche la tête à droite et à gauche, comme pour mieux analyser ce qu'elle voit. Puis, elle regarde Sam et Dean (prêt, l'appareil photo dans la main –qui est la fillette géante maintenant?), sourit et pointe l'arbre en criant un «Dé-dé-dé» ravi.

Et toute la misère de Sam en a valu la peine.

)))(((

La journée du vingt-trois se déroule harmonieusement. La neige a cessé, la fièvre de Sumiko a baissé et, si Dean semble encore malade, il est de meilleure humeur, fait des efforts pour manger et accepte même de passer une demi-heure dans le bain de vapeurs de camphre avec Sue –en grognant et en protestant, mais de l'autre côté de la porte, Sam entend la petite rire et taper des pieds, ainsi que les chuchotements amusés de Dean.

Il va faire des provisions au cours de l'après-midi, achète de quoi cuisine une poitrine de dinde rôtie au four qui peut bien remplacer l'oiseau entier, des pommes de terre en purée et quelques légumes grillés (le meilleur choix santé –Sam pense à Dean et au bébé, évidemment). Il achète une tarte aux cerises dans une pâtisserie et retourne à la maison en préparant son menu et le déroulement de la journée du lendemain. Peut-être que la radio de l'Impala est ouverte et qu'il chante des airs de Noël à tue-tête, enthousiaste, en tapant sur le volant avec ses mains, mais personne n'est là pour vérifier, pas vrai?

Le début d'un mal de tête naît juste derrière ses yeux alors qu'il se penche pour mettre Sumiko au lit.

Sam et les maux de tête ne font pas bon ménage. À chaque fois, le souvenir de ses visions se rappelle douloureusement à lui. Même si les années ont passé, un début de migraine lui fera toujours craindre le retour de ce pouvoir maudit qui leur a causé tant de malheur, à sa famille et à lui. Il revit les épisodes avec clarté, se voit prostré contre la vitre de l'Impala, combattant la souffrance, les nausées, s'accrochant à la voix apaisante de Dean comme son seul point d'ancrage à la réalité.

Chaque fois. Et comme à chaque fois, Sam avale une combinaison d'acétaminophène et d'ibuprofène, espérant tuer le mal dans l'œuf. Il rejoint Dean dans le salon et se glisse avec lui sous la couverture qu'ils ont installée sur le divan. Dean a trouvé une diffusion de Black Christmas –le film canadien d'origine, l'ancêtre de tous les slashers- et il écoute avec fascination en mâchant des craquelins. Sam se presse contre lui et appuie sa tête sur son épaule.

-Vraiment, Sammy? Des câlins?

-C'est la veille de Noël et on écoute un film d'horreur. J'ai le droit.

-Regarde, merde… c'est là que Billy emballe la pauvre fille dans le plastique! S'exclame Dean qui passe tout de même son bras autour des épaules de Sam.

Sam ferme les yeux. Le mal de tête est toujours là. Il se sent étrangement somnolent. Même les cris que poussent les victimes de Billy ne l'empêchent pas de s'endormir.

L'obscurité est différente. Ce n'est pas comme lorsqu'il ferme les yeux, ce n'est pas une nuit sans lune : c'est un noir diffus et égal qui l'engouffre. Parfois, le noir est comme un son, une note monotone qui ne se terminerait jamais. Comme l'Enfer. La Cage. La voix de Lucifer, sa voix réelle, était monstrueusement forte, et les tympans de Sam éclataient, à répétition. Et la voix était aussi une lumière blanche aveuglante, un mauvais blanc, corrompu, comme l'ange déchu et…

Non. Il ne voit rien, plus rien, et la créature humide est sur lui et se liquéfie lentement et il est seul, Dean n'est pas là et il ne reverra jamais sa fille…

-Sam arrête! Réveille-toi!

Non, rien n'est vrai. La voix est trompeuse. Ce n'est pas Dean. C'est ce qu'on veut lui faire croire. Mais il sait, il sait après tout ce temps, et il rit, parce qu'il est plus intelligent qu'eux et les grandes ailes écarlates n'ont plus d'emprise sur lui et le noir… le noir…. Il a un sanglot et se maudit intérieurement. Lucifer n'aime rien de plus que de le voir pleurer, et parfois Michael se met de la partie, et ils lui font quelque chose et il ne peut plus s'arrêter. Ça fait mal, les sanglots lui déchirent la gorge et il y a du sang et ses larmes sont de l'acide qui font fondre sa peau et…

-Non!

-Sammy… Sammy arrête, il faut…

Sam se noie. Sam est dans l'eau. Jenny Greenteeth est là et l'enveloppe de ses cheveux verts, comme une caresse. Il ne faut pas… c'est mal, c'est… ça ne doit pas faire de bien, ce serait entrer dans son jeu.

-SAM! Tu es là, tu es ici avec moi et il ne va rien t'arriver. Ouvre les yeux, regarde-moi, Sam.

S'il ouvre les yeux, il ne verra que le noir monotone comme une note qui ne se termine jamais. S'il…

-Sammy. Ouvre les yeux.

Et Sam obéit, parce que c'est ainsi qu'il a été élevé. On répond toujours à un ordre direct.

C'est la salle de bain du rez-de-chaussée. C'est… la lumière vive provoque un spasme aigu de douleur et ses yeux pleurent, mais il pleurait déjà. Il était…

Dans l'eau. Il est dans l'eau, tiède, et il frissonne, et il hoquète comme quelqu'un qui a sangloté longtemps, et Dean est au-dessus de lui.

Sam s'extirpe de son cauchemar et attrape le visage de son frère à deux mains. Il veut parler mais il ne réussit qu'à émettre une toux chargée.

-Tu es avec moi, Sam?

Le soulagement se lit sur le visage de Dean qui dégage une mèche humide du front de son frère. Le contact fait du bien à Sam qui pousse un long soupir tremblant et hoche la tête.

-Sûr? Tu fais de la fièvre, tu as… je ne sais pas si c'était un cauchemar ou du délire mais ça va, okay? Le bain va faire baisser ta-

-M'tête, marmonne Sam qui ressent maintenant la douleur lancinante dans tout son crâne et la nausée qui menace de lui soulever l'estomac.

-Oh. Okay. Je vais… je vais fermer la lumière. Je… je reviens tout de suite.

Sam lâche le visage de Dean à regret et ferme les yeux. La fièvre. Il a attrapé le rhume de la petite. C'est tout. Rien de ce qu'il a vu, de ce qu'il a pensé n'est réel, et pourtant son cœur continue de battre furieusement dans sa poitrine.

Dean lui parle sans cesse et il s'accroche à sa voix à travers les brumes brûlantes de sa confusion. Il lui semble qu'à un moment, il avale des comprimés et un liquide épais et âcre qui provoque un violent haut-le-cœur, mais Dean lui dit d'essayer de ne pas vomir, et Sam obéit.

Et puis il est dans son lit. Il ne sait pas comment il s'y est retrouvé. Sa poitrine lui fait mal. Il tousse encore, sent une pression sur son front et ses joues, voudrait juste que la migraine qui pulse comme une entité monstrueuse dans sa tête s'éteigne. Il se plaint, ne se souvient pas s'être senti aussi malade depuis sa désintoxication au sang de démon, et le parallèle lui fait peur. Il s'accroche à Dean et murmure des mots qui n'ont pas de sens, même pour lui.

Le corps de son frère est tout autour de lui, sa main dans ses cheveux, l'autre sur son cœur, et il lui dit de laisser aller, qu'il doit dormir, qu'il ira mieux, qu'il est là et qu'il n'ira nulle part.

Sam le croit. Sam a toujours cru Dean.

))))((((

25 décembre. Noël.

«Hé, Sammy».

Sam repousse la main qui lui caresse la joue. Il a chaud, ou froid peut-être, sa gorge est en feu et son nez coule. Il renifle et tente de remonter la couverture par-dessus sa tête. Dean l'empêche doucement mais fermement.

-Laisse-moi, Dean, 'suis malade.

-Pas une raison pour manquer Noël, réplique son frère.

Sam tousse dans le creux de son coude et ouvre les yeux. Il y a l'ombre pulsatile d'une fin de migraine qui bat paresseusement juste derrière. Il se souvient, ou tente de se souvenir, de ce qui s'est passé la nuit précédente. Il fronce les sourcils et regarde son frère qui l'observe, appuyé sur un coude.

-Qu'est-ce que-

-Tu as fait pas mal de fièvre, explique Dean. Et des mauvais rêves. Tu-

-Qu'est-ce que tu as à la lèvre?

Sam vient d'apercevoir une large fente qui sépare la lèvre supérieure de Dean en deux. Son frère hausse les épaules.

-Comme je disais… Tu délirais, Sam, et je ne sais pas trop où tu étais mais c'était un endroit pas très agréable.

-Je t'ai frappé?

-Ça va, ce n'est pas la fin du monde, réplique Dean. Et tu avais la force d'une petite fille. C'est juste la première fois… je ne me suis pas méfié.

-On est le matin?

-Il est très exactement cinq heures. Il nous reste une heure pour tout préparer avant que Sue se réveille.

Sam hoche la tête et se redresse sur ses coudes. La pièce oscille désagréablement. Il tousse encore, plus longtemps cette fois, et un verre d'eau apparaît miraculeusement dans sa main.

-Dean, je ne sais pas si je peux…

-Quoi? Fêter Noël? Bien sûr que tu peux.

Dean a tout prévu, apparemment, et Sam, affaibli par la fièvre et la douleur, se laisse entraîner docilement. Ils prennent une douche. Dean le nettoie et lui lave les cheveux, l'aide à sortir, le sèche et lui passe un pantalon de coton, un vieux t-shirt et un kangourou. Il lui fait prendre ce médicament pour le rhume que Sam évite habituellement parce qu'il l'affecte sérieusement (dans le bon sens du terme, si on cherche un trip bon marché, mais quand on est un chasseur, ce n'est pas une chose souhaitable), l'aide à descendre au rez-de-chaussée et l'installe sur le divan avant de le recouvrir d'une couverture. Le feu craque et brûle avec vigueur dans la cheminée, l'arbre brille dans l'obscurité faible de l'aube, et Sam se laisse aller, comme avant, quand il était jeune et qu'il laissait Dean s'occuper de lui sans poser de questions, parce que c'était ainsi que les choses fonctionnaient chez les Winchester.

-Tu es bien? Demande Dean en ajustant la couverture.

Sam sourit.

-Ooo-kay. Maintenant, Sammy, il faut que tu me dises où tu as foutu les cadeaux. Je ne les ai pas trouvés.

Sam sourit plus largement. «Dans la salle de lavage, tout en haut de l'armoire à linge.»

-Oh.

-Pas un endroit où tu vas à moins d'y être obligé, explique Sam qui éclate de rire sans raison.

Dean lui tapote la tête. «Le médicament frappe fort, hein, mon grand?»

Sam hausse les épaules, rit, tousse, et ferme les yeux pour tenter de retrouver son souffle. Quand il les ouvre à nouveau, les cadeaux sont disposés sous l'arbre et Dean revient dans le salon, Sumiko dans les bras.

Il a dû s'endormir. Il fait plus clair dehors. Sumiko babille quand Dean la pose sur le divan, soutenue par les coussins, tout près de Sam. Il lui a mis la robe que Sam a trouvé (que Sam a vicieusement attrapé sous les yeux furieux d'une cliente qui tendait la main vers le cintre, il y a deux jours, au milieu du champ de bataille du grand magasin), rayée de vert, de rouge et de blanc, comme une canne de Noël, et même passé des collants rouges assortis.

-Tu es toute jolie, ma puce, dit Sam d'une voix pâteuse en lui tendant le doigt.

Sumiko sourit, excitée, et reporte son attention vers le petit pin rabougri qui brille.

-Elle est sensationnelle, tu veux dire, réplique Dean avec fierté. Elle tient ça de moi, évidemment. Alors, Sammy et Sumi, on déballe les cadeaux?

Sam hoche la tête. Il est bien. Ses sens sont délicieusement engourdis, sa fille et son frère sont avec lui. C'est Noël.

Sumiko est beaucoup trop intéressée par l'emballage et la boucle de ruban brillant pour tenter de déballer son cadeau. Sam l'aide à déchirer le papier. Dean, agenouillé par terre près du divan, se met de la partie. Les gros blocs de plastique aux couleurs vivent semblent intéresser un moment leur fille, mais elle détourne vite son attention vers les rebuts de papiers. Dean éclate de rire (son frère a rit davantage au cours des six derniers mois que pendant toutes les années précédentes, réalise Sam qui sent, comme d'habitude, une chaleur se propager dans sa poitrine en voyant son frère visiblement heureux, parfaitement détendu) et pose Sue par terre avec son papier. Elle le froisse et le défroisse avec enthousiasme, quand elle n'essaie pas de le porter à sa bouche.

Sam s'égare à nouveau. Ses paupières sont tellement lourdes. Puis, il sent la douceur des lèvres de Dean sur les siennes et tente de s'éveiller. «Merci» murmure son frère en exhibant les outils.

-Tu sais, je ne savais pas trop…

-C'est bien. C'est… Sam? Tu t'es acheté quelque chose de notre part?

Dean lui montre la boîte «À Sam, de Dean et Sue» en fronçant les sourcils.

-Je… c'est une blague, Dean. Je savais bien que tu ne pouvais pas aller faire les magasins et-

Sam déballe lentement le cadeau et tente de jouer le jeu en exhibant un jean propre, une chemise et deux t-shirts bons marchés. «Wow! C'est… exactement ce que je voulais…»

Mais il sonne faux. La faute au médicament, se dit-il.

-Je ne t'aurais pas acheté des fringues pour Noël, rétorque Dean, exactement comme Sam l'avait imaginé.

-Peut-être que tu deviens raisonnable avec l'âge?

-Tu auras un cadeau, un vrai cadeau, Sam, ajoute Dean presque solennellement. Et je te- Koko, pas dans la bouche, j'ai dit!

Dean se débat avec leur fille jusqu'à ce qu'il extirpe une bande de papier humide de sa bouche. Il grimace et la laisse tomber, tend un bloc à Sue qui grogne et attrape le ruban un peu plus loin. Sam s'aperçoit qu'il sourit encore comme un idiot. Les lumières de l'arbre sont trop brillantes et les voix lui parviennent comme un écho. Dean s'est rapproché de lui à nouveau et lui embrasse le front. Sam ronronne –du moins, il le ferait si ce serait possible.

-Tu m'as fait peur cette nuit, avoue Dean en baissant les yeux.

-Désolé.

-Pas ta faute. C'est juste… la fièvre et le délire et la migraine? Ça me rappelait beaucoup trop les-

-Visions. Je sais. J'ai cru…

-Ce… ça n'en était pas une, hein?

-Non, c'était juste le rhume, affirme Sam le plus sérieusement possible.

-Okay… Okay… Alors tu peux continuer à flotter sur ton petit nuage de drogue pendant que Sumiko et moi on va préparer le déjeuner. Qu'est-ce que tu en penses?

-C'est… parfait.

C'est parfait, en effet. Sam ferme les yeux et resserre la couverture autour de ses épaules. Il entend son frère et sa fille depuis la cuisine. Il y a le tintement métallique typique d'instruments de cuisine que l'on sort et, un peu plus tard –ou beaucoup : le temps lui paraît étrangement inégal- l'odeur caractéristique des pancakes remplit la maison.

Malgré la fièvre et l'inconfort, Sam continue à sourire, oscillant dans cette zone étrangement confortable entre le sommeil et l'éveil en pensant que, réellement, c'est le plus beau Noël qu'il ait jamais vécu.

À SUIVRE…