En cette semaine de congé qui s'achève (trop triste) eh oui, j'update ! Youhou ! Même pas mis trois mois à pondre ce chapitre ! Pratiquement un record Guinness dans mon cas (surtout pour un chapitre de 20 pages !) Et en plus, je l'aime bien ^_^ Je me suis presque fait pleurer en le relisant (donc soit c'est quand même bon, soit je suis SPM, et je suis fort probablement SPM).
Donc, un chapitre essentiellement centré sur Jane et Remus. Plus de Lily/James et de Sirius/Marlene/Mary dans le prochain, juré !
Oh et un nouveau perso, Emily ! La même que dans mon autre fic La Princesse des Grenouilles. Vous pourrez aller lire si le personnage vous intéresse.
Merci de lire et encore plus merci de laisser des commentaires (même si vous êtes peu nombreux à utiliser cette tribune pour faire prendre l'air à votre liberté d'expression et de pensée … j'essaie ici de jouer sur votre subconscient pour vous amener à reviewer… pas subtil ? ah non ? zut…) :p
Bonne lecture !
Chapitre 3
Toi qui me hante
Janvier 1980 – Partie I
On la regardait drôlement depuis quelques semaines lorsqu'on la croisait dans les corridors et, si elle n'avait pas été si psychologiquement accaparée, cela l'aurait irritée. Mais pour dire vrai, elle n'en avait pratiquement pas conscience, et avait encore moins l'énergie de s'en soucier. Oh, bien sûr, elle savait pour les rumeurs. On la présumait dépressive. On lui prédisait un burn-out. On s'inquiétait ou s'amusait (au choix) de ses préoccupations, mais c'était bien inutile.
Elle n'était pas dépressive. Seulement distraite, rongée, tourmentée, peut-être même obsédée, par Remus et le brio avec lequel il l'évitait comme la peste depuis trois semaines (et demie). Jane lui aurait d'ailleurs décerné un doctorat honorifique dans la catégorie « tactiques d'évitement » pour souligner l'excellente maîtrise qu'il avait développé de la discipline au cours des dernières semaines. Mais cela aurait nécessité qu'elle soit un être dépourvu d'orgueil. Or, elle en était bourrée.
En toute honnêteté, son univers n'était plus qu'espoir anxieux de croiser Remus entre la cuisine et le salon, et vexation de l'avoir attendu, cherché, en vain. Frustration aussi, qu'il ne craque pas, qu'il ne se meure pas du désir de l'embrasser encore, contrairement à elle. Qu'elle exécrait son inébranlable détachement.
Mais elle en revenait doucement. Le processus de sevrage se mettait à l'œuvre… lentement. À preuve, elle n'avait pleuré jusqu'à l'endormissement que deux fois dans les quatorze derniers jours. Amélioration notoire s'il en était une.
Mais en attendant de retrouver sa spontanéité et son sourire juvénile des beaux jours, elle évitait méticuleusement les regards des clients et collègues qu'elle croisait dans les couloirs, regards qui s'alourdissaient de jour en jour.
Quelqu'un finirait bien par se tanner et la gifler.
- Jane.
- Salut Mary, répondit-elle d'une voix égale, ralentissant à peine sa marche.
Elle ne fit qu'une dizaine de pas supplémentaires avant que Mary ne l'interpelle à nouveau :
- Ok, c'en est trop ! Je vais l'avoir sur la conscience si je fais rien.
Jane pivota sur un pied, déconcertée par le brusque cri du cœur et l'expression imprécise de Mary, mélange hétéroclite de confusion et de soucis avec juste une once de révolte.
- Euh… trop de quoi ? Je peux aider ? proposa Jane, hésitante.
- Non, c'est toi le problème ! fit Mary en la désignant de haut en bas, le bras tendu dans une manifestation d'impuissance.
- Oh… je m'excuse… mais… qu'est-ce que j'ai fait ?
- Rien, et c'est exactement ça le problème ! s'exclama Mary, son expression soit outrée, soit scandalisée – Jane oscillait entre les deux interprétations.
Jane comprit vaguement, à travers ses pensées somme toute assez désorganisées, que la gifle qu'elle avait attendue viendrait de la main de Mary. Ça ne l'empêcha pas, cependant, d'éprouver de la difficulté à bien cerner le reproche.
- Ok, mais… excuse-moi, j'apprécierais que tu précises ton argumentaire, avoua Jane, ses neurones encore occupés à chercher l'interprétation juste au lourd sous-texte des quelques paroles déjà échangées.
- Dis-moi seulement ce qui se passe avec toi, nom de Dieu ! lança Mary, quasiment hystérique. Je suis ton amie, non ? Quand quelque chose cloche dans ta vie, tu peux – que dis-je, tu devrais – venir me voir ! J'ai deux grandes oreilles qui demandent rien de mieux que de t'écouter et une vie plate à mort qui te supplie de la distraire de ses problèmes minables !
L'aveu laissa Jane assommée un moment. Il y avait tellement d'information dans la dernière réplique qu'elle ne savait même pas par quel bout la prendre.
- O…k…
- Jane, sois franche, reprit Mary avec un ton soudain très avisé. Est-ce qu'il se pourrait que tu sois en dépression ?
- Permet-moi de te retourner la question, répondit Jane, un tantinet sur la défensive, un rire jaune au bord des lèvres. Et puisqu'on traite de réciprocité, pourquoi est-ce que tu ne m'as jamais dit que tu trouvais ta vie « plate à mort ». Anatomie 101 : moi aussi j'ai deux oreilles.
- Tu te défiles, lui reprocha Mary.
- Et toi donc, insista Jane.
Mary soupira en posant son poing serré sur sa hanche, en quête des bons mots – ceux qui ne souffrent aucune réplique, sans doute –, et Jane attendit, ses bras imbriqués l'un dans l'autre contre sa poitrine.
- Ok. Bon. Je sais pour l'épisode de bécotage avec Lupin, et sérieusement je…
- Comment tu sais ça ?! s'exclama Jane, choquée, puisqu'elle avait été d'une discrétion parfaite – ou presque.
- Lily ! Contente ? Elle s'inquiète pour toi.
- C'est quoi la manie de toujours s'inquiéter pour tout le monde ?!
Il faudrait faire graver « poule jusqu'au bout » sur l'épitaphe de Maman Evans.
- Euh, excuse-moi, mais est-ce que tu te vois aller, dernièrement ?
La question était clairement rhétorique, mais le sens profond du message échappa à Jane – comme trop de choses depuis un certain temps. La réponse aurait sans doute été « plus ou moins », mais Mary n'attendit pas de réaction pour continuer.
- Depuis ledit bécotage, tu es complètement à côté de tes pompes.
- Argh, arrête de dire « bécotage », j'ai l'impression d'entendre ma grand-mère !
- Ok. Parlons d'«accident bucco-salivaire». Plus hygiénique. Satisfaite ?
- Non, vraiment pas !
Mary pinça les lèvres d'irritation et dans ses traits sévères et son chignon serré résidait une réplique, déroutante d'authenticité, de l'autorité stricte de McGonagall. Jane s'attendait presque à recevoir une retenue.
- Quel genre de vêtements est-ce que tu crois porter, au fait ? questionna Mary, tout à fait aveugle au caractère profondément déstabilisant de sa question.
- Euh… hein ? bredouilla Jane, perdue.
Mary désigna sa tenue d'une main assurée, attendant sa réponse avec irritation.
- Euh… eh bien, à moins que je ne m'abuse, énonça prudemment Jane, je porte… quelque chose comme un chandail et un pantalon ?
- En effet, mais encore ?
Elle n'allait donc vraiment pas l'aider.
- Mais encore quoi ? Qu'est-ce que tu veux que je réponde ? Que j'ai aussi des chaussettes, un soutien-gorge et des petites culottes ?
- Oh, et est-ce qu'elles sont aussi séduisantes que ton coton ouaté et tes sweatpants, ou si tu fais au moins l'effort de porter des sous-vêtements minimalement sexy, juste au cas ?
C'était comme mettre finalement en place la pièce manquante d'un encastrement.
- C'est ça qu'il y a derrière toute cette scène ? Me matcher ?!
- Peut-être bien que ça t'échappe parce que tu es habituée que les hommes laissent des traînées de bave sur ton passage, mais il y a un médicomage trèèèèès en vue auprès de la gente féminine qui te voit dans sa soupe depuis tout le temps et que tu laisses sécher pendant que tu te morfonds sur le souvenir de la langue de Lupin.
- Traduction ? s'enquit Jane, le regard farouche.
- Botte-toi-le-derrière, sur-articula Mary.
Puis Mary balança la tête vers l'arrière, et Jane vérifia par deux fois avant d'accepter que son amie rigolait ouvertement à ses côtés. Mais Jane, toujours hostile, restait peu encline à céder à l'amusement.
- J'ai dit quelque chose de drôle ? demanda-t-elle d'un ton froid, le visage fermé.
- Non, non, ça fait juste tellement bien de le sortir. C'était en train de me gruger.
Jane lui offrir un sourire railleur, avant d'asséner :
- Comme si tu étais la personne la mieux placée pour me parler du « passage à autre chose ». Combien d'années est-ce que tu es restée pâmée sur Sirius, déjà ? fit Jane, cynique. Cinq ? Sept ?
- La vraie question, à mon sens, est : veux-tu vraiment qu'on se partage la palme de la paumée la plus pathétique ?
Jane pinça solidement les lèvres, irritée de ne pouvoir nier que, peut-être, elle donnait dans le ridicule. Mary rentra les mains dans ses poches candidement, son visage vide de toute malice et, sur les lèvres, un sourire compatissant.
- Fais-moi seulement plaisir et penses-y, suggéra-t-elle.
Jane hocha la tête sèchement pour toute réponse. Le sourire de Mary trahissait son soulagement et elle se pencha vers Jane, soufflant dans son oreille avec espièglerie :
- Graham est libre samedi soir. J'ai vérifié.
Il eut l'intuition d'être dans le pétrin une fraction de seconde avant d'ouvrir les yeux et de constater sa dangereuse situation : 7h13. Outch !
Ça ne lui laissait même pas cent vingt secondes pour sortir du lit de Marlene sans la réveiller, enfiler ses fringues et foutre le camp. Il se dépêtra des couvertures avant de chercher la pièce pour ses vêtements, nu comme un ver – mais un ver assez sexy merci, soulignons-le –. Tout était à portée de main à l'exception de ses putains de boxers, évidemment. Il envisageait sérieusement de partir sans lorsqu'il les aperçut sur la table de nuit. Go for it, il alla les chercher et les enfila en cinquième vitesse. Il pensa crever d'une crise cardiaque lorsque quelque chose se glissa entre l'élastique et sa fesse droite.
- B'jour, sexy, fit derrière lui la voix de Marlene alors que la main se faufilait encore plus loin dans son caleçon.
- Euh… bonjour…
Un peu décontenancé, il se laissa tirer jusqu'au lit. Normalement, Marlene se transformait en bombe nucléaire lorsqu'un mâle traînait un peu trop longtemps dans sa chambre le matin (Sirius inclut). Il avait fini par saisir que quelque part dans son esprit tordu, pour une raison obscure, « matinée » équivalait à « engagement ».
Elle embrassa son bras, son épaule, la base de son cou, et lui se laissa faire sans oser prendre d'initiative, habité par l'impression de tenir une grenade décapsulée.
Le réveil matin sonna alors, Sirius l'entendit à peine.
- Est-ce que tu restes pour déjeuner ? demanda-t-elle en s'enroulant dans un drap.
Il faudrait vraiment écrire la date quelque part.
- Je… j'peux pas vraiment, je dois rejoindre Remus dans vingt minutes.
- Prochaine fois alors.
Prochaine fois ?! Il y aurait une prochaine fois ?! Jamais leur dynamique relationnelle d'attraction-répulsion n'avait approché si près le concept d'engagement. Ça stagnait plutôt au niveau « charnel », en temps normal.
- Ouais, ouais, sûr, assura-t-il, encore sous le choc.
Elle lui jeta un regard amusé et il saisit qu'il ferait bien d'enfiler le reste de ses fringues.
- À demain, lui murmura-t-elle lorsqu'il se redressa pour partir.
- Ouais…
Il sortit dans la lumière grisâtre du matin en se demandant – en espérant – bien malgré lui s'ils n'étaient pas en voie de passer à la vitesse supérieure.
Wow.
Remus transplana à quelques mètres de la petite maison blanche aux volets verts et franchit au pas de course la distance qui le séparait de la porte, pressant fermement ses mains moites contre le fond de ses poches pour les assécher. Il cogna trois coups, si forts à cause de sa nervosité qu'il dut secouer sa main pour chasser la douleur dans ses jointures. De l'autre côté du battant, il crut entendre le parquet craquer et se détendit un peu.
Le vieux verrou cliqueta et la porte grinça sur ses gonds en révélant la frêle silhouette d'Emily, ses cheveux blonds étrangement emmêlés et ses grandes prunelles bleutées assombries d'inquiétude.
- Ça va ? demanda Remus dans un souffle.
Question rhétorique. Si la réponse avait été oui, il ne serait pas là. Ou en tout cas, pas dans cet état.
Elle se glissa entre ses bras ouverts, se hissant sur les orteils, ses deux mains contre la nuque de Remus qui la serra contre son torse. Contre lui, sa respiration se faisait agitée et irrégulière. Il la sentait tremblante. Aussi s'empressa-t-il de refermer la porte derrière lui d'un coup de pied pour chasser le froid hivernal.
- Tu pleures ? murmura-t-il, une main dans les cheveux d'Emily.
Elle secoua la tête dans son cou, mais il ne fut pas dupe. Il sentait la joue humide de la jeune femme contre sa peau.
- Pourquoi tu pleures ?
- Rien. Je suis juste… tellement contente… tellement soulagée que tu sois venu, murmura-t-elle en se détachant de lui et en épongeant les coins de ses yeux du bout des doigts.
Il inclina la tête sur le côté en l'observant, ses lèvres incurvées dans une expression qu'il voulait rassurante.
- Je suis content que tu m'aies appelé, même si tu m'as foutu une de ces trouilles. J'ai vraiment eu peur un instant que tu sois… genre à l'article de la mort, ou… beaucoup blessée.
- Non, non, je vais bien. J'ai été vraiment chanceuse.
Il passa le revers de ses doigts contre sa joue.
- Et ton appartement ? Qu'est-ce qu'il en reste ? demanda-t-il.
Soupir crève-cœur de la belle.
- Rien. Perte totale. Mon bloc, mais aussi les quatre autres autour. Tu aurais dû voir ça. Tout a été réduit en cendres comme ça ! fit-elle en claquant des doigts.
- Ce n'était pas du feu « normal ».
- Non… Il y avait la marque, tu sais, murmura-t-elle en resserrant sa veste de laine sur son corps.
Remus sentit un frisson lui traverser l'échine.
- Tu sais après qui ils en avaient ?
- Aucune idée, c'est la question à cent mille gallions. Ça faisait à peine quoi, trois mois que j'étais emménagée. Je connaissais pas tout le monde.
- Est-ce que tout le monde s'en est sorti ? demanda-t-il encore, mais à peine eut-il terminé sa phrase qu'il souhaita avoir plutôt eu l'idée de la ravaler.
Le changement dans la posture et la physionomie d'Emily fut subtil, mais pour l'avoir observée, aimée, chérie pendant tant d'années, tant dans l'ombre qu'en plein jour, Remus ne manqua pas d'en saisir la nature.
- Excuse-moi, s'empressa-t-il de dire en tendant le bras vers elle. C'était la mauvaise question à poser, je ne voulais pas te faire de peine.
Elle enroula ses doigts fins entre les siens et leva vers lui un regard plutôt serein quoi qu'empreint de tristesse.
- Ça va, Remus. C'est légitime, je peux répondre. Non, peu de gens s'en sont sorti. En fait… seulement ceux qui n'étaient pas chez eux.
- Je suis désolé.
- Pas autant que moi.
- Tu n'aurais rien pu faire, lui assura-t-il, lisant la préoccupation entre ses sourcils froncés.
- Hmm… c'est ce qu'on dit.
Il la serra dans ses bras encore un peu, pour se donner l'impression d'être utile.
- Je peux te servir quelque chose ? demanda Emily lorsqu'elle s'écarta, levant les mains jusqu'à ses cheveux pour les nouer en un chignon las. Un brandy, peut-être ? Je sais pas pour toi, moi j'en aurais grand besoin!
- Je vais me contenter d'un thé, fit-il, un demi-sourire sur les lèvres.
Elle secoua la tête et son chignon suivit mollement le mouvement. Son expression presque découragée se teintait d'amusement.
- Toujours raisonnable, marmonna-t-elle. Remus, l'incorrigible good guy.
Son sourire à lui se crispa un peu. Good guy. Il était tout sauf le good guy.
- J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? s'inquiéta Emily, ses sourcils froncés et la théière suspendue au-dessus de la table dans un mouvement interrompu.
- Non, non, mentit-il. Je suis… un peu préoccupé, c'est tout.
Peu désireux qu'Emily cherche à creuser lesdites préoccupations, il ajouta :
- Ta grand-mère n'est pas là ?
Après tout, c'était sa maison, comme le laissait deviner la surabondance d'items décoratifs tout droits sortis des années cinquante.
- Elle dort. Elle est restée éveillée une bonne partie de la nuit par ma faute.
- Pourquoi est-ce que tu n'es pas plutôt allée chez tes parents ? demanda-t-il avec malgré lui un soupçon de reproche dans la voix.
Elle soupira, l'air un peu moqueur.
- De tous les gens que je connais, j'aurais pensé que tu serais le dernier à me poser ce genre de questions, fit-elle sur un ton lourd de sous-entendus.
- Ce sont tes parents, Emily.
Obstinée, obstinée, obstinée. Défaut numéro un de miss Cunningham.
- Ce n'est pas une raison pour me rendre folle en m'installant là-bas. Aussi temporaire que soit la situation. Je ne sais pas combien de temps il va me falloir pour trouver une nouvelle piaule.
- Tu m'avais promis.
- Oui, et rester ici est la meilleure façon de tenir ma promesse, crois-moi. Un contact prolongé mettrait en péril tous mes beaux efforts de pacification et d'acceptation de l'autre dans sa nature profonde et imparfaite, fit-elle avec l'air de réciter par cœur un passage d'un livre de psycho-pop.
Les bras croisés sur sa poitrine, il l'observa d'un air irrité, mais en lui, il sentait poindre la culpabilité.
- Et puis Rosie a bien plus besoin de moi que mes parents, conclut Emily, catégorique.
- Je n'aime pas savoir que c'est de ma faute si tes rapports avec eux sont tendus, et ça me ferait vr…
- Shh ! Arrête ça ! le coupa-t-elle, colérique maintenant. Si ça n'avait pas été toi, c'aurait été autre chose, parce qu'avec eux il y a toujours quelque chose. Alors ne te prends pas la tête pour ça, vraiment.
Elle lui tendit sa tasse de thé avec l'air de le défier d'ajouter un mot pour voir. Alors il s'abstint. Ce n'était pas comme s'ils n'avaient jamais eu cette conversation auparavant.
Il la suivit jusqu'au salon, s'asseyant dans le fauteuil en face du canapé où Emily avait prit place, ses jambes repliées sous elle, ses deux mains enserrant son verre de brandy. Nonchalante, elle porta le verre à ses lèvres et Remus retint du mieux qu'il put un éclat de rire en voyant le joli visage d'Emily se tordre en une grimace. Elle lui tira la langue lorsqu'elle remarqua qu'il s'esclaffait silencieusement dans sa tasse.
- J'espère que tu ne le prendras pas personnel, Remus, mais… je dois dire que tu as mauvaise mine. Désolée.
Il baissa les yeux sur son thé. Le commentaire revenait régulièrement dans les bouches de Sirius, James et Lily ces derniers temps.
- Je ne le prends pas personnel.
Ça le dérangeait tout de même de constater que c'était à ce point évident. Pire que d'habitude.
- Tu es sûr que tout va bien ? s'inquiéta-t-elle.
- Bien sûr…
… que non. Tout allait tout croche. Il était amoureux d'une femme qu'il ne devait pas aimer, dont il ne se permettrait pas de gâcher le futur si prometteur. Et bien qu'il ne l'aurait jamais avoué, ni sous la menace, ni sous la torture, s'efforcer de lui échapper comme il le faisait lui grugeait bien plus d'énergie que ce qu'il aurait cru possible au départ.
- Tu te fous de moi, Remus Lupin ?
Était-il un si mauvais menteur ?
- Bien sûr que non. Je ne suis juste pas à mon meilleur. Les pleines lunes sont difficiles ces temps-ci…
Excuse passe-partout. Très pratique. Très plausible.
- Qu'est-ce que tu ne me dis pas ? demanda-t-elle d'un ton maternel.
- Pleins de choses. Toutes plus inintéressantes les unes que les autres.
- Sûr ?
- Hmm.
Il fixait avec obstination le fond de sa tasse, tétanisé par le regard d'Emily, posé sur lui avec tellement d'intensité qu'il craignait que son front ne troue.
- Je crois qu'il y a quelqu'un, lança-t-elle avec une déconcertante assurance.
Il aurait nettement préféré que ce soit une question. Les chances de pouvoir s'en sortir par la bande auraient été radicalement augmentées.
- Tu sais bien que non.
- Pourquoi tu dis ça, « tu sais bien que non » ? demanda-t-elle avec une pointe d'agacement dans la voix.
- Je ne devrais pas avoir à t'expliquer.
Il balaya son visage sévère du regard et n'aima pas la désapprobation qui s'y lisait.
- Fais pas cette tête, fit-il, agacé maintenant.
- Quand tu dis des conneries, je fais la tête que je veux.
Il sentit la colère s'installer en lui, brusquement, et crispa les doigts de sa main libre comme pour s'aider à ne pas céder.
- Tu n'apprendras jamais, soupira-t-elle avant d'engloutir une imposante gorgée d'alcool.
- Oh parce que tu crois que c'est facile ? s'emporta-t-il. Que c'est simple ? Que c'est joli d'être un loup-garou ?
- Ça t'arranges bien de toujours tout mettre sur le dos de la lycanthropie !
- Pardon ?! s'exclama-t-il et dans son ton se mêlaient rancœur et dédain.
Elle leva sur lui ses grands yeux aigres, empreints de fierté blessée. À moitié dissimulés sous une longue frange blonde, ses traits trahissaient son dégoût de découvrir Remus si lâche, encore. Ses prunelles étaient teintées de sa douleur, de cette blessure qu'elle avait, par sa faute à lui, dû raisonner encore et encore jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus que se sentir seule responsable de son propre sort.
Dans les iris limpides et clairs de la jeune femme, il lut tout ce qu'il était incapable de décrypter dans le regard devenu fuyant de Jane. Il s'y vit, reflété dans tout son égoïsme et son manque de sensibilité, dans son obstination de faire primer sa conception à lui de leur bien à elles sur les désirs des deux femmes. Il découvrit le prix de l'indulgence qu'il exigeait d'elles.
Emily ouvrit la bouche pour répliquer et, sans doute pour la première fois, Remus souhaita qu'elle lui assène le coup fatal. Il souhaita qu'enfin ses quatre vérités lui soient balancées en pleine gueule comme deux paires de baffes. Mais ce fut en vain. Le sentiment de révolte, d'injustice d'Emily se désagrégea et elle pressa ses deux paumes contre ses yeux, puis les fit glisser le long de ses joues avant de les laisser retomber, comme inertes, sur ses genoux.
- Excuse-moi, ce n'était pas mérité, murmura-t-elle, visiblement contrite bien qu'il semblât à Remus déceler une once de ressentiment dans le port raide de sa nuque.
Il eut envie de protester, de dire que non, vraiment, il était celui qui devait demander pardon. Pour s'être montré si odieux, si souvent. La colère d'Emily ne pouvait être considérée comme totalement illégitime.
- Je ne sais pas à quoi j'ai pensé, continua-t-elle.
- Non, c'est ma faute…
- C'est vrai. Tu sais à quel point ça m'enrage de t'entendre parler comme ça…
Elle pinça l'arrête de son nez entre ses pouces en secouant la tête de gauche à droite.
- Je t'en veux encore d'avoir tout gâché, tu sais, murmura-t-elle.
Il déglutit un peu de travers. Elle faisait bien. Il ne méritait pas de l'avoir encore dans sa vie, elle méritait mieux que... Il se gifla intérieurement. Il venait de le faire, encore !!!
- Je sais.
Quel talent que celui de Remus pour blesser ceux qu'il aimait, pour les éloigner de la manière la plus cruelle, mais la seule à sa disposition. Il n'avait jamais su reconnaître l'ampleur de sa chance…
Il contourna la table basse pour s'asseoir près d'Emily dont le visage était toujours dissimulé derrière sa main. Il agrippa son menton entre son pouce et son index et en attirant son visage vers lui, il découvrit ses yeux un peu rougis, mais elle ne pleurait pas. Il enroula ses bras autour de ses épaules, et posa la main contre sa tête, repentant.
- Je suis désolé, murmura-t-il.
- Ça va, assura-t-elle. J'suis un monument de résilience.
- Mais pas de magnanimité, sourit-il.
- Ça non, je te le donne.
Elle secoua la tête comme pour chasser une pensée désagréable.
- Excuse-moi, je sais pas ce qui m'a prit. Je pense que j'ai ton épanouissement un peu trop à cœur.
- Tout pardonné.
- Ah ben toi t'es magnanime.
- Yish…
- Fais pas le modeste.
Elle passa les doigts dans ses cheveux, réajusta son chignon.
- Hey, est-ce que tu veux du gâteau ? demanda-t-elle avec ses yeux gourmands. C'est Rosie qui l'a fait et, honnêtement, il est complètement divin. Je vais devenir une grosse boulette avant longtemps à vivre ici.
- Hem, en fait j'ai déjà…
- Hep ! T'as pas le droit de dire non. Attends-moi, je reviens.
Emily quitta la pièce pour revenir une minute plus tard avec le gâteau dans une cloche en verre et deux fourchettes.
- Et les soucoupes ? demanda Remus.
- Pas de soucoupes. On mange à la Cro-Magnon.
- C'est pas très… comment dire…
- Laisse ton éducation au garage, Remus, le coupa-t-elle avec un air autoritaire. Sinon je vais reporter les fourchettes et on mange avec les doigts, compris ?
Compris. Il attrapa l'ustensile avant qu'elle ne puisse fuir avec. Tous deux assis en indiens de chaque côté de la table basse, ils dégustèrent le gâteau en silence pendant un moment, jusqu'à ce que…
- Tu sais c'est quoi ton problème, Remus ?
- J'en nomme un seul ou je fais l'inventaire ? fit-il, ironique.
- Tu crèves de peur à l'idée de dévier de la norme, énonça-t-elle platement.
- Tu ne trouves pas que mon naturel dévie déjà suffisamment de la norme sans qu'il ne soit nécessaire d'en rajouter ?
- Tu vois ! Tu viens tellement de me donner raison !
- Et alors ?
- Alors rien. Je disais juste ça comme piste de réflexion si jamais tu décides de consulter.
Il eut un petit rire sardonique.
- Délicat de ta part.
- Pas vraiment en fait. Ça c'est mon problème. Je crois que j'emmerde un peu trop la norme, si tu vois ce que je veux dire. Ça me rend assez inadéquate socialement à l'occasion.
- Au moins, on ne peut pas te targuer d'être hypocrite.
- Une absence de défaut n'égale pas une qualité... j'pense…
Elle retourna à son gâteau en réfléchissant. Remus savait quand elle réfléchissait, parce que son visage passait d'une expression à l'autre au fil de sa réflexion, et c'était relativement amusant.
- J'ai quelque chose à te demander, fit-elle au bout d'une minute.
- Hmm ?
- Est-ce que tu m'aimes ?
La fourchette de Remus lui glissa entre les doigts et atterrit dans le glaçage tandis qu'il la fixait, un peu ahuri mais surtout désorienté.
- Oh, bordel, Emily ! s'exclama-t-il lorsqu'il retrouva l'usage de ses deux cordes vocales. Ne me dis pas que tu m'aimes encore, pitié. Ça serait même pas drôle.
- Je vois pas pourquoi ça le serait.
- Dis-moi que c'est une blague !
- C'est une blague.
Il lui jeta un regard oblique.
- Ok, est-ce que ça c'était une blague ? fit-il, sceptique.
- Aaah, tu m'as perdue là. Qu'est-ce qui est une blague ? Que je t'aime ou que je dise que c'est une blague ?
- Simplifions : Tu es amoureuse de moi ? Réponds par non.
- Non.
- C'est vrai ?
- Ouais.
- Alors pourquoi est-ce que tu poses la question ?! s'insurgea-t-il.
- Juste pour te prendre la tête mon loup et, ma foi, ça a fonctionné bien au-delà de mes espérances, fit-elle en riant.
- Allez, c'est même pas drôle ! Mon cœur, Emily, franchement !
- Hmm, on dirait qu'il est pas mal sollicité dernièrement, non ? fit-elle avec un clin d'œil comploteur qui ne plut pas du tout à Remus.
La dernière, toute dernière chose dont il avait besoin, était des conseils sur comment gérer ses amours.
- Blague à part, j'ai vraiment quelque chose à te demander.
- Shoot. J'suis prêt à tout.
- Tu fais partie de l'Ordre du Phénix, n'est-ce pas ?
Prêt à tout sauf à ça !
- Non !
La réponse sortit automatiquement, mais peut-être un peu trop rapidement et accompagnée d'un air beaucoup trop surpris et innocent. Louche, en somme.
- Je veux entrer, fit-elle en plantant son regard azur dans celui de Remus.
- Pas question !
Tant pis pour la couverture. Mais jamais, jamais, il ne laisserait Emily joindre l'Ordre. No fucking way.
- Je veux entrer, réitéra-t-elle, son expression plus farouche.
- Non. Et je ne veux plus en entendre parler.
- Ok, alors la femme que tu aimes peut faire partie de l'Ordre du Phénix, mais pas moi !
- S'il y avait quoi que ce soit que je puisse faire pour qu'elle en sorte, je n'hésiterais même pas un quart de seconde ! s'emporta-t-il, ses traits tirés par l'exaspération et la crainte. Et je remercie le ciel qu'elle fasse si peu de travail de terrain !
- Remus, écoute-moi, commença Emily, son ton adouci, adoptant une nouvelle stratégie. Mes voisins d'en haut, des gens bons, vraiment bons, avec un bébé en plus. Six semaines ! Tu te rends compte ?! Finir calciné à six semaines ! Et tu voudrais que je reste là à regarder, sans rien faire, sans rien dire ?!
Remus détourna les yeux du visage peiné d'Emily. Il ne la laisserait certainement pas l'amadouer.
- Tu en fais déjà, des choses, Emily. Tu aides tellement de monde ! Tu n'as pas besoin de risquer ta peau en plus.
- Leur trouver un toit à se mettre au-dessus de la tête ou de la bouffe à mettre dans leur assiette, tu crois vraiment que ça suffit ?!
- C'est bien plus que ce que je fais dans une seule semaine ! Tu penses quoi, Emily, qu'on tue des mangemorts tous les jours ? Qu'on se bataille à tous les coins de rue ? Qu'on ne passe pas l'essentiel de notre temps à tourner en rond et à chercher des pistes qui ne nous mènent finalement nulle part ?
- Je. Veux. Entrer.
- NON !
Elle soupira bruyamment en pressant ses mains contre ses yeux et lui serra les poings pour s'aider à se calmer.
- Ok, concéda-t-elle.
- Bon.
- Pour l'instant.
- On verra.
- Je savais qu'il y avait une fille, espèce de menteur de première !
La bonne nouvelle : elle avait lâché l'os. La mauvaise : il s'était tiré dans le pied en lui en offrant un autre, très croustillant.
Jane entra dans la cuisine avec sous le bras la gazette du matin et celle de la veille, en plus des derniers rapports d'activité de l'Ordre. Du rattrapage en perspective. Elle déposa les documents à sa place habituelle et avisa la silhouette menue et osseuse d'Elphias dans la chaise berçante près de l'âtre. Sa tête dodelinait à répétition sur sa gauche et son chapeau défraîchi gisait au sol comme un oiseau mort. Elle le ramassa entre son index et son majeur et le reposa sur les genoux du vieil homme que cela suffit à réveiller.
- Oh… pardon, je me suis assoupi ! fit-il en se redressant prestement sur son siège.
- Vous devriez rentrer chez vous, Elphias, vous reposer un peu. Je peux prendre le relais en attendant que Fabian prenne son tour de garde.
Il énonça une molle protestation à laquelle Jane répondit par un regard appuyé qui convint le vieil homme de rentrer.
Elle réchauffa les restes du ragoût de la veille en guise de repas tardif, et s'employa à étudier les articles de la gazette. Les nouvelles eurent tôt fait de lui nouer l'estomac d'angoisse, si bien qu'elle jeta le dernier tiers de son repas refroidi.
Au final, il apparaissait qu'elle n'avait manqué rien d'important, seulement des détails, certains sur lesquels elle porta davantage d'attention, comme l'assignation de Remus et Sirius pour le jour-même. Elle éplucha les affectations pour la nuit : Remus ne repartait pas sur le terrain avant le lendemain. Un coup d'œil à l'horloge : presque 21h. Peut-être pourrait-elle le croiser ce soir, à son retour…
Tout de suite, comme une mécanique merveilleusement bien conditionnée, son cœur partit à la course et ses joues s'empourprèrent. Il fallut un effort considérable de volonté pour rediriger son attention – toute son attention – sur la tâche et chasser les « babines de Lupin » comme l'aurait dit Mary, hors de ses pensées.
Le pas claudiquant et sonore de Fol Œil le trahit bien avant qu'il ne pousse la porte de la cuisine.
- Bonsoir Maugrey, fit-elle, un stylo entre les lèvres, sans vraiment relever les yeux de son article.
- S'lut p'tite, répondit-il de sa voix rugueuse, scrutant la pièce des yeux.
- Tu pourrais au moins m'appeler « la grande », ça sonnerait moins réducteur, pointa-t-elle, un peu agacée.
- Où est Black ? demanda-t-il, ignorant la requête comme un caprice féministe.
- Pas encore revenu. Il doit être en chemin. Il passait la journée avec Remus.
L'auror jeta un coup d'œil irrité à l'horloge, comme si elle venait d'être insolente, puis se laissa tomber sur une des chaises de bois.
- Comment va Marlene ? demanda Jane, dans une tentative d'engager la conversation en abordant l'apprentie de Maugrey.
- Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Demande-lui.
Elle leva les yeux au ciel.
- Je voulais dire : elle travaille bien ?
Il soupira en faisant vibrer ses lèvres, une expression butée sur son visage balafré.
- Bah, elle a du talent, c'est certain, mais j'ai jamais eu aucun loupiot aussi récalcitrant à l'autorité. Pire même que la p'tite Kate avant elle. Elle va me pousser à la r'traite, si ça continue…
Jane pinça les lèvres pour réfréner un sourire, tandis que Sirius entrait à son tour dans la cuisine, se dirigeant aussitôt vers les boîtes métalliques au centre de la table, lesquelles abritaient toujours des grignotines de toutes sortes rapportées d'un peu partout par les membres de l'Ordre.
- De qui on parle ? demanda-t-il en zyeutant une madeleine au cacao.
- De Marlene, répondit Jane.
« Oh… » fut son seul commentaire avant d'enfourner la pâtisserie en une seule bouchée.
- À peu près temps que tu te pointes, Black, grogna Maugrey en se levant un peu péniblement de son siège.
- Echkuz-toi tout d'chuite ! lui reprocha Sirius, bouche pleine, avant d'avaler et de poursuivre. J'ai un nom et une adresse, un témoin probable du meurtre des Cannonlee. Ça pardonne bien un petit retard, non ?
- File-moi ça pour voir, grogna Maugrey.
Sirius tira de sa poche un mouchoir, barbouillé de lettres et de chiffres qu'il déposa dans la paume de Fol Œil.
- Spring Hammon ?! s'offusqua Maugrey en découvrant l'adresse.
- Yup ! Souris, Alastor, on va faire un tour en campagne ! Respirer de l'air pur, peut-être même qu'on pourra faire du hiking, qui sait.
L'Auror grogna dans sa barbe, et Jane et Sirius échangèrent un regard amusé.
- Emmeline t'as ramené des sablés, fit Jane à l'attention de Sirius en désignant du menton un sac de papier brun identifié au nom du jeune homme. Ils sont expressément pour toi, comme tu peux voir.
- Oh, qu'elle est chou ! s'exalta Sirius. Elle sait comment mettre un homme dans sa poche.
- Je commence à penser que c'est entre deux draps qu'elle veut te mettre, lança Jane d'un air suggestif.
- Et après madame vient m'accuser de trop parler de sexe, voyons !
- Ça fait longtemps que je t'ai pas vu de si bonne humeur, sourit Jane, bien que ce fut hors propos.
- J'adore ramener des bonnes nouvelles, c'est pour ça. Oh, parlant de nouvelles ! Remus est revenu de chez sa belle Emily ? Il a dit comment ça s'était passé ?
Grosso modo, ce fut comme s'il lui avait coincé une madeleine en travers de la trachée. Si le choc fut puissant à l'intérieur, il dût également transparaître à l'extérieur puisque Sirius blêmit de quelques tons en la fixant.
- Oups… je viens de gaffer là, hein ? Bordel, tellement classique, y'a qu'à moi que ça arrive.
Jane déglutit, puis se recomposa une expression au hasard, tentative de dissimuler l'implosion de son univers, mais les mots qui sortirent de sa bouche ne sonnèrent qu'à moitié convaincants.
- Je… croyais qu'il était avec toi.
- Oh, il l'était ! s'empressa de répondre Sirius. Jusqu'à… ce qu'il ne le soit plus…
Elle hocha la tête une fois, puis baissa le regard sur ses papiers, ployant sa nuque raide et parcourant des yeux les mots devenus illisibles.
- Mais ce n'est pas… c'est juste… en fait, je pense pas que c'est comme… ce que tu penses… peut-être, balbutia Sirius tandis que Maugrey jouait au spectateur immobile et désintéressé – en apparence seulement.
- C'est bon, Sirius, j'veux dire… je suis pas sa mère. Ça ne me regarde vraiment pas.
- Bah… un peu quand même. C'est qu'elle lui a envoyé un message pour dire que tout son bloc était passé au feu, elle était un peu sous le choc je crois bien. Et Remus a paniq… voulu vérifier que tout allait bien… en toute… innocence…
- Peu importe, vraiment, fit-elle en forçant un rire aigre. J'étais juste un peu surprise qu'il ne m'en ait pas parlé… mais dans les faits il ne me parle pas du tout ces temps-ci alors… j'imagine que c'est normal…
Ses derniers mots se perdirent dans le silence tant ils n'étaient que murmures. Dans son champ de vision périphérique, elle vit bien Sirius détourner les yeux en fourrant les mains dans ses poches et distingua sans peine les allers-retours répétés que faisaient les deux yeux de Fol Œil entre Sirius et Jane.
- Je sais qu'il peut être un peu opposant, mais il faut prendre ça comme de la timidité.
- Peu importe, claqua Jane. Vous n'aviez pas du hiking à faire, vous deux ?
Ils s'éclipsèrent sans autre forme d'incitation compte tenu qu'ils étaient effectivement pressés. Seule dans la cuisine à cogiter, elle sentit la vague de jalousie et de rancœur monter en elle et, insidieuse, devenir raz-de-marée, puis tsunami et lui ravager la tête et le cœur, noyant le bon sens, diluant la sympathie, submergeant sa patience et engloutissant tout espoir de voir les choses revenir à ce qu'elles étaient avant.
Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, pour chasser le picotement sous ses paupières. Elle avala malgré le nœud qui lui obstruait la gorge et compressait sa respiration. Il ne fallait pas, elle ne devait pas pleurer. Si jamais on la trouvait ainsi…
Fabian arriva pour prendre son tour de garde et Jane essuya d'un geste discret les perles naissantes aux coins de ses yeux.
- Salut fille, fit Fabian de sa grosse voix rauque et profonde.
- 'lut.
- Ça va ?
- Ouais.
Il la considérait, la tête de travers, l'air inquiet mais à la fois pour elle et pour lui-même, non-qualifié qu'il était pour gérer les débordements émotifs.
- T'es sure de ça, fille ? demanda-t-il tout de même, prenant un risque.
- Oui… juste un drôle de mood, ça va aller.
- Si je peux aider…
La sincérité du propos était touchante, mais Jane aurait juré qu'il croisait les doigts pour que son offre soit déclinée.
- Non, c'est bon, fit-elle.
- Tiens, prends un brownie, proposa-t-il en lui glissant sous le nez un contenant plein.
- Non, merci, j'ai pas faim.
- Ça se mange sans faim, envoye ! insista-t-il, presque sévère. T'as juste la peau et les os de toute façon, ça te fera pas de tort ! C'est Molly qui les a faits…
Jane étira les lèvres en un sourire, mais le cœur n'y était pas.
- Encore enceinte, hein ? fit-elle avec un semblant d'amusement.
- Mm-hmm. Très.
- Elle vous bourre de desserts, encore ?
- Elle veut nous noyer dedans. Fac prends-en donc un, pour faire plaisir au vieux monsieur. Chus plus capable d'les sentir, le cœur me lève.
- J'ai déjà mangé, mais laisse-les sur la table. Lily va passer demain et elle mange comme douze.
- T'en veux même pas un demi ?
- Même pas.
- Ok, ok, j'les laisse là d'abord, si jamais t'en veux. Pis si y'en manque, j'en ai encore plein l'garde-manger.
- Noté.
Elle sortit de la pièce, le cœur au bord des lèvres et des larmes naissantes plein les yeux. Parce que bon, Remus adorait les brownies…
Elle ne croisa heureusement personne en remontant vers sa chambre et fut soulagée qu'il n'y ait que Fabian comme membre de l'Ordre chez elle ce soir. Que sa cuisine serve de point de ralliement était amusant la plupart du temps, mais quand elle se sentait décrépir, dérailler complètement, elle préférait le faire en absence de témoins.
Gisant sur sa couette comme un vulgaire mollusque, elle pleura, sans égard pour les tâches de mascara que traçaient ses coulées de larmes sur l'étoffe pastel. Elle pleura parce qu'il n'y avait rien d'autre d'envisageable, si cruellement insignifiante qu'elle se sentait. Elle pleura en inventant des histoires, des images, des comédies romantiques portrayant un Remus comblé au bras d'une Emily ravissante à vomir. Elle en fit même plusieurs tomes, tous plus écœurants de bonheur les uns que les autres. Elle rédigea en parallèle sa propre biographie, le récit morne et sans surprise de sa pitoyable existence. Son mariage par commodité, la lente – ou peut-être pas si lente – agonie de sa libido, son divorce pas même douloureux. Elle se vit amère et aigrie, encore et toujours envieuse.
Elle prit par-dessus tout conscience qu'elle était là, avachie, à déverser des larmes comme un robinet. Complètement dépassée, tragiquement désarticulée par ses présuppositions. Alors que Remus, Saint-Remus, était encore et toujours la réincarnation du flegme, inébranlable de sang-froid.
Oh comme elle voulait le voir déraper, faire glisser ce beau masque de tranquillité de son visage d'ange. Le secouer dans son apathie pour qu'il s'effondre, juste un peu. Qu'elle puisse se consoler en contemplant l'éclat de la souffrance dans ses prunelles…
Il fallait qu'il ait mal lui aussi. Ce n'était que justice.
Jane se leva de son lit comme en transe, passa le revers de sa manche contre ses joues humides, et entra dans la chambre de Remus sans même prendre une seconde pour mesurer la pertinence de ce qu'elle s'apprêtait à faire, ni même réfléchir à ses motivations, ses réelles motivations.
Elle trouva une valise dans la penderie, et entreprit de la paqueter. Comme ça, tout simplement. Toute empreinte d'une contenance hautaine et déplacée qui ne lui ressemblait pas, elle entreprit d'empiler vêtements, livres, objets de toutes sortes dans la mallette. Mais si son visage était fermé, ses gestes, eux, étaient secs, colériques. Ses mains tremblaient et elle eut du mal à fermer la valise avant de la traîner jusqu'à l'entrée, alertant Fabian avec tout le tapage. Mais il était tellement le cadet de ses soucis qu'elle ne se formalisa même pas de son air mi-accusateur mi-perplexe.
Cette fois, elle obtiendrait une réaction. Et toute une.
- Erm… p'tite… c'est quoi, ça ? s'enquit Fabian, dérouté.
- Les trucs de Remus…
- Euh… okay… est-ce que… j'veux dire… c'est lui qui t'a demandé de paqueter ses affaires ?
- Non.
Silence…
- Bon… alors qu'est-ce que sa valise fait là…
- Je veux plus le voir, lâcha-t-elle et la simple sonorité des mots enveloppés de sa propre voix lui fit mal.
Derrière elle, elle entendit Fabian inspirer bruyamment et, étrangement, ce bruissement fut ce qui la reconnecta avec la réalité et un peu de l'horreur qu'elle était en train de commettre.
- Vous êtes-vous mariés sans m'inviter ?! demanda-t-il et la note accusatrice dans son ton aurait été difficile à louper.
Elle ne répondit pas, mais posa ses doigts contre ses lèvres, tandis que son esprit reconstituait l'expression qu'aurait Remus en considérant la scène. Elle vit la douleur du rejet dans son regard mordoré, attestant qu'elle détenait toujours ce pouvoir de le blesser, comme une garantie qu'elle voulait encore dire quelque chose pour lui.
Elle ne voulait pas ça. Ça ne valait pas la peine.
- Qu'est-ce que tu penses être en train de faire, p'tite ?
Jane inspira entre ses doigts.
- Une connerie. Une connerie, mais toute une ! explosa-t-elle, frisant l'hystérie. J'ai besoin d'aide, Fabian, vite !
Elle traîna la valise de nouveau jusqu'à l'étage, psalmodiant des insultes pour elle-même. Elle la lança sur le lit, et l'ouvrit dans un geste brusque.
- Il faut tout replacer avant qu'il arrive ! intima-t-elle à Fabian en lui fourrant deux pièces de vêtements dans les mains sans trop réaliser qu'il n'était pas en mesure de l'aider.
Il marmonna pour lui-même quelque chose d'incompréhensible alors que Jane persistait dans son auto-invective.
- Tu peux me dire exactement qu'est-ce qui cloche avec moi, Fabian ?! lança-t-elle.
- En temps normal, j'aurais répondu « rien »… mais bon…
Il laissa sa pensée en suspension, toute précision étant facultative. Il agrippa un livre et un carnet à l'intérieur de la valise et les considéra d'un air perplexe.
- Ça va où, ça ?
Jane chercha sa mémoire, tenta de se remémorer la position de tous les items… mais elle ne savait pas… elle ne savait plus…
Un sanglot se fit un chemin jusqu'à sa gorge, déchirant sa poitrine au passage, compressant ses poumons comme pour l'asphyxier, et elle se laissa tomber sur le lit, démolie, en colère contre elle-même. Un autre sanglot la traversa, plus fort encore que le premier, et les larmes déboulèrent sur ses joues, roulant dans son cou. La main de Fabian vint tapoter le haut de son crâne, un peu maladroitement et un peu trop fortement aussi, mais l'intention était là…
- Allons, c'est pas siiii grave, j'veux dire… même si c'est pas bien rangé… les hommes, on est pas trop observateurs…
Elle essuya ses yeux sur ses manches, ravalant ses pleurs, les gardant pour plus tard, lorsqu'elle serait seule et qu'elle ne risquerait plus de rendre qui que ce soit inconfortable.
- Peut-être que… tu sais… peut-être que c'est les trucs de femme là, les menstruations, proposa Fabian. Paraît que ça vous fait faire toutes sortes de niaiseries, ça…
- Fais-moi pas d'excuses, marmonna Jane.
- Non, mais… on a tous nos petites faiblesses. Mets-toi pas dans tous tes états… L'amour, ça fait faire des conneries même aux meilleurs d'entre nous…
- C'est pas une question d'amour ! s'emporta Jane. Vraiment pas ! C'est une question de savoir-vivre… Point final.
Fabian fit un pas en arrière et son visage était un masque de perplexité presque comique.
- Maudite modernité, soupira-t-il. J'oublie toujours que vous autres, les jeunes, vous aimez ça tout compliquer…
Elle ne s'opposa pas à ça.
- En tout cas, si ça peut te soulager, le p'tit Lupin a pas l'air ben ben plus dans ses souliers que toi, ces derniers temps, fit Fabian avec un haussement d'épaules.
Oh… information intéressante…
- Est-ce que… est-ce qu'il a dit quelque chose ?
- Non rien. Mais vu que tu l'aimes pas, fais-y donc pas d'peine pour rien. On a des émotions, nous autres aussi, même si vous en doutez.
Elle ne poussa pas son argumentaire voulant que Remus n'était décidément pas le seul à écoper. Quelque chose lui disait que Fabian aurait une certaine partisannerie pour Lupin. Et puis elle avait autrement matière à s'inquiéter…
- Il va me tuer, murmura-t-elle, les doigts contre ses tempes.
- Bah… tu sais, pour l'amadouer… donne-lui donc des brownies.
Le retour à la maison était devenu source d'anxiété. Aussi, Remus était passé maître dans l'art de l'entrée silencieuse, style ninja. Il ouvrit la porte d'entrée, retira ses bottes et sa cape, et monta à l'étage en faisant le minimum de bruit. Il connaissait les lames du parquet par cœur, et savait sur lesquelles il pouvait se fier sans être trahi. Idem pour les marches de l'escalier. Un art.
Arrivé à l'étage, il fit une halte devant la porte de chambre fermée de Jane, et ses pensées se posèrent, légères et agréables, de l'autre côté du battant, sur le visage paisible de celle qui lui manquait trop, qui habitait à la perfection cette partie de lui paradoxalement douloureuse. Il harmonisa inconsciemment sa respiration à ce qu'il s'imaginait être celle de Jane. Il posa le front contre le cadre, et respira, comme elle. Ses doigts le démangeaient, impatients qu'ils étaient de tourner la poignée pour offrir à sa vue l'image de l'amoureuse assoupie. Juste un regard sur sa silhouette étendue, pour le bercer toute la nuit. Quelques secondes. Innocentes. Ou presque.
La porte ne grinça même pas, rendant l'acte encore plus aisé, encore moins potentiellement porteur de conséquences. Il chercha l'obscurité du regard, donnant à ses yeux le temps de s'habituer à la noirceur, mais il apparut bien vite… qu'il n'y avait personne dans le lit… ni dans la chambre…
Cette réalisation projeta une vague de peur et d'angoisse à l'intérieur de ses veines. Son cœur s'emballa tandis qu'il cherchait une explication plausible et sécurisante, mais toutes celles qui lui venaient n'étaient que le reflet de sa crainte démesurée et irrationnelle.
Il redescendit au rez-de-chaussée, scrutant le salon, la chambre d'invités, et même la salle de bain à la recherche d'une note ou, idéalement, de Jane. Personne au sous-sol, mais Remus trouva Fabian dans la cuisine, en tête-à-tête avec un mot croisé.
- Où est Jane ? demanda-t-il, sans aucune forme de préambule.
- Euh… ben, en haut, répondit Fabian, perplexe vis-à-vis de la question.
- Elle n'est pas dans sa chambre, marmonna Remus entre ses dents serrées.
- Regarde donc partout.
Il y avait un semblant de tension ou d'appréhension dans le ton de Fabian, mais Remus n'était pas en état d'être suspicieux.
- Un brownie, Lupin ?
Remus ignora l'offre et remonta à l'étage, revérifia la chambre de Jane – lumières allumées – mais rien. Il inspecta son atelier. Rien. Il gagna sa chambre au pas de course, en panique, et fit le saut en la trouvant endormie sur son lit, accrochant d'un coup de coude un bouquin qui heurta le sol dans un paf sonore.
Jane se réveilla aussitôt, et occupé qu'il était à la dévorer des yeux, à se repaître de la savoir non seulement en sécurité mais aussi si près de lui, il vit à retardement la valise sur son lit, ses vêtements pliés et autres effets personnels.
Rougissante même dans la pénombre de la pièce, elle évita son regard lourd d'incompréhension et de questions muettes. Il fallut plusieurs secondes de silence tendu pour qu'enfin les morceaux s'imbriquent les uns dans les autres.
- Tu veux que je parte ? parvint-il à murmurer, à la fois ébahi et atterré, mais indulgent aussi.
Il l'avait bien mérité. La faute ne revenait qu'à lui.
- Non ! s'empressa de répondre Jane en descendant du lit. S'il-te-plaît, ne saute pas à aucune conclusion. C'est ma faute, j'ai…
- Je serais quand même mieux de partir, l'interrompit-il, sentant son visage se raidir de ce que lui coûtaient ces paroles.
- Personne ne part !!! s'écria Jane, presque hystérique, en tirant la valise hors de la portée de Remus.
Il se figea et elle inspira profondément, passant ses doigts sur ses yeux, ses tempes. Il ne dit rien parce qu'il n'en avait pas la force. Il attendait la sentence.
- Personne ne part, répéta-t-elle avec obstination avant de relever vers lui son regard gêné.
Elle marqua une pause avant d'enchaîner :
- J'ai fait quelque chose de stupide. Et surtout d'irréfléchi. Beaucoup trop irréfléchi pour que je puisse juste me cacher et faire semblant de rien, fit-elle avec un petit rire jaune.
- Quoi ? questionna-t-il dans un murmure.
Elle soupira, piétina le sol un peu en tirant sur ses manches.
- J'étais fâchée… j'en ai eu marre… alors dans une impulsion vraiment idiote et puérile, j'ai… fait ta valise, pour me rendre compte aussitôt que la dernière chose que je veux c'est de te voir partir…
Il rencontra son regard et le tiraillement dans sa poitrine décupla, mais rien ne parut dans son faciès.
- Donc, je me suis dit que j'allais tout remettre à sa place et faire semblant que l'idée ne m'avait jamais traversé l'esprit, mais bon… j'avais complètement oublié où tout allait et… compte tenu que tu es admirablement ordonné, c'aurait été stupide de croire que tu ne te rendrais compte de rien…
Elle lui fit un sourire d'excuse, mais pour dire vrai, il n'écoutait qu'à moitié son argumentaire. Le simple fait de la regarder, de se permettre de le faire, monopolisait beaucoup.
- Alors, je suis bien punie pour ma sottise. Je m'excuse, vraiment, je n'avais pas le droit de jouer dans tes affaires, on n'est quand même pas mariés !
Le trait d'humour pénétra beaucoup plus profondément et avec bien plus de force qu'il n'aurait dû. Ça fit mal, même, mais tout faisait déjà mal alors quelle différence ?
- Ne pars pas, murmura-t-elle encore, tapant nerveusement de ses petits doigts contre le bureau.
Il secoua la tête, elle sembla soulagée.
- Juste une dernière chose avant que ma santé mentale soit réduite à néant… hum… J'en peux juste plus de… ça…
Elle désigna l'air entre eux d'eux comme s'il était palpable, qu'il était leur malaise. Il voulut dire que lui non plus n'en pouvait plus, qu'il craquait, complètement, qu'il frisait l'aliénation à force de fuir, mais elle trouva ses mots avant lui.
- Je comprends que tu ne sois pas intéressé, Remus. Il aurait suffi de le dire…
Il cessa de respirer, choqué, dévasté, désespéré de découvrir la vie si cruelle, si profondément sarcastique.
- Non, murmura-t-il.
Il ne trouvait pas d'autre mot. Non, non, non, non, non. Ça ne faisait pas de sens. Il voulait tellement lui dire qu'il l'aimait. Dire « je t'aime », le crier, ajouter des superlatifs au besoin, faire des comparaisons pour préciser l'ampleur de son sentiment et s'en libérer une fois pour toutes, pour le vivre et le sublimer. Se donner le droit de l'embrasser comme le fou qu'il était, l'entraîner dans son lit pour prouver tous les superlatifs et les comparaisons, justement – belle excuse, d'ailleurs.
Mais il resta muet. Elle resta là à le regarder. Avait-elle seulement la moindre idée de tout ce qui passait à travers lui à cet instant ? La moindre, petite, insignifiante idée ?
- Tu crois qu'on pourrait redevenir simplement des amis, comme avant ? demanda-t-elle, baissant les yeux sur ses mains jointes.
Non. Elle n'avait aucune idée.
Il déglutit, un pamplemousse dans la gorge. Il voulait pleurer.
- Bien sûr…
Un mot, une rengaine : con.
Rien ne prédisposait ce matin-là en particulier à quoi que ce soit d'hors du commun. Un mercredi matin tout ce qu'il y a de plus banal, quasi insipide. Même pas de soleil. Rien d'inhabituel à l'agenda. Aucun défi professionnel en vue, ni même quoi que ce soit de surprenant pour déjeuner. Juste le quotidien, la routine, dans toute sa linéarité, toute sa redondance.
Et pourtant, aujourd'hui marquerait symboliquement le retour à la vie de Jane. Aujourd'hui, elle mettait le feu à sa carte de présidente de l'Association des Filles Rejetées Devenues Pathétiques, qui ne comptait de toute façon qu'un seul membre – elle avait bien tenté de recruter Mary, mais force était de constater que certaines assument moins bien que d'autres leurs échecs amoureux –. Aujourd'hui, elle emmerdait Remus Lupin une fois pour toutes. Aujourd'hui, il cessait d'avoir une belle gueule, il n'y avait plus rien de charmeur dans ses silences réfléchis, plus rien de craquant dans son sourire à fossette.
Aujourd'hui était un jour comme un autre pour tourner la page.
Alors elle revêtit de jolis vêtements, osant même un décolleté. Elle se maquilla juste assez pour cesser de ressembler à un cadavre et prit même la peine de se coiffer. Elle peaufina le tout en imprimant un sourire sur ses lèvres peinturées de gloss.
Elle déjeuna en vitesse et en solitaire. Remus était peut-être déjà partit, peut-être toujours couché, elle l'ignorait mais était reconnaissante de ne pas avoir à le croiser. Pour une fois.
Elle gagna la salle de bain pour un brossage de dents en règle lorsqu'elle fut assaillie, agressée, tétanisée par l'odeur divine de l'après-rasage de l'homme.
L'enfoiré… Argh ! Elle se mordit l'intérieur des joues pour ne pas exploser.
Le petit con s'était levé. S'était rasé et aspergé d'après-rasage. Avait déguerpi.
Conséquence : là, ici, le matin précis ou elle choisissait l'invincibilité par-dessus la décrépitude, il osait la narguer en tatouant sa fragrance suave et infiniment érotique jusque dans la céramique de sa salle d'eau ?! No way !
Elle rasa d'arracher la porte de la vanité en cherchant pour une bouteille de parfum apparemment réputé, vétuste cadeau de Noël de son paternel, acheté paraissait-il sur la Fifth Avenue (probablement par sa maîtresse) et à laquelle elle n'avait même pas touché en cinq ans. Elle en répandit partout à grand coups de pompette, retenant son souffle pour s'épargner l'odeur de madame.
Pch-pch-pch-pch-pch-pch-pch-pch…
Bon.
Maintenant, ça puait la pétasse.
~oOo~
C'était bien la première fois de sa vie que Jane était nerveuse à l'idée de croiser Graham. Aussi fit-elle plusieurs détours en chemin vers la salle des employés, raffinant sa stratégie, peaufinant les phrases clés de son offre.
Si elle espérait gagner du temps, elle dût déchanter lorsqu'elle le croisa au troisième étage. Il figea un peu en la voyant arriver, mais elle ne le remarqua pas, concentrée qu'elle était à retravailler son plan en vitesse.
- Jane, tu es très… as l'air en forme, fit-il en relevant vivement les yeux pour créer le contact visuel.
Jane se demanda bien où étaient ses yeux avant et se rappela en rougissant qu'elle abordait effectivement le décolleté et le pantalon moulant.
- On devrait sortir, lâcha-t-elle.
Style direct.
- Euh… tu veux dire… dans quel sens, exactement ?
- Dans le sens tête à tête.
- Oh…
Pourvu qu'il dise oui, merde ! Elle ne s'était pas tapé tout le travail d'auto-embellissement pour se faire rejeter encore !
Tranquillement, tandis qu'il la fixait avec cet air éberlué, elle sentit son expression tomber, glisser vers un masque de lassitude.
- Excuse-moi, j'suis en train de… d'oublier complètement de répondre, fit-il, un rire nerveux dans la voix et l'air embarrassé.
- Ça va, murmura-t-elle. Alors ?
- Oui, oui ! Bien sûr ! Évidemment !
Ô soulagement.
- Génial.
- Tu es libre samedi ?
- Comme l'air.
- Génial.
Le visage de Graham se fendit en un large sourire. Jane sentit ses entrailles plier en deux tandis qu'il s'approchait et déposait un chaste baiser sur sa joue rose.
- Oh, c'est… un nouveau parfum ? Ça sent… ça sent… ça sent.
Elle renifla discrètement son chandail et grimaça. Odeur de pétasse.
Argh ! Putain de Lupin.
Fin du chapitre
Questions ? Commentaires ? Insultes ? Impressions ? … siouplaît ? :p
