Il faisait froid et sec. Un peu de soleil filtrait à travers le brouillard, perçant les nuages d'un coin de ciel bleu.
- Profitons-en pour prendre une photo ! s'écria John Watson, tout excité. "Ce n'est pas tous les jours que Baker Street est de nouveau présente au complet sur une scène de crime."
- Il manque Miss Hudson, précisa Holmes en souriant.
- Ah ! Je voulais dire les hommes du 221b, la testostérone – les gars, quoi !
Sherlock rit franchement, cette fois.
Greg Lestrade se rengorgea, le temps de vérifier l'aspect de son costume.
- Je vais encore avoir l'air d'un épouvantail… marmonna-t-il. Il tapota le sommet de sa tête, essayant d'aplatir son épi gris. "Bah… tant pis."
John attrapa un policier qui sortait à son tour de la maison en se glissant sous les bandes jaunes.
- S'il vous plaît, demanda-t-il en lui tendant son téléphone. "Vous pouvez nous prendre en photo ?"
L'interpellé le dévisagea, décontenancé.
De drôles de consultants, vraiment…
On les avait fait venir en les appelant les "as des as", mais quelqu'un avait dû se tromper dans la donne.
Il cadra les trois têtes sur l'écran, attendit le signal vert, puis appuya sur le bouton.
Clic !
Un vieil homme avec un épi gris sur la tête, dans un costume bleu marine usé aux coudes et aux genoux, les mains dans le poches, l'air béat.
Un jeune homme en blouse de médecin avec un sourire timide, une épaule plus haute que l'autre comme un enfant qui s'excuse.
Et un homme aux yeux d'un bleu éthéré, en long manteau noir, très mince, qui souriait, amusé, entre eux deux.
Aucun chance que ces trois-là soient les légendes vivantes du 221b Baker Street.
Message
Sherlock appuya sur la télécommande et changea l'image sur l'écran de la salle de conférence.
- Si l'on considère que les victimes ont été droguées pour qu'elles se tiennent tranquilles jusqu'au moment où il les a tuées, mais qu'il ne les a pas touchées jusqu'à un certain moment, alors la date et l'heure exacte de leurs morts a sûrement une importance cruciale pour le criminel.
Sur l'écran, la photo montrait les trois victimes – le père, sa belle-fille et le petit-fils âgé de huit ans – telles qu'on les avait découvertes la semaine précédente : au milieu du salon tapissé de vert, ligotées et assises chacune sur une chaise, dos à dos en forme de cercle, chaque tête baissée coiffée d'un sac en papier kraft.
Il n'y avait pas de traces de lutte, seulement les vestiges d'une famille pas très propre ni très rangée.
Sur le miroir qui occupait le mur en longueur, quatre grandes lettres avaient été peintes dans un ton rouge et sanglant.
"FAKE"
Ce n'était pas du sang, mais de la peinture à l'huile – il n'y avait pas la moindre goutte de sang nulle part. Les victimes avaient été étouffées proprement, avant qu'on leur enfile leur macabre chapeau de papier brun.
- Ils sont tous morts entre vingt heures et vingt heures quinze le 03 décembre, précisa John quand il eut trouvé l'info sur son bloc-notes. "Vendredi dernier, autrement dit."
Greg Lestrade se gratta le nez, appuyé contre le mur.
Le 03.
"Fake."
Le père, la fille, le petit-fils.
Il y eut un silence où on pouvait presque entendre les cerveaux ruminer et gratter à la recherche d'un lien entre les données rassemblées.
- J'ai compris, dit soudain l'inspecteur Lee.
C'était le jeune homme arrogant à qui l'enquête avait appartenu avant que ses supérieurs ne décident d'en faire un travail collectif. Il se leva et ramassa le feutre effaçable.
- Fake, pour tricherie. Père : father, gribouilla-t-il sur la vitre qui servait de tableau récapitulatif. "Fille : female", "vendredi : Friday. Est-ce qu'on en sait davantage sur le gamin ? Quelque chose qui commence par F aussi."
Il y eut un murmure dubitatif.
- Vous vous croyez de retour à l'âge d'or, Lee ? lança quelqu'un d'un ton moqueur.
- C'est une affaire classée depuis dix ans ! grogna quelqu'un d'autre.
Aucun des anciens du 221b Baker Street n'aurait appelé cette époque "l'âge d'or", pourtant. Trop de souvenirs amers étaient liés à l'initiale F.
Sherlock plissa les yeux, considérant la photo sur l'écran.
John secoua la tête en mâchouillant le capuchon de son stylo.
- ça ne tient pas la route… il n'a jamais assassiné une famille complète… seulement des femmes… marmonnait Greg, concentré, sans laisser la moindre coïncidence au hasard.
Famille commençait aussi par un F.
L'inspecteur Lee fit la moue, jetant un coup d'œil circulaire plutôt condescendant. Il ouvrit la bouche mais Sherlock lui coupa la parole.
- Si c'est un imitateur, ça expliquerait le graffiti "fake", dit-il, en mettant les mains dans ses poches. Il fit quelques pas, pensif. "Mais pourquoi nous le signaler, alors ? Un complice qui aurait vendu la mèche ? Et pourquoi ? Ou y a-t-il eu un second passage sur les lieux du meurtre avant qu'on le découvre ? Quelqu'un qui avait une raison de ne pas appeler la police et qui a préféré faire cette inscription…"
Maintenant, les enquêteurs rassemblés autour de la longue table ovale commençaient à réfléchir également.
L'inspecteur Lee tiqua, agacé et se rassit.
Evidemment, une fois l'hypothèse passée par la bouche de l'ex-détective consultant, on la prenait en compte sans en faire un sujet de plaisanterie.
- D'où sortait la peinture utilisée pour écrire ? Est-ce qu'elle était déjà sur place ?
John feuilleta rapidement son bloc-notes.
- Non, répondit-il en se grattant la tête. "On a établi que le meurtrier l'avait amené avec lui."
- Donc c'était prévu, réfléchit tout haut Sherlock Holmes. Il croisa les bras, se cala en face de l'image avec cette expression aiguisée que ses anciens co-équipiers connaissaient par cœur. "Pas de personne X qui découvre la scène après-coup, c'est-à-dire. A moins qu'il ne s'agisse d'un peintre en bâtiment justement équipé d'un pot de peinture à l'huile de couleur rouge sang…"
Son pouce monta jusqu'à sa lèvre supérieure, retrouvant le geste familier d'intense réflexion.
Le téléphone sonna. L'inspecteur Lee se pencha et décrocha le combiné situé en face de lui.
- C'est pour vous, M. Holmes, dit-il au bout d'un instant. La personne n'a pas donné son nom, mais elle a insisté auprès de la réceptionniste en disant que ça concernait l'enquête en cours.
Sherlock hocha la tête sans quitter l'écran des yeux.
- Mettez-le en haut-parleur, dit-il distraitement.
Il y eut un léger grésillement quand l'appel passa dans les baffles, puis un bourdonnement léger.
- Sherlock Holmes. Je vous écoute, dit le détective en se perchant sur le bord de la table, toujours concentré sur l'image.
Autour de la table, certains enquêteurs consultaient leurs notes, d'autres attendaient de savoir ce que l'appelant allait apporter comme élément à l'enquête.
Le bourdonnement fut troublé par un bruit étouffé, quelque chose que l'on pouvait interpréter comme un gémissement ou un reniflement.
Sherlock leva un sourcil, intrigué.
- Allo ?
Toujours le bourdonnement, puis un bruit de cascade métallique, comme si quelqu'un avait fait tomber une série de casseroles.
Et tout de suite après, un sanglot étranglé, comme un cri de souris effrayé.
Quelqu'un pleurait au bout du fil.
Sherlock décroisa ses bras lentement et se redressa.
Les yeux de Greg se rétrécirent encore davantage.
John pencha la tête de côté en fronçant un sourcil.
Puis on entendit une petite voix brisée.
- Pa-p-a… Pa-p-a… viens me cher-cher, P-apa… P-a-pa… s-s'il..te… p-p-plait, P-apa…
Le visage de Sherlock perdit toutes couleurs.
Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit.
La communication s'interrompit subitement et l'inspecteur Lee tendit la main pour couper la tonalité qui résonnait dans les haut-parleurs.
- C'est un enfant ?
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- De quoi s'agit-il ?
- D'où vient cet appel ?
Les questions fusèrent dans la salle, créant un brouhaha confus.
Le docteur Watson se cogna contre le pied de la table en se levant pour aller vers Holmes qui était resté figé. L'inspecteur Lestrade fit rapidement le tour de la table et vint les rejoindre. Il agrippa le bras de l'homme.
- C'était la voix de Connie, n'est-ce pas ? souffla-t-il.
John composait un numéro sur son téléphone, une main sur l'épaule.
- Mary ne répond pas sur son portable, dit-il précipitamment. "J'essaie la maison !"
L'inspecteur Lee se leva et tapa sur la table avec un dossier pour capturer l'attention.
- Silence ! ordonna-t-il. "Holmes, qu'est-ce que ça signifie ?"
Toutes les têtes se tournèrent vers le bout de la table et, à ce moment-là, les policiers réalisèrent que quelque chose allait de travers.
John était toujours au téléphone et tournait en rond en chuchotant.
- Réponds… réponds…
Greg massait sa nuque, les yeux sur le sol, aspirant entre ses dents serrées.
Le détective consultant était pétrifié, le regard vide.
- Sherlock Holmes ?
L'inspecteur Lee fronça un sourcil.
- Pas de réponse, annonça John en donnant un coup de poing contre l'écran suspendu qui se gondola un instant.
- Qui est ce bâtard et comment savait-il que tu étais là ? gronda Lestrade.
- Excusez-moi ! lança l'inspecteur Lee en haussant le ton, agacé de ne pas avoir de réponse.
Comme en écho, une autre voix posa la même question à la porte de la salle de conférence.
- Excusez-moi… une livraison pour M. Sherlock Holmes. Un colis à remettre en mains propres.
Sherlock tourna la tête, comme hébété.
- Qui est l'expéditeur ? demanda Greg en fonçant vers le livreur.
- Euh… y'a pas de nom. Juste une boite de poste restante et un message personnel. Euh… "tu me manques déjà."
Il se laissa dépouiller du colis, surpris par la façon dont l'homme le lui arracha presque des mains.
- C'est vrai, confirma le policier en examinant la boite sous toutes ses coutures.
La peau entre ses sourcils se creusa profondément.
- Y'a qu'une initiale.
John blêmit. Ses doigts se crispèrent sur la manche du détective consultant.
- F.
Des gens se levèrent, saisis, d'autres se mirent à chuchoter.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- C'est une mauvaise blague ?
Lestrade revint au bout de la table avec le petit paquet rectangulaire et hésita avant de le tendre à l'ex-détective consultant.
- C'est un coursier express. Ça a été envoyé ce matin.
- Ouvre-le, Sherlock, dit John en appuyant doucement sur l'épaule de l'homme pour qu'il s'assoit sur la chaise poussée derrière lui.
Sherlock se laissa faire. Il déchira la languette de sécurité et fit glisser le contenu du paquet hors du papier brun.
Tous les yeux étaient fixés sur lui.
C'était une petite glacière rose en plastique, comme celles qu'utilisaient les enfants pour leur déjeuner scolaire.
Les yeux de John s'agrandirent, épouvantés, et Lestrade ramassa la petite boite d'un geste vif avant de s'éloigner de Sherlock.
- Donne-la moi, Greg, dit celui-ci d'une voix blanche, en levant son regard suppliant.
- Non, articula le policier.
L'horreur qui avait rempli la salle était comme un brouillard épais, un voile sombre qui changeait jusqu'à la couleur des objets, des meubles et des visages.
Tous les gens rassemblés dans cette pièce savaient très bien ce que devait contenir la boite rose.
Greg Lestrade tourna le dos au reste de la salle, inspira et souffla profondément. Sa main trembla en s'approchant du fermoir en plastique.
Il ne voulait pas imaginer ce qu'il y avait à l'intérieur.
L'un des longs doigts fins de Mary ou une petite phalange potelée de bébé, sur un lit de glace…
Sherlock s'était arrêté de respirer.
Les yeux de John étaient remplis de larmes brûlantes.
Le fermoir fit un petit cliquetis discret en s'ouvrant.
Une petite chaussure
John tenait sa main gauche devant sa bouche, tandis que l'autre traçait des cercles apaisants dans le dos de Sherlock arcbouté au-dessus du lavabo.
Pourquoi…
Pourquoi…
Pourquoi…
Il faisait froid dans les toilettes des hommes et le néon n'éclairait pas très bien.
John accentua son geste, essayant d'y mettre autant de réconfort qu'il le pouvait.
Sherlock fut secoué d'un dernier hoquet et vomit, plié en deux. Ses phalanges étaient blanches sur le rebord marbré du lavabo. Il se redressa en ouvrant le robinet, croisa son reflet blafard, le front inondé de sueur.
- Ça va ? chuchota le jeune médecin maladroitement.
Il arracha une poignée de papier au distributeur et la tendit au détective consultant.
Sherlock ne répondit pas.
Il attendit que le lavabo soit clair, puis se rinça la bouche et s'aspergea le visage avant d'accepter les serviettes en papier.
Les yeux baissés, il amorça un mouvement pour quitter la pièce.
- Merci… souffla-t-il en passant à côté du jeune homme.
- Holmes… murmura John.
Ils passèrent devant l'inspecteur Lee qui attendait dans le couloir, à côté de la porte et qui dévisagea le détective consultant d'un air incrédule, avant d'attraper le médecin par le bras.
- Je sais que ça n'a rien de drôle, mais pourquoi une telle réaction ? Il a perdu l'habitude d'être sur le terrain…
John le fixa droit dans les yeux.
Il y avait plus d'inquiétude que de déception dans le regard du policier.
Il attendit que Sherlock entre dans la salle de conférence.
- C'est de sa femme et sa fille qu'il s'agit, soupira-t-il finalement. "N'importe qui perdrait la tête dans cette situation…"
L'inspecteur Lee écarquilla les yeux, stupéfait.
Dans la salle, Lestrade avait dû donner la même explication aux autres, car personne ne réagit d'un air étrange en voyant revenir le détective consultant qui était sorti en courant dix minutes plus tôt.
La glacière était posée au milieu de la table ovale, ouverte.
Sherlock s'en approcha lentement, la fit glisser vers lui d'une main.
Il se mordit la lèvre, ferma son autre poing.
Le silence était épais dans la salle.
- On va le coincer, dit Greg à voix basse, en posant sa main sur l'épaule de Holmes. "On va sauver Mary et la petite."
Sherlock hocha le menton, presque imperceptiblement.
Ses yeux étaient fixés sur le contenu de la boite.
Elle n'était pas remplie de glace, mais de papier de soie vert.
Entre les plis était blottie une petite chaussure.
Une ballerine vernis noire de petite fille modèle, avec sur la semelle une étiquette collée qui portait le nom de Connie.
L'homme tendit la main. Il hésita, puis prit la chaussure.
Quelque chose glissa et tomba dans la boite.
Sherlock respira profondément, basculant la tête en arrière un instant comme pour empêcher ses larmes de déborder. Il reprit le contrôle de son émotion et ramena son regard sur le papier de soie vert.
Une boucle d'oreille transparente scintillait au fond de la boite.
Il ferma les yeux.
Puis les rouvrit.
Tout le monde le regardait et tout le monde vit la transformation s'opérer en quelques secondes.
Son menton s'inclina sur le côté. Ses yeux s'amincirent, sous l'arc creusé de ses sourcils, dans son visage aux traits durs. Sa bouche se plia dans un rictus sarcastique. Ses épaules se tendirent comme si d'invisibles ailes se déployaient dans son dos. Tout son corps se ramassa comme celui d'une bête en chasse.
- Allons sur les lieux, ordonna-t-il.
Il reposa la chaussure dans la boite et ferma la glacière d'un geste sec, avant de quitter la pièce d'un pas souple.
Greg Lestrade et John Watson n'hésitèrent pas et le suivirent aussitôt, récupérant leurs manteaux et le sien d'un geste hâtif.
- Le Monstre… est réveillé, murmura quelqu'un.
L'inspecteur Lee n'avait jamais rien vu de si impressionnant.
Ils firent le voyage de retour sans vraiment voir la route. La voiture se gara dans une gerbe de neige devant la maison et Sherlock s'éjecta du siège du conducteur après avoir attrapé la petite boite rose posée sous le pare-brise.
La porte était fermée et au moment de sortir ses clés de sa poche, l'homme s'interrompit. Son regard perçant se posa sur le pot de fleurs à côté de la marche.
- Une seconde… prévint-il en levant une main pour arrêter les deux autres qui arrivaient derrière lui.
Il s'accroupit. Tendit le bras. Ses doigts effleurèrent un instant le rebord de céramique, puis il souleva le pot, vif.
Les clés étaient là où il continuait à dire à Mary de ne pas les mettre quand elle sortait faire une course.
Il ramassa le trousseau et se redressa.
- Il connait parfaitement nos habitudes, dit-il sourdement.
La porte s'ouvrit comme n'importe quel autre jour, glissa sur le parquet ciré sans effort.
La même odeur que d'habitude.
Pas un son.
Pas une voix.
Il s'avança dans l'entrée, quitta machinalement ses chaussures. Le soleil de fin d'après-midi entrait à flot par les fenêtres.
- Mary ?
Personne ne répondrait, il le savait bien.
Ses yeux fouillèrent le salon, le canapé crème et les coussins bien arrangés, la grande bibliothèque, les plantes sur l'appui de la fenêtre, les photos encadrées sur les étagères, la table ronde où Connie laissait ses crayons de couleur et ses dessins.
Tout était parfaitement à sa place.
Pas un détail, pas un grain de poussière déplacé, rien.
John se glissa derrière lui, se dirigea vers la cuisine, utilisant son téléphone comme un appareil photo.
- Nous avons besoin de l'équipe médico-légale, dit Greg à côté de lui. "Il faut analyser tout ça. Il y a sûrement des empreintes."
Sherlock hocha le menton.
- Je sais.
Il traversa la pièce, s'enfila dans le couloir.
La porte de leur chambre était entrouverte et semblait elle aussi intouchée. Il aperçut le couvre-lit blanc et un bout du châle bleu que Mary avait laissé en travers, un livre abandonné comme il en croisait souvent à cet endroit.
Il s'immobilisa devant la porte au fond du couloir. Serra son poing au fond de sa poche et prit une grande inspiration avant d'appuyer sur le loquet.
Il poussa le battant qui glissa, feutré, sur la moquette claire.
La chambre était baignée de lumière par le soleil couchant.
Connie pouffait d'un rire heureux à côté du ciel de lit rond avec le voile semé de perles qui faisait "un vrai lit de princesse".
Il lui sembla qu'il était emporté dans une valse, qu'il tournoyait autour de la pièce aux tons pastels.
Connie était assise dans le petit fauteuil à bascule avec son ours en peluche et se balançait, un gros nœud bleu dans les cheveux.
Connie se retournait et souriait de toutes ses petites dents de lait debout devant la commode en agitant la boule en verre dans laquelle tourbillonnaient des flocons de neige.
Connie dansait sur la moquette, déguisée en fée, dans une myriade de paillettes et de tintements de grelots.
Connie se laissait glisser de la courtepointe et accourait vers lui.
- Papa !
- ça va ?
La voix brusque de Lestrade le fit tressaillir. Il s'aperçut qu'il s'était agenouillé, comme pour recevoir la petite fille dans ses bras.
Il promena son regard autour de lui, l'air égaré.
La pièce était vide.
Bien mieux rangée qu'elle ne l'avait jamais été.
- Elle n'est pas là… murmura-t-il.
Le vieux policier s'accroupit à côté de lui, lui pressa amicalement l'épaule.
- On va la retrouver, répéta-t-il. "Reste concentré."
Sherlock avala sa salive.
C'est à ce moment-là qu'il réalisa ce qui n'était pas à sa place dans la pièce.
Il y avait une petite chaussure au milieu du lit, sur la courtepointe fleurie.
Une autre ballerine noire, identique à celle que contenait la boite.
Scotch
Mary reprit conscience par petites touches, comme une lueur qui émerge en pointillés dans le brouillard.
Il faisait noir.
Tellement noir.
Le sang battait derrière ses tempes, elle avait mal partout et, à la fois, elle n'était pas certaine de pouvoir définir où étaient ses bras et ses jambes.
Elle avait l'affreuse impression d'avoir de la pâte brûlante sur la peau.
Non.
Ses cheveux étaient pincés sur son front.
Ce n'était pas de la pâte, mais du scotch. Du scotch enrubanné tout autour de son visage, serré. Du scotch de déménagement, large et résistant.
Comme autrefois dans l'entrepôt où elle avait failli mourir de la même façon que sa sœur.
Son cœur s'emballa, sa respiration s'accéléra. Elle voulut ouvrir la bouche, mais ses lèvres étaient scellées par le plastique vert et collant. Elle s'agita, gémit, sentant l'air refoulé dans son cerveau assombrir toute raison.
Non – non – non – non - NON
Elle perdit conscience, de nouveau.
Quand elle revint à elle, elle réalisa qu'un filet d'air presque imperceptible se glissait jusqu'à ses narines.
Un tout petit espace entre les bandes de scotch.
Elle s'efforça de se calmer, d'éteindre la tempête d'affolement qui montait dans son œsophage et menaçait de l'étouffer de nouveau.
Je suis encore en vie.
Où suis-je ?
Où est Connie ?
Que s'est-il passé ?
Prendre une grande respiration était impossible, bien sûr. Et il lui fallait se rappeler constamment que son nez était dégagé, même si sa bouche ne pouvait s'ouvrir.
Quelque chose enserrait sa poitrine et son estomac.
Des cordes.
Elle était assise, ligotée au dossier d'une chaise.
Le pincement du scotch brûlait aussi ses poignets, dans son dos. Ses bras lui faisaient mal, tordus pour passer entre les barreaux de la chaise.
Elle essaya de bouger ses jambes, réalisa que ses chevilles étaient attachées aussi.
Elle n'entendait rien. Pas un bruit de voiture ou de vent, ou un raclement de gorge.
Celui qui la retenait prisonnière était-il là, à côté d'elle ?
Qu'avait-il fait de Connie ?
Sa tête lui faisait mal, toujours embrumée. Elle se revoyait en train de parler au téléphone avec Sherlock, mais ne parvenait pas à sa souvenir de ce qui s'était passé ensuite.
Sherlock.
Oh non.
Comme il allait souffrir…
Des larmes bouillonnèrent au bord de ses yeux, derrière le plastique. Elles glissèrent entre les bandes de scotch, suivant un chemin inhabituel, perlant jusqu'au bord au bord de son nez, puis quelque part sous son oreille. Pendant un instant, l'eau salée s'interposa entre l'air et sa narine. Elle suffoqua.
Ne pleure pas.
Ne pleure surtout pas.
Elle avala sa salive et s'aperçut que c'était aussi quelque chose qu'elle ne devait pas faire. Sa gorge était parcheminée et réclamait de l'eau et de l'oxygène aussi.
Il y eut un bruit feutré pas très loin d'elle, puis un mouvement, comme si quelque chose rebondissait.
Elle pencha la tête de côté, attentive, s'efforçant de calmer sa peur.
Ce n'était sûrement pas 'Lui'.
Peut-être un animal.
Elle ne sentait rien, pas d'odeur de paille ou de bête.
Il y eut un gémissement étouffé.
Quelqu'un d'autre était-il prisonnier avec elle ?
Son cœur se gonfla d'espoir…
Connie.
… puis se brisa.
- M-ma-aa-man… m-m-am-man…
La petite voix terrifiée, entrecoupée de sanglots, de son bébé.
Elle voulait parler, mais elle ne pouvait pas. Elle s'agita, remua ses pieds, soulevant de la poussière qui vint se loger dans l'espace libre entre les bandes de scotch.
Elle souffla par les narines pour les dégager, désespérée.
Connie ! Connie, Maman est là ! Connie ! Tout va bien, tout va bien… Oh ma chérie…
Elle essaya de mordre le scotch, ne réussit qu'à le racler avec ses dents et se remplit la bouche de l'odeur écœurante du plastique vert.
- Maman ?
La question était si fragile, si perdue.
Mary tapa ses poignets contre le montant en acier de la chaise, espérant que le tintement de son bracelet serait familier.
- Maman !
Il y eut de nouveau ce bruit assourdi, puis le rebond sur le sol, suivi de ce qui devait être une chute. Une plainte étouffée, puis le mouvement se rapprocha d'elle.
Connie… Connie…
Un cri aigu, terrifié.
Au même moment, une main se posa brutalement sur son épaule et la peur qui fusa en elle était suffisante pour lui faire presque perdre conscience.
Elle sentit qu'on tranchait le scotch enroulé autour de ses poignets engourdis. Quelqu'un tordit son bras presque inerte et elle sentit un contact froid et métallique contre sa peau.
Un cliquetis.
On avait libéré un de ses bras, mais menotté l'autre à quelque chose.
Connie ! Qu'avait-il fait à sa fille ?
Des pas lourds s'éloignèrent.
Elle tremblait, s'efforçant de ne pas laisser l'angoisse la convaincre qu'elle ne pouvait pas respirer.
-M-aa-m-an…
Elle étendit son bras libre, tâtonnant, toucha quelqu'un.
Connie ? Oh, faites que ce soit elle !
Un minuscule bouton en forme de fraise.
Mon bébé…
Sa main remonta, toucha le menton de la petite fille qui frissonnait violemment.
C'est moi, Connie. Je suis là. Maman est là, ma chérie…
Elle caressa la joue de l'enfant, glissa vers son oreille comme elle avait l'habitude de le faire. Après un instant d'hésitation, Connie sembla reconnaître le geste et sa tête se blottit contre la main.
Le sang de Mary se glaça.
Ses doigts avaient touché un bout de plastique, froid et un peu rugueux.
La petite fille avait les yeux cachés par une large bande de scotch.
Mary sentit un hurlement de rage s'enrouler dans sa poitrine, pousser contre les cordes qui la retenait prisonnière.
Comment oser faire ça à un enfant ?
Elle voulait mordre, jeter ses jambes autour d'elle et atteindre leur ravisseur, lui faire mal.
Elle ne bougea pas.
S'il était là, peut-être réagirait-il en la séparant de Connie.
S'il ne l'était pas, tant d'agitation risquait d'effrayer la petite fille qui n'y voyait pas.
Elle attira l'enfant vers elle, la hissa doucement sur ses genoux, la blottit contre sa poitrine après l'avoir palpée avec anxiété.
-Maman… j'ai p-p-eur… m-m-am-an…
Connie n'était pas blessée, apparemment. Des bandes de scotch était étroitement enroulée autour de ses chevilles et de ses poignets attachés devant elle. Ses pieds étaient froids dans ses collants éraflés aux talons. Mais elle à part sur les yeux, elle n'était pas prisonnière du même masque de torture vert.
Mary aurait voulu l'embrasser, mais elle ne voulait pas que le plastique autour de son visage touche la peau de la petite fille. Elle la serra fort contre elle, la berça pour calmer ses pleurs, espérant que le battement de son cœur serait suffisant pour rassurer l'enfant.
Est-ce que tu m'entends, Connie ? Je suis là… je ne quitterai pas… ne t'inquiète pas…
Elle chassa la peur loin d'elle.
Elle tiendrait bon, jusqu'à ce qu'on vienne les sortir de cet enfer.
Sherlock.
Viens nous sauver, je t'en prie.
Prochain Episode : Au coeur de l'orage
Indices
'Freak'
"ça faisait longtemps"
