Hello ! Je viens vous livrer ce quatrième chapitre qui fait intervenir une multitude de personnages ainsi que plusieurs univers. Pour ceux qui espéraient l'apparition d'un certain personnage féminin, ils seront servis !
J'introduis également les vraies menaces, de vrais ennemis pour nos héros.

J'espère que vous aimerez ce chapitre et n'hésitez pas à donner vos impressions !

Bonne lecture !


Chapitre 4 – Le pion, le cavalier et la reine

Shang et sa demi-douzaine d'hommes mirent deux jours à atteindre le village. Pendant tout le voyage, le jeune général s'était montré extrêmement prudent. Il avait tout fait pour que son escorte et lui évitent les villages et les grandes routes. Shang avait choisi des hommes originaires des régions traversées. Ils connaissaient d'autres chemins plus discrets, plus sûrs pour les amener à destination. Ils voyageaient dissimulés dans des capes de voyages brunes qui cachaient leurs armures et insignes impériaux. Lorsque le soleil se couchait, ils s'arrêtaient et dormaient à la belle étoile après avoir installés des tours de garde entre eux, avant de repartir sur leurs chevaux dès lors que l'aurore survenait.

La mort de Chao hantait toujours l'esprit de Shang. Alors qu'ils traversaient des forêts de bambous, des crevasses étroites ou qu'ils arpentaient des chemins de montagne, il ne pouvait s'empêcher de se sentir observer, épier. Il imaginait qu'une menace planait sur lui. Shang avait de sombres rêves où il se voyait transpercer par de nombreux traits noirs. Shang et ses hommes passèrent à travers les campagnes tels des cavaliers fantômes parce que le général ne voulait pas partager le même sort que son défunt ami.

Alors que le soleil du second jour de voyage disparaissait entre deux monts, l'escorte entra dans la vallée. Le village vers lequel ils se dirigeaient était entouré de rizières et de bosquets. Une vingtaine de maisons et leurs toits bruns se voyaient à l'horizon. Les chevaux et leurs cavaliers rejoignirent la grande route et se dirigèrent vers une large arche en bois qui marquait l'entrée principale du village.

Lorsqu'ils arrivèrent au niveau de l'arche, deux hommes allèrent à leur rencontre ainsi qu'un cavalier. Les trois étaient armés de grossières lances. Le cavalier était un homme un peu moins âgé que Shang aux épaules robustes. Il avait la carrure d'un fermier.

-Halte ! Qui êtes-vous ? Et que venez-vous faire ici ?

Shang posa son regard sur les deux hommes à pied qui le toisaient du regard prêt à user de leurs lances. Leurs yeux ne montraient aucune peur mais leurs jambes étaient fébriles. Ils avaient face à eux, sept mystérieux cavaliers avec de hautes montures. Il suffisait à Shang d'ordonner la charge et ils se feraient piétiner sans pitié. Même le jeune homme, sur son destrier mal nourri et affaibli, tenait fermement son arme, prêt à en découdre.

-Je suis Li Shang, général de l'Empire du Milieu. Je viens m'entretenir avec Fa Zhou.

A l'entente de son titre, les trois gardes écarquillèrent les yeux. Ils s'écartèrent de l'escorte et relevèrent leurs lances.

-Navré, Général. Répondit le cavalier. Nous ignorions tout de votre venue.

-Nous sommes de passage, mentit Shang.

-Je vais vous mener jusqu'au domaine Fa, dit le cavalier.

Les lanciers saluèrent le général et ses hommes puis retournèrent à leur poste au pied de l'arche en bois. Les soldats et le fermier à cheval empruntèrent le chemin sous l'arche et entrèrent dans le village.

Le bourg était presque désert. La neige, qui était tombé il y a quelques jours, avait peu à peu fondue et il ne restait que quelques tracés blancs çà et là. Les habitants s'étaient réfugiés dans leurs foyers à l'abri du froid. Les villageois qui restaient dans les rues observèrent les cavaliers passer sans rien dire. Certains étaient armés de faux ou de fourches et semblaient surveiller chaque coin de rue. Il y avait des jeunes, des vieillards, mêmes des femmes tout juste sorties de l'adolescence. Certains patrouillaient par deux dans les rues du village et regardèrent avec étonnement le passage des sept cavaliers.

-Que s'est-il passé ici pour que vous soyez tous aux aguets ? Demanda Shang.

Le cavalier grimaça et son regard s'endurcit.

-Il y a trois jours, une bande de brigands s'est infiltrée de nuit dans le village et a tenté de voler dans notre réserve. Depuis nous sommes sur nos gardes.

-Y-a-t-il eu des blessés ? demanda Shang.

-Chez eux, oui. Déclara le cavalier avec un rictus. Nous les avons chassés comme il se doit.

-A ce que je vois, vous êtes bien organisés …

-Et vous, Général ? Avez-vous des nouvelles de l'Empereur ? Que compte-t-il faire ? Nous vivons sur les peu de ressources que nous avons amassés cet été. Il faut tout rationner et nos faibles portions sont convoitées par des bandits ou des envieux. Comment l'Empereur peut-il fermer les yeux là-dessus ?

Soudain une silhouette passa en trombe devant eux et disparut derrière une maisonnette.

-Au voleur ! Au voleur ! Intrus dans le village ! Intrus !

Un homme aux cheveux en catogan arriva devant eux, alerté et paniqué. En voyant les cavaliers, il s'écria :

-Vite ! On vient de voler dans notre réserve !

Le fermier frappa les flancs de son cheval qui se mit à la poursuite du voleur suivi par Shang et ses hommes. Ils filèrent sur les traces du voleur qui se faufilait entre les ruelles pour échapper aux habitants du village qui convergeaient vers lui. Les villageois sortirent des maisons et s'agitèrent à chaque coin du village. Soudain, au détour d'une maisonnette, les cavaliers virent un homme de dos qui se dirigeait vers une forêt de bambous située en bordures du village. Les chevaux galopèrent à tout rompre mais il était évident que l'intrus aurait disparu entre les bambous avant qu'ils puissent l'atteindre. Heureusement, filant à tout rompre, une grande silhouette noire s'interposa entre le fuyard et la bambouseraie. D'un simple coup de bâton sur la tête du fuyard, celui-ci chuta et laissa tomber les deux sacs qu'il transportait.

Montée sur une jument noire aux traits blancs, une jeune femme aux cheveux sombres toisait le voleur du regard armée d'un long bâton de bois qu'elle tenait comme une lance. Le voleur, hébété, se protégea avec ses bras alors que les cavaliers et des villageois en colère les rejoignirent. Pendant quelques instants, le fuyard se recroquevilla comme une bête apeurée devant les villageois qui semblaient vouloir le punir ardemment pour son forfait.

-Pourquoi t'es-tu introduit dans notre village ? dit d'une voix forte la jeune femme aux cheveux courts noirs.

Tout le monde s'était alors tut. Même Shang et ses soldats restèrent en retrait, curieux de connaitre ce qui allait se dérouler.

-Je … Je … souhaitais simplement trouver un peu de nourriture. Bégaya le voleur.

-Tu veux dire voler ! Cracha une femme empoignant une faux.

Les villageois protestèrent et hurlèrent alors que l'homme tremblait de tous ses membres, agneau entouré par la meute de loups.

-Je suis … désolé … Je suis désolé ! Mais essayez de me comprendre ! J'en ai besoin !

-Ce riz est notre dû, répliqua un vieil homme en montrant les sacs de riz que le voleur avait subtilisé. Nous avons durement travaillé pour l'obtenir afin de nourrir nos familles !

-Et nous devons faire avec le peu que nous avons récolté cet été ! Rajouta un autre villageois.

Les protestations assassines des villageois reprirent avant que la cavalière ne les fasse cesser.

-Laissez le parler ! Il doit s'expliquer ! dit-elle.

Le voleur se tourna vers la jeune femme. Il leva les yeux vers elle comme si elle était son salut.

-Vous … vous êtes Fa Mulan ! dit-il en se mettant à genoux. L'héroïne de la Chine !

Khan, la jument à la robe sombre, battit des sabots ce qui l'effraya et le maintint à distance de Mulan.

-Pourquoi avez-vous volé ce riz dans notre réserve ? demanda-t-elle d'un ton ferme.

Le visage du voleur se tordit en une grimace repoussante et des larmes coulèrent sur ses joues pour se fondre dans sa moustache et sa barbe mal rasée.

-J'ai une femme et deux enfants à nourrir mais des brigands ont pris toutes mes réserves pour l'hiver. J'avais vendu mes bêtes pour acheter du riz mais ils ont également pris tout ce que j'avais. Mes fils meurent de faim ! J'ai besoin de ce riz ! Pour ma famille !

Mulan prit quelques instants pour réfléchir tandis que l'homme se frotta les yeux avec sa manche pleine de terre. La foule, toujours remontée, resta insensible aux sanglots du voleur.

-Même si tu ramènes ces deux sacs de riz, dit-elle. Qui te dit que des brigands ne viendront pas te les dérober lorsque tu arriveras chez toi ?

L'homme n'avait pas pensé à cette éventualité et resta sans voix alors que les villageois soupirèrent d'agacement.

-Cependant, j'ai quelque chose à te proposer, dit Mulan d'un ton plus doux. Pourquoi n'amènes tu pas ta famille ici ? Nous pourrons vous protéger et tu pourras bénéficier d'un peu de nos rations pour nourrir ta famille. C'est peu mais c'est tout ce que nous pouvons t'offrir.

Les villageois commencèrent à murmurer entre eux alors que le voleur hésita à prendre sa décision en voyant les regards de ces derniers.

-Je ne … sais pas, répondit le voleur. Il faudrait que je retourne à ma ferme. Et puis …

-Tu peux dormir ici pour la nuit. Poursuivit Mulan. Demain, nous trouverons des personnes pour t'escorter chez toi et ensuite pour ramener ta famille.

-Mais si on te reprend à voler durant la nuit. Menaça un villageois trapu. On ne sera pas aussi clément …

Le voleur déglutit et murmura :

-Très bien … on va faire comme ça …

Mulan fit un grand sourire alors que deux villageois relevèrent le fermier voleur toujours avec des yeux emplis de suspicion. Une villageoise s'empara des deux sacs de riz et les tendit à Mulan qui les attacha à la selle de Khan.

-Tu es sûre que c'est la bonne solution ? demanda la villageoise à la jeune femme.

-Ce n'est pas un bandit, il n'a attaqué personne. Il cherche simplement à nourrir sa famille comme nous tous. Expliqua Mulan.

Le regard de l'héroïne de la Chine fut finalement attiré par les cavaliers qui avaient assistés à la scène. Elle reconnut immédiatement leur leader et tira les rênes de Khan pour aller à leur rencontre.

-Shang ! Qu'est-ce que tu fais ici ?

Le jeune général ne voulait pas s'étendre ici au milieu de cette petite foule et de ces oreilles indiscrètes qui avaient déjà de nombreux soupçons sur sa venue.

-Je voudrais te parler à toi et à ton père. Dit-il d'un ton solennel.

Le visage de Mulan se renfrogna. Shang n'était pas venu pour de simples retrouvailles.

-Je vais te conduire chez moi, dit-elle en lui emboitant le pas.

Le fermier qui les avait guidés jusque-là salua le général et ses hommes et accompagna les deux villageois qui escortaient le voleur à l'endroit où il passerait la nuit. Mulan mena le groupe de soldats à travers le village et les mena au domaine Fa.

-Ce village a bien changé depuis ma dernière visite. Commença Shang.

-C'est ainsi depuis quelques temps. Répondit Mulan. Il faut se défendre contre tout ce qui rôde dehors. Ces terres ne sont plus aussi sûres qu'autrefois.

-On m'a raconté que vous aviez chassé une bande de brigands, il y a trois jours. Et sans aucun blessé dans votre camp. C'est surprenant pour de simples civils.

Mulan ne put s'empêcher de sourire.

-Je les ai entrainés.

Les yeux de Shang s'écarquillèrent.

-Qu'est-ce que tu veux dire ?

-Durant tout l'hiver, nous n'avions rien de mieux à faire que d'attendre des jours meilleurs. Alors j'ai entrainé et formé les villageois pour qu'ils puissent se défendre ainsi que notre village de tous les dangers qui pouvaient le menacer.

-D'après ce que j'ai vu, ils ne semblent avoir peur de rien. Tu les as bien formés. Dit-il.

-J'ai eu moi aussi un bon instructeur. Termina Mulan en souriant.

Les cavaliers arrivèrent en bordure du village proche d'un grand bosquet en bambous où résidaient les Fa. Ils longèrent les murs qui entouraient la propriété et le jardin puis arrivèrent aux épaisses portes de bois. Ils entrèrent dans la cour du domaine entourée par la résidence des Fa et un mur percé par une ouverture en demi-cercle donnant sur les jardins enneigés. Mulan montra les écuries le long des murs et les cavaliers guidèrent leurs chevaux jusqu'au bâtiment en bois.

-La nuit va tomber, dit Mulan. Tes hommes peuvent s'installer dans les écuries, nous ne pouvons pas tous vous héberger à l'intérieur. Nous avons une chambre de libre.

-Tant que nous sommes à l'abri du froid, répondit Shang. Tout me va.

-Allons à la maison, nous serons plus à l'aise pour discuter.

Elle se tourna vers les soldats de l'escorte.

-Nous avons peu mais nous allons vous offrir quelque chose pour compléter vos rations.

Les hommes inclinèrent leurs têtes en signe de respect.

-Merci à vous, Fa Mulan, répondit l'un d'eux.

Shang et Mulan traversèrent la cour et montèrent les escaliers qui menaient au domaine. Au sommet des escaliers, le chien de la famille, Petit Frère, somnolait. Il devait servir de chien de garde pour le domaine mais l'animal avait l'habitude de gaspiller ses forces à courir après la volaille plutôt que de chasser les éventuels intrus. En passant, devant le cabot, Mulan caressa Petit Frère qui répondit par un couinement sourd. Après avoir fait entrer Shang dans la maison, Mulan le mena dans la salle principale où Grand-Mère Fa buvait une tasse chaude de thé à genoux sur un coussin. A la vue du général, elle recracha une partie de sa boisson puis ses yeux se remplirent de malice :

-Général ! dit-elle. Je n'espérais pas vous revoir de sitôt.

Grand-Mère Fa avait toujours mis mal à l'aise Shang. Elle avait un air rusé et un œil affuté auquel rien n'échappait. Le général d'empire était intimidé par une vieille femme. Un rire s'échappa de sa bouche édentée alors qu'elle invita le jeune général à s'asseoir à côté d'elle. Le repas allait être servi. Mulan alla prévenir sa mère qu'il faudrait ajouter un couvert en plus alors que Fa-Zhou entra dans la pièce, appuyé sur sa canne en bois. Peu étonné par la venue de Shang, il le salua avec le flegme qui lui était propre et s'installa. Plus tard, Fa-Li et Mulan arrivèrent avec des bols de riz et du thé pour tout le monde. C'était des maigres portions car tout comme le reste du village, ils étaient rationnés. Cependant dans son bol, Shang avait eu comme privilèges d'avoir quelques morceaux de porc. La mère de Mulan lui signifia que c'était la moindre des choses pour un invité de marque. Shang la remercia et ils purent commencer à manger.

-Je suis navré que nous n'ayons que ça à offrir. Dit Fa-Li.

-Ne vous inquiétez pas, je comprends parfaitement, répliqua Shang.

-Les temps sont difficiles pour tout le monde, ajouta Grand-Mère Fa en prenant un grain de riz avec ses baguettes.

-Vous êtes obligés de rationner la nourriture et ce à l'échelle du village. Dit Shang.

-C'est le seul moyen, expliqua Mulan. Et cela n'empêche que certains villages meurent de faim.

-On raconte que dans l'Ouest, des villages se font la guerre pour quelques grains de riz. Expliqua Fa-Zhou d'un ton calme. Tous ces évènements ne font que ressortir les travers et les vices de l'homme. Général. Que compte faire l'Empereur pour enrayer ces malheurs ?

Les yeux sombres du patriarche Fa restèrent fixés sur Shang. Le jeune général reposa ses baguettes et prit un air sérieux :

-L'Empereur a chargé le général Wei de faire parvenir la majeure partie des réserves de nourriture de la Cité Impériale dans les régions isolées et souffrant de la famine. Sun Wei a avec lui une très grande escorte pour éviter que la nourriture lui soit subtilisée. Il doit aussi débusquer les nombreuses bandes de brigands qui se cachent dans les montagnes et dans les forêts.

Le souvenir de Huan Chao traversa son esprit mais il le chassa immédiatement de ses pensées.

-Le général Wei est censé approvisionner les régions du Nord de l'Empire avant de redescendre vers l'Ouest puis vers le Sud. Vous recevrez une partie de ces réserves sous peu.

-C'est pas trop tôt, grommela la doyenne des Fa que Shang préféra ignorer.

-Je me doutais que vous n'étiez pas venu avec des rations de nourriture, général. Dit Fa-Zhou avec un sourire. J'ai vu vos soldats dans la cour. Une simple escorte de cavaliers. Rapide et discrète. Que venez-vous faire ici, Général ?

Les Fa se turent et restèrent accrochés aux lèvres du jeune général.

-J'agis sur les ordres directs de l'Empire du Milieu, honorable Fa-Zhou. Il m'a chargé d'une mission qui doit rester secrète.

Grand-Mère Fa écarquilla les yeux, soudainement très attirée par la conversation. Mulan ne quittait pas Shang des yeux. Fa-Li s'impatientait et jouait avec les baguettes dans ses mains. Fa-Zhou restait imperturbable.

-Le général Huan Chao a été tué alors qu'il effectuait des manœuvres dans le Nord.

Fa-Li laissa étouffer un cri d'effroi alors que Mulan était tout aussi intriguée. Shang préféra rester évasif sur la mort de son ami et poursuivit :

-Avec la mort du général Chao, l'Empire ne compte plus que trois Généraux d'Empire.

-Mais la Chine doit toujours avoir quatre généraux impériaux, coupa Fa-Zhou d'un ton solennel, comme cela a toujours été.

Shang prit une grande inspiration.

-Voilà, la raison de ma venue ici.

Grand-Mère Fa et son gendre échangèrent un regard. Ils avaient parfaitement compris où voulait en venir le jeune général qui se tourna vers Mulan.

-L'Empereur veut que Mulan devienne un Général d'Empire.

La jeune femme écarquilla les yeux, le souffle coupé. Fa-Li semblait tout aussi stupéfaite que sa fille. Fa-Zhou gratta sa barbe tandis que Grand-Mère Fa reprit une rasade dans sa coupe de thé.

-Je … je ne peux pas ! s'exclama Mulan. C'est … c'est impossible.

-Qu'est-ce que cela signifie ? Souffla Fa Li. L'Empereur n'est pas sérieux.

Le général Shang garda son sérieux alors que Mulan le dévisageait en espérant qu'il s'était trompé.

-Pourquoi moi ? répliqua-t-elle.

Mulan connaissait en partie la réponse. Elle avait sauvé la Chine de la menace des Huns et avait été récompensé pour sa bravoure par l'Empereur lui-même. Mais à l'origine de ses actes héroïques, elle voulait simplement partir à la guerre à la place de son père qui souffrait d'une ancienne blessure. Elle s'était déguisé en homme et avait rejoint l'armée. Elle avait suivi la formation pour devenir soldat et elle avait marché à la bataille comme tous les autres hommes. Mais le destin en avait décidé autrement. Grâce à un coup du sort, elle avait éliminé l'armée de Shan Yu et par la suite sauvé la vie de l'Empereur. Elle était devenue l'héroïne de la Chine. Et elle devait supporter ce titre bien qu'elle s'en serait bien passée.

-Tu dois le savoir, répondit simplement Shang.

Fa Zhou croisa les bras et ferma les yeux en pleine réflexion.

-Mais je n'ai aucune expérience militaire ! Je n'ai qu'une simple formation de soldat ! Comment l'Empereur a-t-il pu penser que je puisse être général ? C'est totalement insensé !

-L'Empereur a spécifié qu'il n'accepterait pas ton refus, déclara Shang.

Mulan sentit le piège se refermer sur elle. La jeune resta abasourdie, écrasée par le poids de ces révélations. Le reste de la famille s'était également muré dans le silence.

-Et vous, Général ? demanda calmement Fa-Zhou. Que pensez-vous du choix de l'Empereur ?

Le père de Mulan conservait toujours son calme olympien et son visage ne décelait aucun trouble. Les visages s'étaient de nouveau tournés vers le jeune général. Mulan et de sa mère étaient pleine détresse alors que la doyenne Fa feignait l'indifférence.

-L'idée de l'Empereur est plutôt … étonnante, déclara-t-il d'un ton hésitant. Chaque Général d'Empire est passé par l'Académie Impériale et a suivi le meilleur enseignement concernant la stratégie, la tactique et l'administration militaire. On ne devient pas Général d'Empire du jour au lendemain.

Si cela devait rassurer Mulan, on pouvait dire que c'était raté. Le cœur de la jeune femme se serra à la simple pensée des plans et formations militaires qu'elle devrait assimiler et connaitre de tête.

-Mais, continua Shang, je ne pense pas que ce soit une mauvaise idée.

Mulan s'éclaira soudainement à cette remarque.

-L'Empereur ne fait rien à la légère. Chacun de ses actes est contrôlé et pesé. Sa décision de nommer Mulan comme Général Impérial n'est pas irréfléchie. Tu suivras une formation accélérée à la Cité Impériale. Tu auras tous les enseignements nécessaires pour devenir général. Il ne compte pas te lâcher sur un champ de bataille avec une armée d'un million d'hommes.

La facétie de Shang n'avait pas totalement détendu la famille Fa.

-Mais pourquoi l'Empereur viendrait-il chercher cette pauvre petite pour en faire un militaire haut gradé ? s'indigna Grand-mère.

-Ce n'est pas une mesure prise à la légère. Soupira Shang. Le fait est que le peuple est découragé. La famine, la misère et les troubles n'arrangent rien. Mais le choix de Mulan pour cette charge n'est pas anodin. Il veut faire d'elle un Général d'Empire car il est persuadé que cela satisfera le peuple et lui donnera espoir en ces moments difficiles.

Les traits du visage de Mulan se durcirent à cette remarque et Grand-Mère Fa se renfrogna.

-Alors je ne suis qu'un instrument pour l'Empereur ? Déclara sèchement Mulan.

-Ne vois pas cela ainsi, coupa Shang. Tu lui as sauvé la vie, tu as sauvé la Chine. Il ne peut dès lors pas te considérer comme quelqu'un dont il peut disposer. Il a le plus grand respect pour toi.

-Et pourtant, il m'impose de quitter ce village qui est toujours sous la menace de la famine et des pillards ! s'indigna-t-elle.

-L'Empereur ne te demande pas de faire ça pour lui, coupa Fa-Zhou qui venait de sortir de ses réflexions.

Mulan dévisagea son père qui affichait un mince sourire.

-L'Empereur veut que tu viennes en aide à la Chine. Elle a besoin d'espoir. Elle a besoin d'un signe que ces épreuves vont bientôt se terminer et que la Chine retrouvera la paix et la prospérité.

Shang trouva en Fa-Zhou un soutien inespéré qui le poussa à poursuivre :

-Ta bravoure n'a pas été oubliée. Certaines femmes se sont portées volontaires pour entrer dans l'armée. Dans les rues de la Cité Impériale, on voit des filles jouer avec des épées en bois. Tu as changé les choses plus que tu ne le penses.

-Et puis, tu seras la première femme à devenir Général d'Empire. Dit Fa-Zhou avec fierté en croisant les bras. C'est un grand honneur.

Mulan ne comprenait pas pourquoi son père s'était rallié à l'idée de l'Empereur. Grand-Mère Fa n'avait pas caché son désaccord tandis que Fa-Li semblait toujours bouleversée. Elle soupira longuement et regarda fixement son bol de riz et sa tasse de thé. Elle n'avait plus faim. Cela lui avait coupé l'appétit. Accrochée sur un mur de la salle principale, la lame ébréchée de l'épée de Shan Yu luisait à la lumière des bougies sur la table à manger. Le médaillon de l'Empereur sur lequel était gravé un dragon d'or était enroulé autour de l'arme du Hun et symbolisait le triomphe de la jeune femme. Cette période lui parut encore plus lointaine.

-Etant donné que je n'ai pas le choix …, soupira Mulan en signe d'abandon.

-Tu ne dois pas t'inquiéter. L'Empereur ne t'aurait jamais choisi s'il savait que tu ne serais pas capable de supporter cette charge. Je crois également que tu en es capable.

Mulan ne douta pas de la sincérité de Shang. Il était tout aussi mal à l'aise de demander ça à Mulan. Elle ne l'avait revu que peu de fois depuis qu'elle était retournée dans son village après la guerre. Mais malgré cela, il avait sans aucun doute compris qu'elle souhaitait vivre une vie simple loin des tourments du pouvoir.

-Si telle est la volonté de l'Empereur, nous devons croire en sa décision, conclut Fa-Zhou, solennel.

Grand-Mère Fa termina son bol de riz avec amertume et lorsque le repas fut terminé, Mulan s'adressa à Shang d'un ton découragé:

-Quand devons-nous partir ?

-Le plus tôt, demain matin. Dès que le soleil se sera levé. Répondit Shang en toute franchise. Nous ne devons pas perdre de temps en route. Personne ne doit savoir pour quelle raison tu quittes le village. Vous devez conserver ce secret jusqu'à ce que l'Empereur l'annonce officiellement.

Quelques instants après que Shang lui ai précisé la durée du voyage et ce qu'elle devrait emmener à la Cité Impériale, Mulan quitta la salle principale en direction de sa chambre. Elle referma la porte derrière elle et s'allongea de tout son long sur son lit.

Elle se frotta les yeux et émit un long bâillement. Les journées étaient rudes et longues au village. Il fallait effectuer des patrouilles et des gardes pour empêcher des intrus de s'immiscer dans le village pour subtiliser de la nourriture ou voler des villageois. Elle passait presque sa journée à cheval à chevaucher d'un point à un autre du village. L'entrainement qu'elle avait fait subir aux villageois avait porté ses fruits. Elle s'était souvenue de la formation intensive de Shang lors de son entrée dans l'armée impériale et l'avait appliqué dans son village peuplé d'artisans et de paysans. Les femmes, animées par la fougue de l'héroïne de la Chine, se montrait encore plus rigoureuse dans leur apprentissage. Grand-Mère Fa aimait taquiner sa petite fille sur « son armée ». En effet, les villageois suivaient attentivement à la lettre les ordres et recommandations de Mulan. Celle-ci n'hésitait pas à consulter les nobles ainés du village sur ce qui devait être fait pour protéger le village. Oui, les journées étaient rudes et longues au village. Mais cette routine, Mulan l'appréciait de plus en plus.

La requête de l'Empereur avait tout changé. Elle se sentait écrasée par cette nouvelle charge. Cela la dépassait totalement. Mulan s'inquiétait aussi pour son village. Qu'allait-il se passer si elle partait ? Les habitants seraient forcément découragés et ainsi leur vigilance diminuerait ce qui mettrait le village en danger. Des pillards ou des brigands en profiteraient surement pour les attaquer et les détrousser. Elle souffla nerveusement. Tout semblait aller si bien, il y a quelques heures. Elle avait beau se tourmenter l'esprit, elle ne pouvait pas reculer. Elle commença à rassembler quelques affaires qu'elle emmènerait à la Cité Impériale lorsque deux coups frappèrent sur le rebord de sa fenêtre.

Mulan se tourna en direction de l'ouverture au-dessus de son lit pour apercevoir une petite forme rouge allongée sur le rebord de la fenêtre.

-Heeeeey ! Mulan ! Comment va, ma grande ?

La jeune femme retourna à ses affaires sans porter une grande attention au lézard rouge.

-Ça pourrait aller mieux, répondit-elle à mi-voix.

-Dis-moi, tu n'aurais pas quelque chose à me dire ? demanda Mushu en tombant sur le lit.

Le sourire appuyé et insistant qu'affichait Mushu était plus que suspicieux pour Mulan.

-Qu'est-ce que je devrais te dire ? demanda-t-elle.

-Hé, hé. Eh bien, vois-tu. J'étais installé sur un mur avec mon complice de criquet à profiter du coucher de soleil, le Lorsque je te vois, entrant dans le domaine, en compagnie de ce bon vieux Shaaanng …

Le minuscule dragon insista bien sur le nom du général.

-Que viendrait faire ce beau mâle dans cet endroit ? demanda Mushu avec un regard inquisiteur.

Mulan ne voyait pas pourquoi elle devrait le cacher à Mushu. Après tout, il était son gardien et ils avaient traversé maintes épreuves ensemble.

-Shang est venu ici pour m'annoncer que j'allais devenir …

-Général d'Empire ! Coupa Mushu. Je sais tout ! J'ai entendu votre conversation ! HA HA HA ! C'est génial ! D'abord on sauve la Chine et maintenant ça !

Le dragon rouge sautilla sur le lit en hurlant de joie.

-Je vais être le gardien d'un Général Impérial ! S'exclama-t-il en exécutant une roue sur les draps. C'est démeeennt !

Mulan ne fit pas vraiment attention au dragon et continua de préparer ses affaires en vue du long voyage de demain. Cela n'empêcha pas le dragon de se trémousser à travers la chambre et de laisser exploser sa joie.

-Après ça, les ancêtres devront m'ériger une véritable statue. Non ! Un monument à ma gloire ! Ha ha ! J'imagine déjà la tête de certains lorsque je vais leur annoncer. 10 000 ans que j'attendais ça ! Maman serait tellement fière de moi …

Le dragon essuya les larmes qui coulèrent de ses joues avec sa queue alors que surgit derrière lui un insecte aux couleurs bleu et mauve pourvues de longues antennes. Cri-Kee émit deux grincements aigus qui déplurent fortement à Mushu.

-Ah ! Ne va pas gâcher mon bonheur, le criquet ! C'est un moment exceptionnel que je partage avec Mulan ! Les insectes comme toi ne peuvent pas comprendre l'euphorie de cette situation ! Regardes Mulan comme elle est heure…

La mine ravie de Mushu s'effaça lorsqu'il croisa le visage fatigué et accablée de Mulan.

-Euh … pourquoi cette tête d'enterrement ? demanda-t-il.

-Oh, ce n'est pas grand-chose, mentit Mulan qui ne voulait pas mettre Mushu au courant de ces inquiétudes.

Le dragon pouvait se montrer parfois bien trop envahissant aux yeux de la jeune femme. Même lorsqu'on lui faisait des confidences, Mushu avait la fâcheuse manie de tout faire pour arranger la situation en faisant tout pour qu'elle empire.

-Tu ne vas pas t'en sortir comme ça, jeune fille ! S'écria Mushu. Je suis bien trop heureux pour nous pour que je te laisse te morfondre. Dis à Tonton Mushu ce qui ne va pas !

C'était trop tard pour essayer de convaincre Mushu que rien ne la tourmentait. Il ne la lâcherait plus de la soirée. Elle laissa ses affaires et s'assit sur le bord du lit. Cri-Kee bondit sur son genou droit en chantonnant.

-A vrai dire, j'aimerais vraiment ne pas avoir à devenir Général Impérial. Lâcha-t-elle.

Mushu en resta bouche bée, abattu par ce qu'il venait d'entendre.

-Co … comment peux-tu dire ça ?! Un Général Impérial ! Tu deviendras l'une des personnes les plus puissantes de l'Empire ! Ça ne se refuse pas !

-Mais ce n'est pas moi qui l'ai voulu, répondit Mulan. On m'impose un titre bien trop grand et trop lourd pour moi.

Cri-Kee appuya la jeune femme par un grésillement de défi envers Mushu dont les yeux lançaient des éclairs au criquet.

-Tu as pu t'engager dans l'armée, te faire passer pour un homme et sauver la Chine, dit Mushu en essayant de la rassurer. Qu'est ce qui te fait dire que tu n'arriveras pas ?

-J'ai comme une mauvaise intuition, j'ai le sentiment que je vais lamentablement échouer. Des militaires comme Shang passent leurs vies à convoiter cette responsabilité et l'Empereur la donne à la première venue sans aucune expérience.

-Eh ! S'indigna le dragon. Tu as vu ce que tu as fait à ce village ? Tu as transformer de simples villageois en une petite armée qui ne se laisse pas faire contre les bandits. Ce n'est pas rien.

Mushu grimpa sur l'épaule de Mulan et poursuivit.

-Etre Général d'Empire, c'est simplement à une plus grande échelle ! C'est vraiment pas grand-chose pour toi, tu vas y arriver ! L'Empereur ne pouvait pas faire un meilleur choix ! Et longtemps après, dans la Cité Impériale, lorsqu'on regardera ta statue jusqu'à côté de la mienne, on dira « Ça valait le coup ! ».

Mulan esquissa un sourire devant l'attitude de Mushu. Il aurait tout fait pour la rassurer et la convaincre.

-Et puis, on parle de la Cité Impériale ! S'exclama le dragon. La plus grande cité de l'Univers ! La Capitale de l'Empire du Milieu ! Ses grandes avenues ! Ses boutiques et échoppes ! Ses jardins ! Son palais ! Tu seras logé au palais ! On ne peut rêver mieux !

Cri-Kee manifesta sa désapprobation par un grincement strident.

-Tu peux dire ce que tu veux, criquet bavard. Pesta Mushu. Mais Mulan et moi, on ira quand même à la Capitale !

-Alors nous parlons bien de « toi et moi » … dit Mulan en haussant un sourcil.

-Quoi ?! Tu allais vraiment me laisser ici à moisir dans le sanctuaire aux courants d'air ? Après tout ce qu'on a traversé … Tu me ferais ça … Tu m'abandonnerais …

Mushu prit un air de bête battue alors que ces yeux s'humidifièrent pour émouvoir son interlocutrice. Cri-Kee siffla un chant plaintif et agacé. Mulan soupira et répondit avec un sourire.

-Je n'ai jamais dit que tu ne m'accompagnerais pas. Après tout, tu es mon gardien, il faut bien que tu me protèges.

-Ah ! Là je retrouve la Mulan que je connais ! Sans peur et intrépide ! Mulan la guerrière ! Mulan la Général d'Empiiiirrre !

-Chut ! Mushu ! Tu vas réveiller toute la maison, dit-elle en mettant sa main sur la bouche du dragon.

Le dragon retrouva son calme et reprit à mi-voix.

-Bon, vu que c'est réglé, il faut que j'aille me préparer pour la Capitale. Je dois rassembler pas mal d'affaires.

-Nous partons aux aurores. Alors ne sois pas en retard, conseilla Mulan.

-Compte sur moi, fillette ! Allez viens Cri-Kee, on a du pain sur la planche.

Mushu bondit sur le rebord de la fenêtre et disparut dans le jardin suivi par le criquet qui chantonnait. Mulan entendit les cris du criquet pendant quelques secondes avant qu'ils disparaissent dans la nuit. Au moins, la soirée s'était bien terminée.


Dans un coin reculé, aux confins de la Chine, non loin de la prestigieuse Grande Muraille, un rassemblement avait lieu. Dans d'obscures montagnes, au plus profond d'une crevasse sombre, des hommes s'étaient retrouvés pour décider du destin de leurs peuples. Une centaine d'hommes avait installé tentes et yourtes autour de feux de camps où ils tentaient de se réchauffer. Leurs chevaux étaient serrés les uns contre les autres et hennissaient d'agacement. Ça avait été une épreuve de les monter jusqu'à cette cuve naturelle creusée entre les monts acérées. Mais au moins, ils ne souffraient plus du vent mordant qui balayait ces cimes, bien à l'abri entre ces parois escarpées qui les entouraient et les dissimulaient de tous les regards.

Deux ethnies s'étaient réunies dans ce lieu secret. Un endroit bien loin de leurs steppes arides et désertes où ces nomades, redoutables archers, montaient leurs chevaux pour se déplacer et aller à la guerre. Ainsi s'étaient rassemblés les Mongols et les Huns. En tout cas, leurs chefs. Les plus grands parmi les grands. Dans l'immense yourte, d'où s'élevait un panache de fumée, les leaders des tribus débattaient sur une importante tâche qu'ils se devaient d'accomplir.

Celui qui avait organisé cette rencontre était Tumen, fils de Bumin Khan, le chef suprême des Mongols. Autour de lui s'était rassemblé les fiers leaders des tribus qui avaient fait allégeance à son père par le passé. Certains étaient jeunes, d'autres d'un âge plus avancé, mais ils étaient forts et robustes aux cheveux sombres comme le crin de leurs montures.

Face à eux, en nombre inférieur, des hommes affaiblis et vieillissants aux cheveux grisonnants et aux barbes longues représentaient ce qu'il restait des chefs de clan Hun. Leurs fils et leurs frères étaient partis à la guerre aux côtés de Shan Yu, mais ils avaient tous péri lors de la charge menée par le redoutable guerrier contre la Chine. A présent, ils étaient les seuls à pouvoir gouverner en pleurant leurs morts et en ruminant leur vengeance.

Le feu au centre de la grande yourte crépitait et illuminait les visages des chefs de tribus d'un halo orangé projetant leurs ombres contre les parois de la tente. Tumen, l'instigateur de la rencontre se tenait entre les deux assemblées, en grand Khan sur son trône. C'était un homme surprenant lorsqu'on connaissait son titre. Il était maigre avec un teint pâle de malade comme s'il n'avait jamais vu le soleil. Il n'avait pas l'allure ni la carrure d'un seigneur de guerre. Ses cheveux bruns broussailleux et son gros nez encadraient des petits yeux avisés. Il se frottait le bouc en regardant tour à tour les deux camps.

-Le temps est venu enfin. Commença-t-il. Nous voici réunis après de nombreuses lunes pour enfin mettre en œuvre le projet de nos pères et de nos grands-pères et de tous les chefs de tribus qui nous ont précédés : mettre à bas l'orgueilleux Empire du Milieu.

Les chefs Mongols acclamèrent leur Khan avec un râle hurlé à l'unisson tandis que les Huns se murèrent dans le silence.

-Le moment que nous attendions depuis tant d'années est venu. Le destin nous est favorable !

-Za ! Hurlèrent les chefs Mongols.

-La Chine est gangrénée par la famine et la misère. Nos meilleurs guerriers se sont déjà infiltrés à l'ouest et au nord du pays pour piller les villages et les fermes. Le peuple est faible et désespéré. Il faut mettre fin à l'agonie de la Chine !

-Za !

Tumen s'enfonça dans son siège et parla d'un ton plus posé :

-Nous sommes à l'aube de la plus grande conquête de notre peuple. C'est l'accomplissement d'un plan longuement préparé par nos ancêtres. Moi, Tumen, fils de Bumin, j'accomplirais cette tâche, avec les grands chefs qui chevauchaient avec mon père, et je mènerais la charge avec vous, puissants guerriers, sur ce qui fut notre plus orgueilleux adversaire.

-Za !

Les Huns restèrent impassibles devant l'engouement belliqueux des Mongols. Et ce fut vers ces vieillards que Tumen se tourna :

-Cependant, il reste encore quelques points à régler. Dit-il. Qu'en est-il de vous, chefs Huns ? Marcherez-vous avec nous à la guerre ?

Le plus éminent chef parmi ces vieillards, était un homme de moyenne stature. Dans sa jeunesse, il avait été un brillant et redoutable meneur d'hommes. Il était un excellent archer et combattant. Il avait mené maints assauts contre la Chine Impériale et son armée. C'est lors d'un de ces raids qu'il avait perdu un œil gauche et gagné un titre. Ruga le Borgne, un vieil homme aux cheveux blancs avec une fine moustache, dans son armure de guerrier, toisa Tumen avec son œil droit toujours valide.

-Nous ne pouvons-nous joindre à cette folle conquête, dit-il plein d'amertume.

Parmi les chefs Mongols, des grognements se firent entendre et deux d'entre eux crachèrent au sol.

-Nous avions un accord, clama le plus vieux des chefs Mongols. Un accord qui remonte à deux générations !

-Mais cet accord a été violé, déclara Tumen, lorsque Shan Yu a outrepassé les directives de mon père et a décidé de marcher sur la Chine, avec sa horde de meilleurs cavaliers Huns.

Les chefs Huns restèrent stoïques, imperturbables. Ruga était le plus fier. Il affrontait les regards mesquins et haineux des Mongols sans flancher.

-Shan Yu a toujours été un homme indomptable, enragé, et insensé. Cela nous a couté cher. Nous avons perdu des fils, des petits fils et des frères pour assouvir sa soif de conquête. Répliqua-t-il avec sagesse. Et aujourd'hui, vous comptez suivre ses pas. Sachez que si vous menez une guerre contre la Chine, vous en ressortirez faibles et meurtris tout comme nous.

-Nous n'avons pas de conseils à recevoir de vieux fous, rugit un large chef de tribu Mongol.

-Paix, stoppa Tumen en levant la main.

Le Khan se tourna vers le vieux Ruga avec un sourire charmeur et amical.

-Ruga. Vous étiez un grand guerrier autrefois. Un chef redouté et respecté, c'est ainsi que mon père Bumin vous décrivait. Mais aujourd'hui, vous n'êtes plus cet homme. Votre force vous l'avez perdue mais vous avez grandement gagné en sagesse. Vos conseils sont judicieux mais pour conquérir la Chine, j'ai besoin d'avoir toutes les forces à ma disposition. Si vous marchez avec nous, alors une partie des terres conquises vous sera remise en présent pour tous les Huns tombés au combat durant notre grandiose chevauchée.

Le vieux Hun souffla avec dédain ce qui énerva tous les chefs Mongols.

-Tu peux déverser toutes les belles paroles qui germent dans ton esprit malin mais nous ne changerons pas d'avis. Nous ne te rejoindrons pas dans ta quête de gloire qui te mènera à ta perte et à celle des tiens.

Les Mongols se renfrognèrent tandis que les vieillards Huns restèrent impassibles. Ces derniers avaient repris leur ancienne charge en tant que chef de clan lorsque leurs fils et petit-fils tombèrent au combat contre la Chine. Ce fardeau, en plus de leur peine, était lourd et les exigences des Mongols pesaient sur leurs faibles épaules. Mais comme ils l'avaient convenu entre eux, les Huns ne se joindraient à aucun conflit. Si une guerre devait être menée, les Huns n'y prendraient pas part.

Tumen sourit, comme si les paroles du vieux Hun l'avaient simplement effleuré, presque amusé par les remarques de Ruga.

-Tu as toujours été aussi direct, Ruga. Mon père aimait te surnommer « Langue sans fourreau ». J'insiste. Vous devez vous joindre à nous. Si tu veux que ton peuple prospère à nouveau, vous devez chevauchez à nos côtés pour envahir la Chine.

Les lèvres de Ruga se soudèrent en une grimace et ses yeux lancèrent des éclairs. Il répéta d'une voix ferme.

-Les Huns ne chevaucheront pas avec vous. Telle est et restera notre décision.

Le feu crépita au centre de la yourte alors que les yeux méprisants des chefs Mongols fusillaient les vieillards Huns. Comparé à eux, ils étaient faibles, séniles pour certains et incapables de se battre. C'était peut-être mieux ainsi, ils n'auraient été que des fardeaux dans cette conquête.

Tumen, bien qu'insatisfait par la réponse du chef Hun, dut se résoudre à abandonner. Il s'agita sur son siège et souffla :

-Bien, dans ce cas, nous chevaucherons seul vers nos nouveaux territoires et nous en tirerons seul la gloire et les terres.

A cet instant, quelques bruits se firent entendre à l'extérieur de la yourte. Il y avait une certaine agitation et des grognements parvinrent aux oreilles des chefs de clan.

-Qu'est ce qui se passe au dehors ? marmonna un Mongol.

A l'entrée de la grande yourte, deux Mongols montaient la garde et avaient ordre de ne laisser entrer personne hormis les chefs de tribus retardataires. Or tous les chefs avaient été réunis. Pourtant, cinq silhouettes s'étaient avancées dans l'obscurité et essayèrent d'entrer dans la yourte. Les gardes les en empêchèrent. L'une des cinq personnes grogna avec une voix gutturale :

-Essaie de nous arrêter, et je te plante mon fer dans tes boyaux !

Les gardes de la yourte furent soudainement pris d'effroi en voyant celui qui menait le groupe. Ils restèrent silencieux et laissèrent passer ces arrivants en n'opposant aucune résistance. Le leader entra dans la yourte suivi par ses comparses. Les chefs de tribu observèrent leur arrivée avec étonnement. Deux des hommes qui accompagnaient ce leader s'apparentaient à des Mongols ou à des Huns. Leur peau était grise et leurs vêtements étaient un patchwork de tissus et d'étoffes aux couleurs ternes. L'un avait les cheveux sombres, longs et gras qui tombaient dans son dos tandis que le second avait une simple touffe au sommet de son crâne et de longues moustaches raides.

Ce furent les deux dernières silhouettes qui fermaient la marche qui intriguèrent les chefs Huns et Mongols. L'une d'entre elle était large et imposante mais moins grande que les autres. L'autre était grande et fine aux longs bras noueux. Tout ce que pouvaient distingué les chefs Mongols et Huns de ces êtres, étaient deux paires d'yeux jaunes qui perçaient l'obscurité.

Pourtant, c'est bien le leader qui stupéfiât l'assemblée de chefs de tribu. Lorsqu'il arriva à la hauteur du feu qui brulait au centre de la yourte, les flammes éclairèrent son visage. Le sang ne fit qu'un tour dans les veines des seigneurs de guerre nomades. Leurs yeux s'écarquillèrent et leur cœur fut envahi par l'effroi. Même le Roi Tumen s'enfonça dans son trône submergé par la peur.

-Comment est-ce possible … ? murmura-t-il.

-Il est mort …, se répéta un vieux Hun.

Devant eux, se tenait un imposant guerrier habillé à la façon des Huns. Ils le connaissaient tous par ses traits ou sa réputation. Il était l'un des guerriers les plus sanguinaires qui ait chevauché sur les steppes de l'Ouest. Il s'était aventuré dans des contrées lointaines pour y semer pillage et désolation. Il avait été respecté et craint pour ses exploits. En violation des traités passés entre Mongols et Huns, c'est lui qui décida de rassembler les grandes tribus Huns pour mener une invasion massive de l'Empire du Milieu. Il avait franchi et incendié la Grande Muraille puis avait décimé les forces impériales chinoises. Mais c'est au col de Tung Chao qu'il connut une cuisante défaite. Affaibli mais enivré par la colère, il s'était lancé dans un dernier assaut contre la Cité Impériale. Aux portes de la victoire, il avait rencontré un fatal destin face à une jeune chinoise dont il ignorait jusqu'au nom.

Revenu d'entre les morts, Shan Yu jaugeait l'assemblée tribale de Mongols et de Huns avec ses yeux jaunes. Avec un rictus sardonique, il parcourut la yourte du regard.

-Qu'est-ce que cela signifie ?! S'exclama un chef Mongol.

-Tu ne peux être Shan Yu ! s'indigna un guerrier Hun.

Shan Yu ne prêta pas attention à ces derniers et maintint un air détaché à tout ce qu'il entourait. La mort de Shan Yu avait été relégué par toutes les tribus notamment grâce aux quelques Huns qui avaient survécu à l'attaque de la Cité Impériale. Ces derniers avaient été ramenés à la frontière et relâchés par les Chinois. Ils avaient affirmé que le chef Hun avait disparu dans une tempête de flammes et qu'on n'avait jamais retrouvé son corps.

Le silence régna dans la yourte alors que tous attendaient que se manifeste ce cadavre revenu à la vie.

-Alors, c'est ainsi. Gronda Shan Yu. Les chefs de tribus se rassemblent pour mener une guerre féroce à la Chine.

Le ton du chef Hun était sarcastique. Ruga le Borgne, tout aussi surpris par le retour de Shan Yu, conserva son calme alors que le revenant s'approcha des chefs Huns.

-Pourquoi n'ai-je pas ma place parmi ces honorables vieillards ? grogna-t-il. Parmi ces chefs étriqués ? Ces fossiles séniles ? Moi qui ai fait ployer la Chine, qui l'ai mise à genoux. N'ai-je pas ma place à ce conseil en tant que chef suprême des Huns ?

-C'est parce que tu ne l'as jamais été …

Le murmure de Ruga parvint aux oreilles de tous. Shan Yu se stoppa devant le vieux chef Hun toujours imperturbable.

-Tes paroles ne sont que de la mauvaise herbe qui ne mérite même pas qu'on la regarde lorsqu'on la piétine. Cracha Shan Yu.

Ruga était bien trop âgé et trop fatigué pour s'opposer à un homme qui pourrait broyer sa gorge avec une seule main. Tout ce qu'il pourrait dire à ce guerrier ne l'affecterait même pas. Son bras était trop faible et sa langue ne contenait plus assez de venin ou de fougue pour mener de telles batailles. Tout cela le dépassait.

-Nous ne vous attendions pas, Seigneur Yu ! Commença Tumen avec peu d'assurance. Je vous en prie. Vous pouvez siégez avec les vôtres. J'espère que vous accéderez à ma requête concernant …

-Et toi ? Coupa Shan Yu avec ironie. Le fils de Bumin. Tu t'es assis sur ce trône grâce aux belles paroles qui sortent de ta bouche ? Par quelle manigance t'es-tu octroyé cette place ? Tes hommes aiment-ils autant être guidés par un faible et couard ?

Tumen trembla de tout son être alors que Shan Yu avançait vers lui prêt à bondir et à le déchiqueter.

-Cela suffit ! Explosa le plus fort des chefs Mongols.

Il se leva, prit la hache à ses côtés et s'interposa entre Shan Yu et Tumen.

-Tu en as assez dit, Shan Yu. Grogna-t-il. Fantôme ou pas, je vais te renvoyer en enfer.

Shan Yu resta immobile levant les yeux vers son adversaire qui faisait deux têtes de plus que lui. Même ses hommes restèrent de marbre à l'entrée de la yourte. Le géant Mongol leva sa hache au-dessus de sa tête. Et en un éclair, il l'abattit sur le Hun.

Mais alors qu'il espérait fendre Shan Yu en deux, le géant Mongol vit son geste entravé par la poigne ferme du Hun. Shan Yu avait bloqué, d'une seule main, le bras du colosse avant qu'il n'abatte son arme sur lui. Le géant Mongol usa de sa force pour faire céder Shan Yu mais le Hun maintenait avec une grande facilité son emprise sur le bras du Mongol.

Le Hun décida de riposter et serra l'avant-bras du colosse qui hurla de douleur. La main tenant la hache se relâcha et l'arme tomba au sol. Gémissant de douleur, le colosse posa un genou à terre ce qui donne à Shan Yu l'opportunité d'en finir. Il lâcha le bras du géant et enserra la tête du colosse avec ses deux mais. Il saisit son crâne de chaque côté et d'un geste brut, il lui brisa la nuque.

Le corps sans vie du Mongol s'étala sur le feu au centre de la yourte. Alors que les flammes le consumaient lentement, tous avaient les yeux rivés sur Shan Yu. Ce dernier, tout puissant, passa au-dessus du corps du colosse pour s'adresser aux chefs Mongols, pétrifiés par sa force.

-Vous voulez marcher sur la Chine et la soumettre ? dit-il d'un ton calme. Avec cet incapable à la tête de vos armées ?

Tumen détourna le regard. Le Khan plein de confiance s'était transformé en une pauvre bête apeurée. Les chefs Mongols s'apercevaient peu à peu que le successeur de Bumin Khan n'avait jamais été à la hauteur de cette charge. Ils se firent plus attentifs aux propos de Shan Yu qui se tourna vers les chefs Huns.

-Préférez-vous crever de faim dans nos steppes alors que la gloire, la richesse et la vengeance nous attendent de l'autre côté des ruines de la Grande Muraille ?

Même les chefs Huns étaient peu à peu sortis de leur torpeur. Shan Yu était l'un des leurs. C'était le seul qui avait réussi à faire trembler la Chine et son Empereur. Leur rêve de conquête de l'Empire du Milieu n'était pas mort avec la défaite de Shan Yu.

-Je suis passé par les feux de l'enfer ! s'exclama le Hun. J'ai affronté et vaincu les Chinois. Je suis revenu pour terminer mon œuvre ! Pour offrir à nos peuples, les richesses de cet Empire !

-Za ! S'échappa de la bouche de plusieurs Mongols.

-J'ai une armée composée de bêtes et de monstres qui sont prêts à déferler sur nos ennemis !

C'est à cet instant que les Mongols et Huns purent voir les deux silhouettes étranges qui accompagnaient Shan Yu. La forme élancée appartenait à un être recouvert d'écailles comme un serpent portant une armure en mailles sombres. Sa tête et son nez allongé le faisait ressembler à un lézard tandis que sa tête nue était recouverte d'un casque. Il portait une épée dans une main et un bouclier dans l'autre. Son compère gras et épais avait la peau tannée et de grands yeux jaunes. Sa bedaine dépassait d'une armure en cuir trop petite. Et un casque recouvrait sa grosse tête sublimée par un groin de cochon. Deux petites défenses s'échappaient de sa bouche d'où coulait un filet de bave.

La vue des deux bêtes de foire qui accompagnait Shan Yu surprit plus d'un nomade des steppes. Dans quel genre d'endroit, Shan Yu avait-il trouvé ces monstres ? Le mauvais pressentiment que ressentait Ruga n'avait pas disparu. Il s'était ravivé avec plus d'intensité depuis que Shan Yu était réapparu. Par quel sortilège ou maléfice, Shan Yu avait-il pu revenir d'entre les morts ? Ruga ne le saurait jamais. Il observa avec dépit Shan Yu convaincre toute l'assemblée qui exaltait à l'unisson.

-Rassemblons nos troupes pour l'assaut final ! s'exclama Shan Yu. L'invasion qui fera table rase sur l'Empereur et son empire décadent !

-Za ! Scandèrent Huns et Mongols.

-Je mènerais nos hordes et nous franchirons à nouveau la Grande Muraille ! Nous incendierons et pillerons tous les villages sur notre route ! Nous amasserons plus de richesses que le plus riche de tous les Khans !

-Za ! Za !

-Puis nous marcherons sur la Cité Impériale ! Là où le destin de la Chine sera scellé à jamais !

Le regard de Shan Yu se perdit dans les flammes du brasier au centre de la yourte alors que les cris et les acclamations autour de lui l'animaient d'une fureur ardente. Il aurait sa vengeance …


Très éloigné de la Chine ou du Désert d'Arabie, dans un royaume lointain, très lointain, entouré de larges montagnes surmontées de neige éternelle, le peuple était en fête. Dans ces régions du Nord, les hivers étaient rudes et longs, le froid était mordant et mortel pour tous ceux qui n'étaient pas coutumiers à ses régions. Mais, chaque année, les habitants de ces royaumes gelés se soutenaient et affrontaient ensemble l'hiver et ses épreuves. Ces périodes difficiles étaient alors plus supportables pour ces habitants et elles semblaient s'écouler rapidement si bien que l'hiver s'apparentait à un mauvais rêve.

Mais aujourd'hui, ce royaume était en fête. Entre le pied d'une montagne et un fjord gelé, le village était en liesse. L'hiver touchait à sa fin. Le Roi et la Reine avaient décidé d'organiser des festivités pour célébrer l'arrivée du printemps. Défiant le souffle glacial qui balayait le fjord, les habitants s'étaient rassemblés sur la grande place du village autour d'un grand brasier. Des friandises étaient vendues aux enfants ainsi que des pains chauds soufflés. On buvait de grosses pintes de bière qui réchauffait le corps et embrouillait l'esprit. Les rires et les chants se répercutaient sur les montagnes créant un écho gargantuesque.

Surplombant le village, la demeure en pierre du souverain n'échappait pas à l'euphorie des célébrations. A l'intérieur du somptueux château, le Roi et la Reine avaient invité les monarques des royaumes du Nord à se joindre à eux pour fêter la fin de l'hiver. Les Ducs et Duchesses, les Princes et Princesses, les Comtes et Comtesses, les Barons et les Baronnes, toute l'aristocratie de ces royaumes nordiques étaient réunies entre ces murs. Qu'ils viennent d'une contrée proche comme le fringant Duc de Weselton ou d'un lointain royaume comme le Roi des îles du Sud, personne n'avait refusé l'invitation. Ce dernier avait d'ailleurs profité de cette occasion pour présenter son treizième fils à la noblesse toute entière et comptait bien que son hôte joigne leurs deux familles en envisageant qu'un mariage puisse être possible entre ce treizième héritier et l'une des deux jeunes princesses d'Arendelle.

Les danses de salon s'enchainaient dans la grande salle sur un parquet lisse et brillant lequel crissait légèrement sous les pas de danses des souliers de bal et des bottines. Contre un mur de la salle, une estrade, où étaient installés deux trônes, dominait l'assemblée de nobles. Sur ces illustres chaises, le Roi et la Reine observaient leurs invités profiter de la fête. Cependant leur regard se focalisait principalement à quelques mètres devant eux, juste à leurs pieds. Les princesses d'Arendelle, âgées respectivement de trois et six ans, jouaient sous les yeux attentifs de leurs parents. La plus jeune, Anna riait et pouffait aux grimaces de sa sœur ainée aux cheveux blonds argentés, Elsa. Les monarques conviés passaient devant l'estrade pour saluer le maitre des lieux et sa femme et leur attention se posait toujours sur les deux petites filles qui jouaient comme s'il n'y avait personne autour d'eux. Auparavant dans la soirée, elles s'étaient faufilées entre les invités pour aller subtiliser quelques friandises sur une table à l'autre bout de la salle. Elles avaient bousculé quelques jupons de baronnes et de duchesses qui gloussaient au passage des deux furies. Certains nobles aux épaisses moustaches et aux barbes broussailleuses riaient devant l'espièglerie des princesses.

Le Roi Harald d'Arendelle était un homme encore jeune, amené à régner durant des années. Son épouse, Sonja, l'était tout autant et leur famille ne pouvait que s'agrandir pour former une lignée forte. Pourtant le Roi et la Reine ne semblaient pas pleinement profiter des célébrations. Durant la soirée quelques petits incidents avaient créé un léger émoi dans la salle de balle. Le grand bol en argent de punch s'était retrouvé mystérieusement gelé, pris dans la glace. Puis lors d'une danse endiablée, le Duc de Weselton avait glissé sur une partie du parquet qui s'était transformé pendant un instant en une fine couche de verglas. Alors qu'Harald, livide, tentait de calmer le Duc qui était furieux, la Reine Sonja avait appelé un valet pour qu'il ramène les deux princesses à l'estrade. Après que tout soit revenu à la normal, Harald et Sonja toisèrent l'ainée Elsa avec des yeux pleins de reproches. La fille aux cheveux d'argent baissa un instant la tête, honteuse, puis son attention se reporta sur la tignasse totalement rousse de sa sœur qui ne pouvait s'empêcher de rire en repenser à la chute du Duc sur le parquet.

La fête se poursuivit et les princesses continuaient de jouer sous l'œil attentif de leurs parents. Et alors que la soirée avançait, Harald et Sonja commençait peu à peu se détendre. Il n'y avait pas eu de nouvel incident et tous les invités semblaient s'amuser. En jetant un coup d'œil à leurs filles, ils virent Anna qui somnolait sur place laissant de côté sa poupée et son renne en bois tandis qu'Elsa baillait à gorge déployée. Il faudrait bientôt les envoyer se coucher. Lorsque ce serait fait, Harald et Sonja se sentiraient bien plus rassurés.

Pourtant, les portes de la salle du bal s'ouvrirent et un puissant vent glacial s'infiltra dans la pièce. L'assemblée étouffa un cri de surprise alors que des frissons parcouraient leurs échines. Une silhouette noire passa à travers la foule d'invités qui s'était tu. L'étonnement se lut sur les visages de tous les convives. Les lumières de la salle s'étaient atténués sans aucune explication et l'atmosphère était devenue lourde. Une femme de haute stature habillée d'une longue robe noire aux larges manches aux se dirigea lentement vers l'estrade. Elle s'appuyait sur un bâton surmonté d'une sphère de verre. L'assistance était pétrifiée et les convives n'osaient pas se mettre sur le chemin de cette nouvelle arrivante et s'écartèrent à son passage. Harald se leva de son siège alors que ses deux filles prises de peur s'étaient réfugiées auprès de leur père. La femme arriva à la hauteur de l'estrade devant le Roi d'Arendelle. Harald ne sut pas ce qu'il avait en face de lui. A ses yeux, c'était une femme. Elle avait un visage fin et beau ainsi que des lèvres rouges comme le sang mais ses yeux étaient jaunes et son teint pâle semblait virer au vert. Le plus impressionnant était sa coiffe sombre surmontée de deux grandes cornes et l'arrière de l'encolure de son manteau qui semblait fait de fines lames d'acier noir.

Harald ne pouvait se détacher de ses yeux jaunes pénétrants qui sondaient le tréfonds de son âme. Il resta quelques instants sans mots tandis que la femme sombre laissa esquisser un sourire.

-C'est ainsi que vous accueillez vos invités, Roi Harald ? dit-elle d'une voix solennelle. J'ai entendu de nombreuses choses sur le souverain d'Arendelle mais on ne m'avait jamais dit que vous étiez malpoli même au cœur de votre demeure.

Les gardes restèrent de marbre tandis que les convives ne détachèrent pas leur regard de la femme en robe noire qui jurait avec la palette de couleurs rassemblée dans la salle de bal. Harald tenta de former une réponse correcte alors que ses filles agrippaient fermement ses mains, terrorisées :

-Pardonnez-moi, mais nous ne vous connaissons pas. Répondit-il. Pas encore … Qui êtes-vous ? Et que venez-vous faire ici ?

-Je parcours ces terres depuis fort longtemps. Expliqua-t-elle. J'offre mes services aux splendides monarques et à leurs nations. J'ai été reçu par de nombreux souverains guerriers et érudits. Ils ont trouvés en moi une oreille attentive et une parole avisée. Voici la raison de ma venue dans cette contrée. J'ai ouïe dire que vous étiez un jeune et bon roi, ainsi je souhaite entrer à votre service.

Sur ce, elle ploya légèrement pour s'incliner devant le souverain. Un ange passa dans la salle jusqu'à ce que le Duc de Weselton sorte de la foule pour clamer :

-Si vous avez servi auprès de tant de monarques, comment se fait-il qu'aucun de nous ne vous conn…

La femme sombre n'eut qu'à simplement jeter un coup d'œil au Duc par-dessus son épaule pour que celui-ci ravale ses paroles et se dissimule à nouveau dans la foule, paralysé par la peur. Sonja s'était levée pour rejoindre son époux alors que toute la foule attendait que le souverain d'Arendelle donne sa réponse.

-Je suis obligé de refuser … répondit Harald d'un ton poli. Je ne pense pas avoir besoin de conseils. Cependant, vous trouverez peut-être dans cette salle, de nobles gens qui pourraient bénéficier de votre assistance.

Le sourire sur le visage de la femme sombre ne disparut pas. Ses yeux perçants passèrent du Roi à ses deux filles toujours tremblantes. Anna détourna le regard et s'agrippa à un pan de la robe de sa mère. Elsa ne pouvait se détacher ses yeux de cette mystérieuse femme qui émanait une aura terrifiante.

-Reconsidérez votre offre, votre Majesté, reprit la femme d'une voix envoutante. Au moins si vous refusez de m'avoir comme conseillé, je me propose de devenir la tutrice de vos enfants afin qu'elles bénéficient de la meilleure éducation et instruction.

Anna commença à sangloter blottie contre sa mère qui la prit dans ses bras alors qu'Elsa, mal à l'aise, affrontait avec peine le regard jaune de la femme. Harald ne tarda pas à répondre :

-Nous devons à nouveau refuser. Nous avons tous les tuteurs que nous voulons en notre royaume. Certaines furent mes professeurs et je ne peux les offenser en les écartant pour une inconnue.

La femme ne réagit pas et s'agenouilla pour être au niveau de la petite Elsa qui ne l'a quittait pas des yeux.

-Approche mon enfant. Déclara la femme d'une voix douce.

Elsa hésita mais poussée par une force supérieure, elle s'écarta de son père et alla vers la femme. Harald et Sonja n'intervinrent pas presque envoutés par ce qu'il se passait sous leurs yeux. La femme tendit une fine main aux longs et étroits ongles. La princesse posa la sienne dans la paume verdâtre de la femme sombre qui lui sourit. Cela déplut amèrement à la petite.

-Voyez-vous, Roi Harald, répliqua-t-elle d'un ton froid, je ne suis pas n'importe quelle tutrice …

La main de la femme sombre commença à se recouvrir de glace sous les yeux stupéfaits de la petite Elsa et de ses parents.

-Et après tout, Elsa n'est pas n'importe quel enfant …

La fillette aux cheveux immaculés retira brusquement sa main et se réfugia apeurée auprès de son père en dévisageant la femme sombre. Harald et Sonja furent frappés alors par le sourire sardonique de la mystérieuse invitée. Elle le savait. Ils ignoraient comment elle avait pu le réaliser mais elle avait pris conscience du pouvoir d'Elsa. La petite, pétrifiée, se collait à nouveau à son père, haletante comme si elle venait de se réveiller d'un mauvais rêve. Le Roi et la Reine craignirent que l'un de leurs invités ait vu ce qui venait se dérouler. Ils ne devaient pas savoir. Pas maintenant en tout cas.

La main de la femme recouverte de glace disparut aussitôt dans les larges manches de sa tunique noire. La femme se releva presque triomphante, dominant la famille royale d'Arendelle. Harald comprit alors que les intentions de cette femme à l'encontre de sa famille n'avaient rien de bonnes. Il sentit la colère monter en lui alors que les petites mains d'Elsa lui serraient la cuisse.

-Maintenant que vous avez eu ma réponse, dit-il en gardant son sang-froid. Je vous ordonne de sortir d'ici. Vous perturbez mes invités.

La femme regarda autour d'elle pour voir les visages effrayés des convives royaux. L'ordre du Roi d'Arendelle l'avait à peine effleurée. Les gardes du Roi aux quatre coins de la salle n'avaient pas bougé le petit doigt, médusés comme toute l'assemblée. Les sanglots d'Anna étaient le seul son qu'on entendait dans le palais. La femme sombre reporta son attention au Roi qui affichait des traits sévères. Le regard plein de vanité qu'elle lui adressa fit enrager Harald qui fut tenté de dégainer son sabre pour la chasser d'ici. Mais elle s'inclina légèrement en soufflant :

-Je m'exécute, votre Altesse. Je ne vous importunerais plus.

Ses yeux se baissèrent sur Elsa.

-Il faut laisser les jeunes pousses grandir afin qu'elles affrontent le froid …

Elsa n'oublia pas ses yeux jaunes qui plongèrent au fin fond de son âme. Ils s'étaient immiscés au plus profond de son être et ils avaient découvert la nature de son pouvoir. Cette femme allait hanter ses rêves bien après cette nuit. La femme tourna les talons et scinda la foule en deux. Elsa aperçut une dernière fois la silhouette noire passer les portes de la salle qui se refermèrent en fracas. L'atmosphère dans la salle revint à la normale bien que les invités furent pris de vertiges et que certains avaient presque oubliés ce qui s'était passé.

Le Roi et la Reine échangèrent des yeux anxieux puis Sonja décida d'aller coucher Anna dont les sanglots s'étaient apaisés depuis le départ de la femme mystérieuse. Harald invita ses convives à poursuivre la fête alors que les violons et le tuba annoncèrent la reprise des danses puis il emmena Elsa, à l'écart, près des deux trônes. C'est à ce moment précis que la petite craqua et des larmes perlèrent sur ces joues alors qu'elle disait d'une voix frêle.

-Je … je suis désolé … Elle … elle me faisait peur … Je ne voulais pas le faire …

Harald vit les larmes se geler sur les joues de sa fille.

-Tout va bien, Elsa. Dit-il d'un ton rassurant. Elle est partie, elle ne reviendra plus.

Elsa repartit en sanglots et Harald l'enlaça tendrement alors qu'elle ne cessait de répéter :

-Je ne voulais pas … je ne voulais pas…

-Tout ira bien, Elsa … Tout ira bien ...


Que dire de plus ? Qui est la mystérieuse femme selon vous ?

En tout cas, j'espère que cela vous a plu ! A la prochaine pour la suite ! =)