/!\ Mort dans ce chapitre !


_ Mon Seigneur…

Un grognement endormi et pourtant farouche répondit à cet appel timide. Il n'émanait pas de moi, mais de mon bienaimé qui dormait paisiblement dans mon étreinte, splendide dans sa parfaite nudité. Tout juste extirpé du royaume de Morphée, je n'aspirais moi aussi qu'à le regagner pour profiter encore quelques heures de cette présence chaude qui pesait sur mon abdomen, voire même des jours entiers…

_ Mon Seigneur… Le roi Agamemnon vous demande dans sa tente…, réessaya le messager.

Si ce jeunot croyait qu'il allait m'arracher aux bras de mon bienaimé avec un argument pareil ! Agamemnon pouvait bien aller faire la putain des Troyens, je ne m'en soucierais pas davantage. Je préférais largement me reposer auprès de mon amant, pour reconstituer mes forces afin de pouvoir lui céder quand son désir de chair le submergerait à nouveau. Je ne vivais que pour le combler de plaisir…

Mon aimé sursauta dans mes bras. J'ouvris aussitôt les yeux, promettant mille morts au garde s'il avait osé le toucher. Mais il n'en était rien… Mon Patrocle, les yeux noyés de larmes, pressait son abdomen de ses mains tremblantes. Je savais ce que ça voulait dire : notre enfant bougeait, donnait des coups. Ce n'était pas la première fois, mais invariablement mon amant s'en émouvait, et j'étais moi aussi incapable de résister à l'allégresse de ces moments.

Mes mains se posèrent sur la peau tendue, mon cœur battant un peu plus fort à chaque fois que je percevais un coup contre ma paume. Ne voulant pas que l'intriguant profane ce moment d'euphorie, je laissais mon aimé à la contemplation de son ventre rond et cédais de mauvaise grâce.

_ Je vous rapporte à manger, promis-je en embrassant le front de mon compagnon.

Je me levais alors que mon bienaimé hochait vigoureusement la tête. Dans son regard brillant je lisais déjà le programme de la matinée. Il allait avoir envie de chair, mais avec une extrême douceur, pour prolonger son plaisir… Et je me faisais déjà une joie de lui donner…

Tout en congédiant le soldat, je m'emparais d'une toge simple. Ce n'était qu'Agamemnon que j'allais visiter… Un dernier sourire à mon amant et je quittais la tente, croisant Antolique dont le corps tendu me laissait présager que ce roi stupide l'avait encore sollicité avec insistance. Comme si nous étions à son service…

J'entrais dans la tente de l'opportuniste sans me faire annoncer. Cette affaire devait être réglée au plus vite pour que je puisse me recoucher contre mon adoré et lui offrir les délices auxquels il aspirait, et qu'il méritait mille fois.

_ Achille ! Mon ami ! Comment se porte…

_ Pourquoi m'avoir demandé ?le coupais-je froidement.

Agamemnon me parut froissé, mais je ne m'en souciais pas. Je n'avais pas le temps pour ses idioties. Je le savais hypocrite et rien que sa présence me révulsait, alors je voulais en finir au plus vite.

_ Achille… il m'est pénible de te demander cela, mais il faut que tu regagnes le champ de bataille…

_ C'est hors de question, posais-je.

Comme si j'allais laisser Patrocle veuf derrière moi, avec l'enfant qu'il allait me donner. Non, je ne comptais pas regagner la bataille pour plaire à Agamemnon. Mes projets étaient bien plus simples, je n'aspirais pas à renter dans la légende. Ce que je voulais c'était un prêtre pour célébrer mon union avec mon adoré, et un foyer accueillant pour la joyeuse troupe d'enfants que je comptais lui extorquer.

Cependant le roi obtus ne voyait pas les choses comme moi. Son intérêt, bien que confus, dans cette affaire prévalait sur les priorités de tous les autres rois visiblement…

_ Es-tu donc aveugle, fils de Pélée ?s'emporta-t-il. Les troyens gagnent chaque jour plus de terrain, et les grecs perdent confiance ! Veux-tu que ces barbares s'emparent de ton enfant à peine né et le tuent ? Ou qu'ils le réduisent en esclavage ? Est-ce là l'avenir que tu souhaites à ta progéniture ?

Faire appel à l'enfant que mon adoré s'apprêtait à me donner était d'une bassesse sans nom. J'étais prêt à faire des efforts pour ne pas m'emporter, mais ce prétentieux allait trop loin cette fois !

_ Que ce soit bien clair Agamemnon : je n'ai aucune dette envers toi, ni même envers cette reine volage. Rien ne me force à t'obéir, et dès que Patrocle aura donné naissance à notre enfant, et qu'il aura reprit quelques forces, je le reconduirais en ma patrie, loin des guerres, et emportant avec moi les Myrmidons.

_ Jamais un enfant tout juste né ne supporterait ce voyage.

Le défi dans sa voix était clair. Il me bravait de prendre ce risque en se réjouissant à l'avance de l'issue qu'il estimait fatale.

_ Tu oublies qu'il a du sang divin dans les veines…

Il y eu soudaine beaucoup de bruit à l'extérieur. Des hommes accouraient en tous sens, criaient des ordres les uns aux autres… Cette agitation inhabituelle m'étonna. Coupant court à mon entrevue avec Agamemnon, je quittais la tente pour voir de quoi il retournait. A travers le brouhaha ambiant, je parvins à comprendre qu'un troyen s'était infiltré dans le camp. Mes pensées furent aussitôt pour Patrocle. Il fallait que je le protège ! Il n'était plus en état de se battre, et j'avais déserté la tente. Or j'étais une cible de choix.

Ignorant les cris et les hommes qui s'armaient, je courrais aussi vite que le permettaient mes jambes pour gagner la tente sous laquelle reposait mon amant. Elle était d'autant plus reconnaissable qu'elle était la plus richement parée. Mon cœur affolé ne fut pas rassuré en voyant se faufiler non loin une ombre suspecte. J'entrais sans tarder, sans réfléchir, pour retrouver mon amant. Mon tendre Patrocle gisait sur le flanc, répandant son sang autour de lui sur le tapis tout en pressant son ventre rebondi.

_ Non ! Patrocle ! Mon aimé !m'écriais-je paniqué.

Je me jetais à genoux près de lui, juste le temps de constater qu'il était toujours conscient malgré sa grande faiblesse. Ne perdant pas une minute, je le récupérais dans mes bras et le portais hors de la tente. Je devais trouver le chirurgien avant qu'Hadès vienne se repaître de la vie de mon enfant et de mon compagnon !

_ Sois fort mon aimé, je t'en supplie ! Je vais te trouver de l'aide, tout ira bien !psalmodiais-je.

Je voyais ses yeux lutter contre l'évanouissement qui le guettait. Mon amant était fort, personne ne pouvait lui enlever ça. Mais il avait besoin de soins, pour lui et pour notre enfant que l'attaque n'avait nullement épargné. La foule d'hommes inefficaces dans leur affolement se scinda pour nous laisser accéder à la tente du chirurgien, qui comprit dès que j'eu posé le corps défaillant de mon aimé ce que j'attendais de lui.

Aussitôt je fus chassé, laissé seul otage de mes angoisses. J'avais tant à perdre. Cette fois j'étais impuissant…


Désolée Sissi...