CHAPITRE IV – retour au château
Madeleine se réveilla en sursaut aux premières lueurs du soleil. Elle ne comprit pas immédiatement où elle était et reconnut peu à peu sa propre chambre au fur et à mesure que ses yeux s'habituaient à la lumière. Et si tout ceci n'avait été qu'un rêve ? Elle commença à paniquer jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'elle portait encore sa robe. Avaient-ils vraiment retrouvé Nathanaël ? Avait-elle vraiment enlacé son frère avec tout le bonheur que cela comprenait ? Ce bonheur retrouvé, elle avait cru ne jamais pouvoir l'éprouver un jour, ce serait cruel de l'en priver de nouveau. Elle sortit rapidement de sa chambre pour se précipiter dans la pièce voisine.
« Guillaume ! Nathie ! »
Ils étaient tous les deux dans le lit, profondément endormis, presque front contre front. Nathanaël était bien là. Une forte émotion remonta en elle, la faisant pleurer instantanément. Guillaume releva la tête en sa direction, inquiet.
- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il à voix basse.
- Rien, sourit-elle, soulagée.
- Allez viens, fit son aîné en tapotant le matelas entre Nathie et lui.
Elle ne se fit pas prier et se glissa entre eux, réveillant son jeune frère qui laissa échapper une plainte rauque. Presque naturellement, il passa son bras sur la taille de Madeleine sans pour autant ouvrir les yeux.
- Petit bébé, grommela-t-il avec tendresse.
- Tu t'es vu ? répondit-elle au tac-au-tac en lui prenant la main.
Ils se levèrent au bout d'une heure et Madeleine partit mettre une robe plus confortable. Guillaume balaya le salon du regard d'un air partagé entre la tristesse et le soulagement. Ils allaient quitter cet endroit définitivement. Il n'était pas si mal, ce trois-pièces. Sec, pas trop froid pendant l'hiver, ils ne s'y étaient pas sentis malheureux. Nathanaël se blottit contre son dos, lui enserrant la taille de ses bras.
« Tu m'as tellement manqué que j'ai cru mourir. »
Guillaume ne répondit pas et posa ses mains sur celles de son frère, profitant d'un court répit où ils n'étaient que tous les deux. On frappa à la porte quelques instant après et Madeleine apparut enfin dans le salon dans une de ses robes en coton, une expression anxieuse sur le visage. Les coups étaient hâtifs et secs, et Guillaume alla ouvrir, le cœur battant la chamade. Il se retrouva face à Charles, il le reconnaissait bien, aussi grand que le fut son père mais le visage plus jeune, les cheveux plus foncés. Il avait l'air inquiet, comme s'il n'était pas sûr de ce qu'il allait découvrir. Un sentiment de soulagement, mêlé à une forte émotion emplit son regard, on voyait bien qu'il retenait ses larmes.
- Mon oncle… murmura le jeune homme.
- Oh Guillaume ! s'exclama son vis-à-vis en lui prenant le visage entre ses mains. Tu ressembles tant à ton père.
Il le serra fortement dans ses bras, soulagé de l'avoir enfin retrouvé.
- Pardonne-moi, dit-il douloureusement. Pardonne-moi de ne pas avoir été là. J'aurais dû être auprès de ma famille ce jour-là, j'aurais dû vous protéger tous, vous les enfants, et lui.
- Tu n'es pas responsable, mon oncle. Ne te blâme pas pour ça, rassura Guillaume qui le serrait fort à son tour. Tu avais autre chose à penser à la Cour.
- Non, mon grand, jamais mes devoirs à la Cour ne devraient passer avant les miens. J'aurais dû revenir plus tôt sans m'inquiéter pour le Roi. J'aurais dû vous retrouver tous ensemble, et ne pas te laisser toi et Madeleine vous débrouiller tous seuls.
- On s'en est bien sorti, tu vois.
- Oui. Je suis fier de toi, mais Dieu sait combien vous avez souffert tous les trois.
- Le principal c'est que tout va pour le mieux maintenant. Et puis, tu as trouvé Nathie, c'est le plus important. Tu as pris soin de lui, je t'en remercie.
Charles s'avança vers Madeleine et lui embrassa le front, ému.
« Regarde-toi. L'enfant que j'ai laissé derrière moi est devenue une femme. »
Il était temps de partir, de rentrer à la maison. Il était temps de remettre de la lumière dans le modeste château du domaine de Vyaris. Nathanaël avait refusé d'y retourner tant qu'ils n'étaient pas tous réunis, ainsi Charles et lui avaient vécu dans l'hôtel particulier de la famille en centre-ville. La vie revint au château qui avait été délaissé pendant trois ans. On enleva les draps des meubles, on tira les rideaux des grandes fenêtres… Charles s'était assuré de récupérer la plupart des objets qui avaient été pillés, et ceux qu'il n'avait pas trouvés il les avait remplacés. Les pas étaient hésitants quand ils entrèrent dans le vestibule, c'était comme retourner des années en arrière. Les couleurs et les odeurs firent remonter les souvenirs les plus heureux, mais aussi les plus douloureux. Madeleine s'attendait à entendre la voix de leur père les appeler à l'autre bout du salon, mais ce n'était juste qu'un écho de sa mémoire. Elle fondit en larmes devant son portrait, réalisant que le retour à la maison ne signifiait pas qu'elle le reverrait. Ils n'avaient jamais vu son corps, ne s'étaient jamais recueillis sur sa tombe, alors Charles leur promit de les emmener au cimetière plus tard dans la journée.
Dans le salon, Nathanaël caressa avec émotion du bout des doigts les touches blanches de son piano blanc. La dernière fois qu'il l'avait touché, il avait quinze ans. Instinctivement, il s'assit sur le siège et appuya sur un do. La note résonna dans toute la pièce : les cordes auraient besoin d'être réaccordées mais le son était tout de même joli. Le livret de partitions était toujours sur le pupitre, ouvert à la page d'une hymne à la joie, dernier morceau qu'il ait joué entre ces murs. Ils avaient un piano évidemment dans leur hôtel particulier, et il n'avait pas cessé de s'entraîner évidemment, comme il avait beaucoup joué sur les instruments de l'école, mais la saveur n'était pas la même. Plus amère. Avec légèreté, il laissa ses doigts parcourir les touches, faisant naître une mélodie gracieuse et joyeuse. Le silence timide s'était brisé et une nouvelle forme de vie illumina la pièce. Les autres membres de la famille l'entourèrent peu à peu, appréciant la musique. Ils restèrent ainsi de longues minutes, célébrant la réunification de la famille. Sentant la chanson se terminer, Guillaume posa ses mains sur les épaules de Nathanaël. La dernière note finissait de résonner dans les murs et l'aîné de la fratrie posa sa tête dans le creux du cou de son cadet. Il commença silencieusement à sangloter après avoir réussi à se retenir depuis leurs retrouvailles, et Nathie posa sa main sur sa joue avec tendresse.
- Tu pleures ? demanda-t-il.
- Je croyais ne plus pouvoir écouter ta musique un jour, expliqua-t-il la voix étouffée.
Madeleine ne cachait pas ses larmes non plus, ni son sourire, tenant fermement le bras de son oncle. Ils allaient peu à peu retrouver leurs marques : les temps difficiles étaient révolus. Chacun regagna ensuite sa chambre, restant silencieux, portés par la nostalgie. Guillaume sortit ses anciens vêtements de sa penderie, ils étaient un peu trop serrés pour lui à présent. Ses épaules s'étaient élargies, ses jambes allongées ni pantalons ni vestes ne lui allaient. Madeleine faisait face au même problème dans sa propre chambre. Il fallait donc tout remplacer. Nathanaël quant à lui s'était posé devant sa fenêtre qui donnait sur le parc. Au loin, il pouvait voir la rivière qui longeait la forêt, et il se souvint combien Guillaume et lui aimaient s'y rendre à cheval en des temps plus insouciants. Son frère le rejoignit alors, admirant la vue à son tour.
- Tu te souviens, commença-t-il, souvent quand l'orage grondait en pleine nuit, tu quittais ta chambre en courant pour te réfugier dans mon lit.
- C'est parce que ta chambre est la plus isolée, se défendit Nathie en riant.
- Oui, c'est sûrement pour ça, se moqua Guillaume.
Il passa affectueusement sa main dans ses cheveux, les ébouriffant légèrement. Puis ce fut Madeleine qui les rejoignit, vêtue d'une nouvelle robe qui devait être la raison de son air dubitatif. Si Nathanaël restait stoïque, se demande où elle avait trouvé cela, Guillaume quant à lui semblait avoir été frappé par un éclair. Les yeux écarquillés, il ne parvenait pas à prononcer le moindre mot.
- Je pense qu'en attendant je peux utiliser les affaires de maman, dit-elle en passant la main sur le jupon.
- Maman… répéta Guillaume.
Il était le seul à avoir des souvenirs de leur mère et il venait de voir son fantôme juste devant ses yeux. La toilette était simple, et le bleu du tissu lui était extrêmement familier. Leur mère aimait porter cette couleur. Elle avait quelques dentelles au col et aux manches qui s'arrêtaient aux coudes, et des fils argentés étaient tressés sur le bustier, dessinant des pâquerettes. Elle lui ressemblait tellement, se disait le frère aîné.
- Ça ne va pas ? demanda-t-elle, inquiète.
- Lisa ! s'exclama Charles en entrant dans la chambre à son tour, tout aussi estomaqué que Guillaume.
- Je peux prendre les robes de maman ? Elles me sont un peu grandes mais elles finiront par m'aller.
- Bien sûr, elles sont à toi. Tu es chez toi, je te rappelle. Guillaume peut aussi utiliser la garde-robe de votre père.
- Non je ne crois pas, répondit l'intéressé en pâlissant. Je ne me vois pas entrer dans ses vêtements maintenant. C'est comme si je devenais lui, m'asseyant à son bureau, dormant dans son lit, être appelé Monsieur le Comte.
- Tu n'es pas obligé de prendre ses responsabilités maintenant. Prenons le temps de nous poser, de retrouver tes habitudes… on verra le notaire plus tard, mais n'oublie pas que tu hérites d'un titre important.
Guillaume leva les yeux au ciel en soupirant.
- Tu vois, tu retrouves ton insouciance, sourit Nathanaël. Les responsabilités t'ennuient déjà.
- Qu'on me laisse profiter un peu de ma situation transitoire.
- On va en profiter, ne t'inquiète pas, rajouta Charles en lui faisant un clin d'œil.
L'aîné partit tout de même mettre un costume moins modeste car leur oncle les emmenait à l'école Sainte Flora. Malgré tout, l'emploi du temps de la journée était chargé. Et soudainement, au beau milieu de l'escalier, Madeleine eut une exclamation en regardant un tableau de nature morte.
« Madame Charlotte ! »
Alors, avant de faire quoi que ce soit, ils décidèrent d'aller voir en premier lieu ceux qui avaient pris soin de Guillaume et Madeleine pendant deux ans. Ils ne pouvaient pas les quitter sans leur révéler que leur vie allait changer du jour au lendemain.
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La porte de l'épicerie s'ouvrit à la volée et Madame Charlotte vit Madeleine entrer et accourir vers elle précipitamment. Elle se réfugia dans ses bras avec tendresse.
- Madeleine ? s'étonna-t-elle. Je m'inquiétais, il est tard.
- Je suis désolée.
- Comment s'est passé ton bal ? Ton ami s'est montré correct j'espère ? Pendant un instant j'ai eu peur qu'il t'ait ramenée chez lui. Vous n'avez pas fait de folies au moins ? demanda-t-elle en regardant la jeune fille de la tête aux pieds, comme si elle s'attendait à voir des marques.
- Non, tout s'est bien passé, mais c'est vrai que hier soir ma vie a changé.
- Tu vas l'épouser ?
- Pas encore. Il s'est passé quelque chose de merveilleux pour moi. J'ai retrouvé ma famille.
Charlotte vit Guillaume entrer suivi d'un jeune homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui ressemblait à Madeleine aussi. Il souriait timidement, dans son costume de l'école Sainte Flora. Un autre home à l'allure noble entra derrière eux, retirant son chapeau à la vue de l'épicière, étonnée.
- Mon frère Nathanaël, et mon oncle Charles de Vyaris.
- Mon dieu, Madie… vous êtes les enfants du défunt Comte de Vyaris ? fit-elle, abasourdie.
Elle se reprit très vite et caressa la joue de Madeleine du bout des doigts avec un tendre sourire.
- J'ai toujours su que tu étais de haute naissance et je ne t'ai jamais rien demandé car j'ai compris que si tu en étais là, c'est que tu avais eu des moments douloureux. Je suis heureuse pour toi. Je me souviens de feu monsieur le Comte.
- Je ne pouvais pas retourner à ma vie d'avant sans vous prévenir et vous remercier de tout ce que vous avez fait pour moi.
- Tu vas beaucoup me manquer, et c'est Horace qui va être déçu de ne pas avoir pu te dire au revoir.
- Mais ce n'est pas un au revoir ! coupa Madeleine les yeux mouillés. Je reviendrai vous voir souvent bien sûr. Et puis… passez au château de temps en temps.
- Je ne sais pas…
Charlotte parut gênée de cette proposition mais Guillaume la rassura d'un signe de tête. Bien sûr qu'elle était la bienvenue au château.
- Vous avez toujours été une mère de substitution. Venez quand vous voulez, comme nous viendrons vous voir aussi souvent que possible.
- Devrais-je vous appeler Monsieur le Comte maintenant ? demanda-t-elle avec amusement.
- Je peux faire une exception, sourit-il.
Elle serra la main de Nathanaël et de Charles avec émotion, et l'oncle la remercia d'avoir pris soin de sa nièce pendant ces années.
- Pour mon travail… commença Madeleine, inquiète.
- Ne t'en fais pas pour ça. Beaucoup de personnes cherchent du travail et seront ravis de te remplacer ici.
Ce n'était pas pour l'aide qu'elle lui procurait dans son magasin que Madeleine allait lui manquer malgré tout. Elle s'était attachés à cette enfant, et ne plus la voir tous les jours la rendait un peu triste. Après un sincère et chaleureux « à bientôt », la famille de Vyaris se rendit cette fois chez l'artisan serrurier qui avait donné sa chance à Guillaume. Les remerciements furent tout aussi chaleureux et sincères maître Jean fut bouleversé d'apprendre qu'il s'était occupé de l'héritier du domaine de Vyaris, le domaine principal de la région. Il avait été parfois sévère avec le jeune homme, mais toujours juste, et Guillaume lui était reconnaissant. Comme pour Charlotte, il lui donna une certaine somme pour l'aider dans son affaire et le remercier de la générosité qu'il avait eu à son égard. Il aurait d'autres responsabilités à présent : gérer un domaine avec ses gens, ses cultures, son poids politique sur le développement de la région. Des choses bien différentes de la fabrication de serrures.
Ils prirent leur repas du midi à l'hôtel particulier de la famille avant de se rendre cette fois à l'école Saint Flora. Charles avait prévenu le directeur de l'occasion particulière que constituait ce jour, alors ils furent accueillis les bras ouverts à peine avaient-ils franchi les grilles. Les nobles mettaient leurs enfants dans cette école dès l'âge de quinze ans, filles ou garçons. Guillaume y avait donc étudié deux ans avant les évènements dramatiques qui avaient bouleversé l'aristocratie, le directeur le connaissait bien. Il le serra chaleureusement dans ses bras.
- Nous étions tellement inquiets pour vous. Vous auriez dû venir nous voir, on ne vous aurait pas laissé sans rien.
- Je le sais bien, mais…
- Question de fierté j'imagine ?
- Entre autres, répondit Guillaume avec un faible sourire.
- Quoi qu'il en soit, bienvenue chez vous.
Un peu plus loin sur un banc, Alexandre et Romuald semblaient avoir attendu avec impatience l'arrivée de Nathanaël et de sa famille. Quand Madeleine apparut, Alexandre parut moins anxieux soudainement et il partit à sa rencontre. Le sourire de la demoiselle à son égard finit de le rassurer et il lui embrassa le dos de la main. Son frère Gercourt était là lui aussi, ayant eu vent de la nouvelle par son cadet, il avait grande hâte de retrouver Guillaume, qui avait son âge, et avec qui il avait noué des liens pendant les deux premières années de ses études. Guillaume accepta son accolade chaleureuse mais Gercourt avait quelques reproches à lui faire aussi.
- Tu avais vraiment d'autres possibilités. Notre porte était aussi ouverte à ta famille.
- Nous étions tous préoccupés chacun de notre côté. Je devais rester caché.
- Mais quand cela s'est calmé, tu n'étais pas loin pourtant.
- Je ne voulais pas revenir sans Nathanaël, avoua Guillaume en baissant les yeux.
- Je sais, soupira son ami. Pourtant il était là, et tu l'aurais retrouvé. Ce n'était pas facile pour Nathie, on a pris soin de lui.
- Merci.
- Le principal c'est que tout va bien, coupa une voix féminine derrière eux. Les reproches sont inutiles.
- Bonjour Anna, sourit Guillaume.
- Mais tu les mérites ces reproches, finit-elle en lui rendant son sourire. Je te savais fort, je ne te savais pas fier au point d'oublier tes amis, les laissant dans leurs inquiétudes.
- Tu dis une chose et tu te contredis ensuite, se moqua Gercourt.
- J'ai rencontré ta sœur au bal. Elle est adorable. Et j'ai remarqué qu'elle ne se laisse pas faire.
- Et elle a totalement envoûté mon frère. Mon père était choqué d'apprendre que sa petite épicière n'était autre que Madeleine de Vyaris.
Guillaume allait dans les prochaines semaines passer son diplôme avant d'hériter officiellement du titre de son père il allait donc suivre quelques cours de rattrapage avec un précepteur. Charles se chargerait lui-même de voir où en était Madeleine dans ses connaissances avant de la laisser intégrer l'école à son tour.
Peu avant le dîner, et comme Charles l'avait promis, ils se rendirent au cimetière. Il dut raconter aux enfants comment, peu après les tristes évènements, il était revenu à la hâte, trouvant le château dans un état chaotique, et le corps de son frère posé sur un sofa, recouvert d'un drap. Il avait organisé les obsèques rapidement et préparé une tombe à son image elle était simple, pas trop voyante, en pierre blanche. Guillaume s'agenouilla, caressant la pierre avec tendresse. Madeleine tenait la main de Nathanaël, elle ne pleurait plus et se promit d'être digne de son père à présent. Elle avait grandi, et elle savait qu'il ne voudrait pas que ses enfants vivent dans le souvenir. Ils allaient pouvoir reprendre là où ils s'étaient arrêtés.
Non seulement les domestiques étaient revenus au château mais on faisait aussi revivre le jardin, les plantations, et puis la ferme avec ses bétails, ses poules et ses écuries. Nathanaël y fit venir son propre cheval, une jeune jument qu'il avait lui-même éduqué et qu'il adorait monter pour se changer les idées. Guillaume et lui passèrent beaucoup de temps aux écuries tandis que leur sœur étudiait.
- Serais-tu capable de remonter à cheval ? demanda le cadet.
- Cela fait longtemps, hésita Guillaume.
- Ça ne s'oublie pas. Mais ton précepteur ne va pas tarder.
- Tu sais quoi ? fit-il en prenant une selle. Je m'en fiche du précepteur.
- Ce n'est pas sérieux, sourit Nathanaël.
- Le premier arrivé au pont en bois mangera le dessert de l'autre au dîner.
Pris par le jeu, le cadet sella son cheval et ils partirent galoper dans la clairière, longeant la rivière. Comme Nathie l'avait dit, on n'oublie pas le cavalier qu'on a toujours été. Guillaume semblait être soulagé d'un poids, et peu importait que son frère le devançait de quelques mètres, il ne s'était jamais senti aussi libre. Ils en oublièrent le pari, ils en oublièrent qui avait gagné leur course, et ils rentrèrent au bout de deux heures. Charles n'osa même pas reprocher à Guillaume d'avoir séché son premier jour avec son précepteur, il ne pouvait pas lui reprocher d'être heureux.
Malgré cela, il passa rapidement son examen, qu'il eut haut la main le jour-même, mais il n'était pas pressé de voir le notaire, préférant chevaucher de longues heures avec son frère. Parfois Madeleine les accompagnait mais elle était moins à l'aise avec les chevaux. Et puis ils recevaient souvent leurs amis de Sainte Flora, notamment Alexandre et Romuald, ainsi que Clémence, et de temps en temps Alice qui se faisait discrète. Ils aidaient Charles à préparer une réception pour fêter les retrouvailles, le diplôme de Guillaume et la passation de l'héritage de son père, car bientôt il serait officiellement le Comte de Vyaris. Cela se ressentait lorsqu'il accompagnait son oncle dans les salons on lui présentait des demoiselles de son âge, ou même plus jeunes, espérant que l'une d'elle devienne comtesse. Cependant le jeune homme n'avait que peu d'intérêt pour cela et il rentrait vite à la maison retrouver Nathanaël et Madeleine autour du piano.
- Pourquoi faut-il presser les choses ? demanda Guillaume à son oncle. j'ai mis longtemps à abandonner l'idée que je ne suivrais pas les traces de mon père, laisse-moi le temps de me faire à l'idée que finalement je me trompais.
- Je ne te demande pas d'être comte maintenant, au moins de régler les papiers du testament avec le notaire. Ce sera fait, je sais que ce n'est pas amusant.
- J'ai passé trois ans à essayer d'être le plus responsable possible. J'ai envie de respirer.
- Je sais.
- Mais puisqu'il faut être raisonnable, c'est d'accord pour voir le notaire, céda le jeune homme en soupirant. Il faudra bien que je m'y fasse.
Et ce fut rapide. Le lendemain, Charles et Guillaume reçurent le notaire dans le bureau délaissé du comte. Quelques papiers à signer, et Guillaume acquit le titre de comte mais Charles allait continuer pendant un temps de gérer les affaires familiales, le temps de lui apprendre ses responsabilités.
Cela faisait deux semaines qu'ils étaient rentrés chez eux et la réception fut tenue un soir au château. Guillaume fut salué pour son courage, Madeleine pour son élégance. La jeune fille rencontra les parents d'Alexandre, charmés de voir leur fils en si bonne compagnie. Elle vit même Alice s'approcher d'elle timidement, s'excusant de son comportement, comprenant qu'elle avait mal agi. La jeune demoiselle se montrait plus sage, plus humble, ayant appris douloureusement sa leçon. Et même si elle essayait de ne pas lâcher Nathanaël de toute la soirée, il la regardait à peine, estimant qu'il fallait plus de temps pour faire ses preuves. Le jeune homme jouait ses morceaux les plus joyeux sur son piano et reçut les applaudissements de tous. Il jeta un regard lumineux à son frère qui ne pouvait pas être plus fier de lui. La famille de Vyaris était officiellement de retour dans la sphère aristocratique, mais la fratrie voulait continuer à vivre quelques jours insouciants loin des soirées guindées pleines de complaisance.
Guillaume et Nathanaël ne comptaient pas arrêter leurs balades à cheval de sitôt, profitant des beaux jours. Ils retrouvaient leur adolescence dans les hautes herbes de la clairière, près du petit pont de bois qui conduisait dans les bois. Il faisait si chaud qu'ils en profitaient pour se baigner dans le cours calme et peu profond de la rivière tandis que les chevaux se désaltéraient après leur course folle dans les prés. Nathie ne s'était jamais porté aussi bien et pouvait sans crainte jouer dans l'eau et se chamailler avec son frère. S'ils semblaient avoir quinze et dix-sept ans dans leur tête, ils avaient tout de même remarqué combien chacun d'eux avait grandi en trois ans. Guillaume particulièrement, le travail manuel ayant remodelé ses muscles des bras et du torse. Jamais Nathanaël, qui avait toujours été plus faible, ne serait capable d'atteindre une telle carrure. Il serait toujours plus fin que les autres, même de visage. Il n'y pouvait rien, il avait tout de sa mère, mais il avait tout de même grandi, il ne ressemblait plus à un enfant. Rien à faire, même en se chamaillant, il n'arrivait pas à avoir le dessus sur son frère. Quand ils en eurent terminé, ils s'allongèrent dans les hautes herbes le temps de se sécher, le regard vers le ciel et ses nuages blancs et cotonneux.
- Finalement, j'avais raison, commença Nathanaël. On n'oublie pas comment on monte à cheval.
- Mais tu restes définitivement meilleur qui moi, répondit Guillaume dans un sourire.
- Au moins je pourrai me vanter de te battre dans un domaine.
- Et la musique.
- Deux domaines.
- Et la beauté.
- Ça se discute.
Guillaume ne répondit pas, ce n'était pas un sujet qu'il voulait avoir avec son frère et il s'en voulait d'avoir lâché ça. Il regarda longuement le profil de Nathanaël qui semblait s'être illuminé sous le soleil. Ils étaient presque secs à présent, ils devaient rentrer. Ils se levèrent et s'avancèrent vers leurs montures pour enfiler leurs vestes.
- Ça m'a manqué, ajouta l'aîné en regardant l'horizon. De faire du cheval avec toi.
- Moi aussi, murmura Nathie en prenant la bride de sa pouliche.
- Tu as grandi.
Il arrangea affectueusement une mèche rebelle derrière l'oreille de Nathanaël.
- Tu ne m'as pas parlé des filles de l'école. Cette Alice par exemple, elle m'avait l'air bien proche de toi.
- Elle aimerait bien je sais, mais ce genre de chose ne m'intéresse pas. Je ne pouvais pas, tout ce temps, expliqua-t-il en rougissant. En fait, tant que tu n'étais pas avec moi, je ne voulais pas me laisser toucher.
- Je sais, murmura Guillaume, les yeux brillant. C'était la même chose pour moi.
Il releva de ses doigts le visage de son frère. L'éclat du soleil illuminait le regard de Nathanaël qui se sentait un peu gêné par ce rapprochement soudain.
« Grand frère, tu… »
Le jeune homme serra son frère contre lui et l'embrassa tendrement sur les lèvres, poussé par un désir incontrôlable. Un sentiment étrange envahit les deux aristocrates et Nathie répondit à son baiser quelques secondes qui parurent très longues, avant de le repousser vivement. Tous les deux ne semblaient pas comprendre ce qu'il s'était passé. Ils se regardaient à présent avec surprise. Guillaume recula de quelques pas et Nathanaël enfourcha son cheval avant de s'enfuir au grand galop. L'aîné ne dit rien. Une main posée sur la selle de son cheval, il semblait perdu dans ses pensées.
