5 mois et 16 jours avant l'appel d'Emma
Emma avait toujours détesté le métro, tout comme toutes autres formes de transport, et plus particulièrement ceux ayant le moindre rapport avec des rails. Cependant, Herbert, son chauffeur personnel, avait demandé un congé exceptionnel pour s'occuper de son fils, malade.
Il est inutile de préciser qu'Emma n'avait jamais souhaité apprendre à conduire. Aussi avait-elle été forcée de prendre le métro pour rejoindre Lizzie. Elles s'étaient donné rendez-vous pour aller faire les boutiques.
Emma était presque arrivée à leur point de rendez-vous, un petit square perdu au milieu de nulle part, quand il se mit à pleuvoir. Des trombes d'eau se mirent à tomber sur la ville.
La jeune femme s'abrita sous un porche avant de sortir son téléphone portable de son sac.
" Allô Elizabeth ? Je pense qu'on devrait reprogrammer notre sortie : il pleut des cordes. Super. On se voit bientôt, bisous. Je te rappelle ce soir. "
Cinq minutes plus tard, Emma poussait la porte d'un café, frissonnante. Elle était trempée jusqu'à l'os.
La barmaid, une femme sans âge, en la voyant, rappela sa serveuse, qui flirtait innocemment avec un client, à l'ordre.
"Martha, emmène-la se sécher aux toilettes. Pauvre enfant, elle va tomber malade."
Emma tremblait plutôt violemment et toussait par moments.
La petite serveuse qui l'avait guidée jusqu'aux toilettes du personnel, quoi qu'apparaissant superficielle, eut la gentillesse de lui proposer des vêtements secs.
"Mais si, Mam'selle. Ça me dérange pas, c'est ce que je porte quand je travaille pas. Je peux rentrer à la maison avec l'uniforme du bar, vous inquiétez pas. Pis on fait presque la même taille. Votre maman elle voudrait pas que vous preniez froid."
Emma ne corrigea pas son assertion et accepta les vêtements avec reconnaissance, promettant de les rapporter le plus tôt possible.
"Demain c'est dimanche et je travaille que le matin. Mais vous pouvez me les rendre lundi si vous préférez." fit la jeune fille en haussant les épaules.
Elle ne semblait pas avoir plus de dix-sept ans, mais elle faisait la même taille qu'elle, ce dont elle s'était rendu compte une fois changée. Elle apprécier le fait de ne plus avoir de tissu mouillée contre la peau, cependant émettait quelques réserves quand à sa nouvelle tenue.
Le top noir à paillettes était un peu trop proche de sa peau à son goût et bien trop transparent dans le dos pour ses critères. Elle n'était pas certaine d'aimer la jupe non plus, d'une teinte rouge assez tape à l'œil et plus courte que celles qu'elle portait habituellement.
"Oh, ça vous va mieux qu'à moi." observa candidement la serveuse quand elle sortit des toilettes.
Emma haussa les épaules, mal à l'aise.
"Que je suis bête ! J'ai oublié les chaussures ! Je dois bien en avoir une paire dans la réserve. Asseyez-vous prêt du feu Mam'selle, je reviens tout de suite."
Emma n'eût pas le temps de protester que sa serveuse attitrée était revenue, des sandales à talons au bout des doigts.
"J'espère qu'on fait la même pointure. C'est du 39. Non, non, non. Mrs Younge me tuerait si je vous laissais repartir avec vos chaussures trempées. Vous voulez un café peut-être ?"
Prenant l'absence de réponse pour un oui, la jeune Martha s'éloigna.
"Tout va bien, Mademoiselle ? Martha s'est bien occupée de vous ? Vous avez quelqu'un qui pourrait vous ramener chez vous, mon petit."
"Je... Hum." réfléchit Emma.
Herbert était à l'hôpital avec son fils, son père chez sa sœur, Harriet n'avait pas de voiture et George avait un dîner d'affaires.
"Je peux prendre le métro." déclara-t-elle d'un ton confiant.
"Dieu ! Avec toute cette pluie ? Georgie ! Georgie !"
Un jeune homme blond descendit les escaliers. Emma cligna des yeux. Il avait un de ces sourires... Et des pommettes... Sans compter ses yeux bleus... Elle se sentit rougir malgré elle.
"Rose ? Tu as besoin de moi ?"
Et en plus il avait une jolie voix.
"Ah, ça c'est mon garçon. Toujours serviable. Il faut ramener la petite chez elle. Tu peux t'en occuper pour moi ?" demanda chaleureusement la plus vieille avant de s'en aller.
Martha revint avec une tasse fumante et s'affaira auprès d'Emma.
"Finissez votre thé et je serai à vous, mademoiselle."
Cinq minutes plus tard, il réapparaissait, une veste sur le bras. Emma commença à protester - Hartfield n'était pas si près- mais céda rapidement face à l'insistance du jeune homme pour la ramener chez elle.
"Georgie est mon neveu. Je réponds de lui comme de moi-même, c'est un bon conducteur." lui glissa Mrs Younge alors qu'ils se dirigeaient vers la porte de derrière.
Georgie ouvrit la porte de sa voiture pour Emma et celle-ci s'installa et indiqua à son chauffeur improvisé où elle vivait. De toute façon, elle ne pouvait pas rentrer seule habillée comme ça.
"Alors vous êtes le neveu de Mrs Younge ?" demanda la jeune femme pour entamer la conversation."
"Elle est comme une mère pour moi. Sa sœur, ma mère, est décédée quand j'étais assez jeune et mon père n'a jamais été très présent. J'ai passé presque toute mon enfance avec elle. On peut dire qu'elle m'a élevé."
"Je suis désolée. C'est une femme délicieuse." Emma affirma en voulant détendre l'atmosphère.
"En effet." répondit brièvement son compagnon.
"Je ne sais pas comment je serai rentrée chez moi sans elle." soupira la jeune adulte en désignant des vêtements."
"Tu as emprunté quelques affaires à Martha, je vois."
Son ton était légèrement ironique.
"Eh bien..."
Elle lui adressa un sourire embarrassé, le feu aux joues.
"C'est une charmante petite idiote. Elle ne pourrait pas compter la monnaie pour sauver sa vie, pauvre chose. Et regarde comment elle avait prévu de sortir ce soir !"
Emma éclata de rire, tirant un peu sur la jupe dans le vain espoir de mieux couvrir ses cuisses.
"Heureusement, tu es bien mieux élevée, il semblerait. Ce ne doit pas être bien compliqué, mais on dirait vraiment que tu es une jeune femme absolument charmante, ce qui est rare de nos jours. Et tu as de très jolis yeux." ajouta-t-il.
Emma remarqua à peine qu'il était passé au tutoiement, conquise par ses compliments.
"Merci. J'adore les tiens." rétorqua-t-elle sincèrement.
Il avait les yeux bleus les plus perçants qu'elle ait pu voir.
"Et comment tu t'appelles ?" demanda le jeune homme au bout de quelques minutes de silence.
"Emma. Ta tante a dit que tu t'appelais Georgie je crois ?"
"Mon vrai prénom est George. Mais je préfère Georgie, c'est moins pompeux."
Il avait un si beau sourire !
"Mon meilleur ami s'appelle aussi George et détestes quand on lui donne ce surnom." dit Emma doucement, avant de se rappeler leur dispute.
Ils se parlaient, bien sûr, mais n'étaient pas encore complètement réconciliés.
"Il doit être plutôt ennuyeux. Le genre sérieux, hein ?" renifla dédaigneusement le conducteur.
"Oui. Parfois il ne sait pas s'amuser." soupira Emma avec regret, croisant les bras de frustration.
"J'avais un ami comme lui, avant. Toujours plongé dans ses livres et qui passait son temps à me faire la leçon, comme si je ne pouvait pas prendre de bonnes décisions moi-même. C'était fatigant et il m'a abandonné quand j'avais le plus besoin de lui." déballa Georgie, ses mains se resserrant sur le volant.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
La curiosité était une des plus grandes qualités d'Emma. Parce que, bien sûr, c'était une qualité.
"Rose -Mrs Younge pour toi, ma chère- est souffrante depuis plusieurs années. Sa maladie a empiré récemment. J'ai dû emprunter de l'argent pour payer ses soins médicaux. Mon ancien ami, qui était très riche et que j'avais soutenu après la mort de son père, n'a rien fait pour m'aider. Pire : il est parti." expliqua-t-il, la colère et l'amertume s'inscrivant dans ses traits angéliques.
"Je suis vraiment désolée."
"Je sais, je sais." souffla son camarade d'un ton las.
"J'insiste. Vraiment."
Impulsivement, elle posa une main sur la sienne qui ne tenait pas le volant. Il lui sourit tristement.
"T'es une fille bien, Emma. J'espère te revoir bientôt au café." déclara Georgie en s'arrêtant devant une grande maison.
"On est déjà là ? Merci. D'habitude, je déteste les trajets en voiture. Et si tu restais manger ? Je suis toute seule ce soir." proposa Emma avec un sourire.
Son nouvel ami sembla hésiter, passa un appel et finit par accepter.
Le dîner fut plaisant : ils avaient commandé des sushis à damner un saint, la conversation était agréable et ils s'entendaient bien.
Emma réussit à convaincre Georgie de rester pour regarder la télévision. A la fin du film, il s'était levé pour prendre congé et en avait profité pour embrasser Emma, avant de s'excuser avec profusion. Ce que la concernée avait trouvé "absolument adorable". Ils avaient donc continué de s'embrasser. Longtemps. Leurs baisers avaient un peu dérapé et Emma avait suggéré qu'ils aillent dans sa chambre.
"Je ne sais pas si... Je ne fais jamais ça d'habitude... Comme tu voudras, chérie." avait répondu Georgie.
Elle s'était endormie dans ses bras.
