La mâchoire de John et plus accessoirement tous les objets qu'il tenait encore en mains tombèrent sur le sol avec fracas.
Il se devait de trouver une parade à cette étrange requête. Son cerveau moulina à vide et il se souvint que quelques instants avant il avait eu une séance de câlins avec sa fille. Puis :
« Tu es jaloux de Rosie ? » Ce fut tout ce qu'il trouva.
« John, je ne suis plus un enfant. C'est presque vexant ce genre de remarque. J'ai bientôt quarante ans »
Suis-je bête ! pensa John. Bien entendu. Où avais-je la tête ? Mais de quoi s'agit-il alors ?
« C'est que tu n'apprécies pas particulièrement les contacts physiques d'habitude » fit remarqua fort à propos le docteur. Il était préférable d'interroger la validité de la demande plutôt que sa motivation.
« J'ai changé » répondit Sherlock et il semblait bien que cette réponse dût suffire.
Oui il avait changé et John l'avait compris.
Depuis ce moment, presqu'un an auparavant, après qu'il lui eut sauvé la vie, à moins que, à bien y réfléchir, ce ne fût Sherlock qui eût sauvé la sienne, en tout cas après la sombre histoire avec Culverton Smith, depuis ce moment donc, où dans le salon de Baker Street, Sherlock avait pris John dans ses bras pour lui signifier son indéfectible soutien, Sherlock avait changé. Ou bien était-ce depuis le moment où Sherlock l'avait sauvé du puits dans lequel l'avait précipité Eurus ? Ou encore justement depuis les incroyables révélations sur l'enfance de Sherlock et tous les secrets consciencieusement enfouis par Mycroft croyant bien faire pour préserver son frère ?
En tout cas, cela faisait beaucoup de raisons, et même plus que nécessaire, pour que Sherlock changeât et il avait changé. Bien sûr, il était resté le même avec les autres, conservant son attitude méprisante voire glaciale, ce que, par ailleurs, il n'avait jamais été avec John. Cependant, leur proximité s'était accrue car John ne comptait plus le nombre de fois où, écrasé par le chagrin il s'était effondré dans les bras de Sherlock. Ni le nombre de fois où son ami lui avait dit qu'il pouvait compter sur lui et que jamais plus il ne l'abandonnerait. Ni le nombre de fois où une main rassurante s'était posée sur son épaule, ni le nombre de fois où des doigts apaisants s'étaient mêlés aux siens.
« Tu réfléchis trop John. Soit c'est oui, soit c'est non et on passe à autre chose. J'ai une enquête sur le feu, moi… » tenta-t-il de dédramatiser, légèrement inquiété par la perplexité de son ami.
John déglutit bruyamment puis se racla la gorge. Ses yeux établirent le contact avec ceux de Sherlock.
« D'accord » dit-il avec assurance.
Il s'approcha de l'autre, toujours assis en tailleur sur le canapé et le prit dans ses bras. Sherlock passa ses mains autour de la taille de John et posa sa tête sur sa poitrine. Après un bref instant d'hésitation, John amena sa main sur la nuque où de manière fugace, elle caressa la naissance des cheveux. Il n'osa pas pencher son visage plus près des boucles brunes. Ils n'échangèrent pas un mot et cela dura à peine quelques secondes pendant lesquelles ils se serrèrent fort.
Puis Sherlock se détacha de son ami. C'était fini. Il se leva en dépliant ses longues jambes.
« Voilà ! Pas de quoi en faire une toute histoire ! » dit-il en s'emparant du dossier qu'avait laissé Lestrade et en le feuilletant, ce qui était inutile car il le connaissait déjà par cœur.
« Tu ne croyais tout de même pas que j'allais te sauter dessus et abuser de toi, John ? » ironisa-t-il mais il ne se permit pas de le regarder franchement dans les yeux.
John n'avait pas bougé, les bras ballants, éberlué et coi. A quoi s'était-il attendu ?
« Bon. Je dois aller. Il n'y a rien dans ce dossier qui puisse m'aider » Sherlock enfila son manteau.
« Et… où vas-tu ? » John avait recouvré l'usage de la parole.
« Je vais fouiner à droite et à gauche, dans des endroits peu recommandables mais drôlement amusants. Tu veux venir avec moi ?
- Je ne peux pas. Rosie va rentrer…
- Bien sûr, Rosie ! Je te raconterai alors !
- Et tu rentres… ?
- Quand je rentre… Fouiner, on ne sait jamais combien de temps cela prend »
Sherlock se tourna et regarda enfin son ami dans les yeux.
« Ne t'inquiète pas. Je serai prudent. Je ne prendrai pas plus de risque que nécessaire » le rassura-t-il. Il était hors de question que John se fasse du mauvais sang, surtout après la dernière fois sur le toit.
Sherlock était sincère, ils se sourirent. Puis il passa la porte, emportant avec lui le tourbillon qui grisait John, parfois.
Ce dernier s'ébroua, tentant d'effacer la petite phrase qui tournait en boucle dans sa tête depuis la fin de l'étreinte : faire taire cette bouche insolente, faire taire cette bouche insolente… Alors que l'autre n'avait presque rien dit !
Ah bon sang ! Dans quoi avait-il mis le pied en disant oui toute à l'heure ? Son passé lui revenait en pleine face comme un boomerang et ça il ne le voulait pas.
Car il n'avait pas oublié cette époque où cette chose impossible aurait pu être possible.
Leur relation, dès leur rencontre, n'avait pas été une saine amitié virile. Cet homme mis sur sa route par un heureux hasard avait redonné sens à sa vie. Exalté d'abord par le goût du danger et de l'aventure, il l'avait suivi partout. Par-delà la fascination et l'admiration qu'il ressentait toujours pour Sherlock, John s'était profondément attaché, voyant en lui un être loyal, incorruptible et juste, qualités qui échappaient la plupart du temps aux autres. L'attachement, la fidélité, la confiance aveugle, le sacrifice parfois avaient été des sentiments avouables et dignes et John ne s'en était pas caché.
Mais il y avait eu tout le reste, bien peu de chose en fait, les sous-entendus, les regards, les gestes quelquefois, qui avaient alimenté les rumeurs que Sherlock ne démentait jamais et contre lesquelles se défendait farouchement John. Car John avait été troublé et perturbé parce qu'il était troublé et son trouble avait grandi sans qu'il pût y faire quoi que ce fût. John s'était débattu comme un beau diable contre cette envie qui l'entraînait vers l'autre, enchaînant désespérément les aventures sans lendemain, que Sherlock prenait un malin plaisir à faire capoter. Sherlock était joueur, avait cru John ne sachant jamais comment interpréter son attitude, il soufflait le chaud et le froid, mettant, peut-être sans le vouloir consciemment, John au supplice. John n'avait pas réussi à comprendre les véritables intentions de son ami mais il avait eu l'intime conviction qu'il aurait suffi d'un moment de faiblesse partagée pour que tout basculât.
Puis Sherlock était parti et John l'avait pleuré, longtemps. Il avait pleuré la perte de son ami et aussi la perte de tout ce qui n'était pas arrivé. Le regret de ce que sa bouche n'avait pas embrassé, de ce que ses bras n'avaient pas serré, de ce que son corps n'avait pas connu, avait consumé son cœur et ce tourment qu'il n'avait pu confier à personne avait laissé en lui une trace indélébile.
Heureusement, il avait rencontré Mary au moment où il avait cru toucher le fond du chagrin. Elle l'avait remis sur le chemin de la vie, avec patience, douceur et bienveillance. Contre elle, il avait oublié l'autre et le corps de Mary avait effacé le souvenir du fantôme qu'il n'avait jamais pu étreindre. De manière naturelle et évidente, ils s'étaient aimés et malgré les secrets et les trahisons, il avait fait de cette femme son amie, sa compagne, son amante.
Maintenant qu'elle était partie elle aussi, et définitivement, et que le monde de John s'était écroulé une deuxième fois, il restait une place vide et c'était mieux ainsi, pensait-il avec résignation.
Tout à ses pensées funestes, John s'était assis dans le canapé. En bougeant les jambes, il buta du pied contre l'otoscope qui roula sous le meuble. Il se mit à genoux pour l'attraper. Il maugréa, Sherlock ne rangeait rien, il avait dû laisser l'instrument là où Rosie l'avait posé à la fin de leur jeu.
Que voulait Sherlock à présent ? Quel sens John devait-il donner à ce qui venait de se passer entre eux ? Etait-ce le signe que le jeu avait repris ? Mais John ne voulait plus jouer, il était trop vieux et trop las. Il avait su se contraindre des années auparavant. Il saurait, l'âge aidant et la maturité en plus gagnée au travers des épreuves, éteindre la flamme qu'une simple et innocente (vraiment ?) étreinte venait de rallumer.
oooOOOooo
Sherlock arpenta le pavé de Londres de longues heures durant. Il dénicha quelques uns de ses rats mais il était encore trop tôt, certains ne sortaient qu'à la nuit venue. Il devait attendre encore. Pour patienter, il flâna sur les bords de la Tamise. Depuis un an, il avait pris goût à l'errance car Mycroft ne le surveillait plus. Son frère, sans l'avouer franchement, avait été mortifié par l'ampleur de ses erreurs passées et avait promis, devant témoin, c'est-à-dire John, d'abandonner toute idée de contrôle sur Sherlock. Il pouvait peut-être continuer à contrôler efficacement un état mais sa volonté de surveiller sa famille, pour mieux la protéger se défendait-il, avait été vouée à l'échec. Sherlock l'avait cru. Il pouvait désormais déambuler à loisir et cette liberté conquise, un peu vaine au début puisqu'aucun pied de nez à son frère n'était plus nécessaire, s'était révélée pleine de charme et il allait parfois sans but, juste pour le plaisir de sentir sa ville.
Quand le soir tomba, il se rendit dans certains squats dont la faune ne lui était pas étrangère. Sherlock était comme Scotland Yard, il avait ses indics. Mais les siens étaient meilleurs et beaucoup plus fiables. La liste des tripots ou autres tables de jeu plus ou moins clandestines ne fut pas difficile à établir, il en connaissait la plupart. Obtenir des informations sur la façon de se procurer des faux papiers parfaitement contrefaits s'avéra une tâche plus ardue. Mais il connaissait quelqu'un qui pourrait l'aider. L'individu faisait payer ses services fort chers mais c'était le meilleur alors Sherlock se préparait à allonger la monnaie. John n'aurait pas approuvé mais il y avait des tas de choses que John n'aurait pas approuvées et c'était bien pour cela que Sherlock ne les lui disait pas. Mais avant de payer, il fallait trouver l'individu, ce qui n'était pas une mince affaire.
Il navigua plusieurs heures, interrogeant habilement à droite et à gauche, passant d'une boîte de strip-tease dont la misère le navra à un club de jazz où il serait bien resté plus longtemps tant le contrebassiste sur scène était doué, du bar d'un grand hôtel où il aurait pu croiser son frère si celui-ci avait fréquenté ce genre d'endroits à l'arrière salle d'un bookmaker.
Il trouva enfin celui qu'il cherchait au fond d'une cave convertie en club très privé et très enfumé. Comment était-il encore possible que l'on fut autorisé à fumer dans cet espace clos ? Il s'avança et l'autre le reconnut tout de suite.
« Monsieur Sherlock Holmes ! Viens mon ami ! »
Tout le monde l'appelait La Fouine et il portait bien son surnom parce qu'il ressemblait réellement au mammifère susnommé. Ce qui était étonnant c'était qu'avec un surnom pareil, il put continuer à exercer ses activités dont le but principal demeurait la collecte d'informations sur tout ce qui pouvait se passer d'intéressant et d'illégal dans Londres. Mais Sherlock l'avait déjà vu à l'œuvre, il avait la capacité presque magique de devenir absolument quelconque pour se fondre au mieux dans n'importe quel environnement. Quand il en avait besoin, il savait miraculeusement se faire oublier et personne n'aurait su dire s'il avait été présent au moment d'un échange qui devait rester secret ou à l'exécution d'un contrat dont les protagonistes tenaient à la confidentialité.
Sherlock s'assit à ses côtés sur un canapé en mauvais cuir après l'avoir salué d'un mouvement de la tête.
La Fouine, lorsqu'il n'était pas en mission, était assez exubérant. Il donna une grande frappe dans le dos de Sherlock et éclata de rire sans raison.
« Ah ! Mon ami Sherlock ! Que viens-tu faire ici ? Moriarty n'est plus de ce monde, paix à son âme, à moins qu'il soit en enfer, ce dont je ne doute pas, et il a déjà pris la place du diable. Et Moriarty n'étant plus là, je crois que les informations dont je dispose pour toi ne seront pas très intéressantes ! » Il repartit dans un éclat de rire. Il était son meilleur public.
« Je viens pour une autre affaire » dit Sherlock, qui ne tenait pas trop à se faire remarquer. Etre vu avec La Fouine pouvait attirer l'attention.
« Raconte-moi tout Sherlock ! Mais avant dis-moi : toujours avec ce bon docteur ? »
La Fouine et John se connaissaient. Une nuit, quelques années auparavant, Sherlock avait ramené l'indic à Baker Street alors que ce dernier avait été gravement blessé dans une rixe. Il ne voulait pas se rendre à l'hôpital et Sherlock lui avait proposé de se faire soigner par John et plus précisément de se faire recoudre une entaille profonde qu'il avait à la cuisse. John, en bon médecin, avait fait son travail sans demander plus d'explications et l'autre avait juré lui en être éternellement reconnaissant. Ce qui ne l'avait pas empêché quelques temps plus tard de faire de nouveau payer ses services à Sherlock quand il s'était agi de Moriarty.
Bien sûr Sherlock ne faisait absolument pas confiance à cet homme qui aurait pu vendre sa mère au plus offrant. Mais il avait besoin de ces lumières s'il ne voulait pas que l'affaire ne traîna trop longtemps.
Il répondit évasivement : « Je le vois encore de temps en temps… Dis-moi, La Fouine, si je voulais des papiers, type passeport ou permis de conduire, où pourrais-je les trouver, en y mettant le prix bien entendu ? »
« Tu veux changer d'identité Sherlock ? Comme la dernière fois ? Non, non, ne me réponds pas. Moins j'en sais, mieux tu te portes… »
Si cela était possible, il semblait que cet homme eût une petite tendresse pour le détective. En fait, il l'admirait pour son courage et Sherlock était la seule personne que l'autre n'aurait pas vendue mais il s'en défendait, ayant une réputation à tenir.
« Tu cherches sans doute des papiers dont la contrefaçon serait indétectable même par la police… Je ne sais pas… Comme ça, à priori je n'ai pas d'idée… Mais je vais trouver… Tu auras ça dans deux jours. Ça te va deux jours ? » dit-il en fronçant les sourcils qu'il avait broussailleux.
Sherlock opina puis demanda : « Où ça dans deux jours ? »
« Chez Louis, tu connais ? A côté de Stamford Bridge. Envoie-moi un de tes coursiers, Sherlock. On s'arrangera pour le prix ! » Il prit son verre ambré devant lui et voulut trinquer mais s'aperçut que Sherlock n'avait rien commandé.
« Allons bon Sherlock ! Tu veux boire quelque chose ? Pour conclure cette affaire entre nous ? »
« Désolé La Fouine mais je suis assez pressé. J'ai d'autres personnes à voir cette nuit. A dans deux jours alors ? » Il se leva et salua l'homme qui tendit son verre vers lui. « A ta santé Sherlock ! »
Une fois remonté dans la rue, Sherlock héla un taxi. L'endroit était assez désert mais il eut de la chance. Son manteau puait la cigarette mais c'était préférable à l'odeur de teinturier qu'il avait encore quelques jours plus tôt. Installé dans le véhicule, Sherlock laissa aller sa tête sur le dossier de la banquette arrière et ferma les yeux. Il s'abandonna à la douce perspective de retrouver Baker Street. Il savait que l'adrénaline ne retomberait pas avant que cette affaire fût réglée. Il était presque quatre heures du matin et il ne dormirait pas. John devait dormir, lui.
Devançant l'inquiétude éventuelle de son ami, Sherlock lui avait envoyé des textos à intervalles réguliers depuis le début de l'après-midi et jusque tard dans la nuit. La journée avait été ponctuée de :
« Ne t'inquiète pas. SH »
« Il est 16h30, Sherlock. Je ne m'inquiète pas »
« Je vais bien. Je traîne. SH »
« Où ça ? »
« J'aime bien la Tamise sous le soleil d'avril. SH »
« Poète à tes heures ? »
« Tu crois que Rosie aimerait apprendre à faire de l'aviron plus tard ? SH »
« Je ne sais pas. Elle est encore un peu jeune, non ? »
« Tu as fait de l'aviron à l'université ? Ou juste du rugby ? SH »
« Juste du rugby. L'aviron c'est pour les riches »
« Mycroft aurait pu faire de l'aviron s'il n'avait pas été aussi gros :) SH »
« Pourquoi ? Il aurait fait chavirer le bateau ? »
« Je vais traîner jusque tard. Mes rats ne sortent que la nuit. SH »
« Je sais »
« J'ai lancé mes filets. La pêche a été bonne mais ce n'est pas aujourd'hui que j'attraperai le gros poisson. SH »
« Tu ne sais t'exprimer que par métaphores ? »
« Rosie va bien ? SH »
« Oui elle va bien et elle est crevée. Elle a épuisé madame Hudson »
« La misère humaine est parfois dégoûtante. SH »
« T'es où ? »
« Dans une boîte de strip-tease. SH »
« Hein ? »
« Je cherche quelqu'un. Je suis déjà sorti, John. N'en fais pas toute une histoire. SH »
« Je n'en fais pas toute histoire. Cette vision était juste improbable »
« Tu aimes la contrebasse comme instrument ? SH »
« Pas particulièrement. Pourquoi ? »
« J'en écoute à l'instant. Moi, j'adore. Et si j'apprenais à en jouer ? Cela ne doit pas être plus difficile que le violon. SH »
« Tu comptes monter un quartet dans le salon ? »
« Je suis sur une piste. SH »
« Pour l'enquête. SH »
« John ? SH »
« Tu dors ? SH »
« Dors bien, John. SH »
Sherlock réalisa, en promenant son doigt sur le fil de cette conversation ininterrompue que cette chose virtuelle portait bien son nom : c'était un fil métaphorique qui les reliait l'un à l'autre. Même s'il ne racontait pas tout à John et qu'il savait pertinemment que son ami de son côté ne lui disait pas tout non plus, il avait besoin de le sentir continuellement disponible et accessible.
Parce qu'il ne pouvait pas se passer de lui. Mais ça, ça n'était pas nouveau, c'était même très ancien. Cela remontait à leur première enquête ensemble, quand John avait tué un homme pour lui et l'avait ensuite traité d'idiot.
Ce qui était nouveau, c'était cette envie développée depuis un an d'être plus proche de John, physiquement plus proche. Il l'avait consolé de nombreuses fois, il l'avait tenu dans ses bras quand le chagrin l'écrasait trop, il avait posé sa main sur son épaule pour l'assurer de sa présence et de son soutien, il avait mêlé ses doigts aux siens pour lui signifier son amitié. Ces gestes n'étaient pas ambigus, ils étaient la marque d'une réelle et sincère empathie. Ils étaient faits pour donner et si maintenant John allait mieux, Sherlock aurait dû y mettre un terme. Or il s'avérait que ces contacts répétés avaient créé un besoin et Sherlock avait conscience qu'en maintenant cette conduite à l'égard de son ami, il se satisfaisait d'abord lui-même, et de manière de plus en plus imparfaite. Puisque ces gestes étaient assignés à l'expression d'une compassion, on ne pouvait en espérer un quelconque approfondissement. Et Sherlock était de plus en plus frustré parce que ce qu'il voulait désormais c'était approfondir. Il aurait voulu tenir John plus souvent dans ses bras, il aurait voulu poser sa main sur lui plus longtemps, il aurait voulu faire tout cela sans raison et gratuitement.
D'où l'idée du câlin, qui avait surgi dans son esprit alors que John tenait encore sa fille dans ses bras et qui l'avait envahi comme un mantra. Il avait été d'abord inquiet devant l'hésitation et la perplexité de son ami et s'était dit que cette requête lui avait fait franchir une limite qu'il n'aurait pas dû franchir. Puis John avait dit oui et cela l'avait mis en joie. Et cette joie l'étreignait encore à l'évocation de ce souvenir parce que ce câlin, encore innocent, pouvait annoncer d'autres choses, d'autant moins innocentes que Sherlock avait perçu le léger trouble de John.
Il releva la tête et regarda la ville défiler à travers les vitres du taxi qui cheminait dans Londres.
Le terrain sur lequel il s'apprêtait à marcher était miné et il faudrait manœuvrer avec la plus grande délicatesse. Et la délicatesse n'avait jamais été une de ses premières qualités.
