La soirée avait été très agréable. Ils avaient mangé ce délicieux ragoût, assis autour de la grande table installée dans le jardin pour l'occasion. Anthéa, assise entre Charlie et Bill Weasley, qui décidément ne parvenait pas à lâcher son bébé plus de quelques minutes, si bien que Fleur, dont le ventre s'arrondissait à nouveau, devait le nourrir, Anthéa donc s'était surprise à rire aux éclats, plus d'une fois. Elle était assise en face de Sirius, et même lui s'était déridé à quelques reprises. À la fin du repas, tous avaient levé leur verre aux disparus et au nouveau monde qu'ils avaient contribué à bâtir.
Peu à peu, les gens étaient allés se coucher. Ron Weasley avait profité du fait que sa mère ne regardait pas pour se faufiler dans la tente d'Hermione, qui l'avait accueilli avec un petit rire. Quant à Harry et Ginny, ils en avaient très vite fait de même. Bill était monté assez tôt, fatigué comme toujours après la pleine lune, rejoint un peu plus tard par son épouse. Anthéa avait passé une partie de la soirée à débattre avec Kingsley et Arthur des nouvelles réformes pour ouvrir le monde sorcier à celui des moldus. Tous trois étaient des progressistes convaincus, aussi la conversation avait-elle plutôt été un échange cordial qu'un vrai débat, tel qu'on les voyait dans les salles de magistrature du Magenmagot - et ce n'était pas pour rien que les baguettes magiques étaient confisquées à l'entrée !
Puis Molly leur apporta des tasses de chocolat chaud dans lesquelles baignaient deux énormes marshmallows, et Anthéa comprit qu'il était l'heure pour elle d'aller se coucher. Elle serra les parents Weasley dans ses bras et leur assura qu'elle resterait les prochains jours - certains repartaient le lendemain matin, mais pas elle, pas alors que ses craintes s'étaient envolées, chassées par la prévenance de Charlie - et qu'elle viendrait jeter un oeil au potager pour voir si elle pouvait donner aux plantes un petit coup de pouce. A Poudlard, elle avait été très douée un peu partout, mais finalement, seule la Botanique était restée une passion pratique, les autres se cantonnant surtout aux livres.
Sa tente était petite mais simplement meublée, aussi ne lui en fallait-il pas davantage. Après tout, elle voyageait peu, et les tentes sorcières étaient plus chères que ces choses affreuses et brillantes que les Moldus appelaient des voitures. Dire qu'Arthur Weasley, selon la rumeur, en possédait une ! Ce n'était pas tout à fait légal, mais puisqu'il lui avait assuré ne plus voler avec - et qu'elle avait bien servi pendant la guerre - elle fermait les yeux avec plaisir.
Après avoir bu son chocolat chaud, elle se changea, troquant son jean et sa chemise contre une robe de nuit qui avait appartenu à sa soeur. Elle nageait un peu dedans, Artemis ayant toujours été plus grande et plus formée qu'elle, mais quand elle la portait, elle se sentait comme à la maison. Et c'était ça, le plus important. Éteignant la lumière d'un coup de baguette, elle se faufila à l'intérieur de ses couvertures et s'endormit en quelques minutes, ressassant les bons moments de la soirée.
Un cri de détresse la réveilla en sursaut. Sans même prendre le temps d'enfiler une robe de chambre, elle sortit de sa tente, se mettant aussitôt à trembler à cause du contact froid et humide de l'herbe sur ses pieds nus. Elle n'était pas la seule à avoir entendu : Charlie sortait lui aussi de sa tente, ses longs cheveux ébouriffés coulant sur son torse nu. Un autre cri déchirant se fit entendre, venant sans le moindre doute de la tente de Sirius Black.
— Je m'en occupe. Va voir si les autres ont été réveillés et rassure-les.
Charlie et elle avaient toujours eu cette sorte de fonction. Lui grand frère, elle grande soeur, c'était leur travail, si on pouvait le formuler ainsi, de veiller au bien-être des autres. Sans même attendre qu'il réponde, elle déverrouilla la tente de Sirius d'un coup de baguette et se glissa à l'intérieur. Il lui fallut quelques secondes pour que ses yeux s'habituent à la lumière, et quelques secondes encore pour comprendre ce qu'elle voyait.
Sirius n'était plus sur son lit, mais par terre, tordu dans une position sans nul doute douloureuse. Son torse nu, dont la peau pâle était parcourue de tant de cicatrices que les compter devenait impossible, était luisant de éa sursauta quand il cria encore et changea brutalement de position, tournant la tête vers elle. Il dormait toujours : ses paupières étaient closes et ses globes oculaires semblaient s'agiter follement derrière les rideaux de chair. Il gronda, un long son dur et bas qui sembla vibrer jusque dans l'âme d'Anthéa, la poussant vers lui. Elle ne savait pas vraiment comment l'aider, alors elle repensa à la façon dont s'y prenait son père quand elle avait un cauchemar... Même si les siens n'étaient sans doute rien par rapport à ceux de Sirius.
Un sort informulé et il était de retour sur son lit. Elle dut se précipiter pour l'empêcher de tomber à nouveau. Elle ne savait pas où le toucher. Elle qui avait toujours manqué de pudeur n'osait poser ses mains nulle part, parce que partout lui semblait intime, dérangeant, d'autant plus qu'il était endormi. Elle finit par porter son choix sur les tempes, ses doigts fins caressant les cheveux mi-longs et emmêlés. Elle s'était installée de sorte à ce que la tête du sorcier repose sur ses jambes. Elle n'avait jamais fait ça, même avec Charlie. Dans les livres, on ne disait pas à quel point c'était lourd, une tête, et ce petit détail la toucha étrangement.
— Sirius...
Elle eut à peine le temps de prononcer son prénom qu'il s'éveillait en sursaut. Il aurait jailli du lit comme un diablotin de sa boîte si elle ne l'avait pas enlacé par derrière pour le retenir. Hors de question de se retrouver avec un grand chien affolé dans cette si petite tente. Elle frémit encore en sentant son large torse se dilater et se contracter brutalement, par à-coups. Elle pouvait entendre le son un peu sifflant de sa respiration précipité. On aurait dit qu'il avait joué trois matches de Quidditch à la suite.
— Tu as fait un cauchemar. Tout va bien. Tu es en sécurité.
« Je veille sur toi », aurait-elle voulu ajouter. Mais quel sérieux aurait-il accordé à la protection d'une simple bureaucrate, lui qui avait été un Auror de renom, avant d'être emprisonné à Azkaban ? La vérité, c'était que si quelqu'un venait s'en prendre à lui, elle ne pourrait le protéger de rien. Pourtant, il sembla un peu rassuré par sa présence, puisqu'il se détendit dans son étreinte jusqu'à ce que son dos lui aussi couturé de toutes parts par des cicatrices cruelles - Merlin, était-ce des mots gravés sur ses omoplates ? - repose contre sa poitrine. Même ainsi, encore perturbé par son rêve, il veillait à ne pas l'écraser de son poids. C'était prévenant... Doux.
Les mains d'Anthéa se raidirent puis se détendirent sur le torse malmené quand deux larges paumes vinrent les recouvrir. Elle pouvait en sentir chaque détail, des cals aux tendons aux tremblements qui agitaient les doigts. À son tour, elle posa son front contre son épaule. Elle sentit tout le corps du sorcier se secouer sous l'impulsion d'un frisson.
— Je suis désolé. J'ai dû réveiller tout le monde.
— Je ne pense pas que ce soit à ce point-là. Et puis même si c'était le cas... Personne ne t'en voudra. Ou plutôt, s'ils t'en veulent, tu me le diras, et je leur lâcherai Charlie à la figure.
— Tu es très proche de lui, n'est-ce pas ?
Le changement de sujet brutal la désarçonna, mais elle ne tenta pas d'esquiver. Il avait sans doute ses raisons pour ne pas s'attarder sur les cauchemars qui le tourmentaient.
— Nous n'avons jamais été vraiment ensemble. Mais j'ai vécu chez lui pendant un temps, en Roumanie, et ça collait très bien entre nous... Sur un plan physique, dirons-nous. De temps en temps, nous remettons le couvert quand il revient à Londres ou que moi, je repars. Et nous sommes très amis aussi. C'est tout.
Elle ressentait le besoin de souligner que, si ce qu'elle avait avec Charlie était infiniment précieux, ce n'était pas non plus le grand truc, celui dont toutes les filles qu'elle connaissait - et pas mal de garçons aussi - parlaient avec excitation et papillons dans le ventre. Comme si Sirius en avait quelque chose à faire, des coups de coeur d'une fille de plus de dix ans sa cadette... Elle soupira et resserra son étreinte autour de lui, puisqu'il ne semblait pas la repousser.
— Charlie m'a dit que tu avais une jolie voix.
L'embarras envahit le visage d'Anthéa, réchauffant ses joues. Heureusement, le sorcier ne pouvait pas la voir dans cet état. Ce traître de Charlie ! Il l'avait surprise une fois, une seule fois, en venant la rejoindre dans la douche après être rentré plus tôt de son travail. Et bien sûr, elle ne s'était rendue compte de rien avant qu'il applaudisse... Alastor Maugrey et son « Vigilance constante ! » auraient été très déçus. Elle eut encore un petit coup au coeur. Elle n'avait pas été là pour la bataille des Sept Potter, son travail étant plutôt de constituer les plans et de veiller à ce qu'ils se déroulent bien en tant qu'informatrice, mais il avait été l'Auror chargé de lui donner la brève formation en Défense que tous les employés du Ministère devaient posséder.
— J'imagine que je me débrouille... J'étais dans la chorale de Flitwick à Poudlard.
— Je vois... J'aimerais bien t'entendre un jour.
Anthéa se racla la gorge, nerveuse. En sentant les battements de son coeur accélérer, elle se demanda si les Animagi conservaient les sens de leur animal-totem même quand ils étaient en repos. Si oui, Sirius n'ignorait rien de ses états d'âme, ce qui était, il fallait bien l'admettre, assez gênant. La jeune femme se demanda si elle pourrait, le lendemain, mettre la main sur Hermione Granger, et lui poser la question.
— Les cauchemars reviennent toujours, tu sais.
Elle redressa la tête. Sirius s'était remis à trembler contre elle et, espérant l'apaiser, elle se mit à caresser les creux et les pleins de son torse. Sa captivité avait fait fondre les muscles sous sa peau mais on sentait qu'ils avaient été là. Qu'il suffisait d'un rien pour qu'ils réapparaissent.
— Mon père m'a dit un jour que le cerveau nous donne des cauchemars la nuit pour qu'on n'ait pas à les revivre une fois éveillé. Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer que j'avais les deux, mais je dois dire que j'apprécierais cette explication, si elle était vraie.
— Tu fais des cauchemars, toi aussi ?
C'était une question intime. Elle n'en avait jamais parlé, même à ses meilleurs amis de Poudlard. Seuls sa soeur et son père étaient au courant.
— J'ai fait des cauchemars chaque nuit pendant des années. J'avais tellement peur de mourir... J'étais toute petite lors de la première guerre, tu sais. Et ma maman est morte pendant cette période, de maladie... J'avais l'impression que la mort était partout, et qu'elle n'attendait qu'un seul geste de ma part pour venir me prendre. Ou ma soeur. Ou mon père. Il m'arrive encore de rêver qu'ils meurent, ou moi. C'est de plus en plus rare. Les ombres finissent par se dissiper, Sirius, même si parfois elles ne s'en vont jamais complètement. Et tu ne seras plus seul pour les affronter. Je te le promets.
Le silence se réinstalla doucement dans la tente. Le poids de plus en plus lourd de Sirius dans ses bras lui confirma qu'il se rendormait. Quelques minutes plus tard, Charlie passa sa tête dans la tente pour voir si tout allait bien. Anthéa le rassura d'un hochement de tête, et, quand il partit, s'installa aussi confortablement qu'elle le put sans gêner Sirius. Elle ne dormirait plus cette nuit-là, se contentant de caresser son visage, ses cheveux, ses épaules, et son torse même parfois, quand elle se sentait prise d'audace.
Cette nuit-là, il n'eut plus de cauchemar.
