L'odeur âcre du sang.

Elle la prend à la gorge comme une main vicieuse qui cherche à l'étouffer.

Le bitume racle sa joue, envahit son champ de vision.

Le monde extérieur ne lui parvient qu'à travers un théâtre d'ombres tremblantes.

Laquelle est la sienne ? Laquelle est la leur ?

Les coups se sont abattus et pleuvent encore, elle entend ses gémissements qui se font de plus en plus faibles.

Elle n'arrive pas à se relever. Un poids pèse sur son dos et lui interdit tout mouvement.

Des ricanements. Un craquement sinistre se fait entendre. Son père croasse de douleur.

Elle veut leur crier d'arrêter, mais ce n'est qu'un murmure étranglé qui s'échappe de ses lèvres.

Pourquoi ? Pourquoi toute cette violence ? Pourquoi provoquer autant de souffrance ?

Il ne s'exprime plus qu'en borborygmes. Elle arrive à bouger un tout petit peu, pour apercevoir sa figure ensanglanté.

Elle ne peut plus pleurer. Ses yeux se sont asséchés.

Lorsqu'elle tente d'avancer une main vers son père, le membre est écrasé sans pitié.

Elle n'entend plus leurs paroles moqueuses et haineuses. Elle n'a plus assez de forces.

Puis les coups s'arrêtent. Ils ne s'amusent plus. Petit à petit le monde autour d'elle se tait, s'emplit de silence.

Ils ne restent plus qu'eux, et personne ne vient à leur secours. Personne, alors qu'ils agonisent sur le béton.

Son appel à l'aide est la dernière chose qui sort de sa gorge, avant que tout ne devienne noir.

O*O*O*O*O*O

Alessandra se réveilla en sursaut, ses mains agrippant les draps trempés de sueur. Il lui fallut un moment pour se rendre compte qu'elle n'était pas de retour dans cette maudite ruelle, qu'elle était bien chez elle, à l'abri dans son lit. Elle poussa un gémissement éreinté alors qu'elle ramenait ses genoux tremblants contre elle.

Elle haïssait ce cauchemar. Elle haïssait perdre ses moyens de cette façon, de ressasser encore et encore de cet évènement atroce. Il était déjà arrivé une fois, n'était-ce pas suffisant ? Pourquoi fallait-il qu'elle le revive, qu'elle soit obligée de se souvenir de ce qu'elle avait perdu cette nuit-là ? C'était comme si le sort lui riait au nez, lui rappelait à quel point elle avait été impuissante tandis que les voyous tabassaient son père, oui, elle connaissait cette histoire, elle avait été gravée dans sa chair meurtrie, et ce pour toujours, alors pourquoi accentuer sa souffrance en faisant rejouer cette scène comme un spectacle macabre ?

Elle rejeta brutalement les couvertures qui l'étouffaient. Entre quatre murs, les cauchemars fermentaient, tout comme son esprit, elle avait besoin d'air frais. Ici, dans ce coin perdu de Toscane, les nuits pouvaient tantôt se refroidir et apporter un peu de soulagement par rapport à l'air brûlant de la journée, tantôt l'atmosphère pouvait être encore plus lourde une fois le soleil couché, comme c'était le cas cette nuit-là. Alessandra avait besoin de se rafraîchir les idées.

Littéralement.

Elle s'habilla rapidement et sortit, ses pas éclairés par la demi-lune, marchant à travers la lande pour se diriger avec les falaises. Là, elle emprunta un chemin escarpé qui menait jusqu'à une petite crique.

Rares étaient les personnes qui connaissaient cet endroit. C'était le genre de petite plage sauvage faite de galets, un pan de falaise qui s'était effondré après des siècles d'érosion pour former ainsi un lieu propice à la baignade.

Alessandra inspira une longue goulée d'air salé, qui chassa une partie de la peur enfouie en elle. Puis elle enleva ses vêtements et s'enfonça dans l'eau fraîche, jusqu'à n'avoir plus pied. Elle se laissa flotter, portée par la mer, qui commença à la bercer comme une mère le ferait avec son enfant en quête de réconfort. Le regard de la jeune femme se perdit dans les étoiles, une lumière douce et lointaine dont elle ne se lassait pas, un millier de points dans l'infini qu'elle se plaisait à contempler.

Si elle se laissait dériver, qui l'empêcherait de partir vers le large ? Les étoiles et les falaises seraient bien indifférentes. Et la mer, déesse impitoyable, engloutirait son corps basané sans hésiter si elle se laissait aller. Elle aussi, point dans l'infini, clignoterait avant de s'éteindre, et les gens ne remarqueraient sa disparition que bien après, tout comme on ne se rend compte que tardivement qu'une étoile est morte depuis des années-lumières.

Oui, elle n'était rien, un grain de sable, mais même les grains ont droit à une existence.

Alors qu'elle se redressait, une voix emplit le silence d'un puissant murmure.

- Alessandra ?

Elle se retourna, pour voir Cluster posté sur la berge. Son armure scintillait légèrement sous la lumière de la lune, et ses optiques rougeoyaient dans la pénombre. Elle sentait qu'il l'observait, depuis quand était-il ici ? Elle avait oublié que cet endroit était devenu son domicile, que la crevasse non loin lui servait de refuge.

Elle s'approcha, ses bras et ses jambes guidant son corps dans l'eau, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'à quelques mètres du géant de métal, ses pieds posés sur les galets profonds.

- Tu ne rechar – dors pas, constata t-il.

- Tout comme tu ne recharges pas, répondit-elle d'une voix neutre.

Il détourna le regard. Il semblait un peu perdu, comme un enfant qu'on avait brutalement tiré du lit et qui n'était pas tout à fait réveillé.

S'il lui disait qu'il n'arrivait pas à se reposer, elle lui demanderait sûrement pourquoi. Et il lui rétorquerait que ça ne la regardait pas, elle s'en offusquerait, cela provoquerait une tension qui gâcherait l'atmosphère paisible de la nuit. Et il ne voulait pas ça. Il s'était brutalement réveillé, assailli par les souvenirs – la course, la main qui tirait son bras et le guidait, les coups de blaster dans son dos, les cris de rage, la peur qui étouffait son spark, la voix devant lui, la seule chose en quoi il espérait, son corps brutalement jeté dans la capsule de sauvetage, le visage de l'autre côté du verre, le sourire triste, les derniers mots criés avant l'éjection de la capsule, l'énergon qui éclabousse son champ de vision, les étoiles insensibles à ses pleurs – et il était sorti pour se changer les idées. L'heure était calme, et il avait eu envie d'en profiter. Il avait été surpris de trouver Alessandra dans la mer, et il s'était demandé ce qu'elle pouvait bien faire dans cette masse d'eau salée, au beau milieu de la nuit. Mais une étrange tranquillité émanait de la jeune femme, qu'il n'avait osé déranger que lorsqu'elle avait été un peu trop loin de la berge à son goût.

Maintenant ils étaient là, tous les deux, et lui ne savait que dire.

Il se tordit légèrement les mains sans y prendre garde, un geste qui n'échappa pas à l'humaine.

- Je te l'ai pas dit, dit-elle d'une voix gênée mais douce, mais j'aime bien nager ici, c'est agréable quand il n'y a personne et ça me détend. Pardon si j'ai envahi ton espace personnel.

- Franchement je te laisse volontiers ce liquide, je n'ai aucune envie de considérer cette matière comme faisant parti de mon espace.

Elle sourit. Le Cluster dédaigneux avait refait surface, dissipant ainsi le malaise du robot.

- Ah bon ? rétorqua t-elle d'un ton faussement naïf. À t'entendre on pourrait croire que tu as peur de l'eau.

Il fronça les sourcils. C'était lui ou elle le cherchait ?

Elle sembla lire dans ses pensées car elle lâcha un petit rire.

- Désolé. Mais ça m'étonne que l'eau te dégoûte à ce point. Il n'y en a pas sur Cybertron ?

Il secoua la tête.

- Les liquides présents sur Cybertron étaient assez rares ; il y avait surtout de l'énergon liquide et parfois des puits d'huile.

Un soupir nostalgique lui échappa.

- Qu'est-ce que je donnerai pour me plonger à nouveau dans un bon bain d'huile ! Il n'y avait rien de mieux pour se relaxer et remettre ses rouages à neuf.

Perdu dans sa rêverie, il ne remarqua pas le sourire goguenard qui étira les lèvres d'Alessandra.

- Sur terre, il faudrait une piscine olympique pour t'accueillir… Et encore, tu aurais tout juste de quoi te tremper les pieds. Et on aurait besoin de… quoi, quelques milliers de bidons d'huile moteur pour remplir le tout ? Je ne sais pas pourquoi mais t'imaginer patauger dans cette baignoire atypique est une idée hilarante.

- Je ne vois pas en quoi c'est "hilarant".

- Humour à deux balles. Il faudra t'y faire.

Il leva les optiques au ciel devant son ton railleur. Pourquoi il restait avec une humaine aussi agaçante déjà ? Ah oui, parce qu'il n'avait nulle part où aller et que, d'après les propos de la femme, les habitants de cette planète avaient tendance à considérer ce qu'ils ne connaissaient pas comme une menace et donc à l'éradiquer au plus vite. Il ignorait si la puissance de feu de ces masses de chair faciles à effrayer était suffisante pour lui nuire – il en doutait mais il n'avait aucune envie de le vérifier. S'il avait fui la violence de Cybertron, ce n'était pas pour en trouver une autre sur Terre.

Il voulait être tranquille. Ce n'était sûrement pas trop en demander.

Il sursauta lorsqu'il entendit un bruit inquiétant, qui ressemblait à une ventilation qui explosait, venir de l'humaine.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?! demanda t-il, la panique perceptible dans sa voix. Tu as un problème ? Tu es cassée ?

Il fut pris de court par Alessandra qui pouffa devant sa réaction.

- C'est extrêmement adorable de te voir te mettre dans tous tes états pour un petit éternuement.

Il suffit d'une rapide explication de l'humaine pour que Cluster comprenne qu'il s'était inquiété pour rien, et il se sentit atrocement gêné et en même temps furieux d'avoir réagi de manière aussi ridicule. Il s'attendait à ce que la jeune femme se moque encore de lui, mais elle se contenta de lui offrir un doux sourire.

- J'ai juste un peu froid, Cluster. Je pense qu'il est temps que je sorte.

- D'accord… murmura Cluster.

Au bout d'un moment, voyant qu'Alessandra ne bougeait pas, il ajouta :

- Et pourquoi tu restes dans l'eau dans ce cas ?

- Parce que tu es planté sur la berge et j'aimerais avoir un peu d'intimité pour me changer, gros malin.

Il haussa un sourcil, confus.

- Te changer ? Te changer en quoi ? Les humains n'ont pas d'alt-mode que je sache.

Elle se mit une claque sur le front.

- Je parlais de mes vêtements. Tu sais, ces morceaux de tissus qui me couvrent le corps ? D'ailleurs… ajouta t-elle en étudiant la crique, les sourcils froncés. Où sont-ils passés ?

Cluster regarda autour de lui, à la recherche de ces "vêtements", tout en notant qu'il aurait besoin d'en apprendre plus sur les coutumes humaines, s'il voulait éviter d'autres incompréhensions.

Il fit un pas sur le côté, et remarqua que les cailloux étaient plus durs sur cette partie là. Il baissa la tête, et vit que, sur l'espace où il se tenait debout l'instant d'avant, étaient posés les habits d'Alessandra. Il les prit délicatement entre ses gros doigts, et ne put retenir une grimace face à leur aspect sale et chiffonné. Il vit l'humaine s'approcher de lui, les bras croisés pour protéger le haut de son corps de son regard.

- J'ai marché dessus, dit-il d'un ton navré alors qu'il lui tendait les vêtements.

- Porca miseria… murmura t-elle, abasourdie devant leur piteux état. Au moins je sais qu'il ne faudra jamais te demander de faire le repassage.

Avec un soupir, elle les saisit à bout de bras, puis, après un instant d'hésitation, elle les plongea dans l'eau et commença à les frotter. Cluster fronça les sourcils devant son comportement.

- Tu as froid parce que tu es mouillé, non ? Alors pourquoi tremper ce qui te couvre ?

- Parce que je n'ai aucune envie de me balader à poil.

- Mais cet endroit est isolé, il n'y a personne pour te voir, objecta t-il.

- Si : toi.

Il pinça l'espace entre ses deux optiques, un soupir irrité s'échappant de ses lèvres.

- Qu'est-ce que tu crains ? Que je vais te reluquer ? Le jour où je ressentirai une attirance physique pour une forme de vie organique n'est pas arrivé. Alors arrête de faire ta difficile et sors avant d'attraper un rhume, une pneumonie ou tout autre maladie liée à une exposition à de basses températures.

Alessandra grommela un "on a fait ses recherches à ce que je vois". Après avoir pesé le pour et le contre, elle se décida à sortir, non sans se servir de ses habits comme bouclier contre les regards déplacés que Cluster pourrait lui lancer. Elle fut surprise de le voir poser un genou à terre et tendre une main vers elle, paume tournée vers le ciel.

- Sans protection – du moins je suppose que c'est là la fonction des "vêtements" – tu risques de te blesser sur le chemin du retour. Je peux t'emmener jusqu'à chez toi. Vous autres humains êtes si fragiles, il suffit d'un rien pour que vous vous brisiez.

Alessandra resta quelques secondes à fixer la main posée au sol, avant de plonger son regard dans celui de Cluster, la confusion et la méfiance visibles dans ses yeux.

- Pourquoi fais-tu ça ?

Parce que je ne veux pas que tu meures et que je reste seul et perdu sur cette planète.

- Oh, je ne sais pas, rétorqua t-il d'un ton sarcastique qui chassa sa première pensée, peut-être parce que j'ai suffisamment d'honneur pour refuser de te voir mourir jusqu'à ce que j'ai payé toutes mes dettes ?

- Tu n'as aucune dette envers moi, répondit-elle, néanmoins intriguée par sa remarque.

- Tu m'as soigné, réparé. J'ai repris des forces grâce à toi. Tu m'as sauvé la vie, combien de fois devrais-je te le répéter ?

- Oh ça va je ne te demande pas une médaille. Mais si tu veux voir les choses de cette manière, c'est ton droit.

- Parce que toi, tu ne me considères pas comme endetté ?

Elle détourna le regard, et ne répondit rien alors qu'elle s'avançait et s'installait dans sa main. C'est là qu'il se rendit compte qu'elle n'était pas si petite qu'elle n'en avait l'air. Peut-être était-ce dû au fait qu'il la regardait toujours d'en haut, ce qui réduisait sa taille. En tout cas, elle avait l'air moins fragile qu'elle ne lui avait paru auparavant.

Debout, elle s'accrocha à ses doigts, cachant son corps du mieux qu'elle le pouvait, puis hocha la tête, signe qu'il pouvait se mettre en marche. Redressant délicatement son bras pour ne pas lui perdre l'équilibre, il la souleva à sa hauteur, et commença à marcher.

Malgré les secousses à chaque pas qui manquait de la faire trébucher, Alessandra devait avouer que la vue était époustouflante depuis là-haut. Le sol filait à toute vitesse et le vent fouettait ses cheveux humides. Son regard portait loin, et le monde lui semblait à la fois immense et minuscule.

Son visage prit une expression émerveillée, qui n'échappa pas à Cluster.

Un sourire malicieux flotta sur ses lèvres alors qu'il continuait à avancer. C'était amusant de voir que quelques pas suffisaient à impressionner cette petite créature.

Enfin, ils arrivèrent à la maison de l'humaine, trop vite à son goût. Il la déposa doucement au sol, sur le pas de sa porte. Elle leva les yeux vers lui. Le froid la faisait frissonner, mais elle n'en tint pas compte alors qu'elle lui souriait avec gratitude et le remerciait de l'avoir ramenée. Il haussa les épaules pour faire comprendre que ce n'était pas grand chose. Puis il lui demanda si elle comptait aller retourner dormir.

- Peut-être. Au pire si je n'arrive pas à trouver le sommeil je lirai un peu. Et toi ?

- Je ferai pareil je suppose. Ma recharge est terminée alors je peux en profiter pour terminer "D'acier". Je ne comprends pas tout…

- Mais tu trouves ça captivant, finit-elle avec un clin d'œil.

- J'allais dire "intéressant" mais cet adjectif convient aussi, rétorqua t-il d'un ton qui voulait paraître désintéressé.

Elle ne répondit rien, mais lui lança un sourire amusé. Elle lui souhaita une bonne nuit, puis s'engouffra dans sa maison, laissant Cluster seul.

Alors qu'il retournait dans son abri, le robot ne put s'empêcher d'avoir un regret, un seul, celui de ne pas avoir proposé à Alessandra de lire à ses côtés, s'ils comptaient le faire tous les deux.

Il secoua la tête. Allons, il était un grand garçon. Il n'avait pas constamment besoin d'avoir cette humaine collée aux basques, il était tout à fait capable de passer du temps avec lui-même.

…Du moins il l'espérait.


Même si j'aime beaucoup écrire sur ces deux là, j'aimerais bien savoir si vous les appréciez également. Vous me feriez extrêmement plaisir en m'envoyant une review.

En fait tout auteur de fanfiction adore recevoir des reviews. Je dis ça je dis rien.

Enfin bref. J'espère que ça vous a plu, à bientôt peut être !

Cao