Okay, ce chapitre est sans doute un peu confus par moments. C'est parce que l'original était déjà confus... et n'étant pas une vraie traductrice, je n'ai pour le moment pas la patience de repasser derrière et d'essayer de faire quelque chose de plus cohérent. Oh, peut-être que je m'y mettrai d'ici un mois, quand j'en aurai fini avec les examens divers et variés.
Peut-être avait-elle tué une bonne domestique, peut-être avait-elle tué une meilleure amie, peut-être avait-elle même tué une chère sœur. Elle avait tué beaucoup de gens. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était demeurer et attendre.
Chapitre 3
Clarisse abandonna les lambeaux de sa robe au bord de l'eau. Ce qu'elle pouvait utiliser avait déjà été utilisé, et elle était à présent adossée au mur, ne portant plus que son corsage et une moitié de jupon. Le reste avait été utilisé pour faire des bandages et des pagnes de fortune et pour couvrir les blessures des uns et des autres. Aloïs avait vraiment l'épaule cassée, et en sciant ses chaînes, Clarisse et le docteur Fournier avaient dévoilé des zones où la chair était à vif. Pour lui comme pour Basile, le plus gros problème restait cependant la roue. Dans la vive lumière du passage, Clarisse avait pu examiner celle d'Aloïs de près, même si cela ne l'avait pas aidée à trouver une façon de l'en libérer qui n'impliquait pas d'approcher une scie à moins d'un mètre de son cou. Les roues étaient maintenues en place par des clous rouillés, et personne n'avait l'outillage ou la force nécessaire pour les dégager.
Mais au moins, Aloïs et Basile étaient débarrassés de l'essentiel de leurs chaînes, et les parties passées sous leur peau avaient été immobilisées avec des morceaux de tissu afin de les empêcher de faire davantage de dégâts. Et l'eau, si mauvaise qu'elle fût, leur avait offert un réconfort momentané, dont les prisonniers comme les prétendants n'avaient été privés que trop longtemps.
Elle tira quelques chutes de tissu pour les enrouler comme un châle autour de ses épaules. S'il n'y avait que de l'eau devant eux, autant qu'elle réutilise sa robe. De toute manière, si elle l'avait gardée sur elle, cela n'aurait fait que la ralentir. Bien sûr, elle serait gelée en sortant, mais elle trouverait bien un moyen de se sécher.
De la main qui n'avait pas été meurtrie par des heures passée à scier des chaînes, elle pinçait d'un air absent les cordes du violon de Malo. Elle regarda un moment la porte devant elle et se mit à espérer entendre quelque chose, n'importe quoi, même un éclat de rire dément, mais aucun bruit ne lui parvint. Après tout, le passage ne résonnait plus du bruit d'une scie rouillée tranchant des chaînes tout aussi rouillées, et Clarisse sentait avec intensité l'oppression du silence qui venait après une période de bruit constant.
Elle serra plus fort son châle improvisé autour de ses épaules, et jeta un coup d'œil au reste du groupe. Ils s'étaient tous endormis. Rien d'étonnant, ces hommes affamés avaient dû faire beaucoup d'efforts dans les dernières heures. La seule chose qu'ils avaient pu absorber, c'était cette eau douteuse que Clarisse aurait fait bouillir si elle avait eu un récipient propre et de quoi faire un feu. Bien sûr, elle n'avait ni l'un ni l'autre.
Mais s'ils avaient de la chance, cette eau ne leur ferait pas trop de mal.
Clarisse hésitait cependant à s'en remettre à la chance en des circonstances pareilles. Elle voulait les réveiller. Ils dormaient depuis ce qui lui paraissait être une éternité, mais peut-être était-ce simplement parce qu'elle n'avait aucun moyen de mesurer le passage du temps, à l'exception des bougies qui fondaient lentement. Elle était tiraillée entre son désir de partir à la recherche de Monsieur de Vigny, et l'idée plus raisonnable de laisser ses compagnons d'infortune se reposer. Peut-être pouvait-elle elle-même fermer les yeux. Elle était tout aussi fatiguée.
Elle finit par s'allonger à son tour, recroquevillée autour du violon qu'elle serrait contre sa poitrine.
Elle rêva de ce jour où elle et Justine avaient vu un oiseau manger un escargot dans le verger. Justine avait regardé la scène avec calme, mais Clarisse avait à l'époque eu du mal à croire qu'une créature aussi belle fût capable de tant de cruauté. Bien sûr, elle avait grandi depuis, et appris que les oiseaux étaient tout aussi capables de manger la chair des morts, parfois même des vivants si ceux-ci avaient l'air assez morts, et comme les rats, ils commençaient toujours par les yeux.
Et dans le rêve, après l'avoir consolée, Justine se transforma en une grande cigogne noire aux yeux et au bec rouge sang, face à laquelle Clarisse n'était qu'une chose laide et minuscule, une moins que rien. Elle tenta de fuir, mais des chaînes s'enroulèrent comme des serpents autour de ses jambes, et en se retournant, elle vit la cigogne noire tendre son long cou et lui arracher les yeux.
Malgré la terreur qui la submergea sur le moment, elle se réveilla assez naturellement, sans même un cri. Elle entendit le son d'une corde pincée, et réalisa qu'elle s'était remise à tirer les cordes du violon dans son sommeil. Il lui fallut cependant presque une minute pour réaliser que le bruit résonnait dans tout le couloir, et en voyant les voyants diriger vers elle des regards réprobateurs, elle s'arrêta immédiatement. Le mal était cependant déjà fait, et les hommes lui firent comprendre silencieusement qu'il n'arriveraient pas à retrouver le sommeil.
– Il faut continuer, dit-elle en se levant et en se frottant les yeux. Mon Père, est-ce que vous pouvez prendre ces chutes de tissu et les garder au sec ?
Petit à petit, ils se rangèrent derrière elle, poussés plus par la fatigue que par la résignation. Il était dur de rester brave et énergique en des temps pareils, et Clarisse ne s'était jamais considérée comme étant spécialement l'un ou l'autre, mais quelqu'un devait se charger de donner du courage au reste des troupes. Dans un mouvement décidé, Clarisse ouvrit la porte imbibée d'eau. Et quelle eau ! Elle se serait enfoncée jusqu'aux cuisses dans de la neige que ce n'aurait guère été plus froid. Là où il y avait de la lumière, elle pouvait voir des algues vertes pousser sur les pierres. Un courant d'eau les frappa de plein fouet quand elle ouvrit la porte, et les plus fragiles faillirent perdre l'équilibre. Mais ils grincèrent des dents et subirent le froid, s'appuyant sur leurs camarades et sur l'espoir de se retrouver libres et de mettre fin au cauchemar.
Pour Clarisse, en revanche, le véritable cauchemar ne faisait que commencer. Elle essaya de ne pas souhaiter que Malo se dépêche de se manifester, mais c'était pourtant ce qu'elle désirait en son for intérieur. Elle voulait le voir, peu importe combien cette réunion serait horrible. Elle chercha partout, marchant toujours dans cette eau glaciale à laquelle elle s'habituait petit à petit, mais ne trouva rien qu'une porte qui devait être ouverte par le mécanisme au levier cassé situé juste à côté.
Clarisse eut beau draguer l'eau près de la porte pendant ce qui lui parut être une éternité, elle ne trouva pas de levier. Puis voyant qu'il lui restait encore deux couloirs inondés à explorer, elle délibéra un instant avec elle-même pour savoir lequel avait le plus de chances d'abriter un prétendant torturé, et lequel était le plus susceptible de renfermer le levier. Elle choisit finalement de partir vers la gauche, et pataugea jusqu'à une porte dont l'ouverture requit un effort herculéen de sa part. Cette porte débouchait sur une salle où se trouvaient nombre de caisses flottant paresseusement dans l'eau, ainsi qu'une table à laquelle l'humidité n'avait pas fait de bien. La salle communiquait avec une autre, très semblable, où Clarisse vit les mêmes caisses éparpillées et la même table abimée. Elle écarta les caisses de son chemin, le violon de Malo toujours en main, et trouva un levier de rechange sur cette deuxième table, juste à côté de l'une des petites provocations écrites de Justine.
Elle ne voulait pas la ramasser. A coup sûr, la note parlerait de Basile, de Malo, ou peut-être encore d'Aloïs. Clarisse ne voulait pas savoir ce que Justine pensait de tout ceci ; cela ne lui donnerait que davantage de raisons de détester sa maîtresse, ce qui n'était jamais une bonne chose à faire. Elle se mordit la lèvre en fixant le morceau de papier, puis finit par s'en emparer vivement.
Basile représentait un certain défi, mais je lui ai préparé des entraves spéciales. Aloïs a fini par apprendre à me repérer au son, et j'ai pris ceci en considération lorsque je me suis occupée de Basile. Sa roue s'inspire des colliers utilisés pour humilier les esclaves du Nouveau Monde, en limitant les mouvements de leur tête et en faisant constamment du bruit lorsqu'ils marchent. L'usage est de le passer au cou des esclaves qui cherchent à fuir ou se considèrent à l'égal de leurs maîtres.
Voilà une punition fort à propos pour Basile, lui qui s'est mis au même niveau que moi !
Non, au-dessus de moi. Il ne cherchait qu'une relation sexuelle, et bien que cela m'importe somme toute assez peu, il mérite d'être puni pour cela. Je ne suis pas un vulgaire trophée, après tout, et il ne me désire pas pour moi-même ; il veut simplement me mettre hors de portée d'Aloïs et Malo.
Quoi qu'il en soit, je l'enchaînerai comme je l'ai fait avec Aloïs, pour alourdir ses mouvements. Sa nature agressive m'a en outre poussée à trouver un autre moyen de le restreindre. J'ai entendu dire que certains sauvages amazoniens ont pour coutume de percer la peau des épaules des jeunes hommes, et d'y attacher un lourd crâne. Les jeunes gens ont alors le choix entre traîner leur fardeau et arracher les éclats d'os qui servent de crochets pour prouver leur virilité.
Cela aussi va bien à Basile.
Clarisse s'apprêta à fourrer la note avec les autres dans la poche de son tablier, avant de réaliser qu'elle l'avait laissé avec sa robe en charpie. A la place, elle coinça ce nouveau papier dans son corsage, le mettant bien en sécurité entre le tissu et sa peau.
Quand elle rejoignit les autres, elle se mit à penser que si Malo avait passé des semaines ici, il avait dû développer de vilaines infections à force de rester dans cette eau... qu'ils avaient bue... et... mieux valait ne pas y penser pour le moment.
Clarisse enfonça le levier dans l'emplacement vide et le tira. Cela fit tourner un engrenage, qui en activa d'autres, qui tirèrent sur une chaîne, qui devait en retour actionner encore d'autres engrenages, et ainsi de suite ; au bout du compte, le lourd panneau métallique se souleva lentement. Ceux qui avaient encore l'usage de leurs yeux suivaient, médusés, le mouvement de cette machinerie.
Il y eut un bruit sourd. Suivi d'un long râle effrayé.
Clarisse était figée sur place, le cœur battant à tout rompre. Elle tourna la tête vers l'ouverture.
– M... Malo ? Monsieur de Vigny ?
– Non ! Clarisse, allons-nous en au plus vite, supplia Aloïs. On ne peut pas l'aider.
– Ils peuvent tous...
– Je suis sûr que Malo n'était pas inclus là-dedans, rétorqua Basile.
– Eh bien, vous non plus !
Quoi qu'il en soit, ils devaient avancer, et passer cette porte était leur seule option. Clarisse reprit la tête du cortège, et les hommes la suivaient par paires ; le docteur Fournier guidait Aloïs, tandis que le Père David s'occupait de Basile. Ils arrivèrent dans une grande salle au centre de laquelle une sorte de plate-forme éclairée par des torches leur aurait permis de se reposer, s'ils s'étaient sentis en sécurité. Une fois que tous furent passés de l'autre côté, le docteur actionna un deuxième levier près de la porte, ce qui la fit immédiatement retomber. Il y avait deux issues ; Aloïs et le docteur partirent à droite, Basile et le prêtre à gauche, laissant Clarisse seule avec le violon.
Malo. Il en jouait si bien, et des mois auparavant, il avait passé de longues heures à le démontrer en divertissant Justine et ses deux autres prétendants. Clarisse s'était souvent autorisé des pauses clandestines, se cachant pour l'épier et s'émerveiller de l'agilité et de la finesse de ses doigts, et de la souplesse de ses gestes alors qu'il donnait vie à la musique écrite sur ses partitions. Elle sentit le rouge lui monter aux joues en se remémorant tout ceci, malgré les appels insistants des quatre hommes autour d'elle. Elle revint à la réalité et redressa la tête. Si elle voulait avoir la moindre chance de revoir Malo jouer un jour, elle aurait besoin de tout son courage.
Peu lui importait ce qui avait été fait. Il pouvait être aveugle, cela n'avait pas d'importance. Elle voulait juste qu'ils reviennent tous à la lumière, et lui tout particulièrement.
– Oui... je commençais à en avoir assez de ma propre chair... siffla une voix quelque part dans les couloirs.
Clarisse s'appuya contre l'un des piliers, espérant que les autres finiraient par comprendre le message et se cacher en silence. Elle entendit Aloïs et Basile l'appeler à se cacher à son tour, mais ni l'un ni l'autre ne pouvaient voir son refus muet.
Malo commença à marteler la porte.
– Justine ! hurla-t-il. Laisse-moi te goûter !
– Clarisse, s'il vous plaît ! répéta Aloïs, élevant la voix pour se faire entendre malgré le bruit.
– Viens là ! ordonna Basile, sans même se soucier d'être discret.
– Tout ira bien ! dit-elle, priant pour que personne ne voie la peur dans ses yeux ou ne la sente dans sa voix.
– Vite, mon enfant.
– Tout ira bien.
– JUSTINE !
– Il n'est pas aveugle !
– C... comment ?
– JUSTINE !
Clarisse tourna de nouveau la tête vers la porte que des coups furieux finirent par arracher à ses attaches. Puis elle entendit un écho déformé, presque maléfique du rire clair qu'elle connaissait. C'est vrai, ses yeux n'étaient ni blancs ni arrachés ; ils étaient toujours verts, et leur couleur n'était que plus frappante dans cet environnement sinistre.
– Je te vois, murmura-t-il d'un ton moqueur.
Elle commença à remarquer d'autres choses. L'artiste avait toujours eu une posture impeccable, mais l'homme avait tendance à marcher courbé ; mais cette fois-ci, quelque chose venait forcer la main de la nature. Devant lui, un poids pendait au bout d'une chaîne attachée à la roue autour de son cou. Derrière, une queue métallique rigide pressait sa colonne vertébrale, et semblait le faire saigner à chaque pas.
Puis Clarisse vit sa bouche. Il avait toujours eu un beau sourire, mais celui-ci semblait maintenant monter au sens propre jusqu'à ses oreilles. La jeune femme réalisa avec un frisson horrifié que Justine lui avait lacéré les joues de part en part, avant d'y appliquer des sutures grossières. Elle recula, la bouche ouverte comme pour crier, mais elle était incapable d'émettre le moindre son.
– Bonjour...
Elle se mit à remarquer un tas d'autres choses : les marques de dents violacées sur ses avants-bras, et l'odeur caractéristique de la décomposition, même si elle ne pouvait dire d'où elle venait, et la rapidité avec laquelle cet homme famélique et bossu se dirigeait vers elle, alors qu'elle restait immobile.
D'instinct, elle recula, tombant dans l'eau et trempant ses vêtements. L'encre noire de la note commença à se dissoudre, tachant sa peau et l'intérieur de son corsage. Elle se remit rapidement sur pieds, fouillant l'eau à la recherche du violon ; il avait vu de meilleurs jours, mais pour le moment, c'était tout ce qu'elle avait pour se réconforter ou se défendre. Où diable était-il ?
Toujours sur la plate-forme. Elle avait dû l'abandonner dans sa panique. Malo ne parut même pas le voir. Il n'avait d'yeux que pour elle. Certes, c'était ce qu'elle avait toujours voulu, mais pas dans des circonstances pareilles.
– Malo ! dit-elle avec l'espoir qu'une voix ferme le tirerait de son délire. Écoutez-moi !
Cela n'eut aucun effet. Il se jeta sur elle et s'écrasa avec elle contre le pilier, lui coupant net le souffle. Faisant tout son possible pour éviter de fixer Malo, Clarisse leva les yeux, et remarqua une petite cage suspendue au plafond, le genre de cage où l'on s'attendait à voir un cadavre, se balançant comme un pendule.
Soudain, elle sentit des dents s'enfoncer dans son épaule. Elle poussa un cri, plus sous le coup de la peur que de la douleur car il avait surtout mordu les baleines de son corset, mais cela faisait quand même mal.
– Ils peuvent tous être sauvés, répéta-t-elle en cherchant à l'aveuglette des cordes hors de sa portée. Il y a toujours une solution !
Malo mordit de nouveau, visant cette fois plus près de son cou, et cette fois-ci, elle hurla pour de bon. Elle aurait voulu s'arrêter pour contempler l'ironie de la situation, mais elle n'en avait pas le temps. Bien sûr, elle l'avait toujours voulu ainsi penché sur elle, le visage au creux de son cou, mais pas comme ça, pas dans ces égouts sinistres où il voulait la dévorer au sens propre. Elle remit la main sur l'archet, et sans laisser ses remords l'interrompre, l'enfonça dans le diaphragme de Malo. Il fut forcé d'ouvrir la bouche pour inspirer, et elle put le repousser. Il recula en titubant jusqu'à l'autre bout de la plate-forme.
– Tu... tu n'es pas Justine ! observa-t-il en haletant.
– Non ! confirma Clarisse. Je ne suis pas elle.
Mais Malo ne semblait guère s'en soucier. Il était affamé, et elle devait être ce qu'il y avait de plus appétissant ici. Il plongea vers elle. Elle bondit pour l'éviter, se raccrochant comme elle pouvait à la cage pendue au plafond. Il réussit à attraper sa cheville, mais elle le fit lâcher prise. Rugissant comme un animal alors que sa proie lui échappait, il tenta de nouveau de se jeter sur elle, en vain car elle avait réussi à se hisser plus haut, et il ne pouvait même pas lever la tête. Elle finit par se retrouver tout en haut de la cage et enroula ses bras et ses jambes autour de la chaîne. Les maillons lui pinçaient méchamment la peau au moindre balancement, mais elle ne laissa rien échapper. Le plus important était qu'elle fût hors de la portée du troisième prétendant. Un moment, elle se demanda s'il pouvait grimper à sa poursuite, mais avec tout le métal qui alourdissait sa carcasse, il ne devait même pas pouvoir sauter.
Oh, pauvre Malo !
Le mouvement de balancier de la cage ralentit, puis finit par s'arrêter complètement. En-dessous, Malo fixait Clarisse tel un chien se léchant les babines devant un morceau de choix. Le fait qu'elle fût à moitié nue n'améliorait en rien la situation. Elle avait peut-être rêvé que Malo la regardât avec tant d'intérêt, mais elle était à présent complètement terrorisée.
Et c'était la même Clarisse qui avait poursuivi Aloïs et avait osé se mesurer à Basile.
En parlant de Basile, le Père et lui avaient entrepris de déplacer des engrenages, prenant soin de rester hors du champ de vision de Malo. Clarisse vit le docteur avancer lentement pour les aider, et sentit un certain réconfort. Ils allaient l'aider à s'en sortir. Tout ce qu'il lui restait à faire, c'était aider Malo. Tout ce qu'elle devait faire, c'était leur donner un peu plus de temps.
– Je... je vous ai toujours aimé plus que les autres ! sanglota-t-elle, et au moins la moitié de ses larmes étaient réelles. Je... je n'ai jamais voulu que Justine vous séduise, parce que je vous ai toujours aimé !
Il recula. Basile et le Père David s'immobilisèrent, craignant qu'il ne se retourne et les voie.
– Je... j'étais si seule ! improvisa-t-elle pour garder son attention. Tous les autres domestiques sont partis parce qu'ils avaient peur, mais j'avais plus peur d'être traitée de lâche que de me retrouver ici. Alors... alors je suis restée... mais j'étais toute seule ! Et j'avais tellement à faire ! J'ai travaillé dur pour que le manoir ne tombe pas en ruines, et... Et vous êtes le seul à m'avoir complimentée ! Et... et... et maintenant... nous allons tous mourir ici ! Pourquoi est-ce que ça doit finir comme ça ?
Ils y étaient presque ! Elle recommença à agiter la chaîne, et avec un grincement métallique, la cage se remit à se balancer. Malo sursauta en entendant le bruit et se retourna vers Clarisse. Elle continua de parler.
– Ce... ce n'est pas juste... ce que Mademoiselle Justine vous a fait. Elle... c'est elle... qui vous a donné l'absinthe, juste avant le concert. Je l'ai vue en mettre dans votre verre. Malo... Malo, vous êtes le meilleur violoniste du monde ! Même quand vous jouiez des chansons joyeuses, j'étais toujours émue aux larmes. Mais vous jouiez pour Mademoiselle Justine, pas pour moi, et je savais... que ce serait toujours comme ça... Malo... Malo, je veux juste sortir d'ici. Je veux vous sauver. Malo... j'ai tellement peur...
Elle se mit à pleurer pour de bon, car elle avait perdu les autres de vue, et elle n'était pas sûre de pouvoir s'en tirer vivante. Elle n'était même plus sûre de le vouloir, pas après avoir vu que Malo en avait été réduit à manger sa propre chair pour survivre. Les larmes brouillaient sa vision et l'empêchaient de voir les marques de morsure fraîches sur les bras de Malo.
Elle entendit des chaînes racler le sol.
– C'est... à moi, murmura le violoniste, se penchant encore davantage pour prendre son instrument entre ses doigts infectés.
Il chercha aussi l'archet, et finit par le retrouver. Clarisse eut presque physiquement mal en le voyant tenter de caler le violon sous son menton, alors que la roue le bloquait et que la chaîne qui liait ses mains avait la longueur parfaite pour l'empêcher de jouer. A son tour, il commença à pleurer.
– M... Malo ? hoqueta Clarisse.
Il leva de nouveau la tête vers elle, autant que ses entraves le lui permettaient.
– Vous... vous ne ferez plus de mal à personne, d'accord ?
Il plissa les yeux, et Clarisse resserra les jambes autour de la chaîne, car ce n'était pas une réponse acceptable. Elle vit que les autres s'étaient rassemblés vers la porte de droite, mais elle ne dit ni ne fit rien. Personne ne disait rien.
Soudainement, Basile se mit à faire des remous.
Malo se retourna.
Peut-être était-ce à cause de la faim. Peut-être était-ce parce qu'il voyait l'un de ses rivaux dans un état d'extrême faiblesse. Peut-être était-ce parce qu'il était fou et désespéré. Peut-être était-ce pour toutes ces raisons. Quoi qu'il en soit, il avait vu une proie plus facile que Clarisse, et il attaqua.
– Non ! hurla Clarisse. Malo, non !
Basile ne flancha pas. Clarisse entendit Aloïs demander pourquoi les choses avaient ainsi tourné ainsi d'une voix aigüe et terrorisée. Elle entendit le docteur crier :
– Maintenant !
Basile frappa à l'aveuglette.
Malo s'effondra.
– Ils peuvent tous être sauvés, dit-il en bombant le torse comme il pouvait. Ce n'est pas cette salope qui l'a dit, c'est toi.
Dans un mouvement manquant cruellement d'élégance – ce dont elle se souciait encore moins qu'à l'accoutumée –, Clarisse redescendit sur la plate-forme, s'égratignant au passage. Entre-temps, le docteur Fournier avait scié la chaîne qui liait les mains de Malo ; ils n'avaient pas le temps de faire plus, mais au moins, cela permit à Clarisse de passer l'un des bras du violoniste pour le moment inconscient autour de son épaule, pendant que l'aliéniste prenait l'autre bras.
– C'est un miracle que vous n'ayez pas manqué, soupira-t-elle.
– Non, c'est un miracle qu'il soit si facile à assommer, répondit Basile.
Ils passèrent une nouvelle porte, et personne ne prit la peine de la fermer. Après tout, plus personne ne les poursuivait.
A force de parcourir des couloirs tous inondés et tous identiques, Clarisse sentit sa peur s'amoindrir, et son courage avec. A tel point qu'elle sursauta et faillit lâcher Malo en entendant une voix s'exclamer :
– Hé ! Vous, là-bas ! Libérez-moi, et je vais demander à mes hommes de nous sortir de cet enfer !
L'homme en question était enchaîné à un mur, dans une alcôve surélevée que l'eau n'atteignait pas. Ce devait être l'inspecteur Marot, de toute façon, qui restait-il d'autre ?
– Ne vous inquiétez pas, lui dit-elle en venant vers lui, entraînant Malo et le docteur Fournier dans son sillage. J'ai déjà plein d'hommes avec moi !
– Hein ?
– Allons, docteur, vous devez avoir gardé la scie. Détachons Monsieur l'inspecteur et partons.
