Coucou ! Voici le quatrième chapitre, merci pour vos réviews ! Peneloo, merci pour ton travail toujours exceptionnel :)


Lie down,

Try not to cry,

Cry a lot...


Bon, je vais quand même écrire le moment où tout a commencé à capoter. Vrai que je vais le faire. Les gens arrivent jamais à deviner quand leur vie va percuter un mur en béton armé. Moi non plus. Voyez, on peut pas vivre en guettant la chute, apprécier un moment de bonheur en pensant au moment où on va être triste. Pareil, moi je peux pas. Aussi ça m'a vachement surpris lorsque c'est arrivé. Quand je me suis pris un mur et que j'ai été triste. Les deux en même temps.

C'était pendant les vacances de Pâques. Déjà que j'aimais pas Pâques, après ça, j'ai détesté cette fête. Je comprenais même pas ce que le lapin avait à voir avec la résurrection du Christ, ni même avec les œufs. Je pense pas que le père Jésus en revenant de chez les morts s'est fait une omelette ou quoi. Je suis à peu près sûr que non.

J'y étais donc, pendant ces fichues vacances de Pâques. Le premier jour des vacances, un samedi, je m'étais levé avec une tête terrible. La veille, les gars de la fac avaient proposé qu'on aille boire un verre. On avait vidé un bar entier. Lorsque j'ouvris les yeux, la première chose que je ressentis fut une douleur foudroyante à l'épaule gauche, mon visage était comme tordu de partout et mes membres, Dieu que mes membres me faisaient mal ! Je me redressai en serrant les dents, les larmes me montant aux yeux à cause de la nausée, la douleur brûlante et mon esprit embrumé. Je me fis l'effet d'être un bébé.

« Mike. » Appelai-je en un souffle rauque. « Mike, ça y est cette fois. Je suis mort. »

Le Stamford, frais comme une rose de printemps, se présenta dans l'embrasure de porte de ma chambre.

« Regardez-moi ça... Sylvester Watson qui reprend ses esprits. » Sourit-il, moqueur.

« Ne me fais pas ça dès le matin. » Suppliai-je, quittant maladroitement ma couche pour me rendre compte de ma nudité. « Mes fringues. Où sont passées mes fringues ? »

Mes yeux inspectèrent scrupuleusement la surface délicate et laiteuse de ma peau, rencontrant avec effroi, les hématomes la bleuissant par endroits. J'étais fichu, un train m'était passé dessus.

« Qui m'a fait ça ? Où t'étais quand on m'a fait ça ? » M'exclamai-je, horrifié.

« Hahaha moi j'étais avec tout le monde dans le bar. Tu disais que tu voulais prendre l'air. ''Laissez-moi respirer bande de cochons !'' que t'as gueulé, alors on a fait comme tu disais. A part ça, tu les as assassinés verbalement hier soir. Plus personne ne t'aime, même les gonzesses. T'arrêtais pas de les traiter de vaches immondes pondeuses de bébés animaux dégoûtants même pas bons à se faire sauter par des zoophiles. »

« Mon visage... ils m'ont détruit ma joli bouille.» Gémis-je tandis que j'enfilais un caleçon propre, mon dos semblant s'être partagé en quatre morceaux distincts. «Qui a osé me faire ça ? »

« Ben, on est tranquille à picoler et tout d'un coup, on entend un bruit terrible dehors. Vas-y que tout le monde sort et tout. C'est là qu'on te voit, les fringues à moitié déchirées, fou de rage. Vieux, je t'avais jamais vu dans une rogne pareille. Ton visage était tout rouge, tes cheveux partaient en sucette et tu gueulais à réveiller les mort. Le videur t'a sommé poliment de fermer ta gueule et de te barrer. Sérieux, il foutait la trouille ce gars. Là, tu le regarde droit dans les yeux et lui demande sérieusement s'il est pas le produit d'une baise entre cousins. Hahhaha ça nous a tués. Aussi sec, le type se jette sur toi. Vrai que vous vous êtes battus comme des dingos. Il était plus fort du fait qu'il devait faire trois mètres de haut et peser 150 kilos mais tu t'es pas laissé faire. P'tain c'était beau ! Je suis quand même intervenu à un moment parce que j'aime pas quand on te cogne dessus et on est rentrés à la maison. T'avais déjà perdu la moitié de tes fringues dans la bagarre et tu tenais ton pantalon pour pas qu'il se casse la gueule. »

« Okay. » Acquiesçai-je en un souffle résigné bien que je ne fusse en rien d'accord avec le fait qu'un inconnu m'ait battu au point que j'en perde mes vêtements.

Mon corps était un tel totem de douleur que je ne voyais plus très clair. En outre, maintenant que tout était terminé, je me moquais pas mal d'avoir été rossé ou quoi. Tout ce que j'étais en mesure d'assimiler était qu'on m'avait détruit la figure. Mes globes oculaires n'étaient autres que deux sphères brûlante et visqueuses dont les larmes irritantes et douloureuses inondaient ma face marquée de boursouflures hideuses. Je voulais fermer les yeux, tendre les mains devant moi et tâtonner tant il m'était inconcevable de laisser mes rétines subir l'air agressif de la pièce. Mais je n'en fis rien et mon sous-vêtement enfilé, je n'osai plus bouger de peur que mes os fragilisés ne se brisent.

« Mike, aide-moi. » Appelai-je, invitant mon colocataire à me soutenir de mon bras tendu au prix d'un effort dépassant l'entendement humain.

Je ne pouvais pas prétendre le contraire, j'étais une fillette. Il y avait un type de personne toujours partant pour enchaîner connerie sur connerie, du genre à prendre toutes les drogues du monde du moment qu'elles étaient pas trop chères et qu'il savait où s'en procurer, de ces personnes que les braves gens découvraient le matin, pionçant sur un banc, une bouteille dans les bras. Moi j'étais un de ceux-là, des téméraires que l'on surprenait les larmes aux yeux à la plus petite égratignure. Le problème quand on avait un style de vie comme le mien, était qu'on pouvait pas se ramasser moins qu'une balafre ou quoi. Le père Stamford vint glisser sa tête sous mon bras, une de ses mains se calant sur ma taille alors qu'un rire à peine étouffée secouait sa pomme d'Adam.

« Je ne t'aime pas. Je ne t'ai jamais aimé Stamford. » Sifflai-je tandis qu'il me traînait jusqu'au salon et m'abandonnait au creux des coussins.

Autour de moi le salon avais muté en un hybride entre un champ de bataille et une de ces pièces mal foutues qu'on voyait dans les émissions de nettoyage. Il y avait du bordel partout. Sans déconner. De la malbouffe s'étalait sur le sol, la table, une part de pizza était collée au mur, j'aurais pas su dire pourquoi et des mares noirâtres englobaient la vaisselle brisée, éparpillées sournoisement dans les poils rêches du tapis. C'était toujours comme ça quand on invitait les gens à une before. Déjà, ils vous vidaient vos placards et vous terminiez le mois à jeûner ou à avaler des pâtes sept jours sur sept mais il fallait en plus qu'ils vous pourrissent votre baraque. Je pouvais pas le comprendre. Je veux dire, si vos amis vous faisaient ça, imaginez vos ennemis. Pour les surpasser, ils auraient plus qu'à pisser sur votre lit.

« J'ai appelé une dame pour le ménage. J'sais pas si t'as entendu parler de cette espagnole impec qui coûte pas cher. Paraît que ta maison, elle en fait un château. » Déclara mon coloc depuis la cuisine, des percussions aiguës s'élevant par intermittence.

« Roule un joint. » Dis-je pour toute réponse, m'allongeant délicatement sur le canapé, mon crâne palpitant déployant des ailes d'une douleur extraordinaire dont je sentis les plumes langoureuses me lécher les terminaisons nerveuses.

Mes pupilles s'accrochèrent au plafond comme mon esprit, pareil à un verre d'eau, débordait de toute part, recouvrant les bribes lumineuse de mes souvenirs, enlisant ma pensée dans une boue noire de catatonie silencieuse. Je me sentais las. Dans le vrai sens du terme. Pas celui des gentilshommes. J'étais foutu. Littéralement. Il me semblait avoir manqué quelque chose dans le passé. Voyez, pendant que tous les gosses faisaient leurs choix, vivaient des journées pleines de soleil, d'indifférence et de joie au bord de la rivière de la ville, je manquais déjà quelque chose. Moi, à sept ans, je regardais mes mains se fondre au milieu du vomi de mon père. Je savais pas le faire. Ramasser le vomi. Je pouvais nettoyer la maison et garder le bébé Rose mais ramasser le vomi, je savais pas le faire. J'ignorais pourquoi cette image refusait de me quitter. Cet enfant aux genoux noueux, aux membres maigres et maladroits, accroupi devant une bassine d'eau, tentant en vain de nettoyer cette flaque grumeleuse à ses pieds. Il y met trop d'eau, la flaque augmente mais il y a personne pour lui dire comment faire. Il y avait jamais personne dans cette maison.

« J'en ai fait un pur. » Entendis-je comme Mike se penchait au-dessus de moi, son sourire de vieil ours me pénétrant le cœur.

J'en aurais pleuré.

« Dis, j'ai pas l'épaule démise ? Elle me fait mal à un point terrible. » Me contentai-je de demander alors que mon colocataire prenait place sur l'accoudoir du canapé et allumait négligemment le joint.

« Je t'ai ausculté. Théoriquement, t'as pas de soucis à te faire. »

« Théoriquement. » Répétais-je platement.

« Comme je dis. » Renchérit-il, m'offrant simplement la cigarette roulée.

Je tirai longuement sur mon bâton de plaisir, ses volutes lourdes et odorantes enrobant mon intérieur, irritant légèrement ma gorge. Nous demeurâmes silencieux, le joint allant de mes lèvres aux siennes en une chorégraphie mécanique n'enraillant en rien le naturel des gestes effectués. Les effets de la marijuana montèrent graduellement au sein de mes chairs meurtries et l'image de l'enfant au vomi s'imprima derechef sur mes rétines fatiguées. J'étais engourdi, la douleur physique m'échappait mais la psychique demeurait. Bon Dieu, pourquoi cet enfant devait-il ramasser ce fichu vomi ? J'aurais voulu aller à la rivière avec les autres. C'était tout ce que je voulais. Aller à la rivière.

« Je suis jamais allé à la rivière avec les autres, Mike. Je le voulais mais je pouvais pas. Petit, tu allais à la rivière toi ? » Murmurai-je, une volute sphérique gonflant dans ma bouche avant que je ne la laisse s'élever vers le plafond.

« Nan. J'ai grandi en ville moi. La seule rivière que je voyais c'était ce truc boueux coulant dans les égouts. » Répondit-il nonchalamment, saisissant le joint tendu.

« On devrait carrément le faire. »

« De quoi tu parles ? »

« Aller à une rivière, ou mieux, un lac. C'est super les lacs, il y a pas de vagues et c'est joli. » Poursuivis-je d'une voix incertaine, quasi tremblante.

Je voulais vraiment pleurer sur ce coup. Fallait pas que le père Stamford le remarque mais j'étais prêt à verser des torrents de larmes.

« Je te vois venir sale cafard. Pas question que j'annule ma semaine avec Rose. »

« Pouvez pas la faire une autre fois votre semaine d'amour ? » Questionnai-je l'air de rien, le cœur lourd comme une pierre, le sang me battant aux tempes.

« Sûr. Tout comme aller au lac. On peut le faire une autre fois. » Clôtura-t-il avant d'éteindre le joint contre la semelle de sa chaussure.

Je gardai le silence tandis que mon colocataire se redressait et terminait d'empaqueter ses effets. La môme Rose avait fait le premier pas cette fois et l'avait invité à passer Pâques à la campagne avec sa famille et tout. J'étais content pour Mike. Quand j'y pensais, je me disais qu'ils allaient finir par se marier ou quoi. Autant j'étais heureux de les voir ensemble, autant je mourrais de trouille à l'idée qu'il se marie avec elle. Pas que j'aimais pas la gamine Rosie, c'était juste que je voulais pas être tout seul. Je m'étais toujours figuré que même s'il était un beau gosse, Mike resterait cet ours tombeur et célibataire vivant en colocation avec son pote malingre et alcoolique. Seul, je me transformerais en une copie répugnante de mon paternel. J'avais tout le temps peur de finir comme lui. C'était un tel raté aussi ! Fallait toujours qu'il traîne à la maison comme un esprit frappeur, empestant la sueur, l'urine et l'alcool, ses yeux vides nous regardant avec curiosité comme s'il pensait : « A qui ils sont ces chiards ? »

Depuis qu'Hariet avait quitté la maison, je m'étais bien gardé de lui passer un coup de bigophone. Entendre sa voix, s'il parvenait à se traîner jusqu'au téléphone, me casserait un truc en dedans. Je voulais pas être cassé, je voulais plus me souvenir que j'étais son fils.

« J'ai mal. » Déclarai-je, pivotant ma face de façon à pouvoir voir le Père Stamford glisser une boîte de préservatifs dans sa valise.

« Il y a des calmants et des antidouleurs dans la pharmacie et du shit dans la boîte à cookies. » Dit-il simplement, sans arrêter de faire sa valise ni rien.

Il avait pas compris que j'avais mal au cœur.

« Tu vas pas m'abandonner, dis ? » M'enquis-je d'une voix sourde.

« Vieux, je pars pour une semaine. Promis qu'on ira au lac avant qu'il fasse plus chaud et même. S'il neige, je t'y emmènerai. »

Il avait pas compris que je ne voulais plus qu'il se rapproche de la môme Rose. Qu'il la préfère à moi. C'était de cette façon que fonctionnait l'amour. Vous réorganisiez votre liste de priorité. J'arrivais plus à parler alors je fis :

« Hum-hum. »

Je l'observai tandis qu'il finissait d'emballer ses fringues. Ma poitrine était lourde, mes yeux se fermaient par moment sous l'empire de la drogue et je devais batailler avec mes paupières pour les rouvrir. Un arôme léger mais désagréable de vomi emplissait ma bouche, ma migraine s'était échouée sur les rives de ma conscience et mon corps semblait pris dans un étau d'angoisse que je ressentis de loin. Comme si cette chair, ses os et tout ce qui allait avec ne m'appartenaient plus. Mon colocataire, fin prêt, vint déposer une tasse de thé fumante sur la table basse et me présentât deux petite pilules blanches.

« Évite de prendre de l'alcool avec et tiens-toi tranquille. » Dit-il calmement et je lui souris.

Sa mâchoire carrée était décorée d'une barbe de deux jours, ses yeux d'un vert bouteille profond me fixaient avec cette force qui leur était propre, son grand nez, rouge en toute circonstance s'attirât soudainement toute ma sympathie, l'ossature de son visage, ses fines lèvres gercées, colorées d'un rose fade, ses larges épaules, ses grandes main aux paumes rêches.

« Dis à Rosie que je la salue. » Lâchai-je, récupérant les médicaments que j'avalai avec une gorgée de thé.

« Ouais. La femme de ménage passe demain matin, faut que tu sois là parce qu'elle a pas les clés. A dimanche hein. » Lança Mike comme il saisissait sa valise et quittait l'appartement.

La serrure chanta, un silence lourd s'abattit et mes yeux allèrent se fixer au plafond. Je me sentais mal. Aussi, j'étais presque certain de faire un bad trip mais il y avait toujours cette odeur de vomi dans ma bouche. Une voiture vrombit dans la rue, des voix s'élevèrent depuis le trottoir et je demeurai étendu. Au bout d'un moment qui me parut être une éternité, je quittai difficilement le canap' et me rendis dans la cuisine où j'ouvris la boîte à cookies et me préparai un joint. Mes doigts tremblaient et des larmes me brouillaient la vue. Mon souffle erratique chantait dans tout l'appartement. Un bruit terrible. Je terminai la confection de mon bâton de plaisir, empoignai une bouteille de champagne traînant sur la table et regagnai le canapé pour allumer mon stick. Des larmes coulaient sur mes joues, des spasmes secouaient mon corps. J'inspirai et expirai. Ma gorge en feu, je bu au goulot de la bouteille entamée la veille et essuyai du bras le mucus coulant de mes narines. Lorsque la bouteille fut vide, que le parfum de vomi dans ma bouche eut été remplacé par l'âcre odeur du shit, je me rendormis.

Lorsque j'ouvris à nouveau les yeux, la pièce était plongée dans une obscurité bleutée, une sombre odeur de pourriture enveloppait l'atmosphère et les phares des voitures traversant la rue jetaient des ombres monstrueuses sur les murs. Je les observai un instant, la bouche pâteuse, mon visage dont la douleur initiale s'était éteinte sous l'influence des calmants me lançant par endroits. La canalisation émit un gémissement plaintif, quelque chose craqua dans une des chambres. Je me redressai mollement. Mon dos me fit mal. J'avançai jusqu'à la cuisine où j'attendis que mon estomac cesse de me faire mal lui aussi. Mais il n'arrêta pas non plus. J'avais faim sans avoir envie de manger. Une bouteille de vodka traînait près d'un paquet de chips et d'un vieux burger. J'empoignai la bouteille ainsi que les chips et me retirai dans ma chambre. Je crus me sentir triste mais c'était pas vrai. Je m'assis sur mon lit, bu quelques petites lampées de vodka mais fut incapable d'avaler une chips. Au bout d'un moment, le silence devint insupportable. Faut dire qu'il était de ceux auxquels on avait affaire dans les cimetières et tout. Savez, quand on venait d'enterrer votre grand-mère ou quoi et que tous les gens autour la fermaient subito si bien que vous en faisiez autant tout en sachant que c'était peut-être le truc le plus salaud à faire. Je veux dire, la pauvre dame allait plus jamais rien entendre d'autre que les vers lui bouffant les viscères, on pourrait au moins avoir la décence de causer un peu. J'attrapai mon portable sur la table de nuit, bus une autre gorgée de vodka et composai le numéro d'Harriet. J'ignorais quelle heure il pouvait bien être mais j'espérais que la môme dormait pas encore.

« Allô ? » Qu'elle lança d'une voix franche.

Ouah l'effet que ça me fit ! Un sourire étira mes lèvres gercées dont je sentis une coupure s'élargir atrocement mais lançai chaleureusement :

« Comment va petite tête ? »

« John ! Mon Dieu ! Oui, je vais bien et toi ? »

« Je vais, je viens. Raconte-moi un peu comment ça se passe de ton côté. »

Je pu la voir distinctement assise en tailleur sur son lit (elle s'asseyait jamais que comme ça), un coussin serré contre sa petite poitrine, ses petites dents blanches dévoilées par un sourire super. J'adorai cette gamine.

« Ben ça va mais tu sais, la fille dont je t'avais parlé. Tu te souviens d'elle ? »

« Oui, Clara. » Opinai-je.

« Je crois que je l'aime bien et je crois qu'elle m'aime bien aussi mais je suis pas sûre. La semaine passée, on est allée à un parc aquatique avec l'école. Elle a plein d'amies parce que c'est une fille vraiment jolie et cool mais tu sais quoi ? » Poursuivit-elle de sa jolie voix.

« Non. » Admis-je, sentant une douce chaleur parcourir mon intérieur.

« Elle est restée avec moi tout le temps. Et quand je lui ai demandé pourquoi, elle a répondu que j'étais tout ce dont elle avait besoin. Aussi, dans le grand bassin, quand on était cachées derrière une petite cascade d'eau, elle m'a prise par la main. Juste comme ça, pour rien faire d'autre que l'avoir dans la sienne. Eh John, j'ai cru que j'allais mourir ! »

J'eus un grand rire. Ma petite sœur était lesbienne ! C'était tellement digne de nous. Fallait toujours qu'on fasse les choses n'importe comment.

« Ris pas ! Pourquoi tu ris ? » S'insurgea-t-elle.

« Parce que je suis content, petite tête ! » M'exclamai-je. « L'amour c'est super comme truc ! »

« Mais si ça continue, je vais faire un arrêt cardiaque ! »

Mon rire redoubla d'intensité et une quinte de toux me saisit brusquement tandis que la môme Watson ordonnait : « Arrête de rire tu vas crever ! » C'était formidable.

Une fois calmé, nous reprîmes notre conversation avec légèreté. J'arrêtais pas de me demander si elle aurait quand même un bébé, Harriet. J'avais toujours voulu qu'elle en ait un parce que ce serait une mère géniale mais j'osais pas lui demander. Elle n'avait que quinze ans. Sûr qu'elle en savait rien si elle voulait un bébé ou quoi. Aussi nous parlâmes tranquillement et je me tus au sujet de l'enfant. Bientôt, Harriet dû raccrocher du fait qu'une des dames de l'internat le lui demandait.

« Faut que j'aille au lit. Tu me rappelleras hein ? » Qu'elle me dit mais soudainement, je savais pas si j'y arriverais.

Sur le moment, j'étais certain de mourir avant.

« Prends soin de toi princesse. Bois pas trop et évites la drogue. Même les joints, on commence toujours par les joints. Promets que t'en fumeras jamais. » Je fis avec aplomb, comme les gars dans les films, ceux qui sont sur le point de mourir.

« Non, toi promets de m'appeler. » Rétorqua-t-elle, butée.

« Je t'appelle toujours petite tête. Maintenant, promets. »

« Je promets de jamais prendre de drogue, ni même un joint et de pas boire trop. » Elle se tut puis ajouta. « Je t'aime, John. »

« Moi aussi. Bonne nuit. »

Elle raccrocha et je m'étendis sur mon lit, convaincu qu'un tiers encagoulé pénétrerait dans l'appartement sous peu pour me trancher la gorge. Le sang giclerait sur les murs à cause de la carotide et tout. Quand les flics débarqueront, ils feront leur petit speech comme quoi la scène est trop sanglante et qu'il faut pas que mes proches me voient ou quoi. Mike pleurera peut-être un coup, Harriet aussi puis ils continueront leurs vies. Sherlock, je pouvais pas savoir ce qu'il ferait. Rien, de toute évidence mais sûrement que ça lui plaira pas. Il y avait jamais rien qui lui plaise. Je voulais juste qu'il s'asseye un jour sur son canapé, son corps délicat couvert de son peignoir bleu et relise notre correspondance. Aussi, avant de mourir (Je pouvais même pas dire ce qui me prenais de faire tout ça) je me remémorais nos échanges. Tout commençait par :

« Moi aussi j'aime le violet. » Puis je renchérissais : « Répondez-moi. Dites-moi n'importe quoi mais répondez-moi. » C'est ce qu'il fit : « Si le gouvernement américain se garde de négocier avec des terroristes, permettez-moi de me répugner à le faire avec des voleurs.» Aussi sec, j'expédiais :

« Je vous permets pas. En plus, votre mot, c'est comme répondre, ''oui'' à ''Est-ce que tu dors ?''. Savez, vous êtes pas obligé de jouer les méchants avec moi. On devrait pas jouer au méchant juste parce qu'on en a le physique. Prenez, il y a des personnes avec des gueules d'anges formidables, on arriverait presque pas à se figurer qu'ils vont aussi aux toilettes ou quoi. Mais ils y vont ! En plus, c'est souvent des malhonnêtes ces gens-là. Vous devriez être sympa avec moi. Je vous intrigue. » Il prit son temps (deux jours, je crois bien) avant de répondre : « ''Méchant'' ou ''gentil'' sont des étiquettes qu'utilisent les enfants en bas âges. Je suis ce que je suis. Plus, je vous méprise. » Elle m'avait un peu fait mal cette réponse. Pourtant j'avais écrit sans m'emporter : « Il n'empêche que je vous intrigue. Vous n'êtes pas du genre à perdre votre temps avec des gens que vous vomissez. Le problème, c'est que vous le perdez quand même, votre temps. Je parie que vous vous posez des questions. Faut pas. Je suis votre stalker. Les stalkers, ça intrigue tout le monde. » « Je ne suis pas tout le monde. » Qu'il avait répondu. « Moi non plus. Tout de même. Parfois je me dis que tous les autres gens, je veux dire, les passants dans la rue, le gros monsieur avec un air sévère dans le métro, la vendeuse à la station-service qu'a jamais la coupe qu'il lui faudrait, le coiffeur qui fait que de donner des coupes bizarres aux autres, les amis, les parents et vous, vous êtes pas là pour de vrai. Vous décorez juste ma vie mais en réalité, il y a juste moi. Et vous me servez à pas me tirer une balle dans la tête. C'est pour ça qu'on crée des liens, pour pas se tuer. » Je lui avais écrit ça sous LSD, je crois. Bon Dieu, c'était la première fois que j'en prenais ! Mes mains avaient tremblé tout azimut et j'avais manqué de manger ma lettre, juste comme ça. « Vous devriez consulter. » Quand il dit ça, je fus certain qu'il m'aimait bien. « Vous m'aimez bien. » Je répondis. « Qu'attendez-vous de moi ? » Qu'il écrit. « Vous jouez bien. God rest ye merry, Gentlement est la chanson que je préfère à Noël. Elle est pas très joyeuse, je trouve. Mais elle est à l'attention des gens comme moi, comme mon père aussi sûrement. Je vais vous dire un truc, jamais on me l'avait joué de cette façon. Merci. Des fois je me dis que vous êtes un peu comme moi mais en mieux. Plus dans le genre de personne que je vais devenir. Aussi je me demandais pourquoi vous-êtes toujours tout seul ? Ça signifie que je finirai seul moi aussi ? Dites, ça vous gêne pas d'être tout le temps tout seul ? Je veux dire, un moment ça va, au début, mais après ? Après, je pense que c'est ennuyeux, comme tout. Il y a jamais rien qui ne devient pas ennuyeux. Mais aussi, les gens, ils sont pas mal ennuyeux. Il y a qu'à prendre certaines personne, elles sont tellement barbante qu'on sait plus quoi en faire. Tout de même, faut faire quelque chose, avec les gens. Savez ce que je pense ? Je pense qu'on devrait faire un truc ensemble. Je sais pas trop quoi parce que vous aimez rien. Ouais, je suis à peu près sûr que vous aimez vraiment rien. Mais boire un verre ce serait une bonne idée. Un café encore mieux. Ouais, on devrait carrément faire ça. Vous et moi, autour d'un café. Je vous regarderai dans les yeux et tout parce que j'ai jamais pu voir vos yeux de près, ça me gêne. Je pense que je vais les regarder pas mal. Après vous avoir regardé pendant longtemps, j'aimerais toucher vos cheveux. Vous allez pas trouver ça bizarre hein ? Je pense pas. Je pense que vous vous en moquez. Je les toucherai. Après on boira sûrement, histoire de pas laisser les cafés refroidir et me vous direz que c'est pas un bon café. Parce que vous aimez rien. Alors moi j'aurai un petit rire et tout. Ce sera super. Vous voulez bien qu'on fasse ça ? Qu'on aille boire et que je rigole ? » Il n'avait pas répondu mais il allait le faire. Parce qu'il n'aimait rien mais qu'il m'aimait bien. Mes yeux se fermèrent lentement, la bouteille de vodka glissa à terre où elle se vida dans un bruit humide de glouglou et l'aube se peignit à la fenêtre. Personne ne vint me trancher la gorge.


XXX


Le lendemain, lorsque je me réveillai, une sale odeur de Vodka embaumait la chambre et le soleil brillait pas mal fort. En plus, on toquait à la porte. Pas des petits coups craintifs et polis. Non, un bélier aurait pas fait plus de bruit. Ça me mit de mauvaise humeur. Je quittai le lit, mon corps était comme démoli aussi je me souvins qu'on m'avait tapé dessus.

« Ouais ! Ouais ! J'arrive bon Dieu ! » Je gueulai du fait que les coups à la porte s'étaient pas arrêté ni rien.

Le salon puait et la fragrance de ma transpiration m'irritait les sinus. Je passai une main dans mes cheveux et ouvris.

« Ménage. » Dit une petite grosse, sans bonjour ou quoi.

Sous son menton se trouvait une verrue noire d'où un poil frisé se dressait à la manière d'un drapeau. Mes yeux se fixèrent dessus.

« Ménage. » Répéta-t-elle et je devinais que c'était le seul mot d'anglais qu'elle connaissait.

« Entréros. » Fis-je en lui cédant maladroitement le passage.

Elle haussa un sourcil pour la forme et entra, son énorme sac de course frottant ses collants, le bruit en résultant étant, en somme, assez agaçant.

« Sénioritas, yé vais chercheros le courriéros. Piquez rien. » Baragouinai-je avec ce que je me figurai être de l'espagnol.

Le bout de femme claqua de la langue et je souris. C'était drôle. J'attrapai le trousseau de clés sur la commode à l'entrée et descendis torse et pieds nus. J'avais des bleus sur tout le torse et ma figure devait être monstrueuse. Bien qu'il n'y ait jamais personne dans nos couloirs, j'eus envie de croiser un voisin pour qu'il pense que j'étais un dingue. Mais il n'y eut pas un chat. Je récupérai le courrier, jetant directement les publicités à la poubelle. J'aurais aimé recevoir un autre prospectus pour le restaurant thaïlandais. Vous savez, celui qui vous promettait un plat gratuit. Je ne le reçus plus jamais. J'allais remonter à l'appart' quand l'image du voisin me revînt en tête. Je sortis.

Je vais vous dire un truc, s'il m'arrive un jour de croiser un type à moitié à poil et couvert de sang en allant chercher mon pain à la boulangerie ou quoi, je pense pas que je lui lancerai pas un regard ni rien. Peut-être même que je le prendrai en photo. Mais les passants dehors, ils m'ignorèrent. Je veux dire, ils le firent vraiment. Ouah, les gens devenaient franchement barjots ! On eût dit qu'ils y étaient habitués. Ça me tuait, aussi pris-je un instant pour les observer. Personne ne levait les yeux. Ils souriaient au soleil, lançaient des coups d'œil à leur mômes sautillants trop près de la route, filaient de l'argent au vieux clodo de Baker Street mais faisaient mine de ne pas me voir. Je pouvais pas le comprendre. C'était trop stupide. Je traversai la rue comme si de rien n'était et fut reconnaissant en entendant une gamine s'exclamer « Maman regarde le monsieur en pyjama ! Regarde ! » Brave gaillarde. Un mot était suspendu à la porte du 221 b. Je le décrochai et le glissai avec le courrier puis remontais à la maison.

« Sénioritas yé souis de retouros ! » Lançai-je à la ronde, un claquement sec de la langue me répondit.

Un rire rauque me traversa, je l'aimais bien cette femme de ménage. Installé dans le canapé, l'Espagnole faisant des allers-retours dans l'appartement, j'ouvris la lettre de Sherlock :

« ''La Mandarine'', aujourd'hui à 11 heures. »

La Mandarine était le café français juste au coin de la rue. Il voulait pas se fouler pour moi. Ça ne me gênait pas. Comme l'Espagnole passait derechef devant moi, je lançai, tout sourire :

« J'ai oune rencardos. C'est mon amorree ! »

Elle brandit le truc pour dépoussiérer qu'elle avait dans la main droite sur mon visage et me traita de « Loco. ».

« Danke shön, ma belle. » Répondis-je, délaissant le canapé d'un geste que je voulus souple mais qui ressembla au bon d'un robot rouillé.

Un coup d'œil à mon portable m'apprit qu'il était déjà dix heures et demi. J'allai espionner chez Sherlock, il était assis sur son canapé à lire un bouquin mal foutu, sa chemise violette moulant savamment son torse. Je me dis qu'il l'avait mise pour moi et ça me fit du bien.


Voilà ! Vous avez aimé ?

A bientôt !

A.