Chapitre 4

Laïta s'éveilla à la faible lueur que pouvait encore fournir ce qui restait du combustible de la veille. Elle resta quelques instants dans son lit, profitant de la chaleur des draps et de l'agréable confort de celui-ci. Puis elle se leva lentement et s'étira. Ce soir, elle rentrerait plus tôt pour montrer à Willion que la leçon de la veille n'avait pas été inutile.

Laïta se dirigea vers sa salle de bain, où elle fit, comme tous les matins avant de sortir, un brin de toilette. Elle commença par se laver rapidement avec un peu d'eau parfumée, puis s'approcha de la chaise où étaient posés ses vêtements, près de la grande psyché. Mais avant de se vêtir, elle fit l'erreur de regarder dans le miroir.

Laïta était de taille moyenne, et son apparence juvénile révélait une quinzaine en âge d'Homme. Mais l'elfe était réellement étique, et sa maigreur effrayante ne cachait que trop peu de force physique. La jeune fille soupira tristement. Elle avait maigri durant toutes ces journées passées à étudier, sans aucune conscience du temps ni de son appétit. Elle ne s'en était rendu compte que deux jours plus tôt, en s'observant dans ce même miroir. Elle avait fait une grave erreur, sans vraiment le vouloir, et il faudrait beaucoup de temps pour la réparer.

L'elfe prit tout d'abord un très ample jupon et l'attacha. Elle mit ensuite une autre jupe, puis enfila une ravissante robe verte. Elle se débrouilla pour la lacer. Elle ne serra pas du tout, pour éviter de dévoiler ses côtes en relief sur son ventre creux. Un corset rigide les aurait dissimulées, mais il lui fallait de l'aide pour l'attacher, et elle ne désirait pas que l'on voit à quel point elle était maigre. De plus, personne ou presque n'était levé à cette heure-ci.

La jeune fille avait sélectionné ses vêtements avec soin la veille : les amples manches de voiles n'étaient pas assez transparentes pour laisser apparaître ses bras frêles, et les jupes étaient très larges pour dissimuler ses jambes sans forme.

Laïta se détourna de la psyché en hâte et se dirigea vers un miroir mural qui ne lui renverrait pas l'image de son corps. Elle arrangea sa chevelure châtain, brillante et si joliment bouclée qui cascadait plus bas encore que son dos. Sa chétive complexion n'existait plus, oubliée grâce à son magnifique visage, d'une douceur désarmante, son teint frais, parfait, lumineux, et ses yeux… des yeux d'une couleur bleu sombre splendide, scintillants comme des saphirs, qui faisaient tomber de nombreuses personnes sous le charme.

Laïta, et personne ne pouvait le nier, était une jeune fille douce, gentille et pleine de grâce. Plus intelligente que maigre, elle aimait apprendre et se cultiver, et était capable de beaucoup de choses, intellectuellement. Ses frères lui reprochaient parfois de ne pas savoir manier une arme, mais, en plissant les yeux, elle leur répondait qu'elle n'était ni belliqueuse, ni barbare, et qu'elle n'était certainement pas née femelle pour rien, c'est-à-dire pour rattraper le niveau intellectuel pitoyable de ce groupe de frères dont le destin l'avait affublée. Elle disait cela en plaisantant, car Laïta était de nature très modeste. L'habitude qu'elle avait prise depuis la chute de Sauron, c'est à dire s'enfuir du palais avant l'aube dans un endroit inconnu de tous pour étudier, lui permettait aussi d'échapper à la rigidité de son père. Elle contrastait complètement avec ses frères, qui eux aimaientt la chasse et les armes. Et eux aussi la trouvaient si différente ! Ils auraient préféré que leur mère eût attendu un garçon…

Laïta s'engagea dans le sombre couloir qui reliait les appartements entre eux. Soudain, alors qu'elle ne soupçonnait rien, un bras puissant attira les sens vers l'arrière pour les enserrer, pendant qu'un autre étreignait son cou. Laïta hurla aussitôt :

« Lâ…Lâchez-moi ! »

L'elfe sentit une petite lame s'appuyer contre sa tempe ainsi menacée, elle se tut et ne se débattit pas. Elle se contenta d'attendre, le cœur battant, le souffle court. Soudan, l'auteur du piège tourna violemment sur lui-même. Malgré les ténèbres, Laïta chercha à découvrir le groupe qui accompagnait son agresseur. Un court instant plus tard, une torche s'alluma, et la jeune fille découvrit trois grands hommes à la silhouette menaçante drapée des pieds à la tête de noir, armés de longues épées. L'homme qui la tenait dit à mi-voix dans son oreille :

« Vous savez très bien pourquoi nous vous enlevons, où nous vous emmenons… »

Il appuya un peu plus la lame sur la tempe de sa prisonnière, resserra davantage son étreinte et ricana avant de murmurer :

« …et vous irez sans faire d'histoire… »

Laïta respirait par inspirations saccadées. Elle crut reconnaître le timbre de la voix de son frère Willion.

« …Willion ? … »

Au début, la jeune fille crut que l'homme ne l'écoutait pas, mais au silence qui les entoura, elle réalisa qu'il n'avait pas comprit pourquoi elle avait mentionné ce nom. Il la poussa vers ses complices.

« Saisissez-la, leur ordonna-t-il. »

Les autres empoignèrent vigoureusement les bras de l'elfe, les mains de l'un d'eux furent fixées sur ses yeux et sa bouche, et le dessus de ses pieds traînait déjà sur le sol lisse. Laïta essayait de se débattre : en vain. A cause de son manque de force physique, elle ne pouvait se libérer des créateurs de cette œuvre maléfique qui la maintenaient fermement. Ils se précipitèrent dans le couloir qui menait à la salle du trône, désolée, qu'ils traversèrent pour franchir l'entrée principale, les monumentales portes de pierre, et sortir. En voyant que ni la salle du trône, ni l'entrée, n'étaient défendues, Laïta se demanda où étaient passés les gardes. Les quatre agresseurs s'enfoncèrent loin dans la forêt avec leur captive pour retrouver leurs chevaux. « C'est étrange…Ces chevaux n'ont pas du tout la même robe que ceux de mes frères…Et pourtant…Oh non ! » Laïta venait de réaliser qu'elle s'était trompée. Malgré le fait qu'ils étaient quatre et que la voix de l'un d'eux ressemblait à celle de Willion, ces hommes n'étaient pas ses frères.. Ils avaient sûrement tué les gardes de l'entrée et elle ne pouvait prévenir personne à cet endroit de la Forêt, sans pouvoir crier. Aussitôt, la peur s'empara de la jeune fille, nouant son ventre. Son cœur battait à tout rompre. Qui étaient-ils ? Des elfes ? Des hommes ? Où l'emmenaient-ils ? Que lui voulaient-ils ? Qu'allaient-ils lui faire ? Déjà ses ravisseurs la ligotaient et la bâillonnaient. Le premier agresseur, qui avait marché en tête, alla murmurer quelques ordres à l'oreille d'un de ses complices, comme quoi ce dernier devait la maintenir fermement.

« Ce serait vraiment navrant qu'elle tombe, ajouta-t-il en se tournant vers Laïta. »

Elle crut apercevoir, malgré le visage caché de l'homme, un sourire moqueur. L'autre passa alors son bras autour de la taille de la jeune elfe, se mit en selle et appuya vigoureusement sa captive sur son torse. Les trois autres hommes montèrent sur leurs chevaux et tous prirent le galop, s'enfonçant dans la Forêt toujours baignée de nuit, loin du palais, loi de la cité, loin des personnes qui auraient pu protéger Laïta. Les secondes semblaient être des heures pour la jeune fille. Au bout d'un moment qui lui parut une éternité, il s'arrêtèrent dans une clairière, en faisant cabrer leurs chevaux – sûrement pour impressionner leur prisonnière. La jeune fille fut violemment jetée à terre et ses ravisseurs descendirent de leur monture. Laïta manqua de s'évanouir au vu de la brutalité du choc, mais essaya de se redresser elle parvint à se mettre à genoux. Par chance, dans son mouvement, le bâillon avait glissé.

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? cria-t-elle. »

La jeune elfe observait ses quatre agresseurs. Un semblait rester à l'écart, mais un sourire satanique s'affichait sur le visage dissimulé des trois autres. L'un d'eux s'avança vers Laïta, qui essaya de reculer, chose peu évidente lorsque l'on a les poignets et les chevilles liés solidement. L'homme s'arrêta, puis demanda d'une voix inquiétante :

« Que serait prêt à donner votre père pour votre liberté ? »

Laïta le regardait sans pouvoir répondre. Il dégaina alors son épée :

« Répondez ! dit-il en plaçant la pointe de sa lame sur la gorge de la jeune fille.

-Je…Je sais que vous ne le savez pas, mais je sais aussi que vous savez que je ne sais pas, bredouilla-t-elle, effrayée. »

L'homme regarda ses complices. Le premier agresseur s'approcha, se dressa de toute sa hauteur devant sa prisonnière et dit froidement :

« Dites-nous ce qu'il possède comme richesses. Lorsqu'il découvrira que vous avez été enlevée, il aura l'astreinte de payer une rançon. Nous serons informés par nos espions.

-Qui sont vos espions ?

-Qui sont nos espions ? Vos frères, bien sûr ! Et vous qui ne vous doutiez de rien… »

A la grande surprise de ses agresseurs, Laïta soupira.

« Mes frères ne peuvent pas être tout le monde à la fois, et vos espions, et ceux qui sont devant moi en ce moment ! Eldraen, tu es ridicule. Tout le monde sait que tu aimes tes cheveux blonds, mais ce n'est pas une raison pour les exhiber sans cesse, surtout au beau milieu d'une capture où tu es censé ne pas être reconnu. »

L'homme concerné regarda son torse quelques cheveux dorés facilement visibles apparaissaient sur sa cape noire. Ils avaient dû glisser en pleine action. L'homme parut un instant déconcerté, puis se reprit :

« De quoi te mêles-tu, gamine ? fit-il avec emportement. »

Laïta les observait tous attentivement l'homme à part, à l'insu des autres, lui montra une parcelle de son visage. Il s'agissait de Legolas. Laïta fut visiblement rassurée, et un léger sourire flotta sur ses lèvres.

« Imbécile, c'est trop tard, maugréa Willion à l'adresse d'Eldraen. Mais qu'importe. Maintenant que tu es là…, dit-il à Laïta. »

Il fit un signe de la main à Legolas, et celui-ci vint délicatement retirer les liens de sa sœur.

Legolas Vertefeuille, quatrième et dernier fils du Roi, était de complexion plus mince que ses aînés. Les jeunes femmes de la Cour tombaient sous le charme de son doux visage, mais surtout de ses yeux où se reflétait le bleu du ciel d'un radieux matin d'été. Des cheveux dorés, coiffés en permanence selon la tradition elfique, mais aussi de fines tresses, glissaient derrière ses oreilles pointues.

Legolas avait été l'un des Neufs Marcheurs durant la Guerre de l'Anneau, le digne représentant des elfes. C'était un archer talentueux et performant, voire irréprochable, mais aussi une fine lame, légère et agile. Il était un modèle de courage et de bonté, de gentillesse, et faisait preuve de beaucoup plus d'égards et de tendresse envers Laïta par rapport à ses frères. Il n'hésitait pas à aller consoler sa sœur lorsqu'il sentait que quelque chose n'allait pas, et l'écoutait attentivement. Il n'hésitait pas non plus à lui poser des questions sur divers sujets, et elle lui répondait, ravie de le voir intéressé. Bien sûr, il faisait toutes ces choses à l'insu de ses frères, même s'il n'y a pas de honte à aimer. Entre autre, cela lui avait fait mal au cœur de voir Laïta menacée et à moitié étranglée pas Willion, jetée si brutalement à terre par Albagon alors qu'ils étaient à cheval et n'avaient aucune atteinte. L'elfe prit la décision d'aller la voir dans ses appartements dès qu'ils seraient de retour pour lui demander si elle n'était pas blessée, car elle n'oserait pas s'en plaindre avant.

Willion se tourna vers Laïta et retira de sous sa cape une seconde épée, en plus de celle qui lui était ceinte. Il la lança à sa sœur, qui la rattrapa de justesse.

« Voyons ce que tu vaux ! dit-il au même instant.

-Attends ! Je…J'arrive à peine à la soulever ! bredouilla-t-elle. »

Elle connaissait la force de ses frères et craignait qu'ils ne la blessent. De plus, elle n'avait jamais manié une épée de sa vie.

« Oh…Mais tu es une faible fille, alors… »

Il l'assaillit soudain, et Laïta dut lever précipitamment son épée pour contrer son coup. Son bras céda sous la force avec laquelle son frère appuya sur sa lame. La jeune fille gémit et grimaça en se tenant le bras.

« Et, à part cela, tu n'arrives pas à soulever ton épée…

-Rentrons au palais, dit-elle en se détournant. »

Son frère rit.

« Jeune ignorante ! Le palais est derrière nous, de notre côté ! »

L'elfe se retourna vers ses frères Willion, Albagon et Eldraen l'attendaient, lame en main, seul Legolas restait appuyé contre un arbre et les observait. Les autres s'approchaient.

« Allons…Un petit effort, Laïta… »