CHAPITRE 4
La douleur, le choc, elle vacilla. Une main sur le mur, elle se rattrapa de justesse. Pourquoi lui? Pourquoi maintenant? Elle caressa une dernière fois son visage, ses cheveux. Il était si jeune, si beau. Si aimable, tellement attentionnée. Les larmes affluèrent. Elle ne le reverrait plus, plus jamais. Lui, son assistant, son ami, son confident. Elle ferma un instant les yeux, se remémorant leur première rencontre. C'était il y a longtemps déjà. Elle plissa les sourcils, deux ans et demi, pour ne pas dire trois. Il était venu se présenter à sa secrétaire, à la recherche d'un stage. Il ne l'avait pas reconnu, il ne savait pas que c'était elle assise derrière ce bureau et non sa secrétaire. Il était si poli. Il lui avait de suite plu, un sentiment qu'elle ne savait expliquer, un instinct. Et elle l'avais pris sous son aile. Que sa gentille allait lui manquer! Son sourire le matin, ses blagues, toujours naïves, jamais très drôle. Une autre pensée lui vint: elle, sur ce qu'elle croyait être son lit de mort, Billy lui tenant la main. Sa présence si précieuse, si rassurante. Il était, depuis l'attaque, l'unique constante dans sa vie, la seule présence familière, la seule personne qu'elle s'était autorisée à aimer. Une angoisse primitive l'assaillit, un sentiment de vide, de solitude. Sa gorge se noua un peu plus. Elle se leva, hésitante et entreprit de quitter ce lieu sinistre.
Deux bras puissants la cueillirent, elle ne se débattit pas. Elle se laissa cajoler, le besoin de contact humain trop intense pour se refuser cette maigre consolation. Il caressait son dos, murmurait des « ça va aller », des « je suis là ». Tout devint clair. Il était là, lui, et non Billy. Il était là, lui, et c'était de sa faute si ce jeune homme qu'elle aimait tant avait perdu la vie. Il avait voulu duper l'ennemie, gagner quel qu'en soit le prix. Elle se dégagea de son emprise. « Vous l'avez tué! » Dit-elle, rageuse.
« Laura... » Il essaya de la serrer contre lui mais elle débattait.
« Vous l'avez tué! Vous avez tué Billy! » Accusa-t-elle de nouveau, assenant des coups de poings sur sa poitrine.
Il connaissait cette douleur. Il savait qu'il n'y avait rien à faire, qu'il fallait attendre, ce qu'il fit. La voir souffrir était bien plus douloureux que ses coups.
« Et vous ne dites rien! » l'intensité de ses assauts redoubla. « Vous ne dites rien parce que vous savez que j'ai raison! Vous l'avez tué, comme ce c***** de chauffard a tué mon père et mes sœurs, comme les cylons ont tué mes filles. » Sa voix s'était étranglée, les coups cessèrent. Elle s'effondra en larmes, sanglotant, tremblant. Ses jambes lâchèrent prises et elle s'effondra au sol. Il la retint, lui évitant une chute trop brusque l'accompagnant dans son mouvement.
Adossés à la porte, dans ses bras, elle laissa la peur, la colère, le désarroi prendre le dessus. Elle n'était pas du genre à laisser ses émotions l'emporter, encore moins en public mais c'était trop, elle devait lâcher prise. Petit à petit, à force de caresses et de mots rassurants, elle parvint à se calmer. La tempête était passée, la laissant dévastée. Les émotions à fleur de peau, elle ne put retenir un « Elles me manquent tellement. » Il la serra d'avantage contre lui.
« Vos filles? » Demanda-t-il après un petit moment, ne voulant pas la laisser se renfermer.
Elle releva la tête vers lui. « Je ne vous ai jamais parlé d'elles... »
Il caressa sa joue, embrassa son front. « Pas encore. »
Elle sourit malgré elle. « Elles étaient tellement belles, tellement intelligentes... » Elle se tut un instant. « Je ne vous ai pas dit, elles étaient jumelles. Isis et Cléo. »
« Je sais. »
Elle le regarda, intriguée mais ne s'arrêta pas pour autant. « J'étais tellement jeune...Enfin, pas tant que ça... » Elle laissa échapper un petit rire, avant de continuer. Elle lui parla de sa grossesse, de sa difficulté à élever ses enfants tout en travaillant, de ses regrets. Elle lui raconta pourquoi elle n'avait jamais fait entrer leur père dans leur vie, le jugement, le regard des autres si difficile à assumer. Elle sanglota de nouveau en lui révélant qu'Isis était enceinte au moment du drame.
« Elles sont mortes pendant l'attaque? » Voulut-il s'assurer. Elle mettait tellement de distance dans ses paroles qu'il lui semblait que les faits remontaient à plusieurs années déjà.
Elle hocha la tête, le regard perdu dans le vide. « Vous savez ce qu'il y a de plus terrible, c'est que non seulement mortes mais, en plus, je n'ai aucun souvenir d'elles. » Elle sécha ses larmes du revers de la main. « Je n'ai pas eu le temps, ni l'idée de prendre un album photo, ou quoi que ce soit d'autre. » Elle sourit tristement. « Si j'avais pu, ceux sont elles que j'aurais pris avec moi. » Il caressa son dos, l'incitant à continuer. « Je n'ai plus que ça. » Dit-elle en désignant son jonc. « Elles me l'ont offert pour mes 50 ans et, depuis, je l'ai jamais enlevé. » Elle caressa du bout des doigts le bracelet d'argent, le faisant tourner autour de son poignet.
« C'est déjà beaucoup. » Dit doucement l'amiral, joignant sa main à la sienne sur le bijou. « Je sais que c'est stupide à dire mais elles seront toujours auprès de vous. »
« Ce n'est pas stupide. » Elle fixa son regard au sien. « En fait, c'est exactement ce que je pense. » Elle baissa les yeux. « Vous pensez beaucoup à Zach? » Osa-t-elle.
Il soupira. « Souvent, oui. Je ne vous dirais pas que vous les oublierais parce que c'est faux. Elles font parties de vous, tout comme la peine de les avoir perdus. La douleur s'apaisera, un peu, avec le temps. »
Elle remua, venant se nicher d'avantage dans ses bras. Quand elle fut calée, elle leva ses grands yeux tristes et lui demanda: « Vous vous souvenez de lui? Je veux dire, quand vous fermez les yeux, les traits de son visage... »
« Venez. » La coupa-t-il. Il s'extirpa de son emprise, se leva et l'entraina avec lui.
« Oh bons Dieux! » S'écria-t-elle en portant une main à sa bouche alors que les larmes dévalées ses joues. « Je... Je croyais l'avoir perdue. » Sanglota-t-elle. Elle regarda la photographie, la serra contre son cœur avant de la remettre à portée d'yeux. Glissant son index sur le bout de papier, elle sourit avant de lever la tête vers l'homme à ses côtés, et de lui sauter au cou. « Merci, Bill, merci de tout mon coeur. » Elle l'embrassa, plusieurs fois, sur la joue, les lèvres, le cou. Elle se recula, soudain. « Pourquoi avoir attendu avant de me la rendre? » Demanda-t-elle, sérieuse.
« Je... Je ne sais pas. » Bafouilla-t-il, soudain intimidé. « J'attendais le moment idéal, je suppose. »
Elle lui sourit. « Merci. »
Elle ne sut pas exactement comment les événements s'enchainèrent mais elle finit par se retrouver dans la couche de l'amiral, vêtue uniquement de ses dessous et des débardeurs de l'homme. Allongés face à face, elle l'écoutait lui parler de son fils, des circonstances de sa mort. Puis ce fut son tour, elle lui raconta sa rencontre avec Billy, son travail au ministère.
« Vous étiez amants, n'est ce pas? » Demanda-t-il soudain, quelque peu hors de propos.
« Qui ça? Billy et moi? » S'offusqua-t-elle.
« Non, le président Adar et vous. »
Elle scruta son regard, incertaine de ce qu'elle devait dire, de ce qu'il voulait savoir, du pourquoi. Elle n'y trouva cependant que de la bienveillance. « Oui. »
Il l'enlaça un peu plus contre lui. « Ce que j'ai du mal à comprendre, Laura, c'est pourquoi vous ne vous êtes jamais mariée, pourquoi vous avez perdu votre temps avec lui. Vous êtes une très belle femme, intelligente, drôle... »
Elle posa un doigts sur ses lèvres. « Aimer, ce n'est jamais perdre son temps. Alors ne me jugez pas, ne jugez pas ma relation avec Richard, s'il vous plait. »
Choqué, il murmura: « Vous l'aimiez? »
« Oui, je l'aimais. Je n'aurais pas passé les vingts dernières années de ma vie avec lui, sinon... »
« Vingt ans? »
« Oui, vingt ans, plus ou moins. C'est au delà de ce que vous imaginiez, n'est ce pas? » Sourit-elle face à sa stupeur.
« En effet. Je pensais... » Il réfléchit aux propos qu'il allait utilisé.
« Que ce n'était que du sexe? Sur la fin, ce n'était plus que cela, en effet. » Soupira-t-elle.
« Racontez-moi. » Demanda-t-il dans un murmure.
« Je ne suis pas sure... » D'un geste, elle désigna leur intense proximité, le lit sur lequel ils étaient allongés.
« Je veux savoir, je veux apprendre à vous connaître. » Face à sa moue dubitative, il ajouta. « Vous, vous connaissez déjà tout de mon passé amoureux. »
Elle grimaça, vaincue. « Richard... Je l'ai rencontré à une soirée chez ma sœur. Il n'était encore que simple professeur, comme moi mais la politique l'intéressait déjà beaucoup. Il faisait parti du conseil municipal et était pressenti pour le poste de maire. Et il était jeune et séduisant. Il m'a de suite beaucoup plu: son humour, son charisme, son ambition non refoulée. Nous nous sommes vus quelques fois. Puis... Puis je suis tombée enceinte... Nos chemins se sont séparés... Quelques temps plus tard, je l'ai revu, un petit peu par hasard et il m'a proposé de participer à sa campagne en échange d'un siège au conseil municipal. J'ai beaucoup hésité compte tenu de... de ce qu'il s'était passé entre nous. Puis, mon père et mes sœurs... » Sa voix se brisa, elle ferma les yeux, respira profondément. « J'ai... J'ai accepté sa proposition. Nous sommes vite redevenus amants, et même plus. Il était vraiment très présent avec mes filles aussi bien qu'avec moi. Il est devenu maire, j'étais sur le point de devenir sa femme. Quand je suis tombée enceinte, nous étions fou de joie. » Elle sanglota doucement, se forçant à continuer. « J'avais toujours regretté d'avoir vécu ma première grossesse seule et, là, j'étais comblée. Il était très protecteur, exaucé le moindre de mes désirs, passait des heures à caresser mon ventre rond. » Elle sourit à travers ses larmes. « Ces quelques mois furent les plus beaux, les plus intenses de ma vie. » Elle se renfrogna. « J'étais enceinte de presque 7 mois quand ma mère m'a annoncé son cancer. La même semaine, je perdais le bébé. »
« Oh bons Dieux, Laura, je suis désolé. » Ne put-il s'empêcher de dire en la prenant de nouveau dans ses bras. Elle resta un long moment blotti contre sa poitrine, pleurant. Au bout de quelques minutes, il osa demander : « Et après? »
« Et après... » Elle semblait réfléchir. « Je me suis occupée de ma mère, de mes filles... » Elle secoua la tête. « Il m'a quitté, j'ai quitté la politique. Nous ne sommes plus vu pendant quelques temps, quelques années. Jusqu'au jour où je me suis cassée la figure dans les escaliers. J'ai perdu connaissance, mes filles étaient encore jeunes. L'hôpital a appelé Richard, j'avais une photo de lui et son numéro dans mon portefeuille. Et il est venu. Il venait de se marier, d'avoir un enfant... » Ses yeux s'embrumèrent. Il la regarda, bouleversé. Tant de pertes dans sa vie, tant de douleurs. Sa réserve, sa froideur, sa peur phobique d'aimer et de s'attacher, tout devenait si clair. Il avait toujours su qu'elle essayait de cacher un passé douloureux, qu'il venait la hanter à la moindre occasion. Il voyait bien le regard qu'elle posait sur les enfants. Il avait longtemps pensé que cela avait un rapport avec son métier, la nostalgie de l'enseignement mais, au fond, il savait qu'il s'agissait d'autre chose. Tout comme cette distance qu'elle s'efforçait de maintenir. Il se tourna vers elle, il avait tant de choses à dire qu'il ne savait par où commencer. Elle dormait, tournée sur le côté, le visage enfin détendu. Appuyé sur un coude, il l'admira quelques instants. Ses joues étaient encore humides des larmes qu'elle avait versées, il se rallongea, modelant son corps à celui de la rousse et laissa le sommeil le gagner.
