POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Quatrième : Feux d'Acier.


L'herbe tendre s'étendait sous tous les horizons, loin au devant.

Les rizières et champs de toutes sortes interminables avaient progressivement désertés les paysages alors qu'ils s'éloignaient de Nataya. La vallée s'était creusée sous leurs pas, dévoilant peu à peu son austérité inquiétante. Ils s'apprêtaient à aborder en cette fin d'après-midi la partie la plus ardue de leur voyage, sous un soleil de plomb persistant. Ils devraient dès lors accuser la variation importante d'altitude jusqu'au col de Satome qui était le seul chemin possible pour traverser la zone montagneuse.

Le changement se faisait déjà pressentir alors que les montées se multipliaient devant eux, à chaque fois plus longue et pentue. Et la température restait trop pesante à ce niveau-ci pour être supportable. Leurs gourdes changeaient bien vite de mains et un rythme de pauses courtes s'était installé d'un commun accord. Isanami restait la plus fragile face à cet effort et Rokurô tenait à préserver Yukimura aussi.

Les discussions tranquilles qui les avaient tous animés jusque-là se tarissaient avec l'effort physique. Si le début de journée avait pris une teinte de vacances malgré leur départ aux aurores de l'auberge, chacun prêtait désormais attention à évaluer leur déplacement. Une occupation qui distrayait suffisamment les plus bavards habituellement. Toutefois ce silence n'engluait en rien l'atmosphère paisible qui avait repris sa place entre eux.

Personne n'avait manqué le rapprochement de Yukimura et Sasuke au cours de leur dernière nuit. Si Rokurô et Juzô ne s'étaient pas alourdis d'une quelconque culpabilité en épiant la conversation de ces deux-là, d'autres n'avaient pu que constater les conséquences positives d'un tel échange. Aucun ne jugeant bon de poser des questions dangereuses auprès de leur employeur, un réseau de communication interne discret s'était établi entre les Braves.

Isanami et Saizô étaient rentrés bien plus tard, accompagnés d'Anastasia. Ils avaient complètement manqué ainsi le déroulement des événements. Heureusement leurs aînés ne s'étaient pas faits priés pour les éclairer sur la situation. Autant le manipulateur de Fer avait grogné sur le principe d'intimité, autant Ana ne s'était pas gênée dans son interrogatoire.

La jeune femme avait continué de ressasser encore et encore, les aveux muets de Sasuke. Toujours sous le choc d'une pareille découverte, incertaine quant à prendre position sur ce fait. Il était évident que ces sentiments devaient demeurés contenus efficacement. Le principal concerné ne les partageant pas, une tentative maladroite d'aveu de la part du Commandant ne ferait qu'éveiller des crises inutiles au sein de leur groupe fragile. Et elle n'osait penser à la réaction de Yukimura en retour. Si leur Seigneur l'exigeait, le garçon était bien capable de jouer les kamikazes pour expier sa faute.

Par chance Sasuke avait su parfaitement feindre jusqu'à maintenant. Il lui avait fallu un entêtement certain et un sens affûté pour sentir la nature de son attachement envers leur Maître. Aucun Brave exceptée elle ne se donnerait jamais autant de peine à comprendre le garçon, à fouiller sous sa carapace peu loquace et gentille. Etant bien décidée à emporter ce secret-là dans la tombe, il n'y avait aucun risque qu'il puisse se perdre en cours de route. Personne ne saurait que le Commandant d'escouade éprouvait l'impensable. Cela était sans doute la meilleure solution.

Le fait est qu'Isanami et Saizô s'étaient eux-aussi étonnés des échanges entre les deux hommes et de leur quantité. Aussi attachés l'un à l'autre qu'ils pouvaient l'être par la force des choses, jamais Yukimura ne -s'était adressé autant à son ninja pour des futilités. Ce n'était que quelques phrases brèves qui survenaient spasmodiquement. Pour autant Sasuke y répondait avec une application nouvelle, quoique timorée en leur présence. Et ils devaient bien tous reconnaître que l'esprit de leur Commandant faisait preuve d'une justesse qu'ils n'auraient soupçonnée.

Son compagnon d'Iga n'avait pas manqué de lui jeter un regard entendu. Elle, avait joué les étonnés le plus naturellement qui soit. Elle ne tenait pas à ce qu'il comprenne qu'elle détenait déjà la clé finale de ce sujet. Cela empiéterait inutilement sur la relation de compétitivité qui existait entre lui et Sasuke. Il était aisé de prévoir qu'il commencerait à se poser trop de questions au détriment de leur amitié non-assumée. Tout finirait par se briser.

C'était différent pour elle ; elle était une femme. Cela ne la concernait d'aucune manière, il lui était plus simple de faire abstraction de cette vérité. Même si cela devait certainement expliquer le caractère trop docile et compatissant du Commandant. Sa nature masculine tellement plus tendre. Sa finesse du mensonge aussi, releva une voix dans sa tête. Et elle devait bien reconnaître, qu'elle était restée aveugle pendant des années. Trompée par son masque enfantin.

Devait-elle s'en inquiéter ? Un doute glacial et subite s'installa dans son ventre. Elle qui avait tenu à conserver jusqu'à maintenant son statut de chasseuse, se retrouvait la proie de l'incertitude. Refroidie par les talents comportementaux non-prévus de son camarade. Après tout, les pires espèces se dissimulaient toujours sous les apparats des plus innocents. Et si Sasuke sous sa veste était tout autre ? Un homme qu'elle ne connaissait en rien, au visage déformé par la haine, la violence ?

Quelle amère déception. Alors qu'une part d'elle-même était si attachée au sourire timide du garçon qui pouvait tout autant l'exaspérer. Elle avait osé croire qu'il existait encore des âmes comme la sienne, qui savaient pardonner et compatir. Que le port du sabre ne brisait pas constamment la morale de celui qui s'en présente. Si même Sasuke se découvrait finalement comme un des leurs…

Son regard se porta sur le dos du concerné qui les précédait de quelques mètres, menant le cortège aux côtés de Juzô. Leur Seigneur et Rokurô les suivaient, quand Isanami, Saizô et elle fermaient la marche. Le duo de tête détonait ainsi un peu. Mais elle oubliait à chaque fois que ces deux-là se connaissaient depuis bien plus longtemps qu'ils ne s'en donnaient l'air. Le respect qu'ils avaient l'un pour l'autre était clairement perceptible et leur communication suintait les années de pratique.

Rien dans les actes du Commandant ne trahissait ses véritables pensées. Malgré son rapprochement inédit avec Yukimura, il présentait le même visage stupide ouvert, les mêmes réactions de ninja trop doux. Il semblait décidé à ne pas profiter de cette occasion pour tenter l'impossible auprès de l'homme. Et restait juste à cette place qui était la sienne.

« A quoi tu songes, Ana ? »

Saizô s'était approché d'elle subrepticement et la considérait, suspicieux. La jeune femme avait plus de talent pour mentir que feindre ; il n'avait pas manqué son regard appuyé sur Sasuke, qui semblait vouloir lui passer au travers. Se rappelant très bien de la conversation qu'il avait entretenu avec elle, il y a deux jours sur le toit à Ueda, il commençait à croire qu'elle progressait sur ce terrain sans l'en avertir.

« Rien. Eut-elle l'audace de lui répondre, sans une once de culpabilité dans la voix.

_Ah, me voilà rassuré. Je commençais à croire que tu prévoyais d'assassiner Sasuke. »

Isanami aux côtés du brun ouvrit de grands yeux effrayés. Considérant les deux ninjas d'Iga avec une appréhension nouvelle alors que le premier s'étirait distraitement dans un sourire paisible quand la seconde souffla son mépris.

« Tu plaisantes Saizô ? »

Pouffant quelque peu face à la naïveté de la prêtresse, il passa dans ses cheveux une main taquine et affectueuse. Tapotant son front couvert de sueur, il affirma alors gaiement :

« Et bien on ne sait jamais. Vu la manière dont elle le regarde…

_Sasuke ne prête aucun intérêt à être supprimé. Répliqua calmement Anastasia, sans chercher à contredire complètement l'hypothèse du ninja.

_Hm… Il devient inquiétant le Singe. Il a quand même écrasé Kotarô avec ses deux petites mains seulement. Fit assez songeusement Saizô en se remémorant le combat du Commandant. Bon, et avec ses pieds aussi. »

Ana eut un soupir, partageant peu les attentes du brun. Sasuke restait clairement désavantagé par le manque d'un élément à manipuler comme ils en étaient capables eux. Il n'avait pas tenu longtemps face à sa glace virulente. Elle aurait pu aisément le tuer ce soir-là. Et lui…l'avait pardonnée, sans un mot.

Du moins avait-il semblé le faire en apparence, susurra à nouveau cette même pernicieuse petite voix dans sa tête. Au fond, ce n'était peut-être là qu'un semblant de générosité pour dissimuler son violent désir de vengeance. Une vaine illusion pour mieux la surprendre ensuite. Ironie du sort qu'elle finisse ainsi poignardée par sa propre victime…

« Son cœur est trop faible. Poursuivit-elle fermement, déclenchant l'indignation d'Isanami.

_Sasuke n'est pas faible ! »

Le ton agressif de la prêtresse les surprit tous. Mais celle-ci prenait très mal les critiques à propos de son jeune professeur. Si elle s'était toujours bien entendu avec le garçon adorable avec elle, cet attachement s'était approfondi davantage encore ces derniers mois. Il avait eu notamment cette patience d'être là quand elle en avait ressenti le besoin urgent. Il avait perdu de son temps à l'écouter, à la conseiller même un peu timidement. Elle lui avait tout abandonné sans regrets, ses projets comme ses peurs ; et lui en retour s'était dévoilé miette par miette. Avec une retenue pudique touchante. Le garçon qu'elle avait alors trouvé derrière l'avait émue par sa sensibilité, son humilité inconsciente. Son dévouement aussi, la manière dont il s'épuisait à ses entraînements en quête de force supplémentaire. Combien de fois était-elle allée le chercher en pleine nuit pour qu'il songe à dormir ? Alors qu'il tenait à peine debout, chaque tentative le décourageant toujours plus. N'osant même pas prendre appui sur l'épaule amicale qu'elle lui présentait pourtant.

Ce Commandant si peu confiant en lui-même, dont les habits larges et grands parlaient d'eux-mêmes quand d'autres exposaient outrageusement leurs capacités physiques sans élégance. Cet homme prisonnier d'un corps de gamin, qui respectait chaque forme de vie à sa juste valeur. Qui avait su la regarder autrement qu'une capricieuse fille. Qu'il en venait à échanger avec elle naturellement, réclamant ses conseils, sa vision des choses… Quelqu'un enfin qui donnait de la valeur à son jugement.

Inconsciente que la colère avait porté sa voix jusqu'à la tête de leur groupe, et attiré sur elle tous les regards, elle reprit avec force :

« C'est un travailleur qui sait mieux que personne ce qu'est la fragilité ! Qui respecte les valeurs de chacun ! Est-ce que tu réalises seulement le quart des sessions d'entraînement quotidiennes qu'il s'impose pour être digne de son titre ?

_Isanami… »

Mais la jeune femme repoussa la tentative de Saizô d'un geste agacé, faisant pleinement face à Ana sans percevoir que tout le monde avait ralenti le pas et que Sasuke semblait vouloir disparaître derrière son sugegasa, plus écarlate que jamais.

« C'est facile pour toi de rester dans ta tour et de critiquer les autres d'en-haut. Comment peux-tu prendre si peu au sérieux leurs efforts ?

_C'est leur problème, s'ils ont besoin de lutter à ce point contre leur manque évident de talents. Contra la ninja, faisant preuve d'une écrasante assurance. Pas le mien.

_Ca le deviendra bientôt ! Crois-moi, quand ce travail paiera tu seras bien vite dépassée ! »

La manipulatrice de la Glace se contenta de hausser les épaules, paraissant clairement peu touchée par ces menaces vaines qui sortaient tout droit de la bouche d'une gamine incapable de se défendre par elle-même. Ce qu'elle ne manqua pas de constater à haute voix. Non sans un sourire moqueur des plus piquants.

Un instant plus tard, la corolle chatoyante d'un éventail venait chatouiller sa gorge de ses pointes en acier dangereusement latentes. Et dans les yeux furieux de la prêtresse s'était installée une flamme malsaine dont l'origine était aisément devinable.

« Plus jamais, je ne dépendrai de quelqu'un pour me défendre. Martela-t-elle froidement sous la surveillance aigue de Saizô, prêt à intervenir si nécessaire.

_Il y a un gouffre entre la théorie et la pratique, ma Petite…

_Je peux te faire une démonstration. »

Les deux femmes s'étaient tendues progressivement l'une vers l'autre, se défiant mutuellement de poursuivre l'assaut verbal sous la forme physique la plus primaire qui soit. Ana avait posé une main nerveuse notamment sur la garde de son épée, prête à s'armer. Pressentant que le conflit idéologique risquait bien de tourner au vinaigre, Juzô leur jeta une gourde que la prêtresse fut la première à rattraper. Rokurô n'eut pas le plaisir d'user de sa voix, il le devança :

« Pause ! Cinq minutes ! »

Aucun n'osa contredire l'ordre sec de leur respectable aîné. Anastasia s'écarta la première comme si rien ne venait d'arriver qui méritât vraiment sa pleine attention. Isanami n'eut cependant pas l'occasion de s'en agacer, comprenant enfin que leur dispute n'avait échappée à personne, elle s'empressa de disparaître derrière sa gourde. Elle n'osait plus se retourner vers Sasuke ; elle percevait le malaise du garçon timide dans son dos.

Elle ne put que se fustiger mentalement d'avoir si facilement répondu aux provocations de la blonde et d'avoir entraîné son jeune professeur indirectement dans ce conflit. Elle espérait, au moins, qu'il ne serait pas blessé au point de refuser de continuer de lui apprendre à manier les éventails. Il était devenu la clé de son indépendance et un ami avant tout.

« Baka. » La complimenta Saizô en s'emparant de la gourde à son tour.

Derrière eux, Yukimura était descendu de son cheval, réclamant vivement à Rokurô de rafraichir sa monture qui accusait tout autant qu'eux l'effort de la pente. Il repoussa néanmoins poliment l'offre d'eau de Juzô pour sa propre personne ; le visage de leur Seigneur s'était fermé une fois encore. Sans mot inutile, il fit signe à Sasuke de l'accompagner. Trop honteux pour s'étonner vraiment d'être demandé dans une tâche de convenance que le Page exécutait normalement, le garçon se précipita à sa suite. Les autres Braves restants regardèrent le duo un peu étrange s'éloigner tranquillement.

C'était particulier de voir le gamin se tenir si droit aux côtés de son Maître. Mais ce qui frappait plus encore que cela, c'était cette confiance absolue qui se ressentait entre eux. Cette atmosphère que dégageait leur association un brin tordue.

« On devrait les voir plus souvent comme ça. » Soupira Isanami de satisfaction.

L'idée même en surprit certains. Juzô préférait, lui, louer ce changement des plus bénéfiques plutôt que de s'attarder sur les conséquences. Quand Rokurô avait le sentiment de passer à côté de quelque chose d'important qui tordait la bouche d'Anastasia et fronçait les sourcils de Saizô. Ceux-là semblaient détenir des réponses supplémentaires quant au comportement piquant de ces derniers jours de leur Seigneur. Le Page n'avait pas oublié non plus la conversation que celui-ci avait eue avec Sasuke sous les auvents de Nataya. Du sentiment étrange qu'elle avait éveillé en lui sans qu'il ne parvienne à comprendre…


Et dans le silence, il me contemplait.


Les herbes hautes lui chatouillaient les mollets paresseusement. Sasuke déglutit les yeux résolument fixés au sol où quelques abeilles s'ébattaient joyeusement. Qui paraissaient se moquer ouvertement de lui. Il supporta dignement sans broncher, bien décidé à ne plus bouger, ni respirer. Toute sa pleine concentration tournée sur cet objectif pour ne pas être distrait par autre chose... Un autre chose qu'il percevait dans son dos, fort affairé. Que ses brillants, trop brillants, sens de ninja ressentaient pleinement, jusqu'à la tension dans ses gestes, la chaleur dégagée par cette présence, l'odeur intense de la sueur de sa peau, le bruit furtif de ses vêtement,…

Un grondement manqua d'échapper à ses lèvres, qu'il ne put que contenir de justesse. Pris de cours par cette pulsion brutale et la perdition morale de ses pensées, il redoubla de vigilance pour se tenir. Jamais encore il ne s'était laissé autant aller ainsi. Mais jamais encore, il n'avait été aussi cruellement proche de son Maître, chuchota cette voix méchante au fond de lui. Jamais au point de pouvoir l'imaginer aussi clairement à portée de peau, d'espérer vainement son souffle dans sa nuque si jamais il se décidait à se tourner vers lui, maintenant, en posant sa main ferme sur son épaule pour le…

«Excuse-moi de t'avoir sollicité pour cette tâche peu gratifiante. Merci de ta patience Sasuke. »

Inconscient de l'effet qu'il avait créé en prononçant le prénom du garçon, Yukimura se détourna de l'arbre qui l'avait abrité pour regagner le chemin de terre proche, suivi attentivement par son protecteur. Ce dernier ne lui répondit rien, touché malgré tout par les attentions évidentes de son Maître envers lui. Depuis hier soir, il semblait tenter bien davantage d'entrer dans son monde. Il suffisait de voir la quantité anormale de phrases qu'ils avaient partagées au cours de cette journée. Sasuke ne se souvenait pas avoir eu une telle densité d'échanges avec l'homme auparavant. Ce qui ne les avait jamais empêché de se comprendre l'un et l'autre clairement quand nécessaire.

Mais ce revirement volontaire de la part de son Seigneur saignait des places qu'il espérait guéries à force de temps, naïvement.

« Isanami semble particulièrement attachée à toi. » Releva alors Yukimura si soudainement, que le ninja en manqua un faux pas de justesse.

Se rattrapant habilement, son regard tomba sur le dos de l'homme qui avait pris soin de le devancer. Il ne pouvait voir la dureté qui s'était installée sur son visage mais le ton faussement neutre dont il avait usé, parlait de lui-même. D'une manière ou d'une autre ce fait-là agaçait prodigieusement son Seigneur. Il songea alors à l'incident qui était survenu à Ueda, durant l'entraînement qu'il avait eu avec la prêtresse. Encore une fois, pour une raison incompréhensible, il s'était attiré ses foudres. Et la froideur, dont il avait fait preuve envers la jeune femme par la suite…

« Elle m'est chère en retour. » Reconnût-il finalement, s'étonnant lui-même par le choix de ses mots.

Il ne savait que dire pour satisfaire les exigences muettes de Yukimura. Il ne parvenait pas du tout à comprendre ce qu'il attendait de lui par-rapport à Isanami. Et visiblement, sa réponse déplaisait au plus haut point à l'homme. Suffisamment pour qu'il conservât le silence dans une atmosphère pesante qui était des plus insupportables, curieusement. Il avait le sentiment d'une vérité à portée de doigts qu'il ne parvenait pas à estimer, frustrante.

« Tu l'aimes peut-être ? »

Sasuke en resta figé de stupeur, osant à peine croire ce qui lui semblait avoir entendu dans la bouche de son maître. Il douta même un instant de sa propre imagination tant cette question apparaissait comme incongrue. Il dut cependant se résoudre à songer à une réponse à lui donner. Et il avait le sentiment que la moindre maladresse de sa part pourrait faire naître en cet homme une rage absolue. Yukimura s'inquiétait-il à ce point qu'il ait envers la jeune prêtresse des attentions malsaines ? Ou la protection du Kushi-Mitama pourrait-elle être compromise d'une quelconque manière si son affection pour elle était trop importante ?

« Peut-être bien que c'est lui qui l'aime. » Ricana la voix immonde dans sa tête.

Cela semblait l'amuser au plus haut point d'ailleurs... Lui ne ressentait plus que cette lame acide qui perforait son abdomen, s'enfonçant dans sa chair même avec une lenteur suave. Il lui fallut tout son contrôle pour l'ignorer, retrouver un ton neutre et des mots à dire. Paraître éternellement intouchable.

« Elle est comme une sœur pour moi. »

Il y eut un court moment d'assimilation, de flottement avant que cette tension dans les épaules de son Seigneur ne s'évacue brusquement. Comme la détente soudaine d'une brusque inspiration. Et Sasuke ne comprenait toujours pas : pourquoi ? Kami-sama, pourquoi ? Il aurait beau demander que Yukimura resterait silencieux comme il l'était demeuré hier soir aussi. Enfermé dans sa fierté immonde.

Qu'il ne veuille pas en parler avec quelqu'un d'aussi miséreux que son Commandant d'escouade, il pouvait le comprendre parfaitement mais juste… Qu'il s'ouvre un peu à quelqu'un d'autre qu'il jugeait digne de sa confiance ! Ce n'était pas les Braves qui lui reprocheraient un instant de faiblesse. Mais si vraiment il se perdait à lutter contre quelque chose, qu'il ne le fasse pas tout seul. Cela ne le mènerait jamais nulle part. Et eux avaient besoin d'un Seigneur sûr de ses choix, déterminé à atteindre ses objectifs.

« Tu ne veux surtout pas l'entendre reconnaître le pire. Chuchota la voix à nouveau, langoureuse. Tu ne veux pas qu'il confirme toutes ses théories hasardeuses qui te terrifient tellement quand tu y songes un peu trop… Pitoyable que tu es. »

Sasuke accusa, serrant les dents. Il crevait de par son impuissance chronique, ce sentiment de ne pas influencer en quoi que ce soit le cours des événements peu importait ses efforts. Il avait l'impression amère de demeurer le spectateur de sa propre existence. Rien n'allait plus depuis qu'il avait quitté la Forêt pour la première fois. Depuis qu'il avait essayé de se faire passer pour un Homme comme les autres. Tout ce qu'il touchait n'aboutissait jamais. Il ne faisait plus qu'encaisser les échecs cuisants.

« My, my, my… ! Quelles ondes négatives de la part de simples touristes. La région vous déplaît-elle ? »

Les deux hommes s'immobilisèrent sur le champ pour lever la tête dans un même mouvement vers l'origine de cette voix aisément reconnaissable qui avait déchiré le silence. Perché sur l'arbre le plus proche, le messager des Tokugawa les surplombait de tout son orgueil. Une apparition qui glaça le sang de Sasuke en un tour. Il se souvenait parfaitement des capacités de son adversaire et si celui-ci semblait les menacer seul, il s'agissait sûrement là d'une ruse pour mieux les déborder ensuite.

Conservant soigneusement son Seigneur dans son périmètre visuel de surveillance, le Commandant eut un léger sifflement qui se perdit dans les sons environnants. Seulement Akeba disposait d'une ouïe bien plus fine que celle d'un humain, il était absolument certain qu'elle n'avait pas manqué son ordre et qu'elle devait s'envoler déjà auprès des autres, les prévenir de cette attaque.

« Oh bien au contraire ! S'exclama Yukimura avec un enthousiasme avenant. Particulièrement, nous aimons son paysage dénivelé. Ses montagnes et leurs abords ne vous inspirent-elles pas…un sentiment d'humilité incroyable ? »

Leur ennemi ne s'étonna pas de cette réaction curieusement cordiale, il semblait avoir parfaitement retenu la leçon reçue à Ueda à propos du dirigeant des Sanada et de son caractère volatile. Au contraire, son regard se fit plus perçant encore, comme cherchant à déceler tous mouvements suspicieux. Il se posa bien vite sur Sasuke qui le soutint, sans relâcher sa vigilance quant à la protection de son Maître. Il allait devoir gérer ces premières minutes en solitaire. D'autant plus que le messager l'avait reconnu de toute évidence.

« Cela fait bien longtemps que je ne m'émeus plus à contempler de l'herbe. » Répondit celui-ci avant de se laisser glisser à terre dans un saut élégant pour s'avancer vers eux, sans se départir de la moue hautaine qui s'était installée sur son visage.

Yukimura accueillit cette remarque dans un haussement de sourcil faussement étonné. Considérant les tissus qui dissimulaient l'identité de leur agresseur efficacement.

« Quel dommage. »

Son Seigneur en profita néanmoins pour marquer un léger pas dans sa direction, se rapprochant de lui nonchalamment. Un acte que Sasuke approuva silencieusement mais qui jeta sur ses épaules le poids du statut de protecteur. Ses mains trouvèrent ses armes à sa ceinture alors qu'il se jurait de donner sa vie pour cet homme, pourvu qu'il soit sauf.

« Vous tuer m'apportera une joie bien plus délicieuse encore…

_J'imagine que nous ne pouvons pas en discuter ?

_Mes arguments ne seront pas des mots. » Affirma le messager, détaillant alors de la tête aux pieds le jeune Commandant dans une tentative appuyée de provocation.

Ne cherchant plus à dissimuler son agressivité latente, Sasuke se jeta devant son Seigneur en un acte défensif. Il s'empêcha toutefois d'attaquer immédiatement son adversaire, préférant en rester au stade de la menace physique temporairement. Avec un peu de chance, l'orgueil de l'homme des Tokugawa le pousserait à parler plus que nécessaire.

« Mr Grandiloquent… Voilà une attitude peu digne de votre habituelle éloquence. S'empressa d'ailleurs de relever ce dernier avec mesquinerie. Je ne suis pas mort comme vous pouvez le constater, contrairement à vos prédictions. Dois-je m'attendre à vous voir fuir de nouveau face à moi pour laisser vos petits camarades terminer le travail ? »

D'une main de fer, le Commandant s'empêcha de répliquer quoi que ce soit en retour. Même si cette humiliation verbale dans les règles de l'art abîmait sévèrement sa crédibilité. Il n'était en rien responsable, ce choix-là n'avait pas été le sien mais celui de son Maître. Même s'il n'avait toujours pas compris pourquoi il avait réagi ainsi si capricieusement en substituant Saizô à lui. Reste qu'il n'aurait pas l'occasion à ce genre de choses pour cette fois, il allait devoir se contenter de sa médiocrité, songea le ninja. Cela ne le réjouissait pas autant qu'il l'aurait cru. Son adversaire n'avait pas révélé toute l'étendue de ses capacités encore.

« My, que cela est ennuyant de vous voir si sage… Ne me dites pas qu'il s'agit là de votre unique stratégie ? »

Le sourire sur le visage du messager ne cessait de s'étirer toujours plus dramatiquement. Ses mains trouvèrent l'étui de sa courte lame qu'il tira dans un bruit ciselé des plus séduisants. Un avertissement qui fit se tendre dangereusement Sasuke. Soudain, il ressentait pleinement cette attaque à venir, ce premier coup que l'autre allait tenter de lui porter. Il le sentait vibrer dans l'air avec une clarté fantastique…

Il se jeta en avant d'une détente brutale.

Choc cinglant.

Sa lame droite avait trouvé le point initial de celle de son ennemi. Assez proche de son origine pour parer l'offensive en amont. Il ne s'était pas simplement défendu, il avait complètement anticipé. Réalisant à peine dans l'instant l'ampleur de son mouvement, le garçon maintint son contrôle corporel dans sa contre-attaque violente. Il bascula d'une vive torsion axiale, une de ses mains se plaquant à terre pour lui donner l'appui nécessaire pour jeter ses pieds au poignet de l'agresseur.

La tentative fit se reculer ce dernier mais ne parvint pas à le désarmer comme Sasuke l'espérait. Son opposant faisait preuve d'une meilleure acceptation de la douleur que tous ceux qu'ils avaient pu confronter avant. Il accusa l'impact physique avec une solidité certaine, visant plutôt de sa lame ses tendons proches.

Dans un réflexe surhumain, le ninja y échappa, récoltant de simples estafilades et l'assurance d'une tenue à renouveler. Agacé de présenter ainsi ses mollets à l'air libre, il eut un pas de recul pour prendre son élan et rouler au sol avec son adversaire, l'entraînant d'un fauchage aux jambes efficace. L'occasion fut usée à tirer de ses manches des shurikens dissimulés pour tenter d'immobiliser le messager à terre.

En vain, celui-ci croisa subitement les bras devant lui pour protéger son abdomen. Du moins ce fut ce que croyait Sasuke. Il ne vit que trop tard l'énergie s'accumuler dans les deux membres. Il se retrouvait déjà projeté à plusieurs mètres par une vague de force invisible. Sa tête alla cogner violemment contre un rocher proche, occasionnant la chute brutale d'un brouillard épais dans son esprit. Si dense qu'il crût un instant que Yukimura avait crié en le voyant partir.

Chassant l'idée curieuse dans une telle situation, il préféra ignorer le craquement sinistre qu'émit sa nuque alors qu'il récupérait la position de l'homme des Tokugawa. Celui-ci paraissait s'amuser clairement de la situation à son avantage. Il ne restait plus rien de cette prudence qui l'avait habité sur la réception de son premier coup.

« Tords-le, Bordel ! Brise, fracasse ce détritus d'humanité ! C'est répugnant ! » Hurla la voix avec hystérie.

Sasuke contint un ricanement. Tout semblait toujours plus évident à dire plutôt qu'à faire… Mais il était certain que l'avantage lui appartenait dans ce combat. Le Tokugawa allait regretter de le sous-estimer. Sans doute ne possédait-il pas ce même charisme inquiétant que dégageaient Saizô et Anastasia, mais cela n'était pas plus mal que ses adversaires aient la mauvaise habitude de ne pas le prendre au sérieux. C'était toujours des occasions supplémentaires d'attaquer et de vaincre.

Le messager se jeta alors sur lui, sans attendre qu'il recouvre la maîtrise parfaite de son équilibre. Sa lame courte partit dans l'épaule du ninja dans un son abrupte de déchirement de tissus et de chairs. Sasuke serra les dents dans un spasme de souffrance, attrapant le poignet adverse armé pour le maintenir verrouillé dans cet acte. Peu important la douleur qui électrisait ses nerfs, ses jambes frappèrent et frappèrent encore l'homme qui le surplombait dans une cadence frénétique. Celui-ci tenta d'échapper à cette prise dangereuse mais déjà la seule main libre du ninja enfonça son arme profondément quelque part dans l'abdomen.

« Enfoiré… »

A nouveau, Sasuke ressentit totalement l'énergie s'accumuler dans certaines parties du corps de son ennemi. Sous ses doigts, il la sentait pulser en sourde menace : l'autre prévoyait de créer une onde de force dans ses mains. S'il ne s'échappait pas de cette position, il allait finir littéralement décapité.

L'urgence de la situation tendit ses muscles dans un sursaut d'instinct de survie complet. L'autre lui perforait toujours l'épaule en profondeur alors que sa propre main restait emprisonnée dans la blessure qui s'ouvrait dans le ventre ennemi. Il tenta de la libérer en vain, l'homme s'écrasait volontairement sur lui pour couper l'amplitude de son geste. Sa lame plate continuait de s'enfoncer dans son omoplate, centimètre par centimètre.

« Tu vas mourir. Constata gaiement la voix dans son esprit.

_Un problème, Commandant ? S'enquit le messager, ne cherchant même plus à dissimuler ses intentions.

_Défonce-le. » Ordonna-t-elle, suave.

Dans un état second, Sasuke s'exécuta. Abandonnant aussitôt sa vaine évasion, il concentra toute sa force dans sa lame prisonnière. Sa main s'enfonça encore plus profondément ; aucun os ne se trouvait sous les tissus organiques pour stopper sa progression. Ses doigts agrippés avec ivresse à la garde écarlate de son arme, il taillait dans un flot de sang épais et visqueux. Il crût sentir la rate céder, les intestins mous, passa au travers de l'estomac d'un coup sec… Jusqu'à ce que son bras y soit plongé, que la peau du dos de l'ennemi ne se déforme peu à peu sous la pression de sa main et cède enfin dans un déchirement lugubre.

Il le transperça complètement dans un grondement sauvage, enivré par l'odeur du sang qui giclait en tout sens en gouttelettes légères carmin.

« Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! » Chantonnait la voix désormais.

Son adversaire tenta de répliquer autant que possible, mais son orgueil l'avait rendu trop imprudent. Il s'était laissé complètement débordé en quelques secondes. Un sursaut secoua son corps, dans un spasme il se mit à vomir à répétition une substance lourde et brune… Sasuke avait déjà réagi, il relâcha le poignet de l'autre désormais inutile pour agripper fermement le cou de l'homme et l'étrangler violemment.

Ses ongles s'enfoncèrent dans la peau avec une aisance délicieuse alors que l'autre tentait en vain de lutter, parcouru de soubresauts de plus en plus saccadés. Sa respiration sifflante se perdait progressivement, tremblant alors que la voix hurlait de joie dans la tête du garçon. Il maintint sa prise mortelle sans remords. Savourant la sensation de cette vie qu'il arrachait, du parfum de mort que dégageait sa proie. Si gouteux…

« Sasuke ! »

Le rappel à l'ordre fut brutal. Paniqué par la manière terrible dont Yukimura avait hurlé son prénom, le ninja rejeta le corps de son ennemi plus loin, se dégageant complètement pour se relever aussitôt dans un même mouvement. Sa vision se troubla sous l'effort intense. L'horizon s'assombrit brusquement et le sol manqua de se dérober sous ses pieds. Il lui sembla percevoir la silhouette de son Seigneur, proche. Du sang dégoulinait de son nez et de ses oreilles, le sien… Pourquoi, s'étonna-t-il vainement.

Le ciel paraissait bleu.


Et dans le silence, il me contemplait.


On résonnait. Ailleurs.

Comme un écho qui s'émiettait en curieuses résonances. Lancinant appel de son âme qui chancèle et tressaute d'un indicible tableau. Sous ses accès soudains qui la piègent, il la sent se tordre et hurler, hurler encore, hurler à la mort. A la sienne peut-être ? La question est tout aussi incompréhensible.

Et ses pieds ne touchent plus la Terre.
Il lui semble flotter au-dessus de tout. Intouchable.

Et quelque chose le regardait.

Tout apparaissait confusément en une masse turbulente d'informations de toutes formes, de toutes natures. Comme ces ombres si troublantes qui l'encerclaient d'une danse incertaine et s'étiraient sur le sol onirique. C'était un capricieux sentiment qu'il percevait. Mais elle semblait bien ici pourtant. Cette présence qui illuminait son cœur d'une paix un peu étrange et confortable. Là, sans s'approcher plus que nécessaire pour être simplement discernée. Muette vie de louve rencardée aux hauteurs. Sévère, qui couvre du regard son rejeton teigneux.

Hurlant une fois, le museau haut vers une hypothétique Lune à honorer. Un appel à l'aide déchirant qui prit aux tripes du Commandant. Et des perles sur ses cils comme des larmes enfilées sur un fil. Il crût un instant pleurer de joie. Puis le vide dans sa tête s'installa brutalement. Un blanc interminable tout comme sa chute dans un néant enneigé. Sans révolte, sans vents. Aucune panique ne serrait sa gorge, qu'un paisible voyage spécial qui le poussait vers l'ailleurs. Et… Oh ! Et bien peut-être était-il vraiment mort.

Pour de bon, cette fois-là sentait la bonne. Il avait protégé Yukimura jusqu'au bout alors ça n'avait plus de réelle importance de rendre l'âme désormais. Sur un champ de bataille, existait-il plus honorable pour un guerrier dévoué à son Seigneur ? Au moins avait-il su trouver un sens à sa misérable existence. Plus que ces lieux-ci en avaient en tout cas. Il semblait continuer de tomber ou marchait-il au plafond…peut-être. Le monde prend son sens avec de l'altitude, après tout. Il grimpait chaque fois aux arbres pour comprendre. Tout devenait simplement négligeable quand il les contemplait de là.

Ou, apparaissait-il, qu'il soit encore bien vivant, finalement. Et la raison de sa présence au milieu de rien n'était qu'un pur hasard douteux ? Un Destin qui frappe aux portes. Cela ne durerait pas éternellement, aucune de ses errances n'avaient jamais duré. Toujours, quelqu'un avait fini par lui tendre une main…

La Louve était là, trottant dans sa chute. Juste dans son dos. Sereine.

Lui, la reconnaissait sans parvenir pour autant à poser un statut sur cette présence terrible. Il sentait son aura alanguie, faussement menaçante de toute son ampleur contenue. Tant qu'il ne parvenait pas à en préciser les limites plausibles. Elle était juste un Tout. Complet. Unique. Comme tout autre en ces terres, il en faisait partie. Un point de plus dans l'espace immense. Qui vibrait sous la stimulation de son énergie, sans vraiment oser. Elle était sa…

Un nœud dur se forma dans son ventre alors qu'il semblait atterrir quelque part. Une dimension en suspens, cathédrale invisible qui s'élevait, conquérante. Incertaine sous ses pas résonnants et ceux de cette Louve qui était Femme. Qui posa ses mains, il les imaginait si familièrement, sur ses épaules à lui. Un instant qui parût interminable. Et quand elles s'en allèrent, se fût pour le laisser s'écraser sous un poids soudain.

Il s'enfonçait dans l'air, cambré en avant, tordu par une tâche accentuée par l'impossible. Qui tirait sur ses veines un liquide de feu sanguin qu'il voyait pulser sous sa peau en résonance. Il leva haut les yeux et des crocs déchirèrent la chair de sa bouche, mutée en gueule. Pour y faire naître un hurlement, le sien, et celui de la Voix, en écho. Elle chantait encore.

« Retournons définitivement à la Forêt… Abandonnons cette existence. »

Si affectueusement que les larmes lui montèrent aux iris. Alors que la familiarité de cette évocation, toute cette nostalgie dont elle était chargée, grimpait dans son cœur. Comme une étreinte de poils et d'os dessinés. Qui portait le parfum de la liberté absolue, des horizons interminables… La Louve hurlait en chœur avec eux. Il la sentait inquiète, pour tant d'autres que lui… Mais eux deux étaient liés. Autrement. Tellement plus intimement.

Mais il devrait lutter seul.

« Retournons à la maison… »


Et dans le silence, il me contemplait.


Cela faisait maintenant près de trois heures que le Commandant actuel de la branche principale des Sanada avait perdu conscience suite à l'affrontement qui l'avait opposé au messager des Tokugawa. Il avait été immédiatement transporté au refuge le plus proche de leur position, sous la surveillance attentive d'un Rokurô inquiet. Il était évident que le garçon subissait les conséquences d'un impact violent à la tête, le sang qu'il perdait au nez et aux oreilles témoignait de son traumatisme crânien. La plaie profonde qu'il arborait à l'épaule, à comparer, restait non-mortelle et maîtrisée.

Yukimura avait réagi rapidement face au coma soudain de son ninja. Il n'avait pas hésité à user de sa propre cape de voyage pour engendrer un point de compression sur l'omoplate et stopper cette hémorragie externe. Une telle perte de sang aurait été problématique durant le déplacement du corps. Une chance, que cette auberge dans laquelle ils prévoyaient de s'arrêter, soit raisonnablement proche d'eux à ce moment-là. Sasuke avait pu être soigné suffisamment tôt. Il demeurait cependant inerte depuis, pâle comme jamais.

Isanami avait tenu à rester à son chevet, humidifiant quelques serviettes de fortune pour diminuer la fièvre qui fatiguait désormais le garçon. La jeune prêtresse, comme eux tous, se sentait coupable de son état blessé. Ils avaient bien reconnu le signal d'Akeba, mais d'autres hommes des Tokugawa étaient alors venus les empêcher de protéger leur Seigneur. Leurs opposants ne s'étaient retirés qu'à la mort de leur meneur, ne manquant pas d'aller récupérer son cadavre avant de s'enfuir, sans aucune autre menace envers les Braves, ni Yukimura. La raison de cette attaque de leur part, curieusement maladroite, évoquait un malaise tendu en chacun qui persistait encore.

Néanmoins, ce n'était pas ce qui occupait le plus l'esprit de Saizô actuellement. Le ninja d'Iga n'avait pu assister à la confrontation entre Sasuke et le messager, comme le reste de leur petit groupe. Quand, enfin ils étaient parvenus à remonter à leur hauteur, Yukimura tentait de sauver la vie de son Commandant et les silhouettes des Tokugawa disparaissaient déjà à l'horizon.

Il avait toutefois rapidement évalué le terrain avant de se précipiter sur les deux hommes. Autant les blessures du Singe n'étaient pas si extraordinaires que cela dans leur métier de protecteur débordé, autant la quantité de sang répandue sur l'intégralité de ses habits et à terre, là où se tenait son adversaire quelques instants auparavant, était absolument anormale. Même pour une confrontation dangereuse ; aussi courte qu'elle l'avait été, jamais une telle densité n'aurait due être ainsi versée.

Sasuke ne s'était pas contenté d'éliminer l'homme des Tokugawa, il l'avait purement et simplement vidé de son sang. C'était cette vérité-là qui dérangeait Saizô. Elle ne l'aurait pas fait si l'agresseur avait été lui ou Ana, même Rokurô ou Jinpachi encore. Mais de la part de ce garçon le plus pacifique d'eux tous, un pareil déchaînement de violence semblait juste impossible. Il ne ressentait jamais ce même plaisir que le ninja d'Iga pouvait avoir à tuer. Et il était évident que le Commandant ne manquait pas de capacités pour défendre leur Seigneur sans en venir à une telle extrémité. Il aurait dû parvenir à immobiliser le messager sans en revenir, ses doubles lames imbibées d'écarlate visqueuse.

« Il y a un problème avec le Singe. Et tu en sais bien plus à ce propos que tu ne veux l'avouer, Ana. »

La jeune femme soutint son regard paisiblement, haussant les épaules d'un geste machinal. Agissant toujours comme si cela ne la concernait d'aucune manière. Mais Saizô n'avait pas oublié leurs échanges il y a quelques heures de cela et comment elle était parvenue à dévier le sujet en agaçant volontairement lsanami quant au Commandant. Elle restait si douée pour esquiver les menaces, mais il avait su lire dans ses yeux si froids habituellement, la lueur d'un trouble.

Il se leva alors, prenant soin de fermer le panneau proche d'une poussée aussi discrète que possible. Isanami ne devait pas à nouveau se trouver au milieu de ce genre de discussions. Et Yukimura était occupé à régler les conditions de leur séjour avec Juzô. Peu importait la présence de Rokurô avec eux dans ce salon, il était plus que temps de tirer les choses au clair avec Anastasia. Devant de telles précautions, elle ne manqua d'ailleurs pas de hausser un sourcil peu convaincu.

« Tu prévois de me torturer ?

_Pas cette fois. J'ose espérer que nous avons su progresser sur ce plan-là depuis. » Répliqua-t-il, non sans un sourire satisfait.

De son bureau temporairement assigné, le Page des Sanada les évaluait tous les deux, continuant de ranger machinalement le contenu de la sacoche médicinale que Sasuke avait heureusement emportée avec lui. Les plantes qu'elle contenait avaient bien dû sauver la santé physique du garçon.

« Et de quoi suis-je donc censée être tellement au courant ? Attaqua-t-elle la première.

_Tu le sais parfaitement bien.

_Je ne peux pas deviner non. Insista la blonde, croisant les bras avec fermeté.

_Quelque chose que j'aimerai bien apprendre moi aussi. »

Ils tournèrent tous deux la tête vers Rokurô. Celui-ci avait pris la parole d'un ton d'apparence neutre mais la rigidité qui habitait sa posture indiquait clairement son agacement à ne pouvoir comprendre ce qui se jouait sous ses yeux. Une participation imprévue qui rougit les tempes d'Anastasia.

« Si vous vous y mettez tous désormais… ! »

Saizô préféra plutôt ignorer la colère visible de la jeune femme, ne se laissant pas entraîner dans une direction autre que celle qu'il désirait. Affrontement verbal musclé ou non, cette conversation devait aboutir et elle le ferait ; cela n'avait que trop duré. Il se tourna vers le manipulateur de l'Eau :

« J'imagine que tu as remarqué le comportement de Sasuke ces derniers jours ? Surtout envers Yukimura.

_Evidemment. Confirma le Page aussitôt. Il faudrait être aveugle pour le manquer.

_Nous en avons discuté un peu, avec cette blonde caractérielle, et tenté quelques hypothèses… »

Saizô marqua une légère pause. Assez fier de sa répartie quant à sa collègue.

« …et depuis Madame se permet d'agir en soliste. En refusant obstinément de me dire la vérité.

_Peut-être parce qu'il n'y en a pas ? Tu y as songé ? Coupa, glaciale, la principale intéressée.

_On a grandi ensembles Ana. Tu ne réagirais pas ainsi pour un fait sans importance. »

La jeune femme eut immédiatement une réaction de rejet à cette affirmation :

« Tu crois me connaître. Nuance ! »

Mais la curiosité de Rokurô traçait déjà son chemin dans l'esprit vif du jeune Page. Il ne s'était jamais considéré comme proche de la ninja d'Iga, recrutée bien plus tardivement. Malgré tout, il devait reconnaître que s'il devait faire confiance à quelqu'un pour décrypter cette femme, il s'agirait de Saizô. Personne d'autre ne pouvait se vanter d'en être ainsi capable.

« Le comportement de Sasuke aurait donc une raison suffisamment importante de dériver ? Demanda-t-il, son attention se posant tour à tour sur chacun des deux amis d'enfance.

_Assez sensible pour qu'Ana garde le silence. Ca, c'est une première. Releva Saizô dans un sourire moqueur, ce qui piqua l'orgueil de la blonde.

_Ne me fais pas passer pour ce que je ne suis pas !

_Allons, allons… Toi et moi, on sait très bien que tu es incapable de jouer les confidentes. Vous, les femmes vous êtes tellement mauvaises pour ce genre de choses !

_Tu oublies que je suis une Shinobie ! »

Mais cette dernière réplique rageuse ne fit qu'aggraver la satisfaction visible de son partenaire. Une telle réaction de pure fierté parlait d'elle-même : Ana détenait bien une information primordiale qu'elle était bien décidée à ne pas laisser fuiter. Maintenant d'où pouvait-elle la tirer, cela était une toute autre histoire. Il ne voyait pas un des Dix vendre quoi que ce soit sur Sasuke. D'autant plus qu'aucun d'entre eux n'avait pu expliquer les raisons d'un tel déchirement entre lui et Yukimura sans réelle origine discernable.

Seulement Rokurô avait déjà médité sur le problème.

« C'est Sasuke qui t'en a parlé lui-même, n'est-ce pas Anastasia ? »

La concernée tenta, autant que possible, d'accueillir cette remarque du Page paisiblement. Mais le spectre éphémère qui avait traversé son visage sous la suspicion, la trahissait. Il était évident qu'il s'agissait-là de la vérité : elle détenait les aveux même du garçon.

Admettant sa défaite, la jeune femme se contenta de lâcher un profond soupir. Massant ses tempes un long instant sans sembler prête à ajouter quoi que ce soit d'autre. Quand Saizô demeurait juste stupéfait par cette possibilité à laquelle il n'avait, sincèrement, jamais songé.

« Le Singe… Parler ? Avec elle… ? Balbutia-t-il, sans aucune conviction, cherchant un soutien absent dans le regard résigné de Rokurô.

_Tu sais Saizô, tous les hommes ne sont pas des handicapés sociaux comme toi. »

Il ne put que grogner fort peu élégamment devant la moquerie d'Ana, même si celle-ci manquait un peu d'énergie. Il semblait que songer à nouveau au secret qu'elle portait, avait plongé la jeune femme dans une profonde lassitude. Si marquante par son amertume que le ninja d'Iga s'en alarma :

« Bordel… C'est si grave que cela ? »

Elle ne lui répondit pas, se contentant de baisser les yeux à terre, ses longs cheveux blonds glissant le long de son visage préoccupé. Rokurô était demeuré silencieux lui aussi, ce qui ne devait pas l'empêcher de tisser sa toile habituelle de déductions. Le Page était le plus doué en son genre, pourtant il semblait lui aussi avoir ses limites car il n'ajouta finalement rien d'autre.

Aussitôt, des centaines de scénarios différents traversèrent l'esprit de Saizô. Devant une telle gravité il imagina un peu tout et franchement n'importe quoi. Hésitant quant à choisir une orientation parmi toutes les autres, de recherche de bases possibles. Il ne savait pas vraiment ce qui pouvait valoir la peine d'adopter un comportement si agressif. Aussi bien envers ses pairs comme ses ennemis.

Ce n'était pas non plus comme si leur statut de ninja les poussait naturellement à s'interroger autant que possible sur leurs variations émotionnelles. Ils n'étaient là que pour appliquer les ordres de leur Maître, dans l'ombre. Peu importait ce qui pouvait bien tourner à ce moment-là dans leurs têtes. Sans nul doute que ce manque d'habitude le plombait aujourd'hui quant à comprendre autrui. Et même lui-même. Il n'avait pas oublié la remarque assassine d'Anastasia sur le fait qu'il ne se posait pas assez de questions sur ce qu'il vivait parfois. Mais ce genre de terrains restait trop dangereux à son goût…

Ils étaient des hommes, bon sang ! Depuis quand avaient-ils le besoin de perdre autant de temps à minauder sur leurs propres pieds comme des femmelettes piteuses ? Si Sasuke n'allait pas bien, c'était à lui de gérer ce problème pour ne pas manquer à son devoir. Eux n'étaient pas là pour jouer les psychologues attentifs. Ils étaient confrontés à une menace bien plus inquiétante que cela avec cette tentative offensive des Tokugawa. Et notamment, à propos de la manière aisée dont ils les avaient localisés dans la montagne cette après-midi.

« De toutes façons, on n'a pas de temps à perdre avec ça. Commenta-t-il à voix haute dans cet élan. Le Singe n'a qu'à continuer à en discuter avec sa blonde. On a la protection du Vieux à gérer pour le moment. »

Etonnamment, Anastasia fût la première à acquiescer, mais ce revirement d'intérêt était inespéré pour elle. L'occasion semblait juste parfaite pour attirer l'attention des autres sur des sujets aussi loin que possible du réel conflit intérieur du Commandant. Ce danger planant des Tokugawa briserait l'émotionnelle parenthèse qui s'était curieusement installée ces derniers jours. Le tout s'oublierait vite.

« Toi aussi, tu te demandes s'ils ne nous ont pas suivi depuis le début ? » Demanda-t-elle, assez vivement pour orienter la curiosité de Rokurô sur ce fait intriguant.

Etrangement le Page semblait le plus récalcitrant à abandonner aussi facilement la branche ''malaise de Sasuke''. Il devait pourtant être un le moins attaché au garçon. Etait-il, déjà, en train de raccorder ce sujet avec leur Seigneur ? Anastasia insista derechef :

« Ou si cette lettre était finalement bien une tentative pour éloigner Yukimura d'Ueda ?

_Je ne crois pas. Répondit Saizô avec une certaine assurance. Ils profitent de cette occasion mais ils n'en sont pas à l'origine. Je ne le sens pas comme ça.

_Tu ne le sens pas, hm ? »

Le ninja d'Iga n'eut même pas la chance de se jeter sur ce sourire arrogant qui, outrageusement, le défiait ainsi, Rokurô l'avait saisi par le col et le maintenait en arrière, fermement.

« Il va falloir profiter de cette nuit pour établir leur présence ou non. » Temporisa le Page sans marquer de réelles inquiétudes ; ils avaient l'habitude de ce genre de crises, ils étaient même formés exclusivement pour cela.

...

Isanami s'écarta du panneau contre lequel elle se tenait depuis, s'éloignant de la pièce sans un bruit, plus discrète qu'un souffle.


Et dans le silence, il me contemplait.


Sa tête semblait sur le point de fondre littéralement. Elle n'était plus qu'une masse douloureuse qui pulsait avec dureté sous sa peau, comme cherchant à la transpercer. Brûlante et humide de sueur ; il essuya son front du revers de la main, tentant de clarifier sa vision qui avait viré au noir alors qu'il s'était redressé. Il ne reconnaissait rien de ce qui l'entourait, du peu qu'il distinguait. Les ombres tremblaient pour s'étendre, qu'il ne parvenait pas à identifier.

Un nœud étrangla sa gorge brutalement face à ce constat. Une panique sourde s'empara de lui peu à peu alors qu'il suffoquait, ses doigts agrippant les draps qui le recouvraient. Le larcin qui s'éternisait au fond de son crâne se fit plus aigu encore, plus douloureux. Dans un sursaut, il tenta d'inspirer profondément.

« Iwo ! »

Son appel à l'aide se perdit dans le vide. Il l'y oublia. Sur les murs s'ouvraient des cascades épaisses de sang dans des jaillissements violents, qui projetaient sur lui des paillettes écarlate. Lourdes. Visqueuses. Il les sentait accrocher à son visage, ses bras, son cou…

« Il est mort. Tu l'as crevé. Crevé ! » Jubila alors la Voix.

Plus forte que jamais, elle résonnait dans son esprit mutilé, déchirant le brouillard hasardeux de ses pensées de sa lumière froide et cruelle. Elle dessinait les contours d'un homme anonyme, un homme planté sur sa lame, qu'il avait éventré purement et simplement. Une autre âme arrachée, pour quelle excuse ?

Le dégoût ankylosa sa bouche d'une amertume sordide. Son regard fiévreux se posa sur ses mains, si immaculées, quand il se souvenait pourtant les avoir plongées dans la chair même d'un être pour l'abattre. Une nausée le prit alors qu'un spasme tordait son ventre. Il serra les dents, retenant un rejet douloureux de peu.

« Il pissait le sang par la gueule… »

Sa nuque partit en avant dans un craquement sourd alors qu'il se pliait en deux dans un sursaut.

« T'aurais vu ça comme je le voyais moi… Ahhh… » Soupira la Voix encore, pleine de satisfaction.

Lui voulait juste mourir. Disparaître dans les tourments de la honte d'une vie possédée par des actes serviles et immondes. Payer une bonne fois pour ce droit qu'il s'était donné de prendre des existences. Dans un but de primeur faussement moraliste. Parce qu'il s'était résigné à s'agenouiller aux pieds d'un homme au lieu de poursuivre sa propre voie… Qu'il avait voulu paraître comme un humain pour lui.

« Avec des putains de barrières spirituelles… Chéri. C'est répugnant. »

Sasuke lâcha un gémissement de douleur alors que sa tête l'élançait dans un accès de souffrance. Il porta ses mains tremblantes à ses tempes, tentant de les apaiser d'un massage maladroit alors que les murs paraissaient tourner autour de lui de plus en plus rapidement. Une explosion de sensations aigües répondit à ce geste pourtant innocent. Un mélange d'odeurs capiteuses qui lui parvenaient, de sons de mouvements et de pas qui résonnaient partout alors qu'il percevait clairement la chaleur des énergies de présences plus ou moins proches.

« Respire, tu ne veux pas te suicider maintenant. »

Pourquoi est-elle si forte, songea-t-il au milieu de cette tempête qui brutalisait les capteurs sensitifs de son corps entier. Elle ne devrait pas être ainsi,…tellement là !

« Mais j'y suis ! »

Et elle semblait tant lui répondre pour de bon qu'une peur terrible s'insinua dans ses veines. Il était terrorisé par son ampleur soudaine, par ce poids qu'elle ajoutait dans la balance de son Equilibre dangereux entre la Forêt et l'Extérieur. Ce n'était plus qu'un simple murmure vicieux qui se perdait parfois à son esprit, c'était une entité à part entière dont le nid était sa propre âme tordue.

« Comment peux-tu me craindre ? Relève la tête ! »

Sasuke eut un rire amer qui secoua faiblement sa carcasse entamée. Jamais il n'oserait ainsi porter les yeux si haut quand ses actes ne faisaient que l'entraîner dans les profondeurs les plus abjectes qui soient. Peu importait pour qui, tout n'était là que la froide expression du plus fort. Il fallait tuer pour ne pas l'être. Pour mener à bien la mission. Toujours la mission.

L'avait-il au moins une fois regardé autrement qu'un instrument à sa Justice étriquée ?

« Cesse de ramper… Il ne possède rien de plus que toi qui lui permettes de te traiter ainsi ! »

Est-ce si vrai que cela ? Il avait bien dû mal à le croire.

« Mords ! »

Dans son cœur tout était constamment resté balbutiant, incompréhensible. Une fragile présence qui brisait tout, réduisait en cendres. Se dressait parfois ô combien face à l'encre épaisse de sa véritable nature de sauvage. Ce quelque chose qui rendait son cœur erratique et intimidé. Qu'il lui avait fallût passer tant de temps à fouiller pour une vérité qu'il n'acceptait toujours pas. Et comment pourrait-il seulement le faire un jour ?

« Les bêtes ne ressentent que le sang ! Oublie… »

Et qu'était-elle, elle ? La Voix ricana :

« Devine, mon tout Beau. »

Il la sentait quelque part dans son esprit, flottant tranquillement au-dessus du marasme bruyant de ses pensées. Contemplant ce terrible désordre mouvant avec un mépris appuyé. Parce qu'il pouvait enfin le sentir dans son parfum musqué, l'odeur de la Forêt. Celle qui s'ancrait dans la chair de ses natifs avec le désir du sang et la faim de violence. Elle en venait donc, tout comme lui.

« Idiot… » Chantonna-t-elle doucement.

Il n'eut pas le temps de l'interroger davantage, du moins de le tenter, un nouveau spasme retourna son estomac pour de bon. Il vomit dans un cri douloureux alors qu'une crampe tirait dans ses cuisses. Dans un réflexe, il tendit ses muscles, tentant de respirer plus calmement… Comment pouvait-il être dans un état si dégradé pour un impact à la tête ? Cela n'avait aucun sens, il avait toujours eu une excellente capacité de récupération naturelle.

« Sasuke ! »

Surpris par cette soudaine intervention vocale dans le monde physique bien réel cette fois, le garçon eut un sursaut de peur qu'il ne pût maîtriser. Ses yeux paniqués accrochèrent la silhouette vaporeuse d'une jeune femme qu'il identifia comme Isanami après un court instant. Elle se précipita sur lui, posant une main sur son front qui lui parût glaciale.

« Bon sang tu es brûlant encore ! » S'alarma-t-elle immédiatement, se saisissant d'une serviette sur la table de chevet proche.

Elle la plongea dans une bassine d'eau froide à portée, puis l'essora précipitamment pour la déposer sur le haut de son visage avec toute la délicatesse du monde. L'enjoignant à se rallonger aussi, par la même occasion. Lui ne pouvait discerner clairement ses traits encore, mais elle dégageait une telle odeur de stress qu'il était aisé de se faire une idée de son état d'esprit actuel.

« Je vais changer ton drap… »

Joignant la parole aux actes, elle le déposséda du tissu taché avec une efficacité qu'il ne lui aurait pas soupçonnée. Quelques minutes plus tard, elle l'avait de nouveau couvert avec attention, ajoutant une autre couverture supplémentaire.

« Isana…mi… »

Il la sentit se tourner sur lui aussitôt à son murmure haché.

« Où suis-je ?

_Dans un refuge de montagne. Lui répondit-elle alors tout en essuyant ses joues moites avec précaution. Tu as été transporté sur le cheval de Yukimura jusqu'ici pour être soigné au plus vite. Tu te sens comment ?

_Connu mieux… »

Il crût la voir hocher la tête, un sourire incertain sur ses lèvres. Son inquiétude visible le touchait plus que tout. Il aurait voulu avoir assez de force dans ses mains pour les lever vers elle et assouplir cette ride qui se creusait durement dans son front. Ses membres demeurèrent cependant inertes.

« Tu as subi un traumatisme crânien assez conséquent. Tu es resté inconscient plus de trois heures. »

Une grimace de dépit tordit le visage du Commandant alors qu'il lui soufflait dans un soupir :

« Désolé.

_Comment peux-tu dire ça ? S'indigna immédiatement la jeune prêtresse.

_J'ai manqué…à mon devoir…

_Ne sois pas stupide, tu as parfaitement protégé Yukimura. Comme toujours. »

Les paroles d'Isanami étaient consolatrices mais elles n'atténuèrent nullement l'amertume pesante dans l'âme du garçon. Il n'avait absolument pas agi en digne protecteur de son Seigneur, il n'avait fait que mutiler consciemment un homme et y prendre du plaisir. Devant son propre Maître. Comment pouvait-il seulement espérer un jour le regarder dans les yeux après une telle démonstration de cette part tordue de lui-même ? Un tel gâchis quand ils commençaient tout juste à construire quelque chose d'autre…

« Tu pleures ?

_Non ! S'agaça-t-il malgré lui.

_Sasuke ? Tu as besoin de quelque chose d'autre peut-être ? »

La prêtresse le fixait avec un certain étonnement, prise de court par cette intervention orale curieuse du Commandant. Ce dernier se retint de jurer contre sa propre bêtise alors que la Voix s'esclaffait dans son esprit éreinté. Il avait pensé un instant que la jeune femme lui parlait. Mais ce n'était que l'autre, encore.

« Tu n'es pas bien accueillant… »

Il fallait qu'elle disparaisse. Définitivement. Il ne savait pas comment, mais il devait y parvenir d'une manière ou d'une autre. Il n'allait pas passer le restant de sa vie avec une telle présence étrangère collée à lui, réagissant constamment ainsi. Il le fallait ou il allait devenir fou.

« Connard va…

_Sasuke ? » Insista Isanami d'un ton préoccupé qui parvint à tirer le garçon de ses morbides pensées.

Il s'efforça de concentrer pleinement son attention sur la jeune femme et uniquement sur elle. Rien d'autre. Avec une application appuyée, il parvenait à distinguer jusqu'aux cils de ses yeux humides. Jusqu'à leur aspect fin et ciselé. Les détails de leur surface irrégulière qui se creusait sous des larmes contenues avec rigueur…

« Sasuke ! »

La prêtresse tenta de le plaquer sur le matelas de ses petites mains alors qu'il se cambrait durement sous un accès de douleur dévastateur, contenant vainement ses gémissements. Son corps resta ainsi un long instant brisé, pour retomber mollement, sans résistance. Ne laissant plus que sa seule respiration erratique se faire entendre dans la pièce.

Isanami tremblait, encore sous le choc d'une telle démonstration de souffrance. Lui, tenta un sourire à peine, levant les bras difficilement pour aller détacher avec une curieuse tendresse, les ongles de la jeune femme qui s'agrippaient à sa peau, s'y enfonçant.

« Tu ne dois pas pleurer… Ne sois pas…triste… » Lui chuchota-t-il, caressant ses paumes pour la réconforter.

Elle acquiesça sans réelle conviction, reniflant sinistrement. Ce genre de paroles avec lesquelles tout le monde l'assommait constamment depuis les incidents avec les Monstrueux d'Iga, restaient toujours plus faciles à dire qu'à faire. La joie ne se commandait pas ; et elle était si inquiète de l'état de santé du garçon…

« Je vais…vite me remettre… Bientôt, je serai de nouveau…sur pieds. Reprit-il avec douceur.

_Ou pas.

_Je ne peux qu'aller mieux…ra-rapidement…avec tes soins…

_C'est de ma faute. Le coupa t-elle brutalement. Si j'avais su être plus forte, j'aurai pu te soutenir. Je ne suis vraiment pas digne de tes enseignements. »

Le Commandant en resta stupéfait, fixant un long moment le visage dévasté de la jeune femme. Il en ressentait vivement toute la culpabilité, toute cette frustration aiguë de demeurer impuissant, ces émotions qu'ils connaissaient si bien pour les vivre constamment. Pour s'être résigné à se construire avec malgré tout, sans plus lutter inutilement contre sa nature d'accumulateur d'échecs. Mais Isanami n'était pas ainsi. Elle ne détruisait rien comme lui pouvait le faire si aisément. Elle n'était pas cette Déesse qu'elle portait dans son âme.

Ignorant les protestations de son corps affaibli et tremblant, il vint l'attirer à lui, posant ses paumes sur ses joues pour accoler leurs fronts en un contact affectueux mais retenu. Elle se laissa faire, profitant de cette rare démonstration de la part du garçon si réservé habituellement. Sa fièvre semblait avoir diminué un peu depuis. Une constatation qui la rassura un peu.

« Tu es déjà forte… Idiote. » Murmura-t-il dans un souffle.

Elle hocha la tête un peu, voulant nier mais il ne lui laissa pas cette occasion.

« Tu n'as pas besoin…de l'autre, pour atteindre…tes buts… Ne te…repose pas sur elle ! Ca l'arrange que tu… te croies si faible… Elle ne te contredira jamais…

_Elle me dit que si je persiste, je vais tous vous perdre. Confessa la jeune fille avec une ferveur religieuse des plus absolues. Les Dieux connaissent l'avenir.

_Les Dieux…sont aussi aveugles que nous…sur ce genre de choses… Ils ont peur…tout autant que…nous…des lendemains…

_Mais je vais finir par perdre contre elle ! »

La prêtresse planta ses yeux dans les siens avec un désespoir terrible. Aussi proche, il en distinguait les rayons dans les iris, leur couleur clair parfaitement uniforme sans quelconques taches. Il percevait même le battement sourd de son nerf optique et la fréquence de mouvance de ses paupières. Le poids de son pouls pesant contre ses doigts. L'odeur de son haleine, si précisément, qu'il devinait le contenu assez sucré de son estomac. La fatigue aussi, bien installée dans ses membres d'une journée trop chargée autant physiquement que émotionnellement.

« Ne peut-elle pas se taire ? » Protesta vivement la Voix.

Lui préféra l'ignorer.

« La Déesse…de la Mort… Répondit-il paisiblement, s'étonnant lui-même de trouver les mots nécessaire. Ton âme ne peut pas perdre…face à quelque chose d'aussi vain… »

Une toux sèche l'interrompit un instant. Définitivement, il ne se souvenait pas avoir jamais été dans un tel état de détérioration au cours de ses précédents séjours en infirmerie. Même pas durant cette fois où il avait dû se jeter d'une falaise et que l'eau trente mètres plus bas, lui avait paru plus dure que du béton. Il y avait autre chose que cet impact à l'origine de ses blessures.

« Elle se rie…de ton attachement aux autres…parce qu'elle ne peut pas…comprendre,…ce que c'est d'aimer quelqu'un… Elle ne sait rien…de la véritable souffrance… Du bonheur. Elle est…faible, et seule. Pitoyable…

_Je n'aurai pas dit mieux en effet. » Releva nonchalamment Yukimura.

Dans un même ensemble, ils tournèrent la tête immédiatement vers l'homme qui se tenait sur le pas de la chambre, accompagné de Juzô. Il s'était appuyé comme à son habitude, contre le cadre du panneau, et semblait les contempler tous deux avec une certaine résignation. Isanami dût la ressentir aussi car elle brisa leur proximité à cette soudaine apparition, rougissant quelque peu d'avoir évoqué ses plus secrètes pensées en présence de ceux-là. Elle n'eut cependant rien à dire, Juzô s'approcha d'elle pour s'autoriser à passer une main affectueuse dans ses cheveux assez mal apprêtés ; ce qu'il fallait sûrement incomber à l'inquiétude des derniers jours. Il se tourna ensuite vers Sasuke, l'aidant à se redresser convenablement.

« Tu vas mieux Sarutobi ? On t'a entendu depuis le hall d'entrée… »

Le garçon baissa les yeux à terre, intimidé par l'attention plutôt excessive que lui accordait son aîné. Celui-ci avait parfois cette tendance de s'attribuer derechef le rôle vacant du grand-frère, ce qui était autant gênant que touchant. Yukimura néanmoins, demeura froidement derrière.

« Tu t'attendais à ce qu'il vienne te lire ton histoire peut-être ? »

La ferme, martela durement le ninja dans son esprit. Ce n'était absolument pas le moment qu'elle se rajoute en supplément bonus au bordel ambulant de son existence. Il avait bien assez de problèmes à régler à commencer par son propre Maître qu'il devait désormais répugner, de toute évidence. Certes, ce n'était pas en faisant preuve de la sauvagerie la plus piteuse qui soit devant lui, qu'il allait pouvoir prétendre, un jour, mériter son respect.

« Tu veux sans doute que je demande à Rokurô de te donner de nouveaux antidouleurs ? Demanda Juzô en lui tendant un verre d'eau pour qu'il puisse se désaltérer.

_Il me faudrait de la verveine et de la citronnelle, un peu de glace dans une serviette, oui… » Se reprit le garçon, saisissant l'occasion de réclamer de quoi agir rapidement sur ses symptômes.

Il soupçonnait Rokurô d'avoir déjà fouillé dans sa sacoche médicinales pour traiter ses blessures et notamment celle plus profonde à son omoplate. Mais le Page manquait davantage de connaissances dans le domaine des traumatismes. Il n'avait pas pu traiter correctement les conséquences qui affaiblissaient son corps, bien que Sasuke persistait à soupçonner l'hypothèse d'une seconde cause, autre, à cette fièvre. Il en ignorait encore la nature, mais…

« Je vais aller chercher ce dont tu as besoin ! »

L'exclamation trop vive d'Isanami venait de couper le fil de ses pensées. La jeune femme s'activa dès lors, emportant dans ses bras les draps salis et la cruche vide. Visiblement décidée à faire tout ce qui lui était possible pour l'aider dans sa guérison. Il percevait sous cet acte les restes d'une féroce culpabilité, mais il ne se sentait pas encore suffisamment remis pour régler ce problème. La prêtresse allait devoir attendre un peu que sa tête cesse de le faire autant souffrir.

« Indique à Rokurô qu'il doit venir au plus vite, s'il te plaît, Isanami. » Lui demanda Yukimura alors qu'elle s'apprêtait à quitter la pièce.

Elle hocha la tête d'un mouvement sec, avant de disparaître derrière le panneau de riz, prenant soin de le pousser derrière elle correctement pour préserver l'intimité mise à mal du Commandant. Le bruit de ses pas s'étouffa ainsi progressivement tandis qu'elle s'éloignait dans le couloir.

Quand Juzô estima qu'elle se trouvait suffisamment hors de portée pour ne plus les entendre, il se baissa pour être à la hauteur de Sasuke et le regarder sévèrement, droit dans les yeux.

« Sarutobi, as-tu tué l'homme des Tokugawa contre lequel tu te battais ? » L'interrogea-t-il sans détour.

Cette question de son aîné fut pour le Commandant une véritable douche froide. Ses volatiles doutes se figèrent un instant pour prendre l'aspect d'une réelle menace. Il n'aurait vraiment pas cru qu'il s'agirait de la première chose dont s'inquiéteraient les autres, mais il semblait que sa punition se faisait déjà sentir. Les Dix ne s'alourdiraient pas d'un tueur parmi eux. Yukimura avait dû ne pas manquer de leur faire part de son avis à ce propos. Leur Seigneur avait une image à conserver après tout.

Avalant difficilement sa salive, sa bouche lui apparaissant plus pâteuse que jamais, Sasuke rassembla son courage pour répondre par l'affirmative, avec franchise. Rien ne servait à prétendre le contraire, le corps sans vie du messager attesterait lui-même de son état. Au moins reconnaître sincèrement son crime pouvait témoigner de sa bonne foi. La sentence en serait peut-être allégée.

« Pisseur… Tu rampes. » Claqua la Voix avec cruauté.

Mais toute l'attention du garçon s'était portée sur le visage songeur de Juzô et le curieux coup d'œil de connivence qu'il échangea avec leur Maître demeuré silencieux. Ce n'était du moins, pas la réaction qu'il prévoyait. Loin de là. D'autant plus que cette longue minute se prolongea méchamment, en soit un véritable supplice pour lui. Il se contint de réclamer sur le champ plus d'indications, patientant en se concentrant sur sa vue encore incertaine. Il commençait enfin à discerner les ombres les plus appuyées…

« C'est plutôt curieux… Marmonna finalement Juzô dans son début de barbe.

_Qu'est-ce qui t'étonne tellement ? »

Sasuke avait essayé de contrôler sa voix autant que possible, mais son ton sonnait encore beaucoup trop désespéré à son goût. Leur aîné le contempla d'ailleurs un court instant, quelque peu désarçonné, avant de répondre :

« Ses partenaires sont venus récupérer son corps.

_Quoi… ? Ne put s'empêcher de souffler le garçon complètement abasourdi.

_Quand ils ont su, d'une manière ou d'une autre, que leur chef était mort, ils ont stoppé les combats pour partir en emportant son cadavre. » Répéta de manière plus détaillée le manipulateur du Fer.

Le Commandant accusa la nouvelle. S'il s'était un seul instant attendu à un tel sujet… Si intimement persuadé lui-même par son crime abominable qu'il ne s'attendait plus qu'à le payer inéluctablement au plus tôt. Pas une seule seconde, il n'avait songé à autre chose que ça, que cette culpabilité quand c'était un détail dérangeant complètement extérieur qui attirait réellement l'attention de son Seigneur.

« T'es plutôt égocentrique comme type… » Se moqua la Voix.

Un poids de moins sur ses épaules, il inspira profondément.

« Sont-ils si respectueux des rites funéraires qu'ils aient tenu ainsi à pouvoir l'enterrer dignement, Yukimura-sama ? » Demanda alors Juzô.

Leur Maître semblait des plus songeurs face à cette question, en suspens. Il était loin d'être surpris par la réponse de son Commandant concernant son opposant. Il avait eu l'occasion charmante d'assister à la mise à mort absolue de l'homme. Le doute n'existait pas sur l'état du perdant. Personne ne pouvait survivre à une telle blessure. Au moins Sasuke s'était-il correctement assuré sur ce plan-là même si…

« Cela reste une hypothèse rassurante. » Concéda-t-il ; néanmoins aucun d'entre eux n'en était franchement persuadé.

Ils avaient comme l'impression de mettre les pieds dans quelque chose d'obscur et visqueux, sans trop oser aller vraiment chercher le pire au fond. Ils ne pouvaient que ressentir cette putride idée, flottant mollement autour d'eux, et demeurer en arrière, presque respectueusement. Autant intrigués, qu'horrifiés par les hypothèses qu'elle faisait naître en eux.

« Aah ! »

Sasuke se plia brutalement, étouffant un gémissement de souffrance. Sa température corporelle, de nouveau, se mit à augmenter de manière inquiétante alors que tous ses muscles se tendaient sous lui. En un instant l'équilibre fragile de son état stable s'était brisé. Ne restait plus que la douleur : il agrippa ses tempes endolories. Tout son corps était désormais parcouru de spasmes, tremblant de plus en plus frénétiquement.

Juzô demeurait figé sur place, complètement dépassé par ce soudain déchaînement terrible imprévu chez le Commandant. C'est à peine s'il perçut la manière efficace dont Yukimura le poussa pour se précipiter au chevet du garçon. Celui-ci se tordait maintenant en tous sens, pris d'une véritable panique corporelle. Si violente que leur Seigneur dût user de la force pour plaquer ses hanches au matelas et les y maintenir autant que possible. Les soubresauts qui parcouraient les membres du ninja ne cessaient de s'intensifier.

« Rokurô ! Hurla alors l'homme, levant les yeux vers les étages supérieurs où se trouvait le Page.

_N-n…Non ! »

Sasuke tenta de lutter, en vain. Son corps ne lui répondait pas, aux prises avec une démence invisible qui ne semblait jamais cesser. Tout lui apparaissait sous un voile trouble. Comme cet homme qui, penché sur lui, avec les yeux de son Maître. Des yeux d'une singulière teinte rousse. Uniques en ce monde, et si tendres qu'il ne cessait jamais de sombrer davantage dedans. A s'y perdre…

« Tue-le ! »

L'horreur au fond de lui ricanait, trop séduisante. Il lui suffirait de le prendre par surprise, d'étendre un bras suffisamment rapidement pour le frapper, d'user de l'arme qu'était son corps tout entier. Un geste et il ferait disparaître la cause de tous ses tourments, celui qui contraignait sa splendide liberté de courir, et courir encore dans la Forêt. Qui croyait avoir dompté une bête sauvage. Mais rien ne retenait le sang ! Rien ne pouvait prétendre enchaîner le Maître de cette sombre demeure.

« Sasuke ! »

Yukimura était là, songea stupidement le ninja. Une constatation plutôt désabusée qui fut suffisante pour repousser l'autre au plus profond de lui. La Voix s'y perdit en échos, mais lui n'écoutait plus. Non, il ne parvenait plus qu'à contempler pensivement cette main étrangère sur sa hanche, si fermement tenue. Et ça brûlait quelque part. Mais c'était un peu comme de quitter son enveloppe charnelle, il avait cette impression d'être un spectateur de lui-même. Loin de la douleur qui tuait son âme ; juste à côté.

« Juzô bon sang va chercher Rokurô ! » Rugit alors leur Seigneur devant l'inertie cruelle de l'interpellé.

L'ordre fut suffisant cependant à le faire réagir. L'aîné des Dix les contemplèrent tous deux encore, pris de cours par la manière surprotectrice dont son Maître réagissait, couvant Sasuke d'un regard paniqué sans cesser de rafraichir le front du jeune homme d'une serviette qu'il humidifiait régulièrement. Le moment de perte semblait se calmer progressivement mais le blessé était encore agité de spasmes réguliers, même si leur amplitude avait diminué. Ignorant ce sentiment curieux, il quitta enfin la pièce avec empressement, se dirigeant bientôt vers les hauteurs pour retrouver le Page.

« Sasuke, respire. »

Yukimura chuchotait des mots, son souffle tombant sur sa bouche... Le garçon papillonna des yeux, tentant de contenir les mouvements encore inconscients de ses membres. Il avait l'impression de reprendre peu à peu le contrôle de ses propres muscles ankylosés ; la fièvre abrutissait néanmoins toujours son esprit. Si bien que l'homme caressait son visage désormais. Avec une incertitude intimidée des plus délicieuses.

« Tue-le bordel ! »

Il lui sembla l'entendre l'appeler une nouvelle fois. Etait-il finalement un peu inquiet cet être en acier qui ne craignait absolument rien ? Il inspira en tremblant. Une de ses mains s'était refermée, compulsive, sur le tissu du kimono de l'autre. Le monde tournait autour d'eux, autour de lui, trop vite. Trop noir. Trop tout. Il disparaissait…

« Yukimura… »

Son soupir se perdit avec lui.


Aux pistes neigeuses, une pensée pour leur inspiration.

Suivons le flot des choses et continuons d'animer le naturel... Entre deux équations de quantique de la largeur de ma feuille, les mots semblent plus hospitaliers. C'est terrible comme les phrases me manquent parfois, mais quelle curieuse idée de s'opposer pour autant à l'universalité scientifique...
Ceci mérite bien un fromage de développement au second degré.


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.