L'Éphèbe se préparait, en ce milieu de matinée d'automne, à se rendre au village environnant vendre les habits confectionnés par sa mère. En effet, tous deux vivaient de son talent de tisseuse. Agile de ses doigts, la maestria dont faisait preuve sa mère suscitait en lui une réelle et profonde admiration, à la limite de la vénération.

Il s'apprêtait à franchir la porte donnant sur le dehors quand sa mère l'interpela :

- Sois prudent, ma biche.

- Ne t'inquiète pas, Maman. Je reviens vite.

Elle ajouta :

- Au fait, d'où vient cette splendide rose que tu portes ? Je n'en ai jamais vue d'aussi belle.

Son fils s'arrêta, porta son regard vers la fleur accrochée à son propre veston clair et répondit :

- Je l'ai cueillie dans la forêt hier. Il est si rare de tomber sur une si belle rose que je n'ai pu m'empêcher de me l'accaparer.

Sans prendre le temps de risquer un regard de trop en direction du visage de sa mère, il sortit.

- À tout à l'heure !

L'Éphèbe prit la direction du village agricole de Dahlia à travers de vastes prairies. Il avançait d'un pas déterminé dans cet univers bucolique, le regard droit, laissant derrière lui sa demeure et la forêt voisine. Il lui faudrait une bonne demi-heure avant d'apercevoir les premières masures se dessiner à l'horizon.

Ses pensées étaient de nouveau habitées par Yoshiki, en vue des retrouvailles qui devraient se dérouler le soir même. La rose qu'il arborait était dotée d'un pouvoir ragaillardissant qui lui rappelait à chaque seconde Yoshiki ; c'était comme si ce dernier était perpétuellement à ses côtés.

- Qu'il me tarde d'être à ce soir. Attends-moi, Yoshiki, nous serons bientôt réunis.

Il devait confier la marchandise au père Stragus. C'était un homme d'un certain âge de stature moyenne, aux cheveux blancs hirsutes et au nez fort. Son visage rigide était chamarré de creux que ne parvenait pas à dissimuler sa broussailleuse moustache. De nature impétueuse, illettré et peu enclin à l'élévation de l'esprit, le père Stragus n'en imposait pas moins le respect, peut-être même une certaine crainte chez les villageois.

Il siégeait comme souvent sur la place du village, au stand de son échoppe de vêtements. Il vit s'approcher l'Éphèbe, et repéra la rose de Yoshiki épinglée sur son veston. Il ne put s'empêcher de flanquer un commentaire :

- Tu t'la joues romantique comme une typesse, maint'nant !

L'Éphèbe feignit d'ignorer la réflexion et posa le sac de fournitures sur l'établi. Après l'avoir vélocement vidé de son contenu, le père Stragus examina attentivement les différents vêtements, les tâta scrupuleusement puis les rangea dans une autre besace. Il fourra ensuite sa main dans une des poches intérieures de sa veste, et en retira une bourse de laquelle il extirpa des pièces. Il s'adressa à l'Éphèbe :

- V'là tes pépètes.

Cela se passait quasiment toujours de la même manière à chaque fois que l'Éphèbe se rendait au village. Certaines fois, il n'y avait même aucun échange verbal, juste des regards évocateurs. Il ne s'en trouvait cependant nullement gêné. Il tentait de rester le moins de temps possible à Dahlia. Les habitants étaient de tempérament acrimonieux, de nature suspicieuse, et semblaient se complaire dans leur médiocrité.

Une fois les affaires terminées, il s'éloigna de l'échoppe du père Stragus en direction d'une boutique de fruits et légumes. Il acheta des provisions qu'il disposa précautionneusement dans son sac.

Sur le chemin du retour, l'Éphèbe se fourvoya dans de profondes réflexions. Sa vie n'avait été que solitude jusqu'à maintenant. La seule famille qu'il lui restait, sa mère, demeurait meurtrie. Les habitants aux alentours étaient superstitieux, et aucun d'entre eux ne partageait sa passion pour la floraison de l'esprit. En ce sens, la rencontre avec Yoshiki avait changé la donne. Une telle perfection physique ne pouvait cacher qu'un cœur brillant.

Son rêve lui revint en tête. La musique au piano céleste constituait le plus beau timbre parvenu à ses oreilles. Cela contrastait fortement avec le tintamarre composé d'assourdissants cris d'enfants et de piailleries de vendeuses aux échoppes qui régnait au village de Dahlia.

- Yoshiki ! Pour la première fois de mon existence, mon corps tout entier, mon cœur tout entier, mon âme toute entière frémissent d'allégresse intérieure. Le poids de mon impatience est trop important pour que je puisse trouver des phrases décrivant toutes les vagues d'émotions déferlant sur mon être.

Tandis qu'il prolongea son immersion dans l'imposante crique de ses propres émotions, sa demeure apparut. Elle le ramena temporairement à la réalité.