Chapitre 4 : Londres ou la Couronne?

Le lendemain matin, le ciel si noir de la veille s'ouvrit, laissant le soleil lancer ses rayons clairs entre les baraques du camp. Dans une de celle-ci, la parenthèse artistique avait été fermée, à regret, mais les vacances s'étaient bel et bien terminées. Une légère tension se faisait ressentir dans la baraque, en vue des prochaines sorties de la fine équipe de joyeux saboteurs. Le plan arrêté par Hogan, bien évidemment remis en question par son Anglais attitré, semblait être parfait, malgré la présence de la Gestapo à Hemilburg et dans les environs. Pourtant, ce matin-là, le jeune cockney semblait absent, fantomatique. Jamais terrifié pour deux sous, ses deux missions le tourmentaient pourtant excessivement, lui prenant tout son temps et lui ôtant sa traditionnelle joie de vivre et sa bonne humeur. Non pas qu'elles lui faisant peur, ça non, même si elles semblaient toutes les deux très risquée, mais il ne se sentait simplement pas prêt à les affronter les deux en même temps.

- Tout va bien, Newkirk? s'enquit LeBeau pendant le repas de midi, tu as l'air dans la lune.

Newkirk mit un temps à remarquer que le Français venait de lui parler. Perdu dans ses pensées, il avait totalement oublié la réalité.

- Oh, oui, ça va bien, répondit l'intéressé avec un sourire en redescendant sur Terre, le pays me manque un peu, j'aimerais pouvoir rentrer, c'est tout.

En observant ses camarades, le cockney se rendit compte que son excuse sonnait faux, trop faux pour rester sans réaction.

- Attends une minute, ça fait bientôt une année que tu es là, rappela Kinch, le mettant mal à l'aise, et tout d'un coup, tu voudrais nous faire croire que tu es nostalgique?

Newkirk ne savait pas quoi répondre. Pour ne pas avoir à se justifier sur le moment, il jeta ses couverts dans son assiette, se leva de table et sortit prendre l'air. Il cache quelque chose, se dit LeBeau, très inquiet quant au brusque changement d'attitude de son ami. Son excuse ne colle pas avec ce que je lui connais.

Ses pensées le ramenaient vers le sergent Floyd. Que faisait-il ici et pourquoi Newkirk réagit de cette façon?

Il ne s'inquiéta pas plus que ça sur le moment, mais su qu'il allait avoir une sérieuse discussion avec son cher Anglais. Il reprit sa conversation engagée avec Carter et Kinch, mais l'on commençait à s'inquiéter autour de la table.

- Tu y crois, toi? Je veux bien croire que les Anglais sont très patriotes, mais à ce point-là…

- Moi, je te dis qu'il y a quelque chose entre lui et Floyd, chuchota LeBeau à l'oreille de Kinch pour éviter que l'Anglais ne les entende.

Il n'avait toujours pas accepté ce nouvel invité. L'espion semblait avoir une véritable influence néfaste sur le comportement de Newkirk et le Français craignait que cela ait des répercussions compromettantes sur tout le réseau et mettent en danger leur propre vie.

L'agent secret, sans se soucier des soupçons du Français, avait entamé une discussion animée avec le colonel Hogan sur les dernières améliorations apportées aux appareils alliés et sur les principales différences stratégiques entre les Fulmar américain et les Spitfire Anglais.

- Mais quoi? reprit Carter, tout en observant les deux officiers, tu penses à quelque chose de précis?

- Pas du tout, j'en sais rien, conclut LeBeau, mais il a intérêt à être à 200% avec nous sur ce coup, sinon je lui tords le cou.

Floyd est sûrement dans le coup, pensa-t-il, qu'a-t-il bien pu dire à Newkirk pour le changer à ce point ?

- Merci pour le pudding, intervint l'espion à l'adresse du Français, le ramenant à la réalité, c'était vraiment délicieux.

- C'est bien normal, sourit LeBeau qui avait perdu le fil de ses pensées, j'essaie de faire un repas au goût de nos invités.

Se mêlant à la conversation, Hogan se leva et lança :

- Bon, ce n'est pas tout ça, mais je vais aller récupérer l'artiste danseur de claquette. A voir vos têtes, vous avez presque l'air inquiet.

Et, sous les regards soutenus de ses hommes, il sortit.

oOo

Le dos appuyé contre la baraque 3, les genoux ramenés contre lui, il respirait l'air froid de Novembre en laissant le vent doux et léger le gifler mollement et les premiers flocons lui mordre la peau. La neige se déposait délicatement dans sa chevelure noire, éclaircissant gracieusement sa couronne charbon. Sa casquette se glissait joyeusement autour de ses doigts, comme un funambule sur son fil. Il avait fermé ses paupières, pour mieux s'intégrer aux éléments et laisser le calme et la paix l'envahir. Il oublia presque que la guerre faisait rage autour de lui.

- Newkirk?

Il ouvrit les yeux. Hogan. Tant pis pour le calme. En soupirant, il invita son supérieur à s'asseoir à côté de lui. Le colonel lui tendit une cigarette qu'il accepta machinalement, sans y faire attention.

- Qu'est-ce que vous me voulez, gouverneur? demanda soudain Newkirk, rompant le silence, j'étais bien avant que vous ne m'interrompiez.

- J'ai repensé à ton excuse, répondit franchement Hogan, sans entendre la dernière phrase de l'Anglais, j'y ai cru exactement 10 minutes.

Par St-George, autant de temps pour comprendre ça, même le Dr. Watson irait plus vite.

- C'est la vérité, pourtant, mentit l'Anglais en expirant la fumée de sa cigarette, j'aimerais rentrer en Angleterre pour quelques jours, peut-être une semaine.

- ça ne te ressemble pas du tout, fit remarquer l'Américain, tu n'es pas bien ici?

Le colonel commençait à douter : le connaissait-il si bien qu'il voulait le faire croire? Le gamin ne répondit pas tout de suite. Il écrasa soigneusement ce qui restait de sa cigarette sous ses chaussures pour cacher sa nervosité ; allait-il réussir à berner l'officier?

- Je… C'est l'anniversaire du Roi, demain, expliqua-t-il enfin, tentant de pousser le vice encore plus loin, notre fête nationale et je ne l'ai jamais manquée depuis ma naissance. Ça remonte à 20 ans sans manquer une seule fois l'anniversaire de Sa Majesté la Roi d'Angleterre, compléta-t-il en appuyant sur la majesté de son chef d'Etat.

- Je veux bien comprendre, lui dit Hogan en posant sa main sur son épaule, mais tu ne peux pas disparaître une semaine, surtout pas maintenant avec la mission de Londres. Et puis, compléta-t-il, comment je vais cacher ton absence à Klink? On est en guerre, je te rappelle.

Newkirk acquiesça. Il comprenait bien son colonel, d'autant plus qui lui mentait parfaitement et parvenait subtilement à feindre le sentiment de nostalgie ou de manque envers la famille royale. Hogan s'en alla, laissant son subordonné plongée dans ses pensées. Newkirk ne put se retenir de rire doucement il n'avait encore jamais réussi à le berner à ce point. Il laissa sa tête se coller contre la paroi boisée de la baraque et inspira profondément, appréciant le vent glacial qui courrait le long de son nez.

- Qu'est-ce que tu lui as dit pour que ça te fasse rire? demanda sournoisement Floyd, qui croisa l'Américain sur le pas de la porte.

- Je lui ai fait croire que je voulais rentrer fêter l'anniversaire du Roi, répondit Newkirk en lui souriant, un œil à demi-fermé, car ébloui par le soleil qui sortit sous les nuages.

Floyd secoua la tête en s'approchant de lui. Décidément, ce brave cockney n'aura jamais de mal à faire avaler n'importe quelle bêtise, n'importe quel mensonge à ses supérieurs! Il s'assit à ses côtés alors que la neige redoublait d'intensité. Le vent était tombé.

- Bon, sinon, qu'est-ce qui ne va pas? interrogea Floyd, tôt ou tard, il finira par découvrir que tu lui racontes des sornettes. Et je ne suis pas certains qu'il va apprécier.

- Tu ne vas pas aller lui dire, quand même? se surprit à penser Newkirk.

- Alors?

Floyd ne lui laissait apparemment pas le choix. Pourtant, il n'aura pas le dernier mot.

- Je…j'ai un peu d'appréhension pour la mission à venir, mentit une nouvelle fois le jeune Anglais, on n'a jamais eu une mission aussi délicate et suicidaire venant de Londres.

- Vous vous en sortirez, assura Floyd qui tomba dans le panneau, en Angleterre, on dit que vous êtes les meilleurs.

Londres nous envoie en mission impossible, pensa Newkirk, à nous de les rendre seulement improbable.

- Tu viens? proposa l'agent secret après un silence de courte durée, ton ami français à fait du pudding, je crois qu'il en reste un peu.

Puis, se collant à son oreille :

- ça te rappellera un peu le pays.

Il lui fit un petit clin d'œil, soulignant ainsi leur complicité et se remit sur ses pieds.

A ces mots, Newkirk attrapa la main tendue de son ami et y prit appui pour se lever. La bonne odeur du pudding du Yorkshire qui parfumait l'air guida ses pas jusqu'à la baraque où il le dévora avec plaisir, tout en discutant de l'anniversaire royal censé se dérouler le lendemain alors que les deux Anglais savaient parfaitement qu'il avait lieu en juin.