3. Falling


« Je t'aime Severus. Je n'aime que toi. »

Dans mon cocon sécurisant et d'une chaleur bienveillante, des bouts de phrase ne cessaient de tourbillonner dans ma tête. J'étais si bien, si léger et en même temps, tellement écrasé par le sommeil réparateur. Je sortais encore d'un rêve dont je ne me souvenais à peine sauf de la sensation unique de bien-être que j'avais pu ressentir à ce moment là. Il y avait Harry aussi … Comme si tout était devenu clair, limpide, naturel. Tous mes gestes avaient une raison particulière d'exister et je ne me concentrais que là-dessus. C'était si bien, si bon de sentir tous les nœuds se démêler d'un coup, chaque mouvement de mon corps mué par une force supérieur … Je soupirai d'aise et tentai de me retourner dans mon lit pour replonger dans ma léthargie salutaire.

Une douleur foudroyante me tordit le ventre quand je bougeai. Après cette pénible décharge électrique, je savais qu'il était presque impossible de repartir dans mon onirisme salvateur. Je sentais encore cette maudite souffrance se propager bien vite dans tout mon corps. Je sentis celui-ci s'affaiblir par le choc concret. C'était un mélange de supplice physique, long et sourd et en même temps, vif et aigu. Chaque petit mouvement que je pouvais esquisser relançait inexorablement mon affliction tant et si bien que je n'osai plus remuer, craignant le retour de ce mal affreux. Mais reculer ne servait plus à rien, j'avais le pressentiment que j'avais déjà scellé mon sort depuis longtemps, avant mon rêve. Je ne pensais pas que cela ferait aussi mal d'être mort.

Je me risquai à ouvrir une paupière. La clarté aveuglante me brûla les yeux. Où étais-je tombé ? Cette douleur … elle ne me semblait vraiment pas normale. J'avais entendu parler d'un long tunnel, d'anges, de trucs dans le genre. La lumière, ok, je l'ai. Mais elle n'est pas censée me calciner la vue. Au bout d'un certain moment, je repris le même manège et la douleur réapparut, toujours là mais de moins en moins vive. Ca y est, je pouvais sentir mes pupilles s'acclimater peu à peu. Je fermai les yeux, puis les ouvrai plusieurs fois d'affilées. Mes facultés visuelles normales se rétablirent petit à petit. Alors là, ça n'allait pas du tout.

Je me redressai légèrement et regardai autour de moi : des murs en pierres, des rideaux beiges accrochés aux fenêtres et blancs disposés autour des couchettes, des couvertures orange pâle, des draps jaune crème, un pyjama blanc et pour finir une petite table de nuit en métal blanc. Je fus saisi d'horreur quand je reconnus l'infirmerie. Ils ont des infirmeries … là-haut ? Non, je ne pense pas. Je plissai les yeux pour apercevoir un trou bien connu dans une alcôve de la pièce. Un trou que je reconnaissais bien. Dans ma tendre jeunesse, Potter pater avait aimé m'accrocher avec des fils reliés à de gros crochets, en caleçon en plein milieu de l'infirmerie. Ah, les bons souvenirs … Joie et transports me submergèrent.

Alors pourquoi j'étais ici ? Que s'était-il passé ? Une de mes potions m'avait encore explosé au visage ? Sans doute la faute de Londubat d'ailleurs, ou peut-être de cet incompétent de Weasley. Quoique, j'imaginerais bien aussi Potter jeter consciemment dans sa potion un ingrédient suspect de manière à - … Potter … Oui, ça y est. Je me souviens … Je … Tout cela n'était donc pas un rêve ? Pris d'une soudaine curiosité, une envie vitale de vérifier, je tentai douloureusement de me relever, assez pour soulever la couverture et voir alors des bandages tachées de sang, plaqués sur mon ventre. Oh mon dieu. Je n'avais pas réussi. Ma manœuvre avait échoué. Mais comment? Mais pourquoi? Un milliard de questions vinrent immédiatement m'assaillir ainsi qu'une affreuse migraine. Pourquoi avait-il fallu que j'ouvre mes yeux …

It seems like
Out of nowhere
I'm coming apart
Nothing could've saved me
You went straight for my heart

Tout à coup, sans prévenir, une sorte de vision s'imposa dans ma tête. J'y apercevais une silhouette, lointaine et floue. Je n'aurais même pas pu dire si la personne était un homme ou une femme, vieux ou jeune, blond, brun ou roux. Non, c'était quelqu'un mais tout était brouillé autour. Brusquement, l'être en face de moi, enfin si on peut dire ça car je semblais à terre, poussa un cri. La voix semblait plutôt grave, comme celle d'un homme mais les accents de panique qui l'écaillaient lui donnaient un ton un peu plus aigu. Je crus même distinguer quelques mots, un peu comme « Oh mon dieu ! Non !». Enfin, je devais encore rêver. A près tout, je pensai soudainement, je pouvais aussi bien être dans une sorte de dimension « parallèle » où j'étais condamné à errer indéfiniment et pour l'éternité dans mes souvenirs ou dans les couloirs de cette école. Immédiatement, la pensée qu'il pouvait être là pour toujours avec moi me rassura et me rendit même heureux face à cette perspective. Mais ça ne réglait pas ma petite question.

Qu'est-ce que je faisais là ? Non pas que j'eusse déjà été fier de ce que j'avais fait mais en plus fallait-il que je le refasse, que je détruise à nouveau mon amour-propre, mon orgueil ? Enfin, le peu qu'il m'en restait. Non, il en était hors de question. C'était un signe d'un mage perdu ou du grand Merlin Tout Puissant que j'étais, moi Severus Snape, condamné à mener une existence misérable jusqu'à mon dernier souffle. Sans répit, j'allais souffrir encore et encore … Ce matraquage amplifia ma migraine. Je m'assis sur le bord du lit en me tenant à la tête dans l'espoir maigre de condenser la douleur qui s'y développait. Vain effort car je restai crispé, à retenir mon souffle ce qui ne faisait qu'accroitre cette sensation aigue, elle-même se répandant en vagues sourdes.

J'étais vraiment blasé par ce qui m'arrivait. Pas même énervé d'avoir raté ma vie, et ma mort, accessoirement. Ce grand mélange de divers échecs me laissait tout simplement un goût très amer. Oui, je sais, je devrais être reconnaissant d'être en vie, reconsidérer cet acte « stupide », bien entendu, bla-bla-bla … Quelle foutue malédiction. J'avais le sentiment qu'en croyant me protéger, ils avaient tout bonnement prolongé mon séjour en enfer. A acte stupide, gens stupides. C'était pourtant clair, non ? Quelle ignare et naïve théorie que de penser qu'en sauvant les gens d'une tentative de suicide, on leur ouvre les yeux. Non. Pas du tout. Vraiment pas. Le calvaire n'était donc pas fini. C'est dingue ce que le monde pouvait être mal fait. Il y a des milliers de personnes qui ne rêvent que d'être sauver. Pas moi. Surpris ? Ca ne devrait pas, j'ai fait une tentative de suicide ! Le mot « tentative » me replongea dans un profond dégout. C'était pitoyable.

Ma curiosité de Serpentard me rappela justement que j'ignorai toujours l'identité de ce fameux sauveur. Il alla recevoir une sérieuse correction. Je transposerais probablement mon affliction d'être toujours vivant sur lui. Ou elle, d'ailleurs. Il n'a même pas laissé de carte, de mot pour que je puisse savoir son nom ! Très intelligent tout ça, bravo ! En même temps, je me posai la question : qu'est-ce que cette personne aurait-pu mettre sur une soi-disant carte ? « Bonjour, je vous ai sauvé. Dorénavant, je demande des bonnes notes à toutes vos interrogations. Vous ayant vu dans une position compromettante, je peux vous assurer que vous ne souhaitez pas voir cette anecdote divulguée. » J'imaginai bien un élève minable faire un chantage à deux balles. Je me sentis tellement vulnérable, comme si ma maigre existence avait eu besoin du secours d'un tiers, secours que je ne demandai même pas. Je haïssais plus que tout le fait d'être redevable. Je n'éprouvai d'ailleurs, aucune gratitude.

J'entendis soudainement quelqu'un s'affairer dans une pièce annexe de l'infirmerie. Je tentai de me pencher mais ma douleur me rappela mon incapacité à faire le moindre mouvement. Ce ne fut pas nécessaire car je vis Pomfresh sortir du local et poser quelques bocaux sur un plan de travail. Elle dut se sentir observée puisqu'elle se retourna subitement vers moi. En me voyant relevé sur mon lit, les yeux bien ouverts et une expression mauvaise réservée à quelques Poufsouffles irrattrapables, elle mit la main sur plusieurs fioles et vint vers moi. En l'apercevant s'approcher, mon rictus redoubla de mépris.

« Allons Severus » dit-elle en arrivant près de mon lit, « pas la peine de faire cette tête. Vous allez tout de suite m'avaler ça et ça. » Elle me tendit deux fioles, l'un contenant un liquide d'une couleur dorée fascinante et l'autre, d'une teinte étrangement marron. Je frémis à la vue de cette deuxième bouteille en m'imaginant le goût du liquide. J'eus un moment d'hésitation en regardant tour à tour les deux potions. Puis, en relevant la tête, je la vis faire un signe de tête contraignant suivi d'un rapide « Allez, allez. ». Elle me renversa les médicaments dans la bouche et j'eus à peine le temps de respirer avant de boire.

Le premier liquide, effrayant par sa consistance pâteuse et sa couleur marron, fut effectivement difficile à boire. Je restai presque le souffle coupé à la saveur amer de la potion. Je sentis pourtant la potion faire effet très vite. J'eus tout à coup mal dans tout mon cœur, mon visage se crispa tandis que j'étouffai un gémissement. Les dents serrées, on aurait dit un grognement. L'infirmière même sembla frissonner sous la menace du râle. Et sans réfléchir, elle me versa la deuxième fiole. Celle-ci fut une expérience extraordinaire. Dès que le liquide franchissait mes lèvres, je sentis une sorte d'extase m'envahir. Une chaleur bienvenue et agréable déferla en moi et supprima les effets du premier breuvage. Elle avait un petit goût sucré sans être pour autant écœurante. Un soupir de satisfaction franchit mes lèvres. Je rougis légèrement devant tant de laisser-aller. J'avais tout de même failli sourire. Drôle de potion. Je devrais lui demander le nom.

« Ca va mieux ? » me demanda-t-elle avant toute interrogation. J'acquiesçai d'un signe de tête.

« Je ne vais pas vous demander ce qu'il s'est passé. Albus s'en chargera. Je dois vous prévenir qu'il n'était vraiment pas content. Pour le moment, ce que je vais faire, c'est changer vos bandages. Pour le reste, on verra plus tard. »

Je déglutis en ayant la vision d'un vieil homme avec son attitude furieuse, tout air de plaisanterie envolé derrière ses lunettes en demi-lune. Merde. Un courant d'air sur mon ventre me fit sursauter et sans m'en rendre compte, je tirai la couverture avec un borborygme qui traduisait une forte indignation et un lourd mécontentement. Fallait-il que cette maudite sorcière veuille m'ôter le peu de pudeur qu'il pouvait me rester, tout de même ! Pomfresh, qui avait soulevé la couverture, pour s'atteler au changement des bandages, se redressa en me regardant, de haut, l'air mécontent et impatient.

« Severus, je n'ai pas toute l'après-midi. »

Je m'agrippai avec un air farouche au mince tissu de coton. Mais je n'avais pas le choix. En jetant un coup d'œil au pansement, j'avais bien vu qu'il fallait le changer. Je lâchai donc la couverture, résigné, dépité, blessé dans mon orgueil. La femme s'affaira assez rapidement. Je m'étais recouché pour ne pas avoir la vision de mon ventre meurtri. Quelques minutes plus tard, je la sentis poser un dernier morceau puis achever la pose. En effet, elle s'exclama « Fini ! », heureuse d'avoir réussi à toucher l'intouchable Snape. Pas une minute à perdre.

« Très bien. Merci Poppy, » commençai-je en me relevant et en enfilant une paire de chaussons. « je vais immédiatement retourner dans mon bureau. Copies à corriger. » ajoutai-je d'un air entendu.

« Teuh, teuh, teuh ! Attendez une minute ! Avez-vous perdu la tête? Vous allez rester ici, oui ! Je ne vous laisse pas le choix ! »

« Poppy » m'offusquai-je.

« Severus, vous n'êtes pas en condition de reprendre votre travail. Je peux vous garantir que vous êtes hors de danger physiquement mais clairement, ce n'est pas le problème ici. »

Elle m'observa d'un air curieux. Le silence qu'elle laissa planer ne brisa pas mes défenses et je ne lui fournis aucun renseignement.

« Je vous demande tout simplement pour le moment de rester encore quelques heures. Albus a prévu de passer dans quelques minutes, attendez-le ici en vous reposant. »

A son tour, elle me regarda d'un air entendu, qui ne laissait pas de place à une quelconque hésitation quant à son invitation. Je me rassis piteusement sur ma couche, mes épaules s'affaissèrent. Elle eut un sourire content et me tourna les talons pour retourner à son bureau. Je l'entendis se servir de sa cheminée et débuter une conversation avec ce que je devinai être une collègue de Ste Mangouste.

La grosse horloge en bois massif posée contre le mur et son tic-tac sonore m'étourdissait petit à petit. Je sentis un lourd bourdonnement envahir ma tête, qui elle-même devint tout à coup très pesante. Les objets qui m'entouraient commencèrent à tourner petit à petit et je me résignai à m'allonger. Sans en être conscient, je plongeai dans un grand sommeil.

Je ne sus pourquoi mais je tombai immédiatement dans une léthargie profonde, remplie à nouveau des visions floues que j'avais pues avoir. J'avais l'impression frustrante de courir sans néanmoins arriver à attraper ou à fuir, je ne savais plus trop, ce qui me tourmentait. Un de ces affreux cauchemars où j'étais condamné dans un cercle infernal à n'avoir jamais satisfaction. Cependant, malgré cette incessante poursuite, il me semblait que je dormais si profondément que rien ne pouvait me réveiller, que mon rêve devenait ma nouvelle réalité et que mon corps se gorgeait d'une énergie soudaine, incroyablement chaude et puissante.

Sans prévenir, mon songe se mit à se transformer totalement. L'atmosphère vive et énergisante se transforma en un air aérien, étouffant, toxique. Une étrange fumée couvrit mes pupilles et il me fallut plusieurs minutes pour parvenir à distinguer les formes de l'environnement qui m'entourait. J'approchai progressivement d'une forme rose, inconnue, vague. Je décidai d'aller vers elle sans trop savoir pourquoi je me sentais irrésistiblement attiré. Au fur et à mesure que je parvenais à cette tâche indéfinie, je semblai en distinguer les contours. Je crus reconnaitre qu'il s'agissait là d'un corps puisque je vis que la couleur chair se confondre avec une peau humaine.

Je commençai à deviner les formes d'un corps, un corps nu je pensai voir. Bientôt, j'en distinguai deux. Je ne comprenais absolument pas pourquoi je me mettais à avoir ce genre de visions. Habituellement, mes rêveries érotiques étaient plus … comment dire … conventionnelles. Je ne voyais que … Potter … Parfois seul, parfois lui et moi … Démangé par la curiosité soudaine sur l'identité des deux corps, je tentai de réduire la distance qui me séparait encore des deux individus, totalement dénudés. Cette fois-ci, je parvenais à réellement voir une des deux personnes, Harry sans aucune surprise. La deuxième demeurait comme masquée. Les deux êtres étaient plongés dans une étreinte fougueuse, leurs corps recouverts et luisants d'une substance inconnue, brillante, argentée, presque … magique. Je demeurai figé, hypnotisé par cet attrait magnétique que dégageaient les deux silhouettes.

Harry était magnifique, gorgé du plaisir qu'il prenait dans l'étreinte. La deuxième personne avait une chevelure noire et je sentis mon cœur se gonfler dans l'espoir de voir une représentation de nous deux. Les contours se précisaient … J'allais bientôt voir … Je me rendais même pas compte que je me penchai en avant dans mon impatience, ma bouche entrouverte, mes poings crispés dans l'attente inexorable de la fameuse révélation.

Une fois de plus, était-ce une fois de trop peut-être, je reconnus une figure hostile. Des yeux marron, des cheveux noirs, ce nez bien proportionné mais pas endroit cicatrisé, une cravate verte et argent … Zabini vivait ses rêves, vivait les miens et s'y instruisait même. Une violence se fit en moi. Je commençai à crier mais aucun son ne sortit de ma bouche. Je me mis à hurler, presque comme un animal, empli d'une rage folle, incroyablement destructrice. Au moment où je voulus les séparer, une force mystique m'en empêcha. Je devais regarder ce spectacle, comme un châtiment. Alors, je commençai à me frapper, ou pour sortir du rêve ou pour les faire réagir. Je me mettais des claques, des coups de poings, je m'arrachai les cheveux, … L'idée me vint à un moment de me percer les yeux.

Soudainement, ils se retournèrent d'un coup vers moi, en continuant leurs embrassades sensuelles. Ils me regardaient tout en prolongeant le contact physique. Je sentis un malaise profond m'envahir. Ma gorge se resserra, j'eus la sensation angoissante d'étouffer. Je portai une main à mon cou. Je ne pus plus respirer, tout semblait fondre sur moi comme un univers qui se comprime inexorablement. Je voyais de plus en plus les deux hommes qui se livraient sans complexe à des ébats mystiques. Ils se mirent à rire tous les deux pendant que leurs corps s'emboitaient, me fixant de manière narquoise, hautaine et diabolique. Malgré ma contenance habituelle, j'aurais voulu pleurer, avoir une réaction disproportionnée. Leurs rires s'intensifièrent, devinrent irréels tant ils exprimaient un sadisme démoniaque. Je me mis à protester, à crier et j'entendis mes plaintes se répercuter en plusieurs échos inutiles. Tandis que tout se pressait autour de moi pour venir m'achever dans cette suffocation, tout se mit à se métamorphoser en spirale infernale. Je tombai, à nouveau, dans un gouffre si énorme que je me demandai si je n'étais pas devenu Alice chassant ce con de lapin, pour tomber dans un pays beaucoup plus sombre.

When I've almost had enough
Something about you draws me back again
When I've almost given up
Something about you pulls me in
And we're falling

Lorsque je soulevai mes paupières, je vis que les aiguilles de l'horloge avaient complètement changé de place. Je m'étais assoupi pendant cinq heures. A présent, le soir tombait sur Poudlard et je pouvais admirer à travers les grands vitraux de l'infirmerie les couleurs d'un coucher de soleil, légèrement caché par des nuages gris et vaporeux. Je me frottai les yeux, cherchant à chasser les dernières images de ce songe épouvantable. Lorsque je les rouvris, je vis, assis sur une chaise à côté de mon lit, le directeur Albus Dumbledore.

Il semblait toujours aussi calme, patient, vêtu d'un grand habit bleu et d'un chapeau de la même couleur. Cependant, derrière ses lunettes en demi-lune, il me regardait d'un air sévère. Je déglutis avec peine devant cette œillade froide, peu habitué à ce caractère d'Albus. Je me redressai dans mon lit afin de me retrouver en position assise, sachant pertinemment qu'il allait prendre la parole d'une minute à l'autre.

« Severus, » commença-t-il d'une voix calme, « je suppose que vous connaissez la raison de ma présence ici. Entrons dès à présent dans le vif du sujet. »

Je n'osai pas prononcer un seul mot. Un sentiment de honte cuisante m'envahit et je ne pus affronter son regard. Je baissai la tête en acquiesçant faiblement.

« A vrai dire, je ne devrais même pas être ici. » reprit sa voix maintenant froide et sèche. « Alors, vous et moi allons avoir une petite explication. Je ne veux plus que ce genre d'évènements se reproduise. C'est inadmissible. Je suis extrêmement déçu. Un tel acte est immature et inqualifiable. »

« Ecoutez Albus, malgré tout le respect que je vous dois, vous n'avez aucun droit de me juger. Vous ne connaissez pas les raisons qui ont motivé cet acte 'immature et inqualifiable', que vous semblez qualifier cependant. Je ne vous laisserai pas me sermonner alors que vous n'avez pas la moindre idée de ce qu'il se passe vraiment. »

« Severus Snape, êtes-vous réellement en train de me qualifier d'ignorant ? Je tiens à vous dire une chose que vous tâcherez de retenir dorénavant : je sais tout ce qu'il se passe dans cette école. D'ailleurs, à ce moment même, la chatte de Rusard chasse une souris dans le couloir de l'aile sud au deuxième étage. Tout cela pour dire que je sais quels sont les sentiments qui vous animent, je sais que vous êtes dans une mauvaise passe. Cela fait des mois que j'essaye pourtant de vous tendre la main. Il y a une différence Severus : vous ne voulez pas voir les gens qui tentent de vous aider. Je suis déçu car je pensais que vous viendriez me voir avant de faire une telle bêtise. Une telle bêtise d'ailleurs qui n'est pas digne de vous. »

« Vous … vous savez ? »

« Oui Severus, je sais que cela est douloureux pour vous de voir Harry avec un autre garçon. J'aurais pu tout aussi bien vous sermonner pour tomber amoureux d'un étudiant. Vous savez parfaitement par ailleurs que ces relations sont strictement interdites à Poudlard. J'aurais pu décider de vous renvoyer pour avoir considérer la possibilité. Mais je ne l'ai pas fait. Je vois bien que c'est plus fort qu'une passade, qu'un désir … » il se racla la gorge d'un air embarrassé « charnel ... Mais ouvrez les yeux, bon sang Severus ! Ca ne peut plus durer ! » s'écria-t-il tout à coup, perdant son calme légendaire.

« Mais, que voulez-vous dire Albus ? » m'exclamai-je aussi fort.

Il poussa un soupir las, réajusta ses lunettes et se leva. Il se dirigea vers la grande porte de l'infirmerie.

« Albus, qu'est-ce qu'il y a ? » répétai-je.

Il atteint l'entrée de la pièce, posa la main sur la poignée et dit tout doucement :

« C'est Harry, qui est venu vous sauver la vie, Severus. »

Il glissa dans l'entrebâillement et disparut.

Je demeurai seul dans la grande pièce froide, encore soufflé par le choc de cette révélation. Potter ? C'était impossible. Comme un éclair rapide, une vision passa devant mes yeux et je me souvins juste avant de sombrer dans une demi-mort, avoir entendu un cri. Un cri épouvantable, terrifié, en pleine détresse. C'était lui ? Non, c'était impossible. Complètement, totalement, entièrement, absolument impossible. Pourquoi Albus m'aurait menti alors ? Non, le directeur a beau être un vieillard corrompu par le glucose et par l'excentricité de son âge, il savait être sérieux. Jamais il ne m'avait raconté un mensonge, surtout fut-il important.

Alors pourquoi ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Ce manque d'explication me faisait enrager. C'était absurde, nous étions des ennemis ! M'avait-il sauvé uniquement dans le but de me voir peiner dans mon existence encore plus ? Ce n'était pourtant pas le style de ce marmot, il préférait de loin une indifférence constante. Avait-il voulu me placer dans une situation de vulnérabilité où après coup, je devais lui être redevable ? Avait-il tout simplement voulu profiter de la situation ? Si encore sa cervelle peu consistante l'était assez pour avoir imaginé tous ces plans en une fraction de seconde, j'aurais pu concevoir ces possibilités. Mais j'imaginai qu'il avait du se retrouver confronter à la situation, non ? Ou bien avait-il tout préparé et avait voulu me mettre dans une nouvelle position d'échec ? Je n'avais pourtant rien laissé paraitre de mes sentiments. Froid, fermé, j'avais montré à Potter qu'il était comme transparent pour moi. Je m'étais efforcé, tous les jours, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, à ne pas laisser trainer mes yeux sur sa silhouette, ne pas me crisper lorsque je le sentais passer à côté de moi, ne pas frapper un mur ou une table en le voyant à côté de son dégénéré de petit-ami. De ma propre maison !

Bref. Tout cela vu d'ensemble n'avait pas de sens. Je ne parvenais vraiment pas à assembler les pièces du puzzle que constituait Potter et son héroïque mission de sauvetage. Qu'il était gentil … J'allais le faire souffrir et lui apprendre à ne plus interférer dans ma vie une bonne fois pour toute. Je vérifiai furtivement que cette maudite infirmière était de retour dans son antre médicamenteuse et sans plus attendre, j'enfilai tous mes vêtements, posés sur une chaise à côté du lit. En faisait tous les boutons de ma lourde cape, je me sentis plus en sécurité. J'avais en quelques sortes revêtu ma carapace, celle que Dumbledore avait percé tout à l'heure ou dont j'étais dépourvu quand Potter était entré. Il fallait à tout prix que je m'assure de plusieurs choses. Une : je devais savoir si c'était bien lui qui était venu dans cette pièce, si c'était à lui qu'appartenait ce cri si désespéré qu'il m'avait serré le cœur. Puis, il fallait que je sache pourquoi il avait fait ça, pourquoi il avait crié d'une telle manière, pourquoi …

Je marchai à reculons, sur la pointe des pieds pour n'éveiller aucun soupçon. Pas de bruit ? Pas de mouvement ? Parfait. Je filai vers la porte et la refermai devant moi. Quand je tournai les talons, je retrouvai brutalement l'énergie de Poudlard, son activité incessante. Les élèves passaient bruyamment devant les portes, d'autres en retard courraient comme de vrais dératés. La plupart des étudiants à ce moment me jetèrent un rapide coup d'œil avant de poursuivre machinalement leur trajet. Personne ne semblait surpris de me voir sortir de l'infirmerie. Dumbledore n'avait averti personne. Parfait. Mais … dans ce cas là, Potter non plus. Pourquoi n'avait-il rien dit alors qu'il tenait là un superbe motif pour me ridiculiser à jamais ? Décidément, il fallait vraiment que je le trouve pour lui faire subir un interrogatoire forcé. Je tentai de prendre une contenance quelconque car certains étudiants se mettaient à me lancer des coups d'œil suspicieux. Mon regard noir, mon rictus mauvais, ma posture de vilain. Tout était en place.

Je me mis en marche mais je me rendis vite compte que je ne savais pas vraiment où j'allais. Je décidai donc dès maintenant, de mettre la main sur Potter – je frissonnai à l'idée simple de le toucher – et de l'assaillir de toutes mes questions. J'arpentai ainsi les couloirs que je savais souvent fréquenté par le fameux trio de Poudlard. Mais rien. Je croisai quelques Gryffondors, sans plus. Pas de Granger, pas d'idiot de Weasley, même pas de Londubat, cas que je ne nommerai plus. Ma frustration augmenta encore plus que ce château était immense et que je pouvais passer des heures à le chercher sans résultat. Avec plus d'espoir de réussite, je redescendis dans les sous-sols, près de la salle commune des Serpentards. A défaut de trouver l'amante, je trouverai l'amant. Je me mis donc à essayer de trouver ce foutu Zabini – décidément, je ne pouvais pas utiliser seulement son nom pour l'appeler – afin de lui faire cracher la location de son petit-ami.

J'entrai dans la Salle Commune. La plupart de mes élèves se chahutaient, échafaudaient des plans, conspiraient contre des professeurs ou des élèves et d'autres étudiaient paisiblement. La réputation des vert et argent n'était décidément pas un leur, dis-je avec amertume. Je demandai très furtivement à Malefoy, s'il avait vu son camarade. Après avoir reçu une réponse négative, je quittai les lieux. Ce fut justement en repartant que je croisai ma cible. Je le vis s'avancer avec une arrogance ronflante, bombant ses pectoraux tandis qu'il discutait avec un jeune homme. J'aurais franchement ri de sa posture ridicule tant elle était exagéré si je n'avais pas été dans un état d'esprit pressé et stressé.

« Zabini. » Ma voix était tellement sèche, froide qu'elle sembla presque claquer les murs. Zabini et son compagnon sursautèrent en s'apercevant de ma présence. Le deuxième jeune homme s'empressa de détaler quand je lui fis une œillade meurtrière, signifiant qu'il n'avait aucune place dans la conversation à venir.

« Oui Monsieur Snape ? » répondit-il timidement en s'approchant petit à petit, sans trop vouloir s'engager. Il parut se tasser sur lui-même. J'aurais voulu esquisser un rictus de satisfaction.

« Auriez-vous vu votre … partenaire ? » repris-je. Les mots qui sortaient de ma bouche à présent me dégoutaient. Il fallait que je fasse vite, ce n'était vraiment pas agréable de partager quelques paroles avec ce morveux.

« Mon … mon quoi ? » Ses yeux éberlués seuls auraient suffit à exprimer son désarroi.

« Votre partenaire, Zabini. Votre petit-ami. »

Il demeura en silence, tout aussi inapte à me comprendre. Je fronçai les sourcils, surpris de voir qu'il n'arrivait pas à saisir. Zabini était peut-être prétentieux, mais il n'était pas dénué de toute trace d'intelligence. La colère me monta brusquement à la gorge.

« Potter, imbécile ! » criai-je presque. Son visage s'illumina et la compréhension lui redonna un sourire plus assuré.

« Oh, Harry ! » corrigea-t-il avec soulagement. « Euh … » Il prit un temps de réflexion. « Non, je n'en ai aucune idée Monsieur. »

Je soupirai d'agacement.

« Votre incompétence atteint des sommets Zabini, c'est indigne d'un Serpentard. »

Tout de suite, le brun eut un nouveau sursaut de panique. Oui, je le malmenais. Oui, c'était vraiment bon. Oui, je me vengeai de toutes les fois où il m'avait fait souffrir, même indirectement et sans le savoir. Oui, c'était peut-être injuste. Oui, ça faisait du bien. Il baissa la tête.

« Je l'ai vu pour la dernière fois dans les étages supérieurs, Monsieur. » dit-il d'une voix faible.

Je tournai les talons, décidé à ne plus perdre une seule seconde de plus. Un furtif remord m'envahit quand je pensai à ma cruauté transitoire envers le garçon.

« Ex Monsieur. »

Je m'arrêtai net. La voix du garçon était si faible que j'aurais pu ne pas l'entendre. Mon ouïe d'espion pour l'Ordre était heureusement demeurée intacte. Que devais-je répondre ? J'optai pour une solution facile.

« Pardon ? »

« Ex petit-ami. »

Je sentis étrangement mon cœur se gonfler d'une joie indescriptible. Cependant, l'élève devant moi ne devait pas deviner mon ressenti. Afin de dissimuler ce bonheur que je sentais couler dans mes veines, je pris une tonalité froide et grognai au Serpentard :

« Votre vie sentimentale ne m'intéresse pas. »

Je repartis vite, cherchant vainement à esquiver les remords qui m'envahissaient. Trop tard. Décidément, j'avais le cœur beaucoup trop tendre. Je m'arrêtai, me pivotai à moitié et décidai de ravaler ma fierté.

« Je suis désolé. » murmurai-je à peine.

Puis je repris ma route, peu soucieux de savoir si le garçon avait entendu ou non. Mon murmure avait été presque imperceptible. Mais le garçon trop heureux je suis sûr, n'avait pas loupé ça. Severus Snape qui présente des excuses, ce n'est pas tous les jours. Sur le chemin, je comptai sur les doigts d'une main les fois où je m'étais excusé. En revanche, je ne comptai même plus les fois où j'avais ressenti du remord. J'espérai maintenant qu'il n'avait rien entendu. Bien que j'eus été dur avec lui, je regrettai de lui avoir demandé pardon. Après tout, je restai Snape, l'impénétrable Maître des Potions.

Feels like
I am reaching
Tryin' to hold on to you
And I know that
There's still hope here
And I know you'll come through

D'un pas rapide et déterminée, je cherchai à travers tous les couloirs de l'école l'ombre de deux orbes émeraude. Rien, aucune trace du si célèbre Survivant. Ironique à dire vraiment, puisque le Survivant m'avait notoirement aidé à survivre. Je n'en pouvais plus, de l'aimer sans me l'avouer et de le détester publiquement à la fois. Qui aurait pensé qu'autant de sentiments contradictoires pouvaient se loger au cœur d'un seul être ? Etre lui-même dépourvu de cœur. Tout cela, avec un peu de recul, aurait pu paraitre extrêmement absurde et grotesque. Malheureusement, je vivais cette réalité de très – trop – près. Après avoir fouillé tous les couloirs des étages supérieurs, prêt à finalement abandonné ma quête, je vis tout à coup une nouvelle rangée d'escaliers.

Tiens, étrange. Malgré le nombre d'années passées dans cette école, jamais je n'avais remarqué cette alcôve inconnue. Dans un dernier élan de curiosité, j'allai la vérifier. En montant les marches, je sentis un grand courant d'air me balayer les cheveux. Je frissonnai bientôt, l'air hivernal extérieur frappant mon visage. Je débouchai sur une parcelle de toit du château, ravagé par une tempête de neige violente. Je ne pus à peine distinguer les alentours tandis que je plissai les yeux pour éviter les flocons qui griffaient mes joues. Une couche de neige épaisse recouvrait déjà la pierre glacée du toit. Je tournai la tête à droite et à gauche et revint brusquement sur ma droite où j'aperçus un coin de toit, protégé par une petite toiture en métal qui surplombait un banc. Je retins ma respiration quand en m'avançant progressivement, je reconnus, assis, Harry Potter. Pourquoi ce foutu gamin avait-il choisi un endroit où toute conversation était presque impossible ? Il ne m'avait pas encore remarqué car je le voyais regarder au loin, sa tête à moitié enfoncé dans un grand col en laine.

Je lui trouvai à ce moment précis, une expression que je n'avais jamais connue chez lui. Un profond désespoir, une tristesse presque inconsolable. Qu'avait-il pu se passer pour qu'il soit dans un état émotionnel pareil ? Je le voyais toujours souriant, parfois fatigué, souvent en plein éclat de rire. Mais là … jamais je n'avais vu ça. J'étais abasourdi de le voir ainsi, lui qui m'avait tellement habitué à une façade impassible, un peu comme la mienne. Je remarquai de plus en plus que nous n'étions pas si différent, lui et moi. Un mouvement que je perçus du coin de l'œil attira mon attention. Je vis en effet Potter passer rageusement sa main sur sa joue. Il … il pleurait ? Non, là, ça tenait du délire pur. Il était bien trop orgueilleux pour avoir de telles faiblesses. Ce n'était en même temps qu'un adolescent de 17ans, pensai-je alors. Il était tout à fait normal qu'à cet âge là, on pleure pour des raisons futiles : un semestre mal réussi, une engueulade avec ses parents ou un bon vieux chagrin d'amour … Bordel de merde ! Bien sûr ! Pourquoi je n'y avais pas songé plus tôt. Cela m'aurait évité cette désagréable déconvenue. Non seulement, Potter se laissait aller à quelques moments de faiblesse intimes mais en plus, ces moments là étaient destinés ni plus ni moins qu'à son « ex petit-ami », j'ai nommé le pompeux Blaise Zabini.

L'amertume me monta vite au cœur et je regrettai déjà mes excuses précédentes. Il fallait qu'il ait Potter et qu'en plus, il le laissât tomber pour le faire souffrir. Je maudissais ce gamin comme je le bénissais de lui foutre enfin la paix. La place n'était absolument pas libre, selon l'expression, mais j'étais cependant content de le voir débarrassé de tout contact physique sensuel ainsi que je me sentais soulagé de ne plus avoir à en supporter la vue. Parfait. Néanmoins, je demeurai assez agacé par la souffrance qui remuait le cœur du gamin. Je détestais la cause de cette douleur mais je compatissais envers la sensation. Fallait-il en plus que je joue le rôle du conseiller psychologue ? Hors de question. J'allais selon ma bonne vieille méthode, prétendre d'abhorrer ce foutu Survivant pour cacher tous les maux qu'il avait allumés en moi.

« Potter ! » aboyai-je.

Je le vis sursauter et manquer de tomber du banc. Il se passa clandestinement une main sur le visage, que je ne loupai pas et se remit dans sa position dans laquelle je l'avais surpris. Toutefois, il avait la tête tournée vers moi, en attente d'un sarcasme mal placé qui tomberait selon la coutume. Son regard fatigué lui faisait prendre cinq ans de plus. C'était effrayant.

« Suivez-moi. »

Il s'exécuta en silence et nous nous mîmes à marcher tous les deux, lui derrière moi, dans une quiétude inquiétante. La tension était presque palpable. Je savais qu'il était en train de se poser un milliard de questions. Il avait toujours été nerveux, tout du moins, lorsque nous étions réunis dans la même pièce. Je reconnaissais en lui, le tempérament sanguin de sa mère et la hargne de son père. Il lui restait encore tellement de choses à se prouver qu'il était presque naturel qu'il soit instable psychologiquement. Pour sa condition et son passé, Potter était étrangement mature et serein. J'avais l'impression qu'il avait bel et bien vieilli de manière fulgurante. Incompréhensible.

Nous arrivâmes en chœur devant la porte de mes cachots. Je pris un trousseau de clés qui trainait dans ma poche et actionnait une d'elles dans la serrure. Potter me suivait toujours aussi docilement. Il s'arrêta au beau milieu de la pièce, tête baissée, sans prononcer un mot. Je pris place comme à mon habitude à mon bureau. Je considérai ce meuble non plus par sa fonction première mais par le nombre de fois où il m'avait aidé, où je l'avais considéré comme une barrière entre moi et les gens trop envahissants. Vu la distance qu'il prenait soin à mettre entre nous, Potter ne faisait clairement pas partie de cette catégorie là.

Je sentis une pernicieuse pointe de déception en avisant son impassibilité, de son indifférence.

Il ne t'aime pas Severus.

Il ne t'aimera jamais.

Tu n'as pas le droit.

Combien de fois me l'étais-je répété. Combien de fois j'avais su, par des preuves concrètes, la vérité de ces deux phrases. Potter était visiblement épris de Zabini. Je ne pouvais rien y faire. Impuissant petit Snivellus, depuis toujours faible, chétif, délaissé, transparent … Même Potter, un adolescent par Merlin, ne remarquait plus son professeur de potions aigri, caustique, désenchanté … Une question me revint alors à l'esprit : pourquoi m'avait-il donc sauvé ? J'eus le souvenir brusque du but de notre entretien. Pour ne pas lui faciliter la tâche, je ne lui proposai pas de venir prendre place sur la chaise en face de moi.

« Je suppose que vous êtes conscient de l'origine de cette entrevue, Potter. »

« Je suppose que oui. » me répondit-il enfin, avec son flegme naturel. Ses sourcils se froncèrent. Je ne compris pas pourquoi.

« Je suppose aussi que vous n'êtes pas assez déraisonnable pour répandre cette petite histoire. Les répercussions seraient … désobligeantes. »

Il hocha la tête en silence.

« Pardon ? »

« Oui, Monsieur. »

Un silence pesant s'abattit de nouveau et il l'interpréta comme la fin de notre discussion.

« Potter. »

Il se figea. Sans se retourner. Je fus blessé par aussi peu de réaction venant de lui. Une pensée furtive me trotta dans la tête : je préférais l'époque où nous nous détestions.

« Mmh ? » finit-il par faire.

« Pourquoi ? »

Il soupira.

« Je ne sais pas. Je … je crois que j'en avais besoin. »

« Vous essayez de vous moquer de moi, Potter ? »

« Non … » Nouveau soupir. « Vous ne comprenez vraiment pas. »

« Apparemment pas. Qu'est-ce que vous faisiez ce soir là, dans mon cachot ? »

Pas de réponse.

« Potter, je vous ai posé une question qui me semble assez claire. Que faisiez-vous ce soir là, dans mon cachot ? »

« Je – je ne sais pas, je ne sais plus ! Ca vous va ça comme réponse ?! Comme quoi, même un simple « merci ! » vous écorcherait la gueule ! » hurla-t-il tout un coup.

Je me levai de mon siège, pris d'une fureur semblable.

« Je ne demandais pas à être sauvé, est-ce bien clair ?! » Mon rugissement avait été dangereusement bas et sonore. Potter s'était reculé. Je ne savais pas si l'expression de choc provenait de cette violence verbale ou de l'information que je venais de lui communiquer. Merde.

« Quoi ? Comment ça ? »

Je me rassis.

« Vous m'avez parfaitement entendu. Je ne veux plus en entendre parler. Dehors. »

When I've almost had enough
Something about you draws me back again
When I've almost given up
Something about you pulls me in
And we're falling

Je tournai mon siège pour lui faire dos. Ma propre main se posait sur mon front, comme pour porter une tête trop lourde, trop fatiguée par tout ça. Je sursautai lorsque j'entendis un bruit de vêtement proche de moi. Il était là, juste devant mon siège. Il avait contourné mon bureau sans pour autant s'approcher de moi. Distance à respecter oblige. Il fixait mon ventre.

« Ca fait mal ? » me demanda-t-il doucement.

Je posai ma main sur ma chair meurtrie, sentant encore à travers les couches de vêtements, les bordures des pansements. Non, la douleur physique n'était rien. Rien comparée à …

« J'ai connu pire. »

Absorbé par la contemplation de l'endroit où se trouvait ma plaie, il avait un air étrange. La même expression de tristesse avec laquelle je l'avais surpris plus tôt.

« Potter … » je me remis face à mon bureau pour éviter son regard. « Je suis désolé … Je n'aurais pas du. » soufflai-je. Décidément, aujourd'hui, je faisais fort. Je le vis décontenancé par ce brusque retournement de situation. Je paraissais si affreux aux yeux de mes élèves ? Tant mieux. Je ne voulais surtout par attirer sur moi-même des sentiments pitoyables et compatissants.

Il ne cillait pas, demeurait là à me regarder presque bêtement. Il était en train de réfléchir mais je n'aurais su dire à quoi. Je sentis qu'il avait du mal à respirer tandis que ses yeux semblaient s'embuer. Qu'est-ce que - … ? Là, j'étais totalement égaré. Colère puis tristesse d'une seconde à l'autre. Pourquoi ? Et pourquoi, nom d'un Strangulot, était-il ce soir là, dans mes cachots ?

« Potter, je voudrais juste que vous répondiez à ma question. Que faisiez-vous ici, ce soir là ? »

Il détourna ses beaux yeux troublés et je le vis me tourner le dos à nouveau, faisant mine d'inspecter les livres sur les étagères. Ce morveux avait une capacité incroyable à éviter les sujets cruciaux.

« J'étais venu à la retenue, professeur. »

Oh. Malgré la logique du raisonnement qui avait quelque chose de rassurant et l'apaisement ressenti d'avoir enfin trouvé une réponse, je ne pouvais m'empêcher de sentir quelque chose en moi se casser. Un espoir probablement. Je n'oserai pas me l'avouer, je le savais. Il fallait passer outre, maintenant.

« Très bien. Vous pouvez partir. »

Il marcha lentement vers la porte, d'un pas lourd. J'eus le temps de détailler la carrure de son dos, mal cachée par les capes difformes du règlement vestimentaire de l'école. Tout le monde avait vu voir qu'Harry n'était plus un adolescent. La largeur de ses épaules laissait pressentir une force d'homme qui entre dans une toute nouvelle vie. Je ne me rendis pas compte que ma contemplation était aussi absorbée par un détail. Je divague à nouveau. Il eut un temps d'hésitation arrivé au panneau de bois et je vis les épaules que je contemplais, s'affaisser soudain. Comme … de la déception ? Il mit la main sur la poignée, ouvrit la porte et …

« Potter ! »

J'étais levé de ma chaise, le cœur qui battait à tout rompre.

« Je ne vous avais pas donné de retenue ce jour là ! » m'écriai-je.

Je vis son visage se métamorphoser, ses traits changer et très vite, il parut paniqué. Une, deux, puis trois secondes de silence s'écoulèrent avant que le temps ne reprenne son court. Sans attendre, il se précipita dans l'entrebâillement de la porte et j'entendis grâce aux échos des couloirs, qu'il avait commencé à courir. Sans plus attendre aussi, je me mis à le poursuivre. Non, ce n'était pas raisonnable, j'en étais parfaitement conscient, mais c'était ma chance d'obtenir une réponse. Cette question en quelques heures avait réussi à remplacer toutes les heures pour un moment, elle m'obsédait complètement et je sentais que si je n'insistai pas pour avoir une réponse maintenant, elle m'échapperait pour toujours.

Quelques couloirs où je réussis à le suivre grâce au bruit de ses chaussures sur les pierres froides, je le rattrapais et lui attrapai fermement l'épaule. Sous la force de ma poigne, il fut contraint de s'arrêter promptement et à cause de la brutalité de notre arrêt, je me retrouvai face à face, plus proche de lui que d'habitude. Par chance, il demeurait plus petit que moi. Je le tenais fermement, mes mains sur ses épaules afin de ne plus le laisser fuir. Je m'abaissai un peu en pliant légèrement mes jambes pour capter son regard sur le sol et deviner ce qu'il cachait.

« Potter, dites-moi ! S'il vous plait, j'ai besoin de savoir ! J'ai besoin ! »

Je ne me rendais même pas compte que mon ton avait quelque chose de désespéré. Il me fallait le fin mot de l'histoire. Je le secouai légèrement comme pour activer sa capacité à me fournir ce que je convoitai tant. Il se mit à balbutier entre deux sanglots :

« Je ne sais pas, je ne sais pas ! »

En voyant qu'il commençait à pleurer, ce fut comme un électrochoc et j'arrêtai mes faibles secousses. J'étais extrêmement embarrassé. Voir Harry dans une position si vulnérable augmentait de manière exponentielle mon désir de protection envers lui. Pour une fois, je n'écoutai plus ma conscience et obéis à mon envie. Je le rapprochai de moi, jusqu'à le prendre entièrement dans mes bras. Il enfouit la tête dans mon torse afin de mieux se laisser aller, en conservant cependant une once de pudeur.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi, dans le silence brisé uniquement par ses pleurs. Ce n'était pas des gémissements, des plaintes. Non, des pleurs, très douces, très touchantes. Je dus mobiliser toutes mes forces pour ne pas passer mes mains dans ses cheveux, sur ses joues. Je me contentais d'avoir enroulé mes bras autour de ses belles épaules.

Tu n'as pas le droit, Severus.

Je n'avais jamais eu en moi une telle sensation de bien-être, une impression enfin d'être complet, d'avoir trouvé cette touche qui me manquait pour être heureux. Malgré le fait que j'appréhendais la fin de cette étreinte éphémère, je ne pouvais y penser sur l'instant présent. Je me laissai aller à profiter de ce cadeau. Tant pis pour les conséquences, tant pis pour la douleur. Harry valait de loin tout cela. J'avais été trop sensible pour m'en rendre compte avant, trop meurtri. Ce contact inédit me faisait oublier mes anciennes résolutions, mes pensées morbides et insuffla une nouvelle énergie en moi, un concentré pur de vie brûlante.
Tu n'as pas le droit.

Puis, au bout d'un certain moment, ses pleurs s'atténuèrent. Du tout au tout, le silence nous parut assez embarrassant. Nous étions tous les deux gênés comme si cet instant de magie ne pouvait plus se dérouler sous nos deux consciences alertes. Il fallait se reprendre. Nous nous détachâmes tous les deux et je baissai le menton, plongeant mes yeux dans ses deux pépites verte qui me semblaient à cette seconde précise, deux points étincelants. J'étais hypnotisé par ce regard et presque sans m'en rendre compte, mes lèvres s'étirèrent légèrement. Je vis le gamin se figer. Je comprenais son choc, mon dernier sourire, aussi timide soit celui-ci, datait de quelques mois. Et encore, personne ne l'avait vu.

Tu n'as pas le droit.

Harry sortait de la bibliothèque, où je m'étais installé avec quelques livres à potasser. Ses amis et lui étaient quelques tables plus loin. Ils étaient apparemment concentrés mais s'autorisaient parfois de temps de répit en ayant quelques conversations animés. Mon regard était inlassablement attiré par eux, par la joie sincère qu'ils dégageaient tous en présence des uns et des autres. Une beauté chaleureuse émanait du groupe. Bien sûr, je m'attardais particulièrement sur mon préféré, dont je voyais le visage illuminé par ses amis. Il était encore plus beau que d'habitude, lorsque ses lèvres s'étiraient en un sourire parfait.

Tu n'as pas le droit.

Alors, certes, mon sourire n'égalerait jamais le sien, mais inconsciemment à l'instant présent, je lui faisais un sourire. Il resta étrangement à me regarder et lorsque je compris le ridicule, mon sourire s'effaça. Mon regard se perdit dans la contemplation maigre du sol. Comment arrivait-il à me mettre aussi mal à l'aise, à me faire perdre tous mes moyens aussi rapidement ? Je ne devais pourtant pas oublier mon image de professeur intransigeant devant lui. A vrai dire, pensai-je, l'image devait déjà être bien écornée depuis … sa découverte malencontreuse l'autre jour. Penser que Potter ne me voyait peut-être plus de la même manière m'inquiéta. Cette apparence demeurait jusqu'à présent, mon seul moyen de protection. Le prendre me rendait totalement égaré, vulnérable.

Tu n'as pas le droit.

Je repris automatiquement mon expression dure et me redressai totalement. Alors que je pensai repartir dans mon antre, je vis quelque chose d'incroyable se produire devant moi. L'expression de son regard intense devint soudainement plus douce, moins triste. Ses lèvres très doucement, s'étirèrent légèrement et je vis pour la première fois le Survivant sourire d'aussi près. La simple pensée que ce sourire m'était destiné me fit monter le rouge aux joues. Damn, j'espère qu'il ne le verrait pas. Mais ce visage, cette adorable petite bouille, … Je m'attardai sur ses lèvres que je ne demandai qu'à embrasser à l'instant même, ses lèvres charnues, tendres et douces, d'un beau rouge qui deviendrait carmin sous mes baisers. Je sentis l'excitation me gagner. Non, pas ici, pas maintenant.

Tu n'as pas le droit.

Une baffe mentale plus tard, j'avais pris la direction de mes cachots en me forçant à détourner mes yeux de ce spectacle saisissant. Combien de fois en le voyant avec ses amis avais-je espérer qu'il m'adresse un jour à moi un sourire tel que celui qu'il venait de faire ?

Quelque chose avait changé.

When I've almost had enough
When I've almost given up
We start falling
And we're falling

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