" Et elle est comment? Physiquement, je veux dire. "
Il fallait dire qu'au bout de quarante-cinq minutes de Shikamaru énumérant par ordre alphabétique les plus gros défauts de sa nouvelle colocataire, Chôji commençait à se lasser. Il arqua un sourcil inquisiteur en voyant le visage de Shikamaru se défaire, pâlir puis rougir très légèrement.
" Elle te plaît vraiment, en fait, " se moqua-t-il gentiment en envoyant un coup de poing dans l'épaule de son meilleur ami.
Shikamaru haussa les épaules, grommela quelque chose d'incompréhensible avant d'apporter son verre de bière à ses lèvres.
" Elle a un copain.
- Oh. "
Il n'avait pas besoin d'en dire plus. Ni Shikamaru. Cela faisait bien longtemps que les deux amis n'avaient plus besoin de formuler chacune de leurs pensées pour se faire comprendre: désormais, le courant passait naturellement entre eux. Ils s'étaient un peu perdus de vue à la fin du lycée, Chôji partant s'installer en ville alors que Shikamaru migrait juste de sa chambre d'adolescent à une chambre d'étudiant à quelques rues de chez ses parents; il avait eu un peu peur, à vrai dire, en invitant son ami de toujours à boire un verre des années plus tard. Peur de ne plus retrouver leur relation d'antan. Il était soulagé de voir que leur amitié était restée solide malgré le temps qui avait passé.
Chôji envoya son coude entre les côtes de son ami avec bonhomie, lui adressant un large sourire chaleureux quand Shikamaru tourna vers lui un visage scandalisé.
" Allez, c'est qu'une fille. Y'en a trois mille autres ici, " lui dit-il en lui désignant d'un vaste mouvement de bras, la quarantaine de personnes étouffée dans l'ambiance intimiste et enfumée du bar dans lequel ils se trouvaient.
Shikamaru soupira lourdement. Chôji avait raison. Il n'avait pas besoin de se monter la tête avec ça. De toutes manières, il avait signé le contrat qui stipulait bien que toute relation entre eux était interdite et donc, impossible.
Il croisa le regard clair d'une fille timide qui restait dans son coin et presque aussitôt, un léger sourire carnassier vint tordre ses lèvres. Il finit son verre d'un traite et se mit en chasse, son sourire de prédateur devenant rapidement le rictus du charmeur générique. Shikamaru s'y connaissait bien.
" Go tiger, " marmonna Chôji en levant les yeux au ciel, faisant un signe au barman pour qu'il le resserve. La soirée allait être longue.
Le lendemain matin, Shikamaru s'était extirpé des draps de sa jolie inconnue avec flegme. Il faisait tout avec flegme, avec ce calme typique qui rendait chacun de ses mouvements lent et par conséquent, agaçant. Il aimait prendre son temps dans toute affaire et le brusquer n'avait qu'un seul résultat: lui devenant encore plus lent - si c'était possible. Toutefois, dans des situations comme celles-ci, ça l'aidait. Il avait réussi à ne pas réveiller la jeune femme et, après lui avoir déposé un post-it sur la lampe de chevet sur lequel il avait écrit à la hâte un faux numéro et un petit mot doux, il s'était échappé de l'appartement le coeur léger.
Lui remontaient à la tête l'ivresse de la nuit dernière, des fragments de souvenirs embrumés. Les verres qu'il avait commandé pour lui et la fille, les grimaces que lui adressait Chôji, délaissé, dès que leurs regards se croisaient, les lèvres de la rousse sur sa joue, dans son cou. Puis les mains de la jeune femme fermement serrées autour de son ventre, quand il l'emmenait chez elle sur son vélo, ses lèvres à son oreille lui murmurant des indications en même temps que d'autres choses plus tendancieuses. Rien qu'à y repenser, un long frisson agita l'échine du brun.
Il était en train de se lisser ses vêtements et de se recoiffer devant son reflet sur la vitrine d'un magasin fermé quand son téléphone vibra dans sa poche. Il décrocha sans regarder son interlocuteur:
" Allô ? marmonna-t-il, coinçant l'appareil entre son oreille et son épaule pour continuer de refaire son catogan.
- Et merde ", entendit-il comme toute réponse. N'ayant pas reconnu la personne au bout du fil, il reprit, un peu pathétiquement:
" Allô ?
- T'es en vie? Non parce que je me disais, après dix appels manqués, je pouvais déjà appeler la police ou réinstaller mon dressing en toute discrétion. "
Temari. Elle semblait plus agacée par la possibilité qu'il soit en vie plutôt que par le fait qu'il ne lui ait pas donné de nouvelles pendant quoi... vingt heures?
" Garde tes fringues hors de ma chambre, Sabaku ", grogna Shikamaru. " Tu t'inquiétais pour moi? lui demanda-t-il au bout d'un moment, vu qu'elle ne disait plus rien. Trop mignon.
- Pas exactement. J'espérais que tu sois mort pour garder exclusivement l'appart' et le job mais c'est loupé apparemment. T'es parti hier à dix heures et je t'ai plus vu.
- Je t'ai dit que j'allais visiter les alentours et voir un vieux pote.
- Pas que tu découchais.
- Écoute, j'ai pas abandonné l'influence d'une vieille mégère à la campagne pour en retrouver une encore plus castratrice en ville, ok? " s'énerva le brun, face aux remarques acerbes et sèches de la jeune femme.
Celle-ci resta silencieuse et il n'eut pas besoin de la voir pour savoir qu'elle était en train de pâlir légèrement et de pincer des lèvres. Il ferma les yeux, s'en voulant déjà de s'être emporté contre elle.
Leur première semaine en tant que colocataires et collègues s'était excellemment bien passée. Temari avait découvert avec surprise que le Nara apprenait vite, et bien ; quant à lui, il avait bien dû concéder qu'elle avait la plupart de leurs clients dans le creux de la main et qu'elle assurait dans ce qu'elle faisait. A la maison, en très peu de temps, une routine toute simple s'était installée entre eux. Temari n'était ni galère ni prise de tête, juste particulièrement stricte et odieuse dès qu'on touchait à ses affaires. Shikamaru l'aimait bien.
Sauf quand elle pensait devoir être au courant de tout ce qui se passait sur Terre.
" Parfait. " entendit le jeune homme au bout du fil et, au moment où il allait s'excuser et lui marmonner des explications, un long biiip annonçant la fin de la conversation l'interrompit.
Shikamaru avait déjà un petit sourire railleur dessiné sur les lèvres quand il gara son vélo non loin de l'appartement. Même s'il savait qu'il allait plus l'agacer qu'autre chose, il ne pouvait pas s'empêcher de penser d'ores et déjà à ce qu'il allait lui asséner pour se moquer - gentiment – d'elle et de son inquiétude manifeste. La montée de l'ascenseur lui parut atrocement longue et il resta appuyé cinq longues secondes sur la sonnette avant de faire jouer sa clef pour la serrure - pour l'agacer encore.
" Alors Sabaku, on s'inquiète pour mo- " annonçait-il déjà d'un air joyeux.
Il sentit son sourire se figer sur son visage quand son regard tomba dans celui, d'un noir abyssal, d'un autre homme. L'appartement, pour deux jeunes gens dans la fin de leurs vingt ans, était plus spacieux. Toutefois, au moment où il mit un pas dans sa demeure, Shikamaru comprit que cet endroit ne pouvait accepter qu'un seul mâle. Ou peut-être n'était-ce que sa vision étroite de la propriété féminine, sa possessivité incontrôlable et sa jalousie facile qui parlaient.
Si Temari et son jules s'étaient retrouvés à table, face à face, à partager un brunch, tout aurait été pour le mieux. Rien de plus normal pour un dimanche matin. Mais apparemment, avec cette fille pour colocataire, rien ne serait normal. Shikamaru assista donc à des jambes nues entrelacées sur un canapé, des corps trop proches pour que ce ne soit pas indécent et quelques sous-vêtements enfilés à la va-vite. Décoiffée et démaquillée, Temari semblait à la fois plus sauvage et vulnérable - de plus, elle gardait un petit sourire niais sur les lèvres en regardant l'autre comme s'il venait de dire la blague la plus hilarante au monde.
Au grand déplaisir de Shikamaru, l'autre mâle était un garçon de leur âge, aux yeux noirs et aux cheveux bruns qui partaient dans tous les sens. Large d'épaule, fin de hanches, il avait la musculature et la physionomie d'un dieu ainsi que l'arrogance qui allait avec; rien qu'à apercevoir le petit sourire en coin qu'il lui accordait, notre brun comprit qu'il faisait face à un adversaire de taille.
Non, pas un adversaire, promis (à la lumière de la dernière clause du contrat, ce truc n'était pas son adversaire, juste quelqu'un dont il devait supporter la vue à l'égard de Temari). Mais une épine dans le pied tout de même. Il n'avait pas ouvert la bouche que Shikamaru décréta qu'il ne l'appréciait pas.
" Tu dois être Shikamaru, " dit l'inconnu d'une voix traînante, se défaisant de l'étreinte de la blonde pour se rapprocher du jeune homme qui était resté sur le pas de la porte. " Je m'appelle Kiba.
- Enchanté, Kiba. "
Les deux bruns se serrèrent la main. Comme il aurait dû s'y attendre, Shikamaru se fit largement écraser les doigts par l'autre qui retira sa main avant qu'il n'ait pu répliquer. Il n'aimait définitivement pas ce mec. En plus, il puait l'eau de cologne comme s'il se lavait avec.
" Je dois filer, chérie, on se voit mercredi, " fit Kiba en se détournant, revenant vers Temari pour lui déposer un baiser sur la joue avant de disparaître dans la salle de bains.
En grommelant intérieurement, Shikamaru déposa son casque de vélo et fit mine d'ignorer la paire d'yeux brûlants que Temari portait sur lui.
" C'est mon copain, finit-elle par dire pour briser le silence.
- Ravi de l'apprendre. "
Il était plus froid qu'il ne l'aurait voulu. Temari soupira, leva les yeux au ciel, grogna légèrement - bref, lui montra son exaspération - avant de se lever du canapé pour rejoindre son petit ami sous la douche. Shikamaru, en la regardant partir, ne put s'empêcher de la regarder, en sous-vêtements, lui tourner le dos et marcher avec grâce sur le plancher, en le faisant à peine grincer. Temari Sabaku était une fille insupportable, c'était plutôt clair. Toutefois, Shikamaru était bien forcé d'avouer qu'elle avait une sacrée chute de reins.
