Chapitre plus long, comme je l'ai dit, et on en apprend plus sur Dean, qui s'ouvre un peu à Castiel, même si ce n'est pas de la meilleure des manières.

Merci, et bonne lecture!

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C'est pour Dean que leur troisième rencontre est la plus inattendue.

Plus d'une heure déjà passée derrière le comptoir du bar lorsque Castiel se hisse sur le tabouret à côté du sien. Dean lui jette un regard en biais, il lève les yeux au ciel, sourire ironique aux lèvres. "Alors toi," avec une gorgée de whisky. "Tu n'abandonnes vraiment jamais."

Silencieux, Castiel commande une simple vodka. Ils restent là un certain temps, jusqu'à ce que Dean se décide à prendre la parole :

"Tu suis tous tes patients dans les bars?"

"Je croyais que tu n'étais pas un patient," le ton neutre, sans le regarder.

"Tu veux vraiment jouer au plus malin avec moi?" en plissant les yeux.

Le ton qu'il emploie n'est ni froid ni vraiment acide. Castiel prend une inspiration. "Seulement ceux, comme toi, que je suis sûr de trouver dans les bars," répond-il. "Je n'abandonne jamais."

"Mmh," en riant doucement. "Eh bien, peut-être que tu devrais."

Il fait signe au barman. Celui-ci hésite à lui laisser la bouteille.

"Eddy," s'agace Dean. "Laisse cette putain de bouteille. J'habite juste en face. Je vais pas conduire et t'auras pas ma mort sur la conscience."

"Tu sais, Dean," en posant la bouteille devant lui. "Peut-être que si t'étais plus poli avec les-"

"La ferme. Sérieusement."

Las, Eddy se détourne. Dean fusille son dos du regard en remplissant encore une fois son verre avant de le vider d'une seule traite. Il pivote vers Castiel qui le regarde, impassible. Impassible avec ce quelque chose dans le fond des yeux.

Dean hausse un sourcil interrogateur. "Quoi, Cas?"

"Rien," en terminant lui aussi son verre. "Mais je n'aime pas le whisky," alors que Dean le remplit presque à raz-bord.

"Parce que ça a un goût?"

"Quand tu n'en bois pas comme si c'était de l'eau, oui, ça a un goût."

"Hein?" en s'étouffant avec l'alcool qu'il a dans la bouche, toussant longuement avant de réussir à l'avaler. "Baisse d'un ton avec moi, tu veux bien?"

Castiel roule des yeux mais ne répond rien. Il goûte prudemment le whisky dans son verre pour le reposer presque aussitôt. "Comment tu peux aimer boire ça?" dégoûté.

"Attends un peu, et tu vas comprendre," en avalant plusieurs gorgées d'un seul coup.

"Tu veux me parler, Dean?"

"Parler de?"

"Toi."

Concentré sur le fond de son verre, Dean sent les yeux de Castiel braqués sur son profil. Il prend une brève inspiration et relève brutalement la tête pour lui adresser un sourire sans joie. "Non," répond-il. "Mais je veux bien parler de toi."

"Mais-"

"Cas," en soupirant. "Tu perds ton temps."

Castiel ouvre la bouche pour protester encore mais finit par capituler, haussant les épaules. "Très bien," en prenant le temps de réfléchir. "Alors… j'ai été adopté."

"Tu plaisantes?" surpris.

"Non," en secouant la tête. "J'ai un frère biologique, Gabriel. On a été adoptés ensemble, c'est-"

Il s'interrompt. Dean porte le goulot à ses lèvres, l'alcool brûle en descendant, il ferme les yeux. Castiel, le regarde faire, bouche-bée, en se demandant sincèrement comment son œsophage peut bien supporter un tel traitement. "Dean?"

Celui-ci repose la bouteille, s'essuie les lèvres d'un revers de main sans se tourner vers lui. Castiel l'observe, les sourcils froncés. "Est-ce que tu as un frère, Dean?" demande-t-il, la voix très douce.

"J'avais," ignorant la douleur qui lui broie le cœur, les yeux droits devant lui.

"Je suis désolé," après un très long moment. "Je comprends que-"

"Oh, tu comprends?" glacial. "Est-ce que tu en es sûr, Castiel? Tu es sûr que tu peux comprendre ou bien tu dis ça parce que tu penses que c'est ce qui soulage?"

"C'est pour ça que tu te drogues?"

"Je ne me drogue pas," en agitant la main.

"Tu-"

"La ferme, Castiel. La ferme. La ferme."

L'intensité de ses mots est si violente, si dérangeante et si douloureuseà entendre que tout ce que Castiel pourrait dire maintenant semble dérisoire.

Il se tait, passe l'heure qui suit à le regarder terminer la bouteille de whisky. Les gestes de Dean se font de moins en moins assurés, et quand il se retourne, ses yeux sont embués. Hagards. Mais étrangement plus apaisés. "Je vais rentrer à la maison," en avalant la moitié de ses mots.

Il tangue un peu quand il se lève, puis jette un billet sur le comptoir. Il fait à peine attention à Castiel en traversant le bar. Ce dernier le suit, certain que Dean ne retrouvera pas son appartement dans cet état-là.

"Je vais te raccompagner."

"Si ça peut te faire plaisir," en tirant sur la poignée de la porte qui refuse de s'ouvrir jusqu'à ce que Castiel la pousse.

Dean rit. "Je le savais," fait-il. "Fallait pousser."

Dehors, Castiel résiste à l'envie de l'aider à marcher. Il se contente d'avancer à côté de lui. Dean déambule et titube plus qu'il ne marche, il rit chaque fois qu'il trébuche. L'air insouciant, presque heureux. Tellement différent de la personne que Castiel a rencontrée.

Et maintenant, il pourrait presque comprendre pourquoi Dean aime se mettre dans cet état.

Ils font deux fois le tour du quartier avant de s'arrêter en bas de l'immeuble. Mal assuré, Dean cherche ses clés mais ne parvient même pas à trouver la serrure.

"Donne-les-moi," fait Castiel. "Je vais ouvrir."

Sans rechigner, Dean lui tend ses clés puis le laisse le guider dans l'ascenseur. Il appuie sur tous les boutons en souriant bêtement.

"Arrête," l'interrompt Castiel, en repoussant délicatement sa main.

"Cas?" en attrapant fermement son bras.

Castiel reste immobile, plongeant son regard dans le sien. Les grands yeux verts de Dean sont tellement, tellement expressifs que c'est difficile de dire ce qu'il y a précisément dedans. La prise se resserre sur son bras mais Castiel ne bouge pas. Il est collé à la paroi de l'ascenseur, à quelques millimètres de lui. "Dean, est-ce que tu-" commence-t-il.

Les portes s'ouvrent, le temps semble reprendre sa course et Dean le relâche pour se retourner. Il avance dans le couloir. Castiel l'aide une nouvelle fois à ouvrir la porte et le suit.

A l'intérieur, tout est étonnamment bien rangé.

Dean se dirige directement vers la cuisine, ouvre un placard pour en sortir une bouteille de vodka largement entamée. Castiel la lui arrache des mains puis la remet à sa place. "Tu as largement assez bu pour aujourd'hui," dit-il. "Pour le reste de ta vie, même."

"Tu me plais, Cas," en s'approchant brutalement.

Il attrape son visage et l'embrasse, les surprenant tous les deux. Son baiser a le goût de quelque chose de désespéré, peut-être du désespoir lui-même, mais Castiel y répond quand même.

Pendant cinq minuscules, cinq interminables secondes.

Il enroule ses mains autour des poignets de Dean, sans le repousser, juste pour les serrer un peu. Et alors, il sent l'intégralité de son corps se tendre, Dean le repousse et recule de plusieurs pas, la peur inscrite sur son visage. Il frotte ses poignets, le souffle court.

"Dean, je-"

Et Dean voit la compréhension éclairer son visage.

Il détourne les yeux, fuyant les questions, fuyant les réponses qu'il n'a pas envie de donner.

"Dean je… je suis désolé de te demander ça, je suis vraiment désolé, mais-" s'interrompant pour prendre une courte inspiration. "Est-ce que tu as été violé?"

Une ombre de sourire passe sur ses lèvres, Dean penche la tête. "Peu importe," répond-il. "Ne me touche pas, ne bouge pas et laisse-toi faire."

"Quoi?" sans comprendre. "Mais-"

Il n'a pas le temps de finir, Dean se laisse glisser sur les genoux devant lui.

"Qu'est-ce que tu-" en le regardant faire, sidéré.

"Je te remercie, Cas," en posant la main sur son entrejambe, lui arrachant un minuscule coup de rein réflexe. "Tu vois," avec un sourire. "Tu en as envie, alors laisse-moi faire ça pour toi. Je suis… très doué dans ce domaine," en attrapant la boucle de sa ceinture. "Seulement, ne me touche pas."

"J'en ai envie, mais pas toi," en plaquant sa main sur la sienne pour interrompre son geste. "Ce que tu es en train de faire, c'est… mécanique."

"Et alors?" les sourcils froncés.

"Alors ça ne peut pas marcher comme ça, Dean," en tirant sur ses mains pour le forcer à se relever. "Ça ne peut pas."

"Pourquoi?" en se redressant.

"Ne fais pas ça," en secouant la tête. "Pas quand tu ne veux pas, et surtout pas pour me… remercier."

Toujours incrédule, Dean finit par acquiescer. "Comme tu veux, Cas."

"Est-ce que tu as envie de vomir?"

"Je vais bien," en reculant de plusieurs pas.

"Tu peux arrêter de dire ça, maintenant, Dean. Tu peux dire la vérité."

"Je vais bien."

Castiel ne peut pas résister au besoin de le suivre quand il passe devant lui. Dean pousse la porte de la chambre, balance ses chaussures dans un coin de la pièce et retire ses vêtements pour ne garder que son boxer. Castiel reste debout, à quelques mètres de lui. "Dean-"

"Non, Cas," en s'asseyant en tailleur dans son lit, la couverture remontée jusqu'au milieu de son ventre. "Si tu poses des questions, je vais te dire la vérité parce que j'ai trop bu."

"Mais-"

"Je ne veux pas te dire la vérité."

"Tu pourrais essayer, Dean," en s'approchant. "Tu pourrais-"

"Laisse tomber."

Castiel soupire mais n'ajoute rien. Dean s'allonge doucement, un peu assommé par tout l'alcool qu'il a dans le sang. Il laisse Castiel remonter la couverture jusqu'à son menton et le retient quand il s'apprête à se redresser pour sortir. "Reste," presque suppliant. "Attends que je sois endormi avant de t'en aller, s'il te plaît, j'ai… j'ai peur d'être seul."

"Je sais," en s'asseyant sur le bord du lit.

Il l'observe un moment, Dean a les yeux totalement tournés vers lui. Ses paupières commencent à se fermer, il ouvre la bouche et les mots sortent tout seuls :

"Mon père," souffle-t-il. "C'était lui, et… j'avais douze ans."

Quelque chose à l'intérieur de Castiel se met à trembler. Quelque chose explose quand il comprend ce que Dean essaie de lui dire. "Dean-"

"Je dors, Cas," en fermant les yeux. "Laisse-moi dormir un peu."

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Castiel passe la nuit à le regarder somnoler, s'endormir parfois et serrer les dents dans son sommeil.

Un peu avant que le soleil ne se lève, il retourne dans la cuisine parce qu'il ne peut plus supporter d'entendre la douleur.

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La première chose que Dean voit quand il se réveille, c'est le verre d'eau et le cachet d'aspirine que Castiel a posé sur la table de nuit. Et la première chose dont il se souvient, c'est de ce qu'il lui a dit. Ses mots lâchés comme ça, à la limite de l'inconscience.

Ce matin, Dean sait déjà que c'est une horrible journée. Il se sent mal, il se sent triste. Il se lève et il a juste envie de mourir. Il se demande à quoi bon et pourquoi.

Il ne prend pas la peine d'enfiler un t-shirt, puis le regrette. "T'es encore là?" quand il tombe sur Castiel, assis devant le plan de travail dans la cuisine.

"Je suis encore là," simplement.

Dean avance à grands pas vers la meuble à côté du frigo, il ouvre un tiroir, en sort un flacon en plastique. Il dépose trois comprimés dans le creux de sa paume. "Arrête, Cas," en croisant son regard désapprobateur.

"Je n'ai rien dit," sur un ton qu'il essaie de rendre neutre.

"Oh, tes yeux parlent pour toi," en remplissant une tasse de café. "Vas-y, dis-moi. Je t'écoute."

"Qu'est-ce que c'est?" avec un geste vers sa main.

"Des benzos," en haussant les épaules.

"Tu ne devrais pas. Tu as beaucoup bu hier soir."

"Merci," en riant. "Mais je vais me passer de tes conseils," en avalant les comprimés avec une gorgée de café.

Castiel pose ses coudes sur le plan de travail. Il fait de son mieux pour ne pas détailler le torse nu de Dean. Pour ne pas penser au souvenir de sa bouche, de ses mains sur son visage, de la chaleur de sa peau. Il soupire. "Donc… tu prends des amphétamines, des benzodiazépines, de la morphine à l'occasion, et tu bois plus en une soirée que moi en toute une vie. Est-ce qu'il y a autre chose?" demande-t-il. "Est-ce que tu es accro à autre chose, Dean?"

"Mmh," en plissant les yeux, silencieux pendant quelques secondes. "Je ne sais pas si je suis censé te gifler, là, tout de suite," finit-il par lâcher.

"Tu pourrais faire ça, mais tu pourrais aussi t'asseoir et me parler. On pourrait parler de ce qui s'est passé hier soir. De ce que tu as dit."

"Qu'est-ce que tu crois, au juste?" en reposant brutalement sa tasse. "Que parce que j'ai failli te tailler une pipe, je vais subitement avoir envie de me confier?"

"Ce n'est pas-"

"Ça ne marche pas comme ça, Castiel," un peu acide. "Arrête d'essayer de savoir ce que je ne veux pas que tu saches. C'est si dur que ça, de comprendre que mon passé ne te regarde pas?"

"Mais je voudrais juste-" en clignant plusieurs fois des yeux.

"J'étais bourré, alors oublie ce que j'ai dit," en haussant le ton. "Tout ce que j'ai dit."

"Mais j'ai-"

"Ne me cherche pas, Castiel," en fracassant sa tasse contre le comptoir. "C'est un vrai conseil."

Il quitte la cuisine sans rien ajouter, disparaît dans la salle de bains et lorsqu'il en revient, habillé et les cheveux tout mouillés, Castiel n'a pas bougé.

Dean soupire. "T'es pas censé travailler au lieu de squatter ma cuisine?"

"Je suis très bien là où je suis," en haussant les épaules.

"Donc," reprend Dean. "Tu es quoi? Une sorte de-"

"Je peux être tout ce dont tu as besoin."

"Je pourrais te virer de chez moi, tu sais," en ramassant les morceaux de la tasse qu'il a cassée pour les jeter dans la poubelle sous l'évier.

"Tu ne l'as pas encore fait," remarque Castiel, tout en l'observant se mouvoir un peu trop doucement.

"Pas encore, Cas," en ouvrant le placard pour attraper le premier paquet de gâteaux qui lui tombe sous la main.

Il relève la tête pour croiser son regard bleu. Castiel voit dans ses yeux que Dean est ralenti par les médicaments, il est plus calme qu'à l'habitude mais toujours assez lucide pour avoir une conversation.

"Je pourrais. Je pourrais te virer de chez moi."

"Je ne suis pas sûr que tu aies la force de m'obliger à partir," très calmement. "Tu peux me crier dessus, si tu veux. Mais je pense que tu devrais t'asseoir avant que tes jambes ne te lâchent."

Le ton de sa voix est doux, posé, et sans le vouloir, Dean ressent l'apaisement dans tout son corps. Il fronce les sourcils, incapable de comprendre comment Castiel réussit à avoir cet effet-là sur lui. Il fait le tour du plan de travail, une main toujours dessus pour se hisser et s'asseoir juste à quelques centimètres du tabouret sur lequel Castiel est installé.

"Mes jambes vont très bien," en retirant l'emballage du paquet de gâteaux qu'il pose entre eux.

"Bien sûr, tout va bien," réplique Castiel. "Tout va toujours très bienpour toi. C'est toi ou moi, la personne que tu essaies de convaincre, Dean?"

"Prends un biscuit, Cas," avec un petit sourire.

Et Dean prie pour qu'il ne recommence pas à parler tout en espérant le contraire. Il regarde ses mains un moment pour ne pas avoir à relever les yeux vers Castiel. Parce que les siens voient tout ce que Dean ne parvient pas à dire à voix haute. Tout ce qui reste coincé. Toute la douleur qui le ronge.

"J'ai… lu quelque chose dans ton dossier, et-"

"Cas, s'il te plaît."

"Ton père," laisse échapper Castiel. "Son acte de décès est dans ton dossier."

"Oh," avec un petit rire dédaigneux.

"Il est mort d'une overdose à l'héroïne."

"Je sais," répond Dean. "J'étais là."

"Tu-"

Les yeux braqués sur le mur, Dean s'obstine à ne pas le regarder. "Mon père était alcoolique, toxicomane et violent," coupe-t-il. "Tu n'as pas idée, Cas… à quel point il frappait fort. Il me frappait quand il était fatigué, quand il était en colère, quand il était ivre. Pour passer ses nerfs. Je prenais tout pour que mon petit frère n'ait pas à subir ça, et c'était juste… des coups. Des bleus, des côtes cassées. Je pouvais encaisser. Mais quand j'ai eu douze ans, je suppose qu'il s'est dit qu'il pouvait passer à la vitesse supérieure. Et quand il a fait une overdose, je n'ai pas appelé une ambulance, j'ai… je l'ai regardé mourir. J'ai même pris son pouls pour vérifier, parce que ça voulait dire qu'il ne pourrait plus jamais me toucher. Ni moi, ni Sammy."

Le cœur de Castiel éclate dans sa poitrine alors qu'il garde le silence.

"Ma mère est morte quand Sam est né," toujours sur le même ton. "Je crois que je lui ressemble, et c'est… peut-être que c'est pour ça que mon père me haïssait comme ça, parce qu'il la voyait en moi. Peut-être qu'il n'arrivait pas à faire son deuil. Peut-être qu'il essayait de me punir, ou… je ne sais pas. Il ne m'a violé qu'une seule fois mais c'était suffisant. Pour que j'appartienne à… tout le monde."

Dean lève un peu les yeux pour les braquer sur le plafond. Il prend une inspiration. "J'avais dix-huit ans quand Sam et moi, on s'est retrouvés seuls. Et puis-"

"Dean, tu n'es pas obligé de-"

"Tu voulais savoir, Castiel," un peu froid, avant d'englober tout son corps d'un geste de la main. "Tout ce que tu vois, je l'ai vendu. Pour Sam, parce que je ne savais pas quoi faire d'autre. Toutes ces choses que j'ai faites, que je les ai laissés me faire… pendant tellement de temps que j'aie fini par penser que je ne pourrai jamais être autre chose. Autre chose qu'un objet sexuel. Je suis passé de mains en mains et ça n'avait même pas d'importance parce que Sammy pouvait avoir sa vie," en clignant des yeux pour chasser les larmes qui perlent sur le bord de ses cils. "Mais Sammy est mort, maintenant, alors peu importe. Peu importe si ma vie à moi, c'est juste être trop défoncé pour penser."

Castiel est cloué sur son tabouret, il ne peut pas bouger parce que la voix de Dean s'infiltre dans sa tête et résonne, résonne, résonne.

"Félicitations, Castiel," en se tournant un peu vers lui. "Tu as eu ce que tu voulais. Est-ce que tu me trouves toujours aussi intéressant maintenant que j'ai répondu à tes questions?"

"Je suis-" la voix un peu cassée à force de retenir les sanglots. "Dean."

"Je sais," amer. "T'es désolé et t'es triste pour moi. Tu crois que ça peut changer quelque chose?"

"Peut-être que-"

"Non, Cas. Ça ne change rien. Ça n'effacerien."

Incapable de s'en empêcher, Castiel attrape sa main pour la serrer. Dean le laisse faire malgré la douleur, malgré sa peau qu'il a l'impression de sentir crépiter contre la sienne. Il relève la tête pour croiser brièvement son regard. Ses yeux, si beaux, si bleus, tellement emplis de compassion et d'autre chose que Dean a un peu de mal à définir. "Arrête," en essayant de retirer sa main.

Castiel s'y accroche. Il le regarde encore, il le regarde plus. "Pourquoi tu ne veux pas me laisser t'aider, Dean?" demande-t-il. "Je peux t'aider."

"Je ne te fais pas confiance," en secouant la tête.

La mâchoire de Dean tressaute mais Castiel est sûr que ce n'est pas de colère. Doucement, il caresse sa peau. Dean ferme un peu les yeux avant de les rouvrir. La douleur qu'il ressent est si intense qu'elle embrase chacune de ses terminaisons nerveuses.

Castiel penche la tête sur le côté, les yeux dans les siens, et Dean ne peut pas s'empêcher de trouver ça adorable.

"Est-ce que tu as essayé de me faire confiance?"

"Arrête de me toucher," sans répondre. "Je t'en supplie, Castiel, arrête de me toucher."

Castiel le relâche et l'observe refermer ses doigts pour presser son poing dans la paume de son autre main. Les traits de son visage sont tendus à l'extrême, il descend du plan de travail pour retourner ouvrir le tiroir du meuble près du frigo. "Je voudrais que tu me laisses seul."

"Je ne peux pas te laisser seul maintenant," sans essayer de l'empêcher de prendre deux autres comprimés.

"Si, tu peux," répond Dean. "C'est très simple, tu n'as qu'à te lever, prendre ta veste et sortir de chez moi. Il n'y a vraiment rienque tu puisses faire pour moi."

Castiel le regarde dans les yeux un certain temps. Il finit par se lever, hochant doucement la tête. "Fais attention à toi, Dean," dit-il. "Je t'en prie, fais attention, parce que… je voudrais que tu restes en vie. Je sais que c'est difficile, je sais que toi, tu ne sais pas comment faire, mais je vais trouver un moyen de t'aider même si tu penses que ce n'est pas ce que tu veux."

Il n'attend pas de réponse avant de sortir de l'appartement. Seul, Dean ferme les yeux, il retient son souffle lorsque Castiel referme doucement la porte derrière lui. Il se prend la tête entre les mains, serre les dents avec l'impression d'être sur le point de se briser, de casser.

Quelque chose en lui est en train de casser. Les heures passent dans une sorte de brouillard douloureux. Dean se dit que de toute façon, il va finir par crever d'une overdose et que c'est pas grave si c'est aujourd'hui. C'est pas grave si aujourd'hui est le dernier jour qu'il passe à souffrir plus que ce qu'il est capable d'encaisser.

Il prend tous les benzos qu'il y a dans son tiroir puis décide de sortir une fois la nuit tombée. Il s'envoie la moitié d'une bouteille de whisky, ou de tequila, il n'en est pas vraiment certain.

Quand il ressort du bar, il ne tient plus sur ses jambes. Il a du mal à se souvenir qu'il habite juste en face puis de toute façon, quelle importance? Il se laisse glisser contre le mur. Fouille dans ses poches jusqu'à mettre la main sur son téléphone. Le numéro de Castiel y est enregistré, Dean en est sûr parce qu'il l'a rentré à l'intérieur avant de prendre une douche pour effacer les traces de marqueur sur son bras. Il voit à peine l'écran mais parvient quand même à appeler et à caler l'appareil contre son oreille.

Castiel décroche à la deuxième sonnerie.

"Cas?"

"Dean? Est-ce que ça va?"

Dean rit un peu, et son cœur éclate. "Tu sais, Cas… je vais sûrement mourir aujourd'hui," dit-il. "Je voudrais vraiment mourir aujourd'hui."

Il y a des bruissements d'air dans le combiné, Dean entend des pas, des portes qui claquent et le souffle de Castiel qui s'accélère. "Où est-ce que tu es?"

Dean hausse les épaules avant de se rappeler que Castiel ne peut pas le voir. Il se force à ouvrir la bouche et à se concentrer pour former des mots à peu près cohérents. "Aucune idée," répond-il. "Attends… je sais. L'enfer."

"Dean-"

"C'est toujours l'enfer ici, Cas. Je suis en enfer et ça ne s'arrêtera jamais."

Cette fois, Dean perçoit le bruit d'un moteur à l'autre bout du fil. Il se cale un peu plus contre le mur sans même sentir la pierre glacée dans son dos.

"Dean, s'il te plaît. Essaie juste de me dire où tu es et je vais venir te chercher."

"Le bar," sans vraiment y penser. "Tu sais, Eddy ne m'a même pas viré. Il m'a regardé avec ces yeux tout pleins de pitié. Je déteste ça."

"Je sais," répond Castiel. "Ne raccroche pas et ne t'endors pas. D'accord?"

Il y a un silence. Castiel panique. "Dean?"

"Mmh."

Castiel reste au téléphone en conduisant. Il repère Dean tout de suite, assis par terre, la tête en arrière contre le mur.

Il descend de sa voiture s'approche et se baisse pour être à sa hauteur. Dean ne réagit pas.

"J'ai besoin que tu restes avec moi, Dean," en prenant son visage entre ses mains.

"Je suis… avec toi," dans un souffle.

"Qu'est-ce que tu as pris?"

Et Dean rit. Parce que quelque part, dans un coin de son esprit, il se demande à quel moment cette question est devenue celle qu'on lui pose en premier. Toujours cette question. Perpétuellement la même question.

Vaguement, il agite la main, comme pour dire qu'il ne se souvient pas vraiment.

"Garde les yeux ouverts," en caressant ses joues avec ses pouces. "Ouvre les yeux pour moi, Dean."

Dean se force à obéir pour croiser son regard bleu. Castiel n'a pas besoin de lui demander s'il a bu, parce que l'alcool est la seule chose qu'il sent sur lui. "Je suis obligé de t'emmener à l'hôpital. Tu comprends ce que je dis, Dean? on va à l'hôpital maintenant."

"Laisse tomber," en essayant de secouer la tête. "Je vais mourir."

"Tu ne vas pas mourir."

Castiel le soutient et l'aide à se redresser. Dean a du mal à tenir sur ses jambes et les quelques pas jusqu'à la voiture semblent durer des heures. Il s'effondre sur le siège passager tandis que Castiel contourne le véhicule. "Ne t'endors pas."

Dean appuie sa joue contre la vitre, il grogne pour répondre, ferme les yeux et ne les rouvre qu'au moment où il sent des mains sur lui. Son corps tremble violemment. Il se rend à peine compte qu'on l'allonge sur un brancard, il cherche Castiel des yeux, il le cherche même dans la lumière des néons du plafond dans le couloir des urgences.

La première chose qu'on demande, c'est si c'est une tentative de suicide. Mais Dean, ce qu'il veut, lui, c'est juste aller un peu moins mal quelques temps. Il ne dit rien quand les infirmiers placent des électrodes sur son torse. Il n'est pas sûr d'être capable de dire quoique ce soit.

"Dites-moi," demande Singer, en entrant dans la salle de soins.

Dean essaie d'ouvrir les yeux, mais n'y arrive pas. Il écoute toutes les voix autour de lui et il ne peut pas bouger. Ses poings se serrent dans le vide. Quelqu'un répond au médecin qui s'approche du brancard. Dean le sent à côté de lui. Il a envie de crier, il a envie de bouger mais son corps est engourdi et les battements de son cœur ralentissent tellement qu'il ne sent plus rien.

"Sa tension est en chute libre, et-" Castiel entre. "Non, Castiel, tu sors. Tu es beaucoup trop impliqué."

"Je ne sors pas."

"Castiel-"

"Je ne sors pas."

"Bon, très bien," capitule le médecin. "Mets-le sous oxygène."

L'alarme du moniteur cardiaque se déclenche.

Dean ne l'entend pas. Comme s'il passait de l'autre côté, et tous les bruits s'estompent, toutes les sensations, les émotions disparaissent quand son cœur cesse de battre.

"Putain de-" en se tournant vers une infirmière derrière lui. "Passez-moi les palettes."

Singer choque une première fois, Castiel ne regarde pas, puis une deuxième avant d'entamer un massage cardiaque manuel. Son regard passe du visage de Dean au moniteur. "Dean, s'il te plaît," murmure-t-il, sans en avoir conscience. "Fais un effort."

"Docteur," intervient l'infirmière quand Singer lui dit de recharger encore une fois. "Ça fait déjà trois minutes."

"Rechargez encore."

Elle obtempère. Encore une fois, rien. Il y a un moment de silence pendant lequel Castiel attrape sa main, ses yeux baissés vers son visage. Il prie en silence, il prie tous les dieux qui existent ou n'existent pas. Il prie de toutes ses forces. "Encore," dit-il. "Docteur, essayez encore."

"Passez de l'adrénaline," ordonne Singer en recommençant le massage. "Rechargez encore."

Et une dernière fois et après quelques secondes de vide, le moniteur bipe doucement, une fois, deux fois, trois fois.

"C'est bon," souffle le médecin. "Putain."

"Putain," répète Castiel, en serrant la main de Dean si fort qu'il a peur de lui casser les doigts.

Mais peu importe, là tout de suite, parce que Dean est vivant. Il est encore en vie.